Ces gracieux petits morceaux servaient de distraction et d'amusement
à la meilleure société des XIVe et XVe siècles. Une dame lançait à un
gentilhomme ou un gentilhomme lançait à une dame le nom d'une fleur,
d'un objet quelconque, et la personne interpellée devait à l'instant
même et sans hésitation répondre par un compliment ou une épigramme
rimés; c'était un véritable assaut d'esprit et d'à-propos tout à fait
conforme au caractère vif et enjoué de l'époque. Aussi ne faut-il
nullement s'étonner si ce genre de distraction, qui nous paraîtrait
aujourd'hui un peu fastidieux, obtint rapidement un grand succès de
vogue[25], et si Christine elle-même crut devoir satisfaire à la mode
en accroissant avec son abondance habituelle un répertoire d'ailleurs
facile à étendre à l'infini. Elle ne composa pas moins de 70 jeux à
vendre.
[Note 25: Les mss. du XVe siècle en fournissent le témoignage.
Voy. notamment un ms. contenant 180 couplets de ventes d'amour et
appartenant à Monseigneur le duc d'Aumale, un autre ms. de la même
époque conservé à la bibliothèque d'Epinal sous le n° 189, et un
recueil de poésies françaises à Westminster Abbey, signalé par M. Paul
Meyer dans le _Bulletin de la Société des Anciens Textes_, 1875, p.
25.]
Le succès de ces devises de société alla grandissant jusqu'à la fin
du XVIe siècle, comme on peut en juger par les nombreuses éditions
de ventes d'amour qui se succédèrent depuis la découverte de
l'imprimerie[26]. Plus tard, la poésie populaire en conserva seule la
tradition jusqu'à nos jours, et particulièrement en Lorraine, sous
l'ancien nom de _daiemants_ ou _dây'mans_[27]. Ajoutons que certains
jeux enfantins, comme les Boîtes d'amourette et le Corbillon,
rappellent encore aujourd'hui les récréations de nos pères.
[Note 26: Voy. dans le _Bulletin de la librairie Morgand et
Fatout_, n° 7866, l'intéressante notice de M. E. Picot.]
[Note 27: Voy. sur cet usage _Mélusine_, I, col. 570, et II, col.
327, et _Les Chants populaires de la Provence_, publiés par M. Damase
Arbaud, I, p. 220.]