VISITE AU DEDJADJ OUBIÉ--RETOUR À MOUSSAWA--QUERELLE AVEC LE DEDJADJ
OUBIÉ--RAPPORTS DU GOUVERNEMENT BRITANNIQUE AVEC LA FAMILLE DE
SABAGADIS--DÉPART POUR ADEN.
Comme les soldats de Woldé Teklé rôdaient sans cesse autour de Gondar,
je partis de nuit, sans bagage d'aucune sorte et comptant vivre
d'hospitalité. Je n'étais accompagné que d'un seul fusilier et d'une
douzaine de rondeliers; mon cheval, conduit à la main, ouvrait notre
marche: son riche harnais et sa belle apparence nous attiraient des
marques de respect le long de la route. Nous cheminâmes à petites
journées, de façon à faire étape dans les localités les mieux pourvues;
mais notre régime était fort inégal. Un soir, nous nous présentâmes à un
village dont l'aspect prospère nous promettait bon repas et bon gîte: on
nous assigna la maison des étrangers, qui se trouve dans la plupart des
villages des hauts pays et qu'on donne ordinairement aux voyageurs de
peu d'importance. Selon l'usage, mes gens y brûlèrent une poignée de
paille afin d'y faire entrer mon cheval, car on croit vulgairement que
les farfadets, lutins et autres esprits malfaisants hantent l'habitation
dont le foyer n'est pas entretenu. Mais nous attendîmes vainement notre
souper, et, vers dix heures, nous nous arrangions pour dormir à jeun,
lorsque nous entendîmes un de mes hommes qui, pressé par la soif, était
allé demander un peu d'eau dans le voisinage et qui se querellait
violemment. J'envoyai deux de ses camarades pour le ramener; le train
augmenta; le reste de mes gens courut au secours; les thèmes de guerre
commencèrent, et je sortis moi-même. Les femmes, aux portes, éclairaient
avec des torches; une vingtaine de paysans armés tenaient mes gens en
échec; mon unique fusilier, un tison à la main, cherchait à allumer sa
mèche récalcitrante: «Dispersez-vous, imprudents!» criait-il, en
dirigeant la gueule de son arme sur les femmes, qu'il mit ainsi en
déroute. Mes gens profitaient de l'obscurité pour donner contre leurs
adversaires, lorsqu'un abbé, accompagné de cinq ou six clercs tenant des
flambeaux, accourut sur un petit tertre, d'où il lança contre tout le
monde des excommunications répétées. Nous pûmes séparer les combattants,
et l'abbé, qui était chef du village, nous reconduisit jusqu'à notre
demeure. Une instruction sommaire, faite de concert avec lui et quelques
anciens, nous apprit que mon soldat ayant trouvé des habitants buvant de
la bière, leur avait demandé de l'eau, et qu'ayant essuyé des rebuffades
appuyées d'un coup de bâton, dont il chercha du reste vainement la
marque, il avait mis flamberge au vent. Si ce n'est une égratignure
faite à un de mes hommes, les boucliers seuls portaient de part et
d'autre la trace des coups. L'abbé et son monde partirent en s'excusant
gauchement de la réception qui nous était faite, et, peu après, il
reparut, suivi de gens portant de l'orge, de l'herbe, de l'hydromel, de
la bière, des volailles cuites et d'autres mets, ainsi que des pains à
profusion; rien n'y manquait, jusqu'à du bois pour notre loyer, même un
luminaire. J'invitai les anciens et leur chef à rompre le pain avec
nous, pour mieux sceller notre raccommodement; ils participèrent
discrètement à notre médianoche et se retirèrent bientôt pour me laisser
dormir. Sous prétexte de se tenir sur leurs gardes, mes gens mangèrent
et burent presque toute la nuit. Le lendemain, de grand matin, plusieurs
habitants nous firent la conduite.
De pareils incidents sont habituels dans la vie militaire en Éthiopie.
Les gens de guerre ont droit à l'hospitalité, surtout dans les villages
relevant de leur suzerain. Chaque village se règle en conséquence; mais
l'insolence trop fréquente des soldats et la susceptibilité souvent
querelleuse des habitants provoquent des collisions qui, heureusement,
amènent rarement mort d'homme, ce qui s'explique par l'usage de l'arme
blanche seulement, dont on peut modérer l'emploi: soldats et paysans
s'entre-battent d'une façon mi-courtoise. Après s'être ainsi éprouvé, on
se sépare, on compte de part et d'autre les horions et les égratignures,
on fait la balance, on fixe le taux de la composition en faveur des plus
maltraités, et la bonne amitié s'établit. Quelquefois une blessure
dangereuse ou mortelle envenime ces combats, qui vont alors se terminer
en cour de justice.
Neuf jours après mon départ de Gondar, j'arrivai à Adwa. Le Dedjadj
Oubié campait provisoirement à quelques kilomètres de la ville; je pris
deux jours de repos et j'allai lui faire ma visite d'usage. Le Prince
déjeunait en petit comité; je fus placé à côté d'un abbé, un de ses
commensaux et conseillers favoris, avec qui je m'étais lié à mon premier
passage en Tegraïe. Le Prince ne fit aucune allusion au Dedjadj Guoscho
ni à la bataille de Konzoula, mais il me questionna à plusieurs reprises
sur les forces militaires du Ras et sur celles de Birro, en affectant sa
partialité pour ce dernier. J'eus la maladresse de faire l'éloge,
irréfutable d'ailleurs, de la cavalerie du Gojam; les convives eussent
préféré entendre l'éloge des troupes de leur maître; mon voisin l'abbé
me coudoya même deux ou trois fois pour me rappeler que c'était
l'occasion de faire ma cour, mais je m'en tins à la vérité, et
j'indisposai tout le monde contre moi: circonstance qui me donna à
croire que le Dedjadj Oubié n'était, pas sincère dans son alliance avec
le Dedjadj Birro. L'abbé demanda à me loger chez lui; le Prince y
consentit et donna des ordres pour le vivre de mes hommes. On lui dit
que j'avais un fort beau cheval.
--Depuis quand, remarqua-t-il, les Européens se connaissent-ils en
chevaux?
Je fis observer qu'il y avait en Europe d'excellents chevaux et des
cavaliers dignes de les monter.
--Ouais! reprit-il, le Gojam lui a appris à parler.
Il ordonna cependant que mon cheval fût nourri des provisions de son
écurie; mais il me parut qu'il me congédiait avec une nuance d'humeur.
Bientôt ses palefreniers apportèrent à mon logement deux trousses de
fourrage vert de rebut; je les refusai. Le palefrenier en chef, voyant
revenir ses gens, me cria de loin.
--Hé! là-bas, mon cophte, le roi de ton pays stérile n'a pas une poignée
d'herbe comme celle-là. Rengorge-toi à ton aise, et ta haridelle
jeûnera.
Je ne répondis pas à cette insolence, provoquée surtout par le dépit de
voir un étranger possesseur d'un cheval comme le mien. La cavalerie du
Tegraïe et du Samen dépend pour ses remontes des provinces à l'ouest de
Gondar, et le Dedjadj Oubié ne recevait que des chevaux inférieurs et à
des prix très-élevés.
Lorsqu'à la chute du jour, mon hôte rentra chez lui, je lui racontai
l'incident et le priai de le rapporter fidèlement au Prince.
--Ce palefrenier doit-être ivre, selon son habitude, me dit-il, mais je
vais y mettre ordre.
Il fit venir le palefrenier, le réprimanda, et comme il avait cuvé son
vin, il lui ordonna de me demander pardon. Le drôle, selon la coutume du
pays, se prosterna le front contre terre, en tenant à deux mains sur son
cou une grosse pierre. Je refusai d'abord, parce que je préférais porter
ma plainte au Prince, mais sur les instances de l'abbé je cédai et je
prononçai la formule ordinaire du pardon. Mon cheval fut amplement
dédommagé. J'appris dans la suite qu'avant l'intervention de l'abbé, le
palefrenier, prévoyant ma plainte, avait immédiatement fait raconter
l'incident au Dedjazmatch d'une façon qui était loin de m'être
favorable. Le lendemain, je fis une visite de congé et je rentrai à
Adwa.
À la fin de la semaine, l'abbé m'envoya dire que le Dedjazmatch
passerait près d'Adwa, en se rendant dans le Samen, et que je ferais
bien d'aller au devant de lui aux abords de la ville, à cheval et le
bouclier au bras; que le Prince serait flatté qu'un Européen eût pour
lui une pareille attention, qui, je ne l'ignorais pas, était conforme
aux usages; et le lendemain, la batterie lointaine des timbales
annonçant l'approche du Dedjazmatch, j'allai à sa rencontre.
Le Dedjadj Oubié passait pour être façonnier et très vaniteux. Coiffé
d'un turban de forme allongée et drapé jusqu'aux yeux dans sa toge, il
cheminait seul, silencieux et raide sur sa mule. Il était précédé de ses
timbaliers et d'une soixantaine de porte-glaives, et suivi de trois ou
quatre cents notables portant tous le bouclier au bras; des huissiers à
cheval maintenaient un espace vide autour de lui. En me voyant, il
daigna hocher légèrement la tête en murmurant un bonjour qu'un huissier
répéta à haute voix; il se retourna même par deux fois et me fit dire de
remettre mon bouclier à mon servant-d'armes. Je le laissai passer et je
me joignis à ses notables. Quelques minutes après, un fusilier me
dit:--Tu as là un beau cheval. Que ne le fais-tu parader en tête de la
colonne? Cela ferait plaisir au Dedjazmatch.
Peu soucieux de me donner en spectacle, je répondis que mon cheval était
encore fatigué de son voyage de Gondar.
--Et quand tu lui donnerais la fourbure, reprit-il, tu crois que
Monseigneur n'a pas de quoi te dédommager?
Cet homme ne me dit pas qu'il était envoyé par Oubié, et je venais sans
le savoir d'indisposer le Dedjazmatch.
En arrivant à l'étape, le Dedjazmatch me fit inviter à son repas, ainsi
qu'un botaniste européen, venu comme moi d'Adwa pour lui faire escorte.
La réunion était nombreuse, et tout se passa dans le plus profond
silence. L'usage est qu'après le repas, les convives qui restent debout
et, parmi les convives assis, ceux qui sont de condition inférieure se
retirent d'abord; les plus considérés pour leur rang ou pour leur âge se
retirent les derniers; et on laisse au tact de chacun le soin de régler
sa sortie. Les grâces étaient à peine achevées, qu'un huissier
s'avançant, la verge haute, dit à mon compagnon:
--Lève-toi et va t'en.
Cet affront ne fut pas remarqué par le Prince; et comme le moment eût
été mal choisi pour s'en plaindre, je crus devoir sortir avec mon
compatriote, et nous regagnâmes Adwa, en nous promettant de revenir sur
ce fait à la première occasion.
Les gens de la maison d'Oubié affectaient de faire très peu de cas des
Européens et les traitaient même souvent avec insolence. À quelques
exceptions près, le très petit nombre d'Européens, qui jusqu'alors
avaient pénétré dans le pays, s'étaient contentés de voyager dans les
États gouvernés par Oubié; ignorant la langue et les moeurs, ils avaient
dédaigné d'observer les usages de politesse indigène, tout en se
laissant aller trop facilement à des manières d'être qu'ils n'auraient
pas osé avoir dans leur propre pays. En Amarigna et en Tegrigna, on
tutoie ses inférieurs ou ses subordonnés s'ils sont plus jeunes, souvent
aussi ses égaux; mais quand on veut être convenable, on emploie le vous
avec son égal et même avec son inférieur, s'il est plus âgé; et l'emploi
de la troisième personne est de rigueur lorsqu'on s'adresse aux
vieillards, aux hommes d'un rang élevé ou aux prêtres. Les Européens
tutoyaient tout le monde; aussi, étaient-ils traités de la même façon,
quelquefois même par leurs domestiques. Enfin, nos manières d'être nous
faisaient regarder comme des gens naïfs, étrangers à toute civilité,
colères, incapables des grands sentiments du coeur, parlant et agissant
comme l'homme du Danube, industrieux du reste, ingénieux pour les
travaux manuels et versés dans la connaissance des philtres et des
remèdes: ce qui nous faisait classer tout d'abord dans les rangs
inférieurs d'une société ou l'homme bien élevé doit être au fait des
convenances, avoir quelques connaissances en histoire sacrée et
nationale, en musique, en poésie, en législation coutumière, savoir
monter à cheval, réparer un harnais, nager, tirer la carabine, jouer aux
échecs, raisonner les qualités d'une arme, d'un cheval ou d'un chien de
chasse, enfin et surtout être affable et poli avec les femmes, les
prêtres, les pauvres et les vieillards.
Les officiers de la maison d'Oubié, profitant de l'ignorance ou de la
faiblesse des Européens, avaient aussi pris l'habitude de les rançonner
de diverses manières, sous le prétexte de les faire bien venir de leur
maître. Ce n'étaient plus des cadeaux qu'on attendait de nous, c'étaient
de véritables impôts. Ils nous disaient à brûle-pourpoint que nous
étions des grands seigneurs et nous tapaient familièrement sur l'épaule
en nous demandant de l'argent. Enhardis par ces exemples, tous les
habitants usaient envers nous de façons analogues, et, depuis la Takkazé
jusqu'à la mer Rouge, l'Européen, victime de toutes les exactions, était
le plus souvent un objet de risée. Quant à moi, je venais du Bégamdir et
du Gojam, dont les habitants ont bien plus d'urbanité que dans le
Tegraïe; je m'étais associé à la vie des indigènes; je savais ce que je
leur devais et ce que tout étranger était en droit d'attendre d'eux,
conformément à leurs moeurs. Le compatriote pour lequel je venais de
prendre fait et cause méritait d'ailleurs d'être accueilli
convenablement; il était docteur en médecine et il collectionnait pour
le Jardin-des-Plantes de Paris. Après un long séjour, lorsqu'il comptait
retourner en Europe, il fut mangé par un crocodile.
Le Dedjadj Oubié leva son camp le lendemain et continua sa route vers le
Samen.
De mon côté, je ne tardai pas à m'acheminer vers Moussawa. J'eus à subir
en route quelques tentatives de la part des péagers, qui voulurent
m'assimiler aux trafiquants et exiger des droits de passage; mais en me
reconnaissant, ils se rappelèrent la longue résistance que, mon frère et
moi, nous avions opposée dans le Koualla de Maïe-Ouraïe aux exactions de
Blata-Guebraïe, et ils se désistèrent de leurs prétentions. J'eus ainsi
la satisfaction de recueillir les fruits de notre conduite et de rentrer
dans le droit commun.
Au lieu de suivre la route des caravanes et de passer, comme à mon
entrée dans le pays, par Halaïe, je passai par Digsa, village situé à
quelques kilomètres plus au Nord. Ces deux villages appartiennent à la
puissante tribu qui forme de ce côté la frontière des États d'Oubié, et
qui se dit issue de deux frères nommés Akéli et Ogouzaïe. La population
de Halaïe descend d'Ogouzaïe, et celle de Digsa d'Akéli; mais nonobstant
ce lien de parenté, une grande inimitié séparait ces deux villages: l'un
et l'autre soutenaient la prétention de faire passer par leur territoire
les caravanes et les voyageurs, et de prélever sur eux les droite
d'usage. Parfois ils se disputaient ce monopole les armes à la main, et
ils épuisaient leurs ressources pécuniaires pour se le faire concéder
par le Dedjazmatch; depuis quelques années, Halaïe l'exploitait, mais
avec une rapacité dont les trafiquants se plaignaient avec raison. Je
préférai donc passer par Digsa, malgré la fâcheuse réputation de son
chef, Za-Guiorguis, qui portait le titre de Baliar-Negach (_roi de la
mer_.)
Ce chef me reçut bien; il fit abattre un boeuf pour notre repas et
m'offrit de passer quelques jours avec lui; mais j'étais pressé de
gagner Moussawa. Les tribus des Sahos qui occupent les bas pays entre le
premier plateau éthiopien et la mer Rouge, remplissent de droit les
fonctions de guides entre la frontière chrétienne et Moussawa; ce droit
donne lieu à des tracasseries et à des contestations dont les
trafiquants et surtout les étrangers paient les frais. Pour m'être
agréable, le Bahar-Negach exigea que, par exception aux règles établies
par les Sahos, je pusse choisir parmi eux le guide qui me conviendrait,
avec la faculté de le payer au taux des indigènes; de plus, il me donna
son fils aîné, nommé Ezzeraïe, pour m'accompagner durant le voyage.
Parmi les croyances superstitieuses de l'antiquité qui ont cours dans le
Tegraïe, on trouve celle de l'auspicine ou divination par le chant et le
vol des oiseaux. Chemin faisant, mon guide Abdallah, me signala à
plusieurs reprises des augures de ce genre qui, selon lui, m'annonçaient
que notre voyage serait des plus heureux et qu'à la côte je trouverais
un ami intime ou un parent. En deux jours, j'arrivai à Moussawa. Mon
attirail et celui de mes gens excitèrent la curiosité des habitants de
l'île: je ne possédais d'autre vêtement que le costume éthiopien que je
portais, et je sentais combien il devait contraster fâcheusement avec le
costume bien plus civilisé des autorités turques que j'allais avoir à
visiter. Néanmoins, en arrivant, je me présentai chez le gouverneur
Aïdine Aga. Il vint au devant de moi jusqu'à la porte de son divan et
m'accueillit avec cette politesse exquise qui caractérise les Osmanlis
de la vieille école, et qui semble devoir disparaître avec eux. Je ne
fus pas plus tôt installé dans mon logement, que des esclaves d'Aïdine
vinrent m'apporter, avec ses compliments, des rafraîchissement et deux
costumes turcs complets. J'égayais encore mes gens en faisant
l'inventaire de ma garde-robe, si nouvelle pour eux, lorsque des pas
précipités me firent lever la tête, et je me trouvai dans les bras de
mon frère Antoine.
J'arrivais des pays des Gallas; mon frère venait de Paris, de Londres et
de Rome, et malgré les incertitudes que comportent deux voyages aussi
longs, nous étions à trois heures près, exacts au rendez-vous pris en
nous séparant à Gondar vingt mois auparavant; nous nous étions quittés
au commencement de juillet 1838, et nous nous retrouvions à Moussawa en
février 1840. Aïdine Aga et les notables de Moussawa virent dans cette
exactitude l'oeuvre de quelque génie protecteur, et ils parlèrent
longtemps de notre rencontre comme d'un fait surnaturel: mon guide
Abdallah n'y vit qu'une preuve de plus de l'infaillibilité des augures.
Après quelques jours passés à nous raconter mutuellement nos aventures,
nous arrêtâmes notre plan de voyage. Il fut convenu que nous irions à
Gondar; que mon frère passerait quelques mois, tant dans cette capitale
que dans les provinces voisines de l'Ouest, en deça de l'Abbaïe, tandis
que je retournerais en Gojam, où ma liaison avec le Dedjadj Guoscho, qui
tenait alors la cour la plus policée de l'Éthiopie, m'offrait une
occasion exceptionnelle pour me perfectionner dans la langue Amarigna et
m'initier aux moeurs, aux affaires, aux us et coutumes du pays. Mon
frère, qui s'était chargé de la partie scientifique du voyage, devait
selon l'opportunité de ses travaux me rejoindre en Gojam, d'où, appuyés
de la protection du Dedjadj Guoscho, nous comptions passer en pays
Galla, gagner l'Innarya et revenir sur nos pas ou nous ouvrir une route
nouvelle vers un point plus central de l'Afrique, pour rentrer ensuite
en Europe.
Nous fîmes nos adieux au bienveillant Aïdine Aga, à qui j'avais rendu
ses costumes trop étroits pour moi, et nous quittâmes Moussawa, pleins
de confiance dans l'avenir.
Nous arrivâmes sans encombre à Adwa.
J'envoyai à Maïe-Tahalo, en Samèn, un messager pour saluer le Dedjadj
Oubié, lui annoncer le retour de mon frère, et le prévenir de notre
intention d'aller lui présenter nos hommages. Il fit une réponse polie
et nous envoya un soldat pour nous faire héberger en route.
Désirant arriver sans délai à Gondar, et éviter à mon cheval et à nos
porteurs de bagages les difficultés du chemin des montagnes, je les
expédiai sous la conduite d'un homme sûr par le chemin plus direct des
caravanes, à travers les bas pays, avec ordre de m'attendre à quelques
heures de Gondar, sur la limite des États d'Oubié.
En quittant Adwa, j'eus le chagrin de me séparer de Jean, domestique
basque que mon frère venait de m'amener de France. Je l'avais connu en
Algérie, où il achevait son temps de service militaire, et il m'avait
manifesté son regret de ne pouvoir me suivre lorsque je quittai
l'Algérie pour la Grèce. Lors de son retour en France, mon frère ayant
trouvé Jean libéré, lui avait proposé de me rejoindre, et, en véritable
Basque, Jean n'avait pas hésité à entreprendre un long voyage pour
entrer à mon service. Mais sa santé ne pouvait supporter la rude vie
qu'il avait à mener avec moi. Il ne se remettait que difficilement d'une
fièvre prise en passant au Caire; le manque de bon pain et de vin
l'affaiblissait; il était loin de s'en plaindre, mais il dépérissait. Je
lui dis d'aller attendre mon retour dans une propriété de ma famille au
pays basque, où l'air natal le remettrait; et à cet effet je le laissai
à Adwa, pour qu'à la première occasion il pût partir pour Moussawa et
s'embarquer pour Djeddah, d'où notre consul le repatrierait.
Je regrettai d'avoir à me séparer de ce fidèle compatriote, quoique ses
services en Éthiopie m'eussent été plus embarrassants qu'utiles. J'avais
acquis suffisamment l'expérience des voyages en Afrique, pour savoir
qu'il vaut mieux, sous tous les rapports, n'avoir pour serviteurs que
des indigènes. Parmi mes suivants, il s'en trouvait quelques-uns dont le
dévouement et la fidélité n'eussent pu être dépassés par des compagnons
d'enfance, et je m'étais déjà aperçu que mes égards pour Jean leur
causaient de la jalousie; il leur semblait que j'avais moins confiance
en eux. D'ailleurs, dans les parties de l'Orient où les Européens n'ont
point pénétré, la domesticité existe avec des caractères qui diffèrent
essentiellement de ceux qu'elle a dans nos sociétés civilisées. Quelles
que soient les garanties qui entourent la condition de domestique en
Europe, elle est plus servile qu'en Orient, où elle est regardée comme
un prolongement de la famille. En Éthiopie surtout, le contrat entre
maître et dépendant est un contrat implicite de foi et de confiance
mutuelles: les droits et les devoirs réciproques n'y sont point définis.
La sujétion de l'homme à l'homme y étant regardée comme d'ordre naturel
et nécessaire, elle s'opère presque toujours sans stipulations, soit de
services à rendre, soit de rémunération, et l'absence même de contrat
fait naître des obligations qui semblent lier d'autant plus qu'elles
relèvent surtout de la conscience libre. Il semblerait que les
stipulations rigoureuses, en énumérant les intérêts contradictoires, en
les mettant en présence et, en les armant les uns contre les autres,
invitent trop souvent à la défiance, aux rivalités et aux luttes. De la
façon si différente de la nôtre dont les Éthiopiens envisagent la
sujétion de l'homme à l'homme dans l'ordre tant politique que civil ou
domestique, il résulte que chez eux la position du domestique européen
est moralement fausse. S'il se conforme aux moeurs du pays, en devenant
comme le compagnon de son maître, il dénature son état, tel qu'il lui
est fait en Europe; et s'il conserve la manière d'être du domestique
européen, il donne aux indigènes le spectacle d'une servitude qui leur
paraît dégradante. C'est ainsi que j'eus lieu de moins regretter le
départ de Jean. D'ailleurs, à cette époque, j'avais l'espoir de
retourner un jour dans mon pays et d'y retrouver, par conséquent, en lui
un serviteur éprouvé.
Après avoir traversé le Takkazé, nous nous engageâmes dans la région
montagneuse du Samen. Les bois, la riche verdure, les sources limpides
et abondantes et la douce fraîcheur du climat réveillèrent en moi les
souvenirs de mon enfance dans les Pyrénées.
Dans la matinée, du cinquième jour, après notre départ d'Adwa, nous
arrivâmes à Maïe-Tahalo. J'envoyai tout d'abord saluer l'abbé chez
lequel j'avais logé lors de ma dernière visite au Dedjadj Oubié. Mais il
était absent depuis quelques jours, ce que je regrettai d'autant plus
que je ne connaissais pas d'autre personne à cette cour.
Nous fûmes bientôt introduits dans une grande hutte oblongue, basse et
obscure, où le Dedjazmatch buvait l'hydromel en petit comité après son
déjeuner. Il nous fit asseoir en face de lui, à côté d'un compatriote,
M. Combes, chargé par le gouvernement français de nouer avec le Dedjadj
Oubié des relations commerciales, qui n'aboutirent pas. Le Dedjazmatch,
assis à la turque sur un haut alga, tenait son burilé à la main, et
chaque fois qu'il le portait à ses lèvres, deux pages debout voilaient
leur maître des pans de leurs toges. Quatre ou cinq femmes Waïzoros,
dont une seule jeune et belle encore, buvaient l'hydromel en silence,
accroupies à terre au chevet et au pied de l'alga. Deux hommes à cheveux
blancs, un échanson que je reconnus pour le fusilier qui m'avait engagé
à manéger mon cheval devant le Dedjazmatch, un jeune soldat armé, debout
près de la porte, et une porteuse d'hydromel tenant son amphore penchée
sur ses genoux formaient, avec un de mes hommes qui s'était glissé à ma
suite toute l'assistance. À terre se trouvait un grand portrait en buste
du roi Louis-Philippe, apporté par l'envoyé français.
Le Prince parut contrarié qu'il n'y eût plus de viande fraîche à nous
offrir, et il nous fit servir des langues séchées au soleil et réservées
pour lui; l'échanson nous présenta à chacun un burilé d'hydromel;
j'acceptai par déférence, quoique je n'en busse jamais. Le Dedjazmatch
me demanda où était mon cheval, et je lui dis les motifs qui m'avaient
engagé à l'envoyer par la route du bas pays.
--Il craint sans doute de le laisser voir, dit-il.
Puis il me questionna sur le but de mes voyages et il redevint
silencieux; mais il me regardait par instants à la dérobée et avec une
expression peu bienveillante. On continua à boire dans ce silence
qu'Oubié imposait durant ses repas.
Beaucoup d'Éthiopiens et d'Éthiopiennes ont l'habitude de priser; ils
font rarement usage de tabatières comme les nôtres, tout leur en tient
lieu: le tuyau d'un roseau ou l'extrémité d'une corne de boeuf, une
fiole ou le péricarpe ligneux d'un fruit. Ils répandent du tabac sur la
paume de la main, remettent leur tabatière dans leur ceinture et prisent
ensuite à petits coups, en partageant avec leurs amis. Les Européens
passaient pour avoir toujours du tabac sur eux, soit pour leur propre
usage, soit pour distribuer en petits cadeaux. Une des Waïzoros demanda
par signe à l'envoyé français de lui en mettre sur la main; celui-ci fit
signe qu'il n'en avait pas, et la belle demandeuse tenait encore sa main
tendue, lorsque le Prince lui dit:
--Que veux-tu de cet homme?
--Une prise, répondit-elle; mais il dit qu'il n'a pas de tabac.
--Il ment, dit Oubié; sa race est menteuse. Ils prétendent que nous
déguisons la vérité; ce sont eux qui vivent de tromperies.
Je traduisis à demi-voix à mon compatriote les termes de l'injure qui, à
son sujet, était faite à notre nation, et comme il ne voulut pas la
ressentir, je fis observer avec ménagement au Dedjazmatch que mon
compatriote ne prisait pas, qu'il n'avait point de tabac sur lui, et
qu'en présence d'un Prince tel que lui il n'en aurait que faire pour
s'acquérir des protecteurs. Mais, répétition éternelle de la fable du
Loup et de l'Agneau, le Prince, en colère, reprit:
--Si ton voisin n'en a pas, tu en as toi-même, vous en avez tous,
puisque le tabac à priser vient de votre pays; et quand même cela ne
serait pas, vous êtes des menteurs et des intrigants que nous sommes
trop bons d'admettre chez nous; je devrais vous renvoyer tous à votre
roi et lui faire dire que je ne veux plus de ses sujets.
À ces paroles insensées, je répliquai comme je le devais.
--Tu comptes aller à Gondar, n'est-ce pas? dit Oubié.
--Monseigneur, remarqua l'échanson, on assure qu'à Gondar, il ne sort
jamais sans une grosse suite et des fusiliers devant lui; il s'est fait
petit pour venir chez nous.
--Je le sais, répondit le Prince; et interpellant mon suivant, debout
derrière moi:
--À qui appartiens-tu, soldat?
--À lui, répondit en me désignant le pauvre garçon, dont la voix
tremblait.
--Joli maître, par Notre-Dame! reprit Oubié.
--Et s'adressant aux femmes:
--Ces Cophtes, qui se croient des hommes! Il leur faut comme à nos
seigneurs, des gaillards comme ça, à cheveux tressés, au lieu de se
contenter de quelques manants chauves pour faire porter leurs
marchandises d'aspect trompeur, avec lesquelles ils viennent abuser de
notre ignorance et capter notre bon vouloir.
J'étais désormais en pleine querelle. J'ignorais qu'Oubié s'était grisé
dès le matin; mais mon silence n'eût rien amendé. Je répliquai donc
selon mes inspirations. La Waïzoro, auteur involontaire de cet éclat,
faisait à mon frère des signes furtifs, l'engageant par un geste
expressif à me faire taire. Le Prince, furieux se penchant presqu'à
tomber de son alga, me dit:
--J'ai envie de te raccourcir cette langue dont tu crois te bien servir!
Et comme je répondais, il ajouta:
--Par la mort de Haylo, mon père! je vais te faire couper un pied et une
main!
Un des deux pages fit observer, avec ce manque de pitié fréquent à son
âge, qu'il serait curieux et neuf de voir comment un Cophte supporterait
ce supplice; et le silence suivit cette remarque venimeuse. Je songeai
avec désespoir que mes armes étaient loin de moi: j'oubliais le pistolet
qui ne me quittait jamais, et, dans mon trouble, portant machinalement
la main à ma ceinture, j'en sentis la crosse. Mais ce mouvement fit
tomber un pan de ma toge, et laissa à découvert ma main sur mon arme.
--Ramène ta toge, me dit mon frère; on t'a vu.
Il ne se trouvait dans la hutte qu'un soldat armé, et il n'aurait pu
empêcher une action vive et résolue. Mais la pensée que j'entraînais mon
frère à une mort certaine m'arrêta. Je me résignai à mon destin. Je
savais qu'ordinairement, lorsque le supplice doit suivre de pareilles
menaces, un assistant, sur un signe ou un clignement d'oeil du maître,
sort discrètement pour prévenir qui de droit de l'exécution à faire. Je
m'attendais à être assailli à ma sortie de la hutte.
Un lourd silence succéda à cette scène. Oubié évitait de me regarder;
les assistants semblaient compâtir à ma position, la Waïzoro surtout:
comme elle me le fit dire plus tard, elle était native du Gojam, et
savait que ses compatriotes me traitaient comme leur enfant d'adoption,
et que quelques mois auparavant j'avais rendu service à son père. Enfin,
Oubié dit quelques mots à l'oreille d'un page qui sortit. Les assistants
s'interrogeaient du regard. Sentant que ma position ne pouvait plus
durer, je dis à mon frère de rester, et j'allais me lever pour sortir,
lorsque le Prince disparut derrière les toges qu'étendirent les pages,
et les vieillards nous firent signe de nous en aller. L'envoyé français
demeura.
Les abords presque déserts de la hutte me rassurèrent; à la porte de
l'enceinte stationnaient des soldats dont les allures n'annonçaient rien
d'inquiétant. En arrivant au milieu d'eux, je me sentis soulagé, et
chaque pas qui m'éloignait du lieu de la scène brutale que je venais
d'essuyer sembla me ramener dans une atmosphère plus légère.
Nous nous réfugiâmes dans la hutte d'un Européen absent momentanément du
camp; là, je pus mesurer à loisir toute la distance qui séparait mes
rêves de la triste réalité qui pesait sur nous. Entre autres choses, le
Prince m'avait dit: «Avise à ne jamais plus fouler la terre de mes
États. Les Anglais et vous, vous êtes parqués sur des terres maudites et
vous convoitez notre climat salubre: l'un ramasse nos plantes, un autre
nos cailloux; je ne sais ce que tu cherches, mais je ne veux pas que ce
soit chez moi que tu le trouves!»
Bientôt l'envoyé français vint s'installer dans la même hutte que nous,
mais il ne put rien nous apprendre de ce qui s'était dit chez le
Dedjazmatch après ma sortie, car il ne comprenait pas l'amarigna, et il
n'avait pour interprète qu'une créature du Dedjazmatch.
Comme on se le rappelle sans doute, en quittant Adwa j'avais envoyé mon
cheval et les bagages de mon frère par la route directe et relativement
facile des caravanes allant à Gondar; j'avais dit au serviteur à qui je
les avais confiés de nous attendre à une étape de cette ville, et nous
n'avions emmené avec nous que quelques hommes, porteurs des instruments
astronomiques dont mon frère n'avait pas voulu se séparer. Ces gens
s'esquivèrent, abandonnant leur paie plutôt que de suivre désormais des
gens tombés dans une disgrâce comme la nôtre. Mes suivants, qui étaient
des soldats, furent les seuls à ne pas déserter. Quelques-uns d'entre
eux sont restés longtemps depuis à mon service, et en rappelant notre
position chez Oubié, il n'est arrivé à aucun d'eux de faire allusion à
leur fidélité dans ce moment difficile où j'étais à leur merci.
Le lendemain, vers dix heures du matin, notre compatriote fut appelé au
déjeuner du Dedjazmatch. Quelques instants après, un soldat vint nous
porter de la part du Dedjazmatch le message suivant:
«Ne passe pas la journée, ne passe pas la nuit. Va-t-en, sinon il en ira
mal pour toi; et si, dorénavant, j'apprends que tu es dans mes États, tu
auras à pleurer la perte de tes membres.»
Le messager, voyant que je ne me levais point, me dit:
--Tu ne pars donc pas? Je ne dois retourner auprès de Monseigneur
qu'après t'avoir vu t'éloigner.
Pendant que mes hommes s'apprêtaient et sellaient nos mules, mon frère
n'eut que le temps d'écrire quelques mots au crayon pour recommander ses
instruments à l'Européen dont la maison nous avait servi de refuge, et
nous sortîmes de Maïe-Tahalo, ne prenant avec nous que ce que mes gens
pouvaient commodément porter.
Ezzeraïe, le fils du Bahar Negach de Digsa, s'était attaché à moi. Nous
avions même âge. Comme il était bruit dans le Tegraïe qu'une haute
position m'attendait à la cour du Gojam, son père m'avait dit: «Ezzeraïe
t'aime; qu'il te suive en Gojam; tu le pousseras, tu le formeras aux
façons de cette soldatesque éphémère et turbulente qui nous régit
aujourd'hui. Cela pourra lui servir lorsqu'il sera appelé à me
remplacer. Moi je ne peux lui donner de pareils enseignements; je
mourrai comme j'ai vécu, en combattant ceux qui les pratiquent» En
conséquence Ezzeraïe m'avait accompagné à Adwa, et comme on accusait le
Bahar Negach auprès du Dedjadj Oubié d'incliner à la rébellion, en bon
fils, il avait voulu profiter de notre visite à Maïe-Tahalo pour
s'assurer par lui-même jusqu'à quel point son père pourrait compter sur
le bon vouloir de leur suzerain. En quittant Maïe-Tahalo j'engageai
Ezzeraïe à répudier toute solidarité avec moi en restant pour faire sa
cour et tâcher de regagner pour son père la faveur du Dedjazmatch.
--Suis-je donc un autre qu'Ezzeraïe, dit-il, pour vous abandonner dans
une passe étroite? Je ne vous quitte pas. Si la maison de mon père n'a
d'autre soutien que le caprice d'un maître comme Oubié, elle est bien
mal assise. Allons!
Et prenant son bouclier, il me suivit, assumant ainsi une complicité
qu'il aggravait en quittant le camp du Dadjazmatch, sans lui faire
hommage et sans prendre congé.
Après quelques minutes de marche nous nous arrêtâmes derrière un pli de
terrain qui nous cachait Maïe-Tahalo, pour respirer un peu et permettre
à nos gens de se rajuster et de répartir convenablement entre eux les
quelques objets qu'ils avaient emportés précipitamment et un peu au
hasard. Le sentier que nous suivions courait sur le versant nord de la
chaîne élevée du Samèn. Devant nous se déployait un paysage d'une
grandeur incomparable. Nous nous trouvions dans une atmosphère fraîche,
humide; nous étions entourés d'une verdure luxuriante, et les dernières
gouttes de rosée tombaient des arbres. Bien loin à nos pieds, le
Tillamté, le Waldoubba, le Wolkaïte, une partie du Tagadé, tous pays
kouallas, se présentaient à nous avec leur aspect tourmenté, leurs
plaines desséchées et les flancs précipitueux de leurs étroits deugas
blanchissant sous un soleil qui n'avait pour nous que des rayons
tempérés. À l'Est les vastes plaines de la province tegraïenne du Chiré,
et en deçà l'immense fissure béante au fond de laquelle court le
Takkazé. À l'Ouest le plateau élevé du Wogara, où mes hommes
m'attendaient sans doute avec mon cheval et les bagages de mon frère, à
une petite journée seulement de Gondar; au-delà mon imagination
entrevoyait le Dambya, le Gojam, le Dedjadj Guoscho, dont j'étais si
assuré de recevoir bon accueil. Nous tînmes conseil, mon frère et moi,
sur la direction à prendre: je voulais aller à Gondar; dans sa
sollicitude pour moi, il s'y opposa, et nous rebroussâmes chemin vers
Adwa. Je désignai un homme de confiance pour aller dire à mes gens en
Wogara de s'en retourner avec mon cheval et les bagages; et ce fidèle
messager, qui pouvait s'enrichir en me trahissant, rajusta ses armes,
nous dit adieu, s'engagea dans la descente précipitueuse et sans route,
et disparut bientôt dans la direction de Wogara. À ce moment je me
sentis comme frappé d'exil, et je pris tristement le sentier qui devait
nous conduire au Takkazé.
Après avoir essuyé pendant la soirée une de ces averses torrentielles
qui précèdent, dans les pays élevés du Samen, la saison des pluies, nous
arrivâmes à la nuit à un village où déjà, en venant, on nous avait
refusé le vivre, malgré les ordres du soldat que le Dedjadj Oubié avait
envoyé pour nous faire héberger durant le voyage. Comme si nous
jouissions encore de la faveur du Prince, nous nous présentâmes, et
l'hospitalité nous fut offerte avec un empressement dû sans doute en
grande partie à l'aspect de notre équipage ruisselant de pluie. Nous
repartîmes à la pointe du jour, et, trouvant ça et là à souper, nous
arrivâmes à Adwa, après avoir été rejoints par mon fidèle messager avec
les bagages et mon cheval, que je craignais de ne plus revoir, car si ma
disgrâce se fût ébruitée, le premier venu aurait pu s'en emparer
impunément.
Nous avions appris en route que la guerre commençait entre le Ras, d'une
part, et le Dedjadj Guoscho et son fils Birro, de l'autre. Ce dernier
avait abandonné son gouvernement du Dambya et était rentré en Gojam,
d'où, aidé par son père, il avait chassé les vassaux du Ras, lequel,
s'étant assuré la neutralité d'Oubié, marchait contre le Gojam. Ces
nouvelles me confirmèrent dans ma résolution de tout tenter pour
accomplir ma promesse de retourner auprès du Dedjadj Birro et de son
père. De son côté, mon frère désirant continuer son voyage
d'exploration, nous arrêtâmes de gagner Gondar en tournant les États
d'Oubié, soit par le pays de Harar et le Chawa, où j'étais assuré d'être
bien reçu par suite de mes relations avec Sahala Sillassé, gouverneur
héréditaire du pays, soit encore par le Sennaar.
Mon frère, sous la conduite d'Ezzeraïe, partit immédiatement pour
Moussawa avec ses bagages. Quant à moi, quelque raison que j'eusse de
sortir au plus tôt des États d'Oubié, je dus rester à Adwa pour ne point
me séparer de mon cheval, que ses soles échauffées par sa longue marche
dans le bas pays rendaient incapable de se remettre en route. Les
chevaux ne sont pas ferrés, ce qui leur est très-avantageux sous
quelques rapports, mais les expose, dans les Kouallas surtout, à la sole
battue qu'un repos absolu peut seul guérir. Des amis m'ayant dit qu'on
parlait de m'enlever mon cheval, nous nous gardâmes de nuit et de jour
de façon à décourager les malveillants.
À Adwa, je retrouvai Jean, qui n'était pas encore parti, et je pus jouir
de la société des missionnaires catholiques récemment arrivés.
On se rappelle que lorsque, au Caire, je proposai au P. Sapeto de nous
accompagner en Éthiopie, je lui appris en même temps qu'il existait dans
ce pays une loi qui excluait tout prêtre catholique, et que cette loi
avait fait plusieurs martyrs parmi les missionnaires de la Propagande.
Lorsque, arrivé à Moussawa, je m'étais détaché pour aller chez le
Dedjadj Oubié lui demander l'autorisation de pénétrer dans le pays, le
P. Sapeto, que l'idée du danger stimulait, avait généreusement insisté
pour m'accompagner. En entrant à Adwa, je l'avais présenté aux
missionnaires protestants comme un prêtre catholique, et, après une
pareille démarche, son caractère sacerdotal ne pouvait rester un mystère
pour personne. Aussi, quelques jours plus tard, lorsque, immédiatement
après l'expulsion des Européens, le Dedjadj Oubié m'autorisait à aller
chercher mon frère et à laisser séjourner le P. Sapeto dans ses États,
comme il contrevenait ainsi le premier à la loi qui eût frappé ce Père
lazariste, il ne parla de lui que comme d'un de mes compagnons, sans
faire aucune allusion à sa qualité de prêtre. Le P. Sapeto, venu pour
affronter le martyre, reprenait ainsi l'oeuvre des missions catholiques,
interrompue dans la haute Éthiopie depuis plus de deux siècles. En trois
mois environ, il avait su se faire agréer par les indigènes et il avait
célébré une première messe. En conséquence, lorsque mon frère était
retourné en Europe, il lui avait donné pour la Propagande des lettres
annonçant ces heureux résultats et demandant qu'on lui adjoignît
d'autres missionnaires. Mon frère s'était rendu à Rome, où l'avait
précédé la nouvelle des succès du P. Sapeto, auquel la Propagande avait
adjoint deux autres missionnaires lazaristes, sous la conduite de M. de
Jacobis, sacré depuis comme évêque d'Abyssinie. Le Dedjadj Oubié les
avait accueillis favorablement, et, quoique arrêtés dans notre voyage,
nous avions déjà la consolation de ne l'avoir pas tenté en vain, puisque
nous étions l'humble cause de l'introduction en Éthiopie de prêtres
catholiques destinés à relever la réputation des Européens dans le pays.
Nous étions convenus avec Ezzeraïe qu'après avoir conduit mon frère
jusqu'à la frontière des États d'Oubié, il m'attendrait à Digsa chez son
père, où je le rejoindrais. Mais, au lieu de m'y attendre, il revint à
Adwa, en me disant que son père et lui étaient trop inquiets sur mon
compte pour me laisser seul plus longtemps dans une ville occupée par
les gens d'Oubié.
Après un repos d'environ trois semaines à Adwa, mon cheval s'étant
remis, je me disposais à partir, lorsque j'appris que le Dedjadj Oubié
arrivait.
Afin d'éviter l'apparence d'une fuite, que ma conscience n'autorisait en
rien, j'attendis qu'il vînt camper près de la ville. Les principaux
habitants se portèrent à sa rencontre pour lui souhaiter la bienvenue et
lui faire leur cour; je ne fus pas inquiété, et le surlendemain, au
lever de la lune, je partis avec Ezzeraïe pour Digsa, où nous arrivâmes
sans encombre le deuxième jour.
Quand nous entrâmes chez le Bahar Négach, Ezzeraïe lui dit en me
désignant:
--Je vous le ramène; c'est à vous désormais de veiller sur un fils de
plus que mon attachement vous a acquis.
Je trouvai chez le Bahar Négach une lettre de mon frère qui m'apprenait
qu'Aïdine Aga tenait au pied du plateau de Digsa un piquet de soldats
arnautes prêts à m'escorter jusqu'à Moussawa. Mais la protection du
Banar Négach me suffisait.
Quoique âgé de plus de soixante ans, ce chef était actif, audacieux et
fougueux comme un jeune homme. Arrivé, à force d'adresse et d'énergie, à
dominer Digsa, il dirigeait presque à son gré les alliances et les
hostilités de la sous-tribu d'Akala à laquelle il appartenait. Les
Akala-Gouzaïe, réputés pour la rudesse de leurs moeurs et leur courage à
la guerre, vivent clairsemés sur la frontière chrétienne, entre la
province du Hamacèn et celle de l'Agamé. Ils entretiennent constamment
quelque motif de rivalité avec leurs voisins et profitent des
interrègnes dans le gouvernement du Tegraïe pour vider leurs querelles
par les armes. Ils n'ont gardé de la religion chrétienne que quelques
pratiques, suffisantes cependant à les différencier des Musulmans de la
côte, auxquels, pour des raisons d'intérêt public ou privé, ils
consentent quelquefois à donner leurs filles en mariage, quoique ceux-ci
refusent d'en agir de même à leur égard. Séparés par deux journées de
route seulement, Moussawa et Digsa offrent le contraste de saisons
complétement opposées: quand l'hiver règne à Moussawa, on est en plein
été à Digsa et à Halaïe. Digsa, moins considérable que Halaïe, est sis
au milieu d'un pays pierreux et tourmenté qui se termine bientôt en
chute abrupte pour arriver au pays koualla, chaud et énervant, qui borde
la mer Rouge. Du côté du S.-O., vers le Tegraïe, les pentes sont moins
brusques et s'arrêtent bientôt au koualla désert de Tsam-a, domaine non
contesté des éléphants, des lions et d'autres animaux dangereux. Des
bandes isolées de Sahos rôdent nuit et jour sur la frontière chrétienne
pour y voler des femmes et des enfants qu'ils vendent ensuite à
Moussawa, ou bien encore pour enlever quelques têtes de bétail, ou
surprendre et tuer quelque habitant dont ils croient avoir à se
plaindre. Cet état de demi-sécurité tient les Akala-Gouzaïe en alerte
continuelle; ils ne cultivent la terre que dans la mesure approximative
de leurs besoins, et, malgré leur peu d'efforts, ils ont souvent
d'abondantes récoltes; mais des années de sécheresse ou le passage des
sauterelles les réduisent quelquefois à émigrer en grand nombre. Ils
élèvent des chèvres, des moutons et des boeufs, qu'ils confient
annuellement aux pasteurs Sahos pour faire profiter leurs troupeaux de
l'alternation fréquente des saisons; et, malgré ce besoin qu'ils ont des
services des tribus Sahos, ils font souvent contre elles des expéditions
dans lesquelles leur courage tenace se manifeste avec cette supériorité
que les populations des pays deugas ont souvent sur celles des pays
kouallas. Toutes ces circonstances faisaient du Bahar Negach un des
hommes les plus importants de cette frontière, quoique son titre de roi
de la mer n'ait plus qu'une signification dérisoire depuis que
l'Éthiopie n'exerce plus d'action au dehors. Jadis, lorsque des églises
chrétiennes s'élevaient jusqu'aux bords éthiopiens de la mer Rouge, et
que les flottes de l'Éthiopie transportaient ses armées dans l'Arabie où
sa domination était établie, la fonction de Bahar Negach était une des
principales de l'Empire: il était chargé du transport et de l'entretien
des troupes qui allaient annuellement relever les garnisons que les
empereurs tenaient dans l'Yémen; 40,000 hommes, dit-on, étaient affectés
à ce service. Le Bahar Negach était, en outre, tenu d'héberger pendant
quatorze jours l'armée de retour, afin de la remettre des fatigues de la
mer.
Mais si l'on se détourne de ces lointains embrumés de l'histoire pour
considérer l'état présent du pays, on est péniblement impressionné par
le spectacle de ce qui est.
La pensée s'attriste à contempler cette frontière, passage de tant de
puissance, de tant de grandeur, et où tout est rude, inculte,
inhospitalier et vide; où les pierres qui jonchent le sol, usées par les
siècles, ne laissent plus même deviner si elles ont servi de matériaux
aux travaux des hommes, et roulent informes comme des galets sous le
cours du temps.
Des milliers de pélerins, des caravanes, des armées, des populations
entières qui ont passé là, il ne reste aucun vestige, et n'étaient
quelques bandes de cynocéphales que l'on rencontre quelquefois, les
erres de l'antilope et du condoma, l'empreinte du pied de l'éléphant ou
du lion et la trace sinueuse du serpent, sont les seuls indices de vie
qu'on y découvre aujourd'hui. Lorsqu'on arrive à Moussawa par mer, le
coeur se resserre à la vue du sol calciné qu'on aborde et à l'aspect
austère des flancs du premier plateau éthiopien, qui bleuit dans le
lointain. En descendant de l'Éthiopie vers la mer, si l'on s'arrête un
instant sur un de ces contreforts qui étayent le pays chrétien, on
n'aperçoit à ses pieds que des arêtes pelées; plus loin, des terres
vides, plates, désolées, puis, la mer Rouge; et si c'est le matin, un
immense disque sanglant, désarmé de ses rayons, qui semble émerger des
eaux et monte à vue d'oeil: c'est le soleil qui se lève, que l'on ne
pourra bientôt plus regarder, et qui, durant toute la journée, va mordre
ces gorges désolées où souvent des hommes et des animaux meurent
d'épuisement et de soif. Il semble du reste que ce pays soit
admirablement approprié pour servir comme de vestibule à l'entrée en
Éthiopie. Il convient au voyageur de s'y recueillir, de s'y dépouiller
d'habitudes, de préjugés, d'allures de corps et d'esprit qui
l'empêcheraient de participer à la vie de ce peuple éthiopien, espèce de
palimpseste vivant, où il trouvera entassées et confondues, ici en
caractères inaltérés, là frustes ou indéchiffrables, les traces de
moeurs, de lois, d'habitudes, de coutumes, de formes de la matière ou de
l'esprit qui ont prévalu les unes dans les temps homériques, les autres
à Athènes, à Rome, à Memphis, dans l'Inde, en Judée, ou durant le moyen
âge en Europe, et enfin dans les premiers temps islamiques. Et
lorsqu'après des recherches pénibles le voyageur, vieilli, s'en retourne
par ce chemin, s'il a su s'identifier avec le peuple qu'il quitte, ce
n'est point sans étonnement qu'il se considère et qu'il retrouve les
premières impressions de l'être qu'il était au début de son voyage.
Heureux s'il a acquis un peu de sagesse!
Dans la soirée, le Bahar Negach, après m'avoir regardé quelque temps en
dessous, avec ses yeux gris ronds et brillants, me dit de sa voix
rauque:
--Mikaël, depuis que tu es dans ma maison je te suis des yeux et
t'écoute, parce que, avant de déclarer ma pensée à un homme, j'aime à
m'assurer de ce qu'il est. J'ai tâché de concilier avec ta personne ce
que mon fils et d'autres m'ont rapporté de toi; tu me conviens, je te
donne la bienvenue. Mon hydromel est ardent comme l'éclair, mais tu n'en
bois pas. Si tu voulais des repas délicats, je te dirais: retourne ou
va-t-en plus loin. Contrairement à ceux de ta race, tu te nourris de
lait; nos vaches agiles en donnent peu, mais il est savoureux. Cette
nourriture, qu'on nous reproche comme trop primitive, fait la force et
le courage de nos jeunes hommes; tu en boiras avec eux. Mauvaise race
que ces gens du Samèn! Si le Tegraïe avait quelques hommes comme moi,
nous aurions fait dire depuis longtemps: «Où donc était la demeure
d'Oubié?» Tu es un désaccord avec lui? il n'y a pas de mal à cela. Quand
il viendrait te chercher ici, mes fourrés sont assez épais pour te
cacher, toi et toute ma famille; l'oiseau de proie même ne vous
découvrirait pas. Mes jarrets sont encore ceux de la panthère, et, de
nuit comme de jour, je saurais protéger votre retraite. Quant à ton
cheval, personne n'y touchera ici. Et ne descends pas à Moussawa, où les
chaleurs de l'été te fatigueraient. Reste dans l'hiver avec moi.
Je remerciai mon nouveau patron, et j'envoyai des hommes sûrs à Gondar,
pour avertir le Lik Atskou et me ramener Domingo et quelques effets
laissés dans ma maison. Je prévins mon frère de mon heureuse arrivée à
Digsa et de la sécurité dont j'y jouissais; et, comme les chaleurs
étaient excessives à Moussawa, je l'engageai à venir attendre auprès de
moi, dans un climat tempéré, l'arrivée de Domingo. Mais mon frère
préféra rester à Moussawa, afin de pouvoir explorer les vestiges de la
ville d'Adoulis et d'autres points intéressants du bas pays environnant.
On me parla du petit hameau de Maharessate situé à quatre kilomètres
environ à l'Est de Digsa, dans la zone où régnait l'hiver, et dont les
environs déserts abondaient en animaux sauvages. Le désir de chasser et
de m'affranchir de la gêne qu'entraînait pour moi la vie commune avec le
Bahar Negach, m'engagea à m'installer à Maharessate. Il n'était pas
probable que le Dedjadj Oubié m'y fît inquiéter; mais en ma qualité de
protégé du Bahar Negach, je pouvais craindre ses ennemis personnels; et
il n'en manquait pas. Aussi, quand j'y fus établi, m'envoya-t-il un
messager pour me dire: «Mikaël, ne t'endors pas!»
Domingo avait quitté Gondar avec une grande caravane, et, comme elle
n'avançait qu'à petites journées, il laissa mes gens et quelques effets
sous la protection d'un trafiquant, prit les devants et m'arriva à
Maharessate. Après lui avoir laissé le temps de se reposer et de jouir
du plaisir de converser en basque avec Jean, je l'envoyai rejoindre mon
frère à Moussawa.
Peu de jours après, je reçus l'avis que mon frère était malade. Je
laissai mes gens à Maharessate et je me rendis auprès de lui. Un éclat
de capsule l'avait blessé à l'oeil, et les suites de cet accident
avaient pris une gravité telle, que, sitôt mon arrivée à Moussawa, il
s'embarqua avec Domingo pour Aden, le lieu le plus proche où l'on peut
trouver un médecin. Il fut convenu que j'irais le rejoindre.
Lorsque je retournai à Maharessate, une femme d'un village voisin vint
pour m'intéresser au sort de sa fille enlevée, disait-elle, par des
maraudeurs Sahos. Ses supplications faisaient peine à entendre.
Je mis en campagne mes amis Sahos: ils découvrirent bientôt que la jeune
fille venait d'être vendue à un trafiquant de Moussawa; et comme aucun
de ces trafiquants n'eût voulu revendre un esclave à un chrétien, parce
que c'eût été exposer l'esclave à abjurer l'islamisme, je me rendis
encore une fois à Moussawa, et je me confiai au Gouverneur. Le bon Aga
me promit de m'aider; mais afin de ne pas blesser les sentiments
religieux de ses administrés, il évita d'agir ostensiblement et me donna
des moyens détournés d'atteindre mon but. Le trafiquant comptait envoyer
la jeune fille au marché de la Mecque, avec une barcade d'autres
esclaves sur le point de partir. Aïdine Aga, prétextant quelque fraude
contre la douane, fit suspendre leur départ; le trafiquant, comprenant à
demi, consentit à me céder sa proie moyennant son prix d'achat, et je
repartis aussitôt.
Au lieu de suivre le chemin des caravanes, nous parcourûmes le bas pays
en zigzag, chassant tout le jour et nous arrêtant la nuit chez les
pâtres Sahos qui pourvoyaient à notre subsistance. Ces quartiers
abondent en antilopes de toute grandeur, en condomas, en panthères, en
énormes sangliers à masque, en lions et en éléphants.
Une fois, après une quête prolongée et infructueuse, la nuit nous
surprit dans un quartier désert, et nous dûmes bivaquer sur des rochers,
en endurant la faim. Le lendemain vers midi, la soif, le jeûne, et la
fatigue nous faisaient traîner la marche, lorsqu'un de mes hommes
signala une caravane de trafiquants. Je proposai à Soliman, mon guide
Saho, de prélever notre déjeuner sur eux, comme en pareille occurence,
cela se pratique quelquefois dans le haut pays. Le vieux Soliman, dont
la voracité était proverbiale, me dit allègrement:
--Par Allah! déjeunons, déjeunons, mon fils. Des honnêtes gens ne
doivent pas se laisser mourir de faim, si près de ceux qui ont des
vivres. Seulement, je ne me montrerai pas; je suis trop connu, et on
dirait que c'est moi qui ai conseillé le coup. De derrière ce rocher, je
verrai ce qui se passera, et qu'Allah intimide ces revendeurs de chair
humaine!
Bientôt, nous leur faisions nos ouvertures à la façon imprévue et
brutale usitée en pareil cas, et sans trop de résistance, ils nous
laissaient ce que nous voulions, tant en beurre qu'en farine. En
refermant leurs outres, ils nous dirent qu'après tout nos procédés
étaient fort honnêtes; ils nous souhaitèrent toutes sortes de
prospérités, et nous nous séparâmes en très-bons termes. L'un d'eux
revint même sur ses pas, nous rappela que nous n'avions aucun ustensile
pour faire fondre notre beurre, et nous donna un pot de terre.
Nous étions dans le lit sinueux d'un torrent desséché; un grand feu fut
allumé, et chacun se mit à pétrir sa pitance. Les quatre ou cinq hommes
qui mangeaient avec moi choisirent pour table une grande pierre plate et
proprette, sur laquelle ils morcelèrent notre pain brûlant et versèrent
du beurre dessus. En nous attablant, je vis un petit filet d'eau courant
entre les galets; presque aussitôt, un grondement sourd d'abord, puis
formidable, fit bondir mes compagnons qui s'enfuirent en ramassant nos
armes. Je fis comme eux, et une tête de torrent d'environ deux mètres
d'élévation parut en mugissant avec une telle force que côte à côte il
fallait crier pour s'entendre. Des flots mutinés passèrent en dressant
leurs panaches d'écume, comme les chefs fougueux de cette invasion
irrésistible; de la berge, nous vîmes trois corps humains culbutant au
milieu des eaux qui les emportaient. Un coude du torrent nous permit de
sauver ces victimes, dont une était la jeune esclave rachetée. Nous nous
comptâmes des yeux, et nous eûmes la joie de n'avoir plus personne à
réclamer à cette catastrophe si nouvelle pour moi.
Quant à notre déjeuner, il s'était perdu dans les flancs du monstre;
notre faim était bien légitime, il est vrai, mais notre mode de
ravitaillement ne l'était guère, et une fois de plus, nous pouvions
répéter que ce qui vient de la flûte s'en retourne au tambour.
J'avais bien entendu parler de ces formations soudaines de torrents,
mais je n'y croyais qu'à-demi. Le sentier que nous suivions courait dans
le lit d'un cours d'eau desséché, bordé par deux contre-forts du premier
plateau éthiopien. À l'endroit où nous nous trouvions régnait l'été; à
quelques kilomètres plus haut on était dans l'hiver. Après une averse
torrentielle tombée sur le plateau du deuga, il arrive parfois que les
eaux, suivant de toutes parts les pentes de terrain, se rencontrent dans
quelque carrefour, d'où elles se précipitent dans le bas pays avec une
soudaineté telle que les serpents et même le lion, la panthère ou le
singe sont surpris et entraînés jusqu'à la mer. Lors de mon arrivée dans
le pays, on parlait encore d'une caravane qui, surprise ainsi durant la
nuit, perdit plus de deux cents hommes et un nombre considérable de
chameaux et de charges d'ivoire.
Cependant, les eaux baissèrent; deux heures après, nous pûmes reprendre
notre marche et nous gagnâmes enfin Maharessate.
Les parents de la jeune fille volée, qui avaient tout promis pour sa
rançon et pour les dépenses que j'aurais à faire pour la découvrir,
vinrent me la demander en alléguant leur misère: je refusai; et quelques
jours après, ils revinrent accompagnés d'amis de Bahar Négache, m'offrir
une faible partie de ce que j'avais déboursé pour eux. Indigné de leur
procédé, mais dédaignant d'invoquer le bénéfice de leurs propres lois,
je leur rendis leur fille.
Peu de jours après, une grande caravane vint camper près de Maharessate;
elle arrivait du Gojam, et elle était forte, disait-on, de six cents
hommes armés de boucliers, ce qui avec les esclaves, les porteurs et les
sommiers supposait au moins treize cents ou quatorze cents personnes.
Une quarantaine de pèlerins pour Jérusalem s'étaient joints à elle. Les
principaux trafiquants se réunirent et vinrent me faire visite; ils me
surprirent dans une prairie où je courais une quintaine avec mes hommes.
Nous nous assîmes en cercle sur l'herbe, et un des trafiquants, que je
connaissais, me présenta cérémonieusement un moine lépreux, couvert de
haillons, pour lequel tous témoignaient de grandes déférences: il ne
marchait qu'avec peine; sa figure était peu éprouvée, mais il avait
perdu plusieurs doigts des mains et des pieds.
Après quelques moments de conversation générale, il demanda qu'on fît
silence et il m'annonça que je pouvais retourner dans les États du
Dedjadj Oubié, lequel venait de s'engager vis-à-vis de lui par serment,
à oublier notre scène à Maïe-Tahalo et à me traiter désormais en ami. Le
moine parut tout décontenancé, lorsqu'après l'avoir bien remercié de sa
bienveillante intervention je lui dis que l'éloignement de mon frère
m'empêchait, pour le moment, de retourner sur mes pas.
--À ta volonté, reprit-il, il suffit que la paix soit faite, et que tu
puisses aller quand tu voudras vers les pays dont les sources
t'appellent.
Bientôt il demanda à m'entretenir en particulier; et les assistants
étant allés s'asseoir à l'écart, ses manières devinrent plus familières.
Oubié lui avait avoué, me dit-il, que lors de ma visite à Maïe-Tahalo,
il buvait depuis le matin d'un hydromel très-capiteux, et que la
vivacité de mes réponses avait achevé de le surexciter; que, du reste,
ma franchise ne lui déplaisait pas, et que si je voulais prendre du
service chez lui, il saurait satisfaire mon ambition plus amplement que
le Dedjadj Guoscho. Le moine me conseilla d'accepter de servir
temporairement Oubié, les événements politiques ne tarderaient pas à me
permettre, ajouta-t-il, de rejoindre honorablement le Dedjadj Guoscho.
Il m'apprit que plusieurs religieux des solitudes s'étaient émus de ma
mésaventure et seraient toujours prêts à s'employer en ma faveur.
--Ils sont au courant de ce que tu fais, mon fils, me dit-il, et ils te
veulent du bien; ils s'imaginent que ta présence en Gojam contribuera à
rappeler le Dedjadj Guoscho aux idées de renoncement qui ont conduit sa
mère à Jérusalem.
Il finit par me confier mystérieusement qu'il était lui même natif du
Gojam, et que j'étais lié avec quelques-uns des siens. Je lui demandai à
quelle famille il appartenait.
--Laisse-là! répondit-il; je suis mort pour elle, quoique je veille sur
elle et que je prie; je m'efforce de me détacher de tout, et Dieu
confirme ce détachement en reprenant mon corps pièce à pièce, comme tu
vois.
Et il me montrait ses membres mutilés par son affreuse maladie.
--Mais toi, tu es jeune; ton midi est devant toi, et quand tu rentreras
dans mon Gojam, aime-le bien, car c'est la fleur de notre Éthiopie.
Comme les trafiquants attendaient la fin de notre entretien, il les
congédia, et je pus jouir de sa conversation pendant une partie de la
soirée.
Je lui dis de disposer de moi en quoi que ce fût. Il m'apprit que le
Naïb d'Arkiko érigeait en droit l'habitude de prélever sur chaque
pèlerin de passage pour Jérusalem une petite somme en argent, et que de
plus, si l'un d'eux avait une monture ou une bête de somme, il la lui
prenait aussi, sous prétexte qu'il n'en aurait que faire dans un voyage
sur mer. Et comme je passais pour être en crédit auprès du Naïb, il me
pria d'intercéder pour lui et ses compagnons. À cet effet, j'envoyai un
messager au Naïb, et quelques jours après on me rapporta que ce chef
avait eu l'obligeance d'exempter les pèlerins de toute avanie.
La nuit était déjà avancée, lorsque j'accompagnai ce digne religieux
jusqu'à l'endroit où campaient les trafiquants. Il me donna sa
bénédiction avec une émotion visible, et il partit le lendemain pour
Moussawa avec la caravane.
Ce moine vivait depuis plusieurs années dans une solitude de la province
de Waldoubba, où il s'était acquis une grande réputation de sainteté,
lorsqu'il crut, dans une extase, recevoir du ciel l'ordre d'aller
attendre sa dernière heure à Jérusalem; et il s'était rendu à Aksoum
pour y prendre au passage quelque caravane descendant à la mer. Le
Dedjadj Oubié, instruit de sa présence en Tegraïe, l'avait amené à lui
faire visite et lui avait offert une somme d'argent pour le défrayer de
son voyage en Terre-Sainte.
--Que Dieu vous en tienne compte, seigneur, lui avait répondu le
religieux, mais avant d'accepter cet argent, il me faudrait le passer au
van de la justice, pour ne point devenir le complice des rapines et des
violences qui l'ont amassé en vos mains; et Dieu seul peut ainsi vanner
les trésors des grands de la terre.
De pareils refus faits en termes analogues, ne sont pas rares en
Éthiopie, et les princes ne s'en offensent nullement, tant ils sentent
que leur puissance est peu légitime. À la fin de l'entretien, le
Dedjazmatch, selon la coutume, lui ayant demandé sa bénédiction, le
digne religieux lui avait représenté que pour la rendre efficace, il
devait accomplir quelque acte de clémence ou de pardon; et c'est ainsi
que le moine avait obtenu du Dedjadj Oubié qu'il élargît deux seigneurs
de l'Agamé, retenus dans les fers depuis sa victoire sur le Dedjadj
Kassa, et qu'il cessât de me tenir rigueur.
J'eus de ce bienveillant intercesseur l'explication de ma disgrâce chez
le Dedjadj Oubié, et je compris que l'étrange conduite de ce prince à
mon égard avait pu être motivée en partie par mon imprudence, et surtout
par mon inexpérience du pays. Toute société a des règles explicites ou
implicites qui régissent les rapports de ses membres entre eux, ainsi
que des principes d'action, mobiles, permanents ou passagers, qui
donnent l'intelligence des mouvements et des évolutions de sa vie.
L'étranger qui les ignore est exposé à concevoir de cette société, comme
à donner de lui-même, les opinions les plus erronées. Dès le
commencement de ce siècle, le gouvernement anglais, dans le but de
sauvegarder en Orient ses intérêts qu'il croyait menacés par la présence
du général Bonaparte en Égypte et par les projets de ce grand homme sur
l'Orient, avait songé à s'assurer d'une position dans le Tegraïe; et
depuis l'évacuation de l'Égypte par l'armée française, il avait envoyé
ostensiblement auprès du Dedjadj Sabagadis, qui gouvernait alors le
Tegraïe, une mission conduite par un agent intelligent, M. Salt, qui
avait visité le pays, peu de temps auparavant, en compagnie de lord
Valentia. M. Salt réussit dans sa mission et retourna en Angleterre;
mais les relations qu'il avait nouées avec le Dedjadj Sabagadis
restèrent sans effet, à cause de la mort de ce Polémarque tué peu après,
à la suite d'une bataille perdue contre le Ras Marié, Polémarque du
Bégamdir. Le Dedjadj Kassa, fils et successeur de Sabagadis, ne put
conserver de l'héritage paternel qu'une petite portion du Tegraïe. Le
reste fut donné en investiture par le Ras du Bégamdir au Dedjadj Oubié.
Entre autres présents, le gouvernement anglais avait envoyé au Dedjadj
Sabagadis trois mille fusils, qui n'arrivèrent à Moussawa qu'après la
mort du destinataire; et, lors de mon entrée dans le pays, malgré les
réclamations du gouvernement anglais et les efforts d'un de ses agents
subalternes, nommé Coffin, l'introduction de ces armes était arrêtée
tantôt pour un motif, tantôt pour un autre, mais surtout par
l'opposition du gouverneur de Moussawa. Coffin, ancien matelot attaché à
la mission de M. Salt, vivait depuis près de trente ans en Tegraïe comme
serviteur du Dedjadj Sabagadis d'abord, et puis du Dedjadj Kassa. Adopté
par les indigènes dont il avait pris les moeurs et même la religion, il
n'était guère plus considéré comme agent de l'Angleterre; mais les
rapports entre la famille de Sabagadis et le Gouvernement anglais,
quoique tombés en apparence, avaient laissé dans le pays l'idée confuse
que l'Angleterre méditait de s'emparer du Tegraïe.
Sabagadis mort, dès que la prépondérance croissante du Dedjadj Oubié fut
reconnue, des missionnaires allemands s'étaient présentés à lui comme
nationaux anglais, et bientôt ils obtinrent de s'établir à Adwa. Mais,
au bout de quelque temps, le clergé vit en eux des ennemis de sa foi,
dangereux par l'argent qu'ils répandaient, et les notables, jaloux des
dépenses hors de proportion avec le pays que faisaient ces étrangers et
de l'importance de plus en plus grande qu'ils donnaient à leur
établissement matériel, les soupçonnèrent de n'être venus dans le pays
que pour servir les desseins de l'Angleterre; aussi l'opinion publique
parut-elle satisfaite de leur expulsion.
Les choses en étaient à ce point lorsque nous arrivâmes à Moussawa. Le
Dedjadj Oubié renvoyait de ses États les missionnaires et les trois ou
quatre autres Européens qui s'y trouvaient. Laissant mon frère à
Moussawa, je m'étais rendu à Adwa avec le père Sapeto, et, en me
présentant devant le Dedjadj Oubié, malgré ces circonstances si
contraires et malgré tous les avis, j'avais été assez heureux pour
trouver grâce et obtenir que le père Sapeto pût s'établir à Adwa et mon
frère entrer dans le pays.
Jusque-là mon ignorance même des intérêts qui s'agitaient autour de moi
m'avait procuré une réussite inexplicable aux yeux de ceux qui étaient
le mieux informés, et avait fait supposer aux missionnaires protestants
que le père Sapeto, mon frère et moi, nous devions être des agents du
gouvernement français, et que nous n'étions point étrangers à leur
expulsion.
Après cette première chance si heureuse, je redescendis vers la côte
pour y prendre mon frère, et au retour, à deux journées de route d'Adwa,
nous fûmes arrêtés, comme on l'a vu, par le Blata Guébraïe. Mais cet
incident qui remit en question notre voyage, puisque le Blata n'allait à
rien moins qu'à nous dépouiller entièrement, servit au contraire à en
assurer l'exécution. En effet, la façon inespérée dont je pus m'échapper
de nuit des mains de ce chef, pour aller me mettre sous la protection du
Dedjadj Oubié, acheva de me gagner la faveur du Dedjazmatch.
D'après les moeurs féodales du pays, je devenais ainsi le client du
Dedjadj Oubié, presque son homme, et je lui donnais le droit de
réclamer, comme sien, tout ce qui était à moi. Les paysans de
Maïe-Ouraïe, qui retenaient encore mon frère le comprirent, et, sitôt ma
fuite, ils l'encouragèrent à se rendre avec un de nos trois fusils de
rempart chez le Dedjadj Kassa, Polémarque du pays, suzerain du Blata
Guébraïe leur seigneur. Ils sentaient que ce dernier perdait désormais
son importance et que c'était entre le Dedjadj Oubié et le Dedjadj Kassa
que notre sort allait se régler; que celui-ci ne manquerait pas
d'ordonner qu'on relâchât mon frère et nos bagages; et ils étaient bien
aises d'assurer au moins à leur Polémarque un présent précieux pour le
pays.
Dans cet ordre d'idées, mon frère et moi nous ne comprîmes pas alors que
le Dedjadj Oubié, nous regardant comme ses clients, pouvait considérer
comme une espèce de soustraction faite à son appartenance le don offert
à son voisin et rival le Dedjadj Kassa. Heureusement nous fûmes assez
bien inspirés pour offrir au Dedjadj Oubié les deux fusils de rempart
qui nous restaient, ce qui atténua la première impression fâcheuse qu'à
notre insu nous lui avions faite; et, lorsque après un court séjour à
Adwa, nous nous présentâmes avec nos bagages à son camp, en lui
annonçant que nous partions sur-le-champ pour Gondar, l'assurance naïve
de cette démarche l'avait pris à l'improviste, et il avait consenti à
notre voyage. Malgré les présents considérables qu'ils lui avaient faits
et la faveur dont ils avaient joui d'abord, les missionnaires
protestants n'avaient pu obtenir de se rendre dans le haut pays.
Après environ trois semaines de séjour, mon frère avait quitté Gondar
pour retourner en Europe, et il s'était chargé de deux lettres: l'une
pour le roi des Français, l'autre pour la reine d'Angleterre, que les
notables de Gondar avaient écrites à ces deux souverains pour les prier
d'arrêter, par leur intervention, l'invasion d'une armée égyptienne qui
se rassemblait au Sennaar dans le but avoué de pénétrer en Dambya et de
mettre Gondar à sac. Cet acte de complaisance, qui a contribué à
sauvegarder, pour un temps du moins, l'intégrité de ce pays chrétien,
déplut néanmoins au Dedjadj Oubié, qui aurait voulu être le seul prince
éthiopien à entrer en relations avec une puissance européenne.
Lorsque, après mon séjour auprès des Dedjazmatchs Guoscho et Birro,
séjour qui m'avait donné une certaine notoriété dans le pays, je
m'arrêtai en Tegraïe, en allant à Moussawa au devant de mon frère, je ne
me montrai pas assez bon courtisan à la cour du Dedjadj Oubié, et ce
qui, dans d'autres circonstances m'eût été propice, le tourna encore
contre moi. Ma connaissance des moeurs du pays était suffisante pour
apprécier la légèreté avec laquelle les gens de la maison de ce prince
traitaient tout Européen, et ma réserve même lui fut présentée dans un
sens hostile, lorsque ses gens eurent découvert que leur maître était
moins bien porté pour moi. De plus, la réception que j'avais trouvée
auprès du Dedjadj Guoscho et du Ras Ali lui faisait désirer, à ce que me
dit le religieux et comme cela me fut confirmé depuis, que je
m'attachasse à son service. Il n'est pas surprenant que des dispositions
de cette nature dussent s'envenimer au moindre prétexte, à la moindre
maladresse de ma part.
Pendant mon séjour auprès du Dedjadj Guoscho, le Dedjadj Kassa avait été
vaincu et pris par le Dedjadj Oubié. Le vainqueur n'avait voulu voir
dans Coffin qu'un agent de l'Angleterre, et l'avait fait mettre aux fers
jusqu'à ce qu'il lui eût livré ce qui restait à Moussawa des fusils
envoyés à la famille de Sabagadis. Depuis cette défaite de Kassa, le
Dedjadj Oubié devait s'intéresser d'autant plus aux rapports de son pays
avec des puissances étrangères, que son pouvoir s'étendait désormais
depuis Gondar jusqu'à la mer Rouge.
Lorsque peu après nous nous présentâmes devant lui à Maïe-Tahalo,
c'était encore pour aller à Gondar. Mon frère revenait d'Europe, et le
Dedjazmatch supposait qu'il rapportait la réponse aux messages dont il
s'était chargé. Si nous avions été au courant des dispositions du
Dedjazmatch contre nous, nous aurions pu peut-être prévenir sa mauvaise
humeur, en allant au-devant de sa pensée, et en lui disant que mon frère
avait remis les lettres des notables gondariens aux chefs des
gouvernements de France et d'Angleterre, lesquels avaient immédiatement
arrêté l'agression imminente du vice-roi d'Égypte, mais qu'il n'était
porteur d'aucun message en réponse. Nous n'en fîmes même pas mention.
Pour toutes ces causes, il est probable que le Dedjazmatch aurait
empêché notre second voyage à Gondar; seulement il l'aurait fait avec
des formes moins indignes de son rang, si, par dernière mésaventure,
nous ne fussions arrivés à Maïe-Tahalo un matin qu'il avait pris d'un
hydromel trop capiteux. Car, quelque peu de sympathie que j'aie pu
sentir pour le Dedjadj Oubié, je dois reconnaître qu'il usait presque
toujours de formes courtoises.
En me mettant au courant des raisons de ma disgrâce, le bon religieux,
qui désirait me voir retourner en Gojam, m'avait conseillé fortement
d'accepter la réconciliation qui m'était offerte, en ajoutant que les
événements politiques ne manqueraient pas de m'ouvrir une issue vers
Gondar. Mais je dus renoncer, jusqu'au jour où je saurais ce qu'était
devenu mon frère, à profiter des nouvelles dispositions du Dedjadj
Oubié.
Tout ce que je pus apprendre dans la suite sur le compte de ce
solitaire, qui s'était si vivement intéressé à moi, fut qu'on le nommait
en religion Abba (père) Waldé Mariam, et qu'il mourut, comme il le
désirait, en arrivant à Jérusalem.
La semaine suivante, un des pèlerins revint de la côte me demander, de
la part d'Abba Waldé Mariam et de ses compagnons, d'entrer dans une
affaire qui les préoccupait vivement. Parmi les nombreux esclaves que la
caravane conduisait à Moussawa, ils avaient découvert une jeune
chrétienne volée en Gojam et vendue à un trafiquant musulman qui, pour
la soustraire aux recherches, l'avait fait voyager de nuit jusqu'en
Tegraïe. À Moussawa, les pèlerins, pensant que le meilleur fruit de leur
pèlerinage à Jérusalem serait de sauver une âme en voie de perdition,
s'étaient cotisés avec les trafiquants chrétiens pour racheter
l'esclave, et ils offraient tout ce qu'ils possédaient. Mais le
musulman, encouragé par ses coreligionnaires, demeurait inflexible. Je
descendis à Moussawa, où, grâce à l'intervention secrète du gouverneur,
je contraignis le musulman à lâcher sa proie, et Kassa, le plus riche
trafiquant chrétien de Kouarata, sur la frontière du Gojam, fut chargé
de reconduire la jeune fille à sa famille. Elle était fort jolie: il
s'en éprit et il en fit sa femme.
De retour à Maharessate, je reçus mes messagers venant de Gondar avec
mes effets. L'excellent Lik Atskou déplorait vivement ma disgrâce chez
Oubié: «Résigne-toi, Dieu est le plus fort, me faisait-il dire, et il ne
se sert peut-être de cet Oubié que pour te détourner de ce malheureux
pays, où les caprices de nos soudards se sont substitués à la loi et aux
convenances, et où tu aurais fini peut-être par succomber. Tout arrive
par la permission de Dieu; si nous ne devons plus nous revoir sur terre,
je t'attendrai là-haut.»
Bientôt une lettre de mon frère, datée d'Aden, m'apprit qu'il était
encore souffrant et qu'il m'attendait avec impatience. Rien ne me
retenait plus désormais; je quittai Maharessate pour Moussawa, où l'on
se trouvait au plus fort de l'été. Les chaleurs étant accablantes, je
dus aviser immédiatement à y soustraire mon cheval, sujet d'envie de la
part des principaux officiers d'Oubié et cause d'inquiétude continuelle
pour mes gens, depuis que j'étais séparé des Dedjazmatchs Guoscho et
Birro; car en quittant les États de ces Polémarques, nous étions entrés
dans la catégorie de soldats sans maître, sans protecteur régulier par
conséquent, et nous ne dépendions plus que de notre adresse à nous faire
bien venir ou à nous faire respecter. Mais il restait à ce cheval bien
d'autres aventures à courir. Je le confiai à Jean, auquel l'air et le
régime natals devenaient de plus en plus nécessaires, et, comme mon
frère m'en exprimait le désir, je le chargeai d'offrir le cheval en son
nom à Mgr le prince de Joinville, comme témoignage de sa reconnaissance
pour l'attention que ce prince avait bien voulu prêter à ses projets de
voyages scientifiques. Ce cheval arriva heureusement, avec son
conducteur, à Djeddah, où le consul de France l'embarqua pour Kouçayr.
Il fit naufrage sur la côte d'Égypte, se sauva à la nage avec son
Basque, et, après plusieurs incidents peu ordinaires, il arriva à
Toulon, où, d'après la volonté de son illustre destinataire, il fut
remis à Mgr le duc d'Aumale, qui partait pour l'Algérie.
Il me fallut attendre un bâtiment à destination d'Aden et je passai
quelque temps à jouir de l'intimité d'Aïdine Aga et d'un Arabe
originaire de Bassora, qui venait de remplir auprès du Ras Ali et du
Dedjadj Oubié une mission dont l'avait chargé le pacha de la Mecque. Cet
Arabe, d'une érudition exceptionnelle pour son pays, avait étudié les
mathématiques, l'astronomie et se servait même de l'astrolabe; il
parlait avec enthousiasme de quelques maîtres célèbres qui avaient
professé diverses sciences dans les caves de Salamanque, lors de
l'apogée de la domination des Maures en Espagne; il déplorait
l'ignorance des Arabes actuels, et lorsque je lui disais à quelle
hauteur les nations européennes portaient aujourd'hui la science, il se
laissait aller à souhaiter de les visiter un jour. Il savait par coeur
tout le Coran et ses trois commentaires les plus orthodoxes; il était
bon poëte, connaissait l'histoire et les traditions de son pays et les
racontait avec une verve et une élégance qui charmaient ses
compatriotes. Un service important que je lui rendis détermina entre
nous une confiance bien rare de musulman à chrétien. Il avait environ
trente-cinq ans, se nommait Mahommed-el-Bassorawi, et on lui donnait le
titre de Saïd.
Quant à Aïdine Aga, il faisait encore bonne contenance, malgré une
maladie de poitrine qui l'emportait lentement. Il fumait son narghileh
tout le long du jour, et lorsqu'on lui faisait observer qu'il aggravait
ainsi son mal, il retroussait, en souriant, sa longue moustache et
indiquant du doigt le ciel: «Allah est le plus fort,» disait-il. Il
aimait beaucoup le saïd Mohammed et connaissait suffisamment la langue
arabe pour goûter ses conversations; aussi l'attirait-il chez lui
assidûment, et souvent il nous entretenait lui-même d'une façon fort
intéressante. Ayant quitté fort jeune l'Albanie, sa patrie, pour
s'attacher à Méhémet-Ali, lorsque ce grand homme n'était encore que chef
d'une bande d'Arnautes, il l'avait fidèlement suivi à travers toutes les
péripéties de son orageuse carrière; aussi, connaissait-il parfaitement
les événements de cette époque tourmentée. Méhémet-Ali, devenu vice-roi
d'Égypte, l'avait enrichit d'un seul coup et mis à même de recruter à
son tour une bande de plus de deux mille Arnautes. Mais l'Aga, s'étant
ruiné en prodigalités, passa avec le grade de lieutenant-colonel dans
l'armée régulière, et le vice-roi, d'une bonté inépuisable pour ses
anciens serviteurs, l'avait fait depuis quelques années gouverneur de
Moussawa, poste modeste en apparence, dont les bénéfices étaient tels
cependant que même en restant assez honnête homme, Aïdine en tirait
environ 80,000 francs par an.
Des nombreux musulmans avec lesquels je me suis lié, Aïdine a été, avec
le saïd Mohammed, celui qui s'est le plus dépouillé de ces préjugés
invétérés que ses coreligionnaires dissimulent quelquefois avec adresse,
mais ne cessent d'entretenir contre tout chrétien. Une circonstance
particulière m'avait valu son intimité:
À mon passage à Adwa, lorsque j'allai à la rencontre de mon frère, un
botaniste allemand arrivant de Moussawa me conseilla de ne goûter à quoi
que ce fût chez Aïdine Aga, qui venait d'essayer, croyait-il, de
l'empoisonner, afin de n'avoir point à lui rembourser un mandat de 200
talari. Il ne devait la vie, ajoutait-il, qu'à des contre-poisons actifs
pris sur le champ; et après trois semaines de souffrances, il venait
d'adresser au consul général d'Autriche au Caire une plainte en forme.
Je n'attachai que peu d'importance à cet avis. Comme on se le rappelle,
quelques heures après mon arrivée à Moussawa, mon frère y débarqua. En
nous rendant dans la soirée au divan du gouverneur, il m'apprit qu'on
disait au Caire qu'Aïdine avait tenté d'empoisonner un Européen; que le
vice-roi faisait instruire l'affaire, et qu'il avait promis au consul
d'Autriche de faire décapiter l'Aga, si seulement deux témoins dignes de
foi déposaient contre lui. Je communiquais à mon frère l'avis concordant
donné par le botaniste, lorsque nous entrâmes dans le divan. L'Aga, nous
accueillant avec son affabilité ordinaire, nous fit présenter à chacun
un sorbet, et en attendant, selon l'usage, qu'on lui remît le sien, nous
échangeâmes, mon frère et moi, un coup d'oeil interrogateur, car nous
avions oublié de concerter notre conduite, et Aïdine avait bien plus de
deux cents talari à gagner à notre mort. D'un seul trait, nous vidâmes
nos coupes, quoique d'après l'étiquette, nous eussions pu n'en goûter
que du bout des lèvres; le regard d'Aïdine nous avait semblé trop
honnête pour abriter une trahison.
En effet, peu après, le hasard nous donna l'explication probable de
l'alarme du naturaliste. Les habitants de la terre ferme apportent
chaque matin à Moussawa des denrées de consommation journalière, entre
autres, beaucoup de lait de chamelle ou de chèvre, qui, à l'époque de
certaines herbes, leur emprunte des principes tels, que la plupart des
indigènes cessent pour un temps de le prendre pour nourriture et ne
l'emploient plus que comme purgatif. Le botaniste allemand ignorait ce
détail d'hygiène locale; il avait reçu l'hospitalité chez le gouverneur
et s'était fait servir un matin du café au lait, dont les conséquences
l'avaient épouvanté au point de lui faire croire à un empoisonnement.
Aïdine fut tellement troublé par l'accusation, que, sans penser même à
ces circonstances, il se contenta de faire agir ses amis au Caire.
Heureusement pour lui, l'accusation tomba faute de preuves.
Depuis notre mésaventure chez le Dedjadj Oubié, Aïdine Aga témoignait de
sa sollicitude pour nous, et nos rapports étaient devenus de plus en
plus intimes. Il nous dit un jour dans un moment d'épanchement:--Je vous
parle là de choses dont je ne parle à personne; mais par le prophète, je
vous tiens en grande affection, et les confidences que je vous fais nous
serviront de gages pour le jour où nous nous retrouverons dans un monde
meilleur. Je me figure que le paradis est au sommet d'une montagne de
lumière; bien des sentiers en sillonnent les abords; Allah sans doute
permettra que tous aboutissent à la cîme. Nos ulémas ne disent point
ainsi, non plus que les docteurs de votre loi, mais j'aime à garder
cette croyance. Je ne suis qu'un soldat de fortune; un bon maître
(qu'Allah et le prophète le glorifient!) m'a fait ce que je suis.
Presque enfant, j'ai quitté mon pays et ma religion; car j'étais né
chrétien, et voici que lorsque ma moustache grisonne, c'est de la main
de deux frères chrétiens que je reçois le plus grand bienfait qu'on
puisse recevoir des hommes.
Puis, il nous raconta l'histoire suivante:
Il y avait dans une ville d'Asie un riche marchand, exact observateur
des lois du Livre, Allah et le prophète le protégeaient en tout. Sa
prospérité était sans pareille; chaque caravane lui ramenait des
serviteurs rapportant des marchandises de toutes les parties de la
terre, où ils allaient commercer pour son compte; ses troupeaux ne se
comptaient que par mille; son harem était égayé par de nombreux enfants,
grandissant sous les yeux de mères toujours belles et fécondes. Le Pacha
de sa province se tenait pour honoré par ses visites et se levait pour
le recevoir. La ville respectait ses moindres volontés; les pauvres
l'appelaient le généreux, les ulémas de toutes les mosquées l'appelaient
le magnifique; Kadis et Muftis écoutaient ses conseils; et dans toutes
les villes, les poëtes chantaient sa louange. Il ne se promenait que
dans ses vastes jardins. Il avait des fleurs en toute saison, des
sources abondantes, beaucoup d'ombre, et il était toujours en santé. On
le nommait Hadji Marzawane. Assis un jour dans son divan, il songeait,
lorsqu'un serpent parut en criant:
--Protection, protection, au nom d'Allah!
--Au nom d'Allah et du prophète, je te donne ma protection, dit
Marzawane. Mais d'où viens-tu? qui es-tu?
--Je suis poursuivi par les soldats de Sa Hautesse; ils vont arriver.
Cache-moi.
Marzawane lui dit de se blottir derrière les coussins de son divan.
--Non, dit le serpent, on m'a vu entrer ici, et fussé-je enroulé dans
les cheveux de ta favorite, mes ennemis m'y découvriraient. Écoute; les
voilà qui approchent. Si tu ne veux offenser Allah et son prophète, tu
n'as qu'un moyen: Ouvre ta bouche, que je me cache dans ta poitrine.
Marzawane recula d'horreur; mais la voix des soldats montait de plus en
plus.
--Soit, dit-il, puisque tu es venu au nom du Miséricordieux!
Le serpent disparaissait dans la gorge de son hôte, lorsque ses
poursuivants entrèrent en criant:
--Où est le traître? Malheur à ceux qui couvrent l'ennemi du Sultan!
Marzawane leur dit que l'ennemi du Padichah était le sien; que sa maison
était vaste, qu'on pouvait s'y introduire inaperçu, et qu'ils n'avaient
qu'à la visiter en tous sens.
Les soldats fouillèrent partout; ils exigèrent même de pénétrer dans le
harem interdit, et c'est à peine s'ils respectèrent les voiles des
femmes. Attérés d'avoir humilié ainsi sans profit cet homme puissant,
ils se jetèrent à ses pieds, baisèrent le pan de son caftan en lui
demandant grâce, et ils se retirèrent pénétrés de sa générosité.
Marzawane dit alors au serpent:
--Sois sans crainte désormais. Sors; tu gênes les battements de mon
coeur.
Mais du fond de cette poitrine de juste, le serpent répondit:
--Il me faut une bouchée de ton coeur ou de ton poumon; choisis. Je ne
sortirai qu'à ce prix.
Et comme Marzawane lui reprochait son ingratitude:
--Homme naïf! dit le maudit, puis-je contrevenir à ma nature? serpent je
suis, en serpent je dois agir. C'est encore beaucoup que je te donne le
choix.
--Amen! dit Marzawane; tu auras le meilleur de ma chair. Accorde-moi
seulement comme grâce dernière de me laisser disposer les choses de
façon à donner à ma mort l'apparence d'un accident, afin qu'on ne dise
point qu'après avoir accordé sa protection au nom d'Allah et du
prophète, Marzawane mourut sous la dent de son protégé. Les hommes
s'autoriseraient peut-être d'une telle fin pour refuser à l'avenir
l'hospitalité.
Et Marzawane ordonna à un esclave d'étendre au pied d'un arbre son tapis
de prières, d'approcher l'eau pour les ablutions préparatoires; puis il
alla regarder son dernier né, et, frissonnant à la pensée de le quitter
pour toujours, il se rendit au jardin, renvoya ses serviteurs, fit ses
ablutions, prit congé de son corps par une prière, et s'étant assis à
l'ombre, son chapelet à la main, il dit à l'ingrat:
--Fais ce qui doit être.
Aussitôt, un jeune homme resplendissant de beauté lui apparut et lui
dit:
--Confirme ta foi. Prononce par trois fois le nom d'Allah, détache une
feuille de cet arbre, pose la sur ta bouche, et tu seras sauvé.
--Qui es-tu donc? dit Marzawane.
--Le Prophète m'envoie pour dissiper ta peine; je suis l'ange de
l'hospitalité.
Et le céleste messager disparut.
Marzawane ne douta pas; et à peine la feuille consacrée touchait-elle
ses lèvres, que sa poitrine se soulevant rejeta le serpent noirci et
calciné par la justice divine. Le génie du mal succombait devant la foi
d'un véritable croyant.
Comprenez bien cette histoire, nous dit Aïdine. Votre conduite envers
moi me l'a souvent rappelée. J'ai abrité sous mon toit un Européen; en
récompense, il voulut mordre à mon honneur, et cette pensée oppressait
ma poitrine, lorsque toi, Mikaël, tu es venu du Tegraïe où l'insensé
calomniateur a dû te mettre en garde contre moi; et toi, dit-il en
s'adressant à mon frère, tu es venu du Caire, où j'étais accusé de la
même infamie. Vous êtes arrivés ici le même jour des deux extrémités du
monde, et Allah vous avait à peine réunis, que vous étiez dans ce divan
pour partager votre bonheur avec moi. En recevant le sorbet, vos yeux
ont trahi la simultanéité de vos pensées; mon coeur se brisait; mais
vous avez vidé jusqu'à la dernière goutte ma coupe un instant
soupçonnée. J'avais lu dans vos yeux comme je l'eusse fait dans mon
Coran, et soudain mon chagrin était sorti de moi. Allah n'envoie plus
ses anges sur la terre, il les remplace par des hommes de bien.
Aïdine Aga exigeait que le Saïd Mohammed et moi, nous prissions notre
repas du soir avec lui. Ses occupations le retenaient jusqu'à la prière
de l'_Asr_ (quatre heures environ); à cette heure les affaires
cessaient, et à moins d'être appelé, personne ne se présentait plus à
son divan. Il venait alors me faire visite, ou bien il exerçait les
soldats de la garnison à la cible et terminait la séance en tirant avec
moi. Il mettait beaucoup d'amour propre à me gagner, en présence de ses
hommes, des tasses de café, qui nous servaient ordinairement d'enjeux.
De là nous allions nous mettre à table avec le Saïd Mohammed, et nous
passions ensemble tout le reste de la soirée. Quelquefois il invitait le
Kadi à se joindre à nous.
J'eus tout le loisir alors d'assister à ces longs récits, où l'art de
bien dire déploie toutes ses ressources, où souvent les traits de la
nature humaine sont reproduits avec des nuances d'une justesse
merveilleuse, où l'imaginaire et le réel se mêlent si étrangement
parfois, et dans lesquels les Arabes se complaisent par dessus tout et
reposent doucement leur esprit. C'est un trait caractéristique de ce
peuple, que malgré la longue durée de son existence il ait conservé une
habitude d'esprit synthétique, et qu'ayant à un haut degré le sens de la
vie pratique, il ait aussi celui de l'idéal très développé.
Dans les villes du littoral ou dans l'intérieur de leur presqu'île, ils
peuvent paraître absorbés exclusivement par les préoccupations
matérielles de la vie agricole ou pastorale, de la politique, de
l'intrigue, du négoce et de l'industrie; mais en les étudiant de près,
en les suivant dans leur intimité, on voit que tous, à quelque degré de
l'échelle sociale qu'ils soient placés, n'y consacrent qu'une partie de
leur être, comme un impôt qu'aggrave aujourd'hui pour eux l'invasion de
l'activité européenne, et qu'ils réservent l'autre pour le culte de
l'idéal, ce qui les empêche peut-être de tomber dans une déchéance
complète. Même dans les villes du littoral de la mer Rouge et du golfe
Persique, où selon les vrais Arabes, ceux de l'intérieur, leurs
compatriotes, ont dégénéré, tant par suite du mélange des races que par
les genres d'occupations auxquelles ils se livrent, aux heures où les
travaux cessent, on voit dans les bazars, sur les places publiques, dans
les cafés, au bord de la mer ou dans les divans particuliers, des
réunions d'hommes occupés à écouter des récits historiques, des contes
légendaires ou fantastiques, des épopées, des anecdotes, des poésies de
toutes sortes, quelquefois érotiques, mais bien plus fréquemment celles
du genre héroïque, surtout dans les cercles composés d'hommes des basses
classes. Les conteurs ne s'astreignent pas à une version identique: ils
développent leur sujet de mille manières, le quittent, le reprennent au
gré de leur inspiration ou des émotions de leur auditoire. La plupart
des Arabes sont exercés à faire ces récits, mais comme chez nous au
moyen-âge, il y a des conteurs de profession qui voyagent de villes en
villages et de tribus en tribus. Malgré les apparences contraires,
l'égalité est fort grande parmi les Arabes, et ces réunions contribuent
à la confirmer. Un conteur en réputation attirera les hommes de tous les
rangs; un ouvrier interrompra son labeur silencieux par un apophthegme
ou quelque sentence nouvelle annonçant que son esprit suivait les
méandres d'une pensée lointaine; un homme riche, en marchandant avec un
étalagiste, se laissera entraîner par celui-ci dans les régions
supérieures, et quelquefois sans plus songer à son marché, il continuera
son chemin, après avoir fraternisé quelques moments avec un de ses
semblables dans le monde consolant où les conventions et les gênes de la
vie réelle n'existent plus.
Je me rappellerai toujours nos longues veillées sur la terrasse d'Aïdine
Aga, durant ces nuits sereines, à demi éclairées par les étoiles dont
les vives scintillations sont inconnues dans nos climats. À l'immobilité
atmosphérique et aux ardeurs du jour succédait la fraîcheur d'une brise
de mer discrète et caressante; la ville dormait; on n'entendait que le
bruissement régulier du flot sur la grève; les Arnautes de garde vêtus
de leur pittoresque costume étaient couchés par terre ça et là, et nous
nous laissions bercer par la parole lente et harmonieuse du Saïd
Mohammed, qui nous faisait voyager par la pensée de Bénarès à Damas, de
Sanâh à Samarkande. L'Aga parlait quelquefois de sa fin prochaine avec
le calme et la dignité d'un soldat. Il me semble le voir encore, avec
son tarbouch incliné sur l'oreille, ses grands yeux bleus, son nez
aquilin, lorsque d'une voix discrète il me donnait des conseils:
--Ne te fie jamais complétement à un musulman, me disait-il; tu es
chrétien et comme tel il te cachera toujours quelque chose de son coeur.
Quelquefois il posait la main sur mon épaule, et me regardant de ce
regard mélancolique de l'homme qui se sent mourir:
--Il est dur, disait-il, de sentir la vie s'affaissant sous soi petit à
petit. Qu'Allah te donne ce que j'avais espéré pour moi-même, la mort
d'un soldat!
Chaque soir, à la même heure, la voix sonore du muezzin nous
interrompait; du haut du minaret voisin, il sommait les musulmans, dans
sa formule majestueuse, d'accomplir la dernière prière. L'Aga et le Saïd
faisaient leurs ablutions, s'agenouillaient, et, leur prière finie, on
apportait des narghilehs frais; on reprenait la conversation, et, bien
après minuit, le Saïd et moi, précédés de falots, nous regagnions nos
demeures par des rues désertes.
Un bâtiment marchand français était depuis quelque temps à Moussawa. Le
capitaine, chargé des intérêts commerciaux d'une maison de Bordeaux, se
disait en outre investi d'une mission politique, de concert avec
l'envoyé français que j'avais trouvé chez Oubié. Je le mis en rapport
avec les principaux trafiquants éthiopiens, mais j'eus le regret de ne
pouvoir détourner par mes avis l'issue fâcheuse de la première
expédition commerciale française qui fut tentée dans ce pays. Cédant aux
instances de mes compatriotes, je me dégageai d'une convention que je
venais de faire avec un patron de barque arabe, et je m'apprêtai à
partir avec eux pour Aden.
L'Aga me dit que je ne le reverrais plus peut-être; je cherchai, mais
sans confiance, à combattre ses tristes pressentiments et je lui fis mes
adieux; puis, je quittai mes suivants éthiopiens qui m'avaient donné
tant de preuves de dévouement, et je m'embarquai, le coeur serré,
quoique heureux de me retrouver sous mon pavillon national.
Je fus frappé dans cette circonstance des caractères différents
qu'impriment la religion chrétienne et la religion musulmane. Aïdine Aga
n'avait que peu de sympathie pour les principaux habitants de l'île, et
pour son lieutenant commandant de la garnison; le Saïd et moi, nous
formions sa société de prédilection; il m'entretenait de toutes ses
affaires, et, chose plus extraordinaire, il me parlait même de son
harem. Le Saïd attendait mon départ pour fixer le sien; Aïdine allait
donc rester seul à lutter contre les découragements de sa maladie. Il
nous parla de l'isolement où nous le laissions, mais il nous en parla
comme d'un inconvénient plutôt que comme d'un regret, et il reçut mes
adieux avec une dureté stoïque; il était connu cependant pour être d'une
sensibilité rare chez les hommes de son âge et de sa profession. Depuis
le Gojam jusqu'à la mer Rouge, je me suis séparé de plus d'un chrétien
que j'aimais, et si j'ai senti qu'en les quittant, je leur laissais une
partie de mon être, j'ai cru parfois que j'emportais une partie du leur.
C'est que la religion chrétienne en préconisant l'amour pour ses
semblables, porte à vivre hors de soi-même et convie aux épanchements et
aux enthousiasmes du coeur; tandis que la religion musulmane, plus
personnelle et plus dure, concentre l'homme en lui-même, lui commande la
commisération sans doute, mais l'isole dans ses oeuvres comme dans ses
espérances.