TROISIÈME ARTICLE.--28 NOVEMBRE.

Il y a trois semaines, nous disions ici que le gouvernement de la

défense nationale se donnerait beaucoup de force pour l’accomplissement

de sa mission en provoquant la réunion d’une assemblée susceptible

d’être considérée comme une représentation de la France entière. Il est

clair que la réunion d’une telle assemblée eût été bien plus facile, si

l’armistice proposé par les puissances neutres avait été conclu. Cet

armistice ayant échoué, nous avons cru pouvoir soutenir que, même dans

la situation créée par la non-réussite de la proposition des neutres, la

formation d’une assemblée était encore fort désirable, et que, tout en

étant difficile, elle n’était pas absolument impossible.

La plupart des objections qu’on a faites contre notre sentiment reposent

sur des malentendus. Ces objections seraient décisives contre la réunion

d’une assemblée constituante; l’élection d’une constituante, en effet,

suppose du calme, de la liberté, des discussions préalables. Aussi

avons-nous toujours soigneusement maintenu que l’assemblée dont la

France a besoin en ce moment doit être distincte de celle qui fixera

l’avenir politique du pays. Notre motif pour désirer cette distinction

est bien simple. La constituante qui sera chargée un jour de donner un

gouvernement à la France sera profondément divisée; les opinions

contraires s’y dessineront avec force; les républicains, les

légitimistes, les orléanistes, les bonapartistes, les cléricaux s’y

livreront d’ardents combats; il faudra qu’avant l’élection toutes ces

opinions s’expriment nettement en des programmes, des affiches, des

professions de foi, des réunions publiques. Or, à l’heure présente, nous

sommes perdus si de telles divisions se font jour. Il faut

qu’aujourd’hui tous les partis marchent ensemble, oublient en quelque

sorte leur propre existence. Le salut est à ce prix.

Ce que nous avons dit il y a trois semaines, nous le croyons encore.

Nous cesserons cependant de revenir sur le vœu que nous avons exprimé.

La situation est changée; nous sommes à la veille de grandes actions

décisives; attendons et espérons. En insistant davantage, nous aurions

l’air de jouer un rôle d’opposition qui est aussi loin que possible de

notre pensée dans un moment aussi solennel. Le gouvernement de la

défense nationale aurait tort de regarder comme ses ennemis les hommes

qui, sans avoir pris aucune part à la journée du 4 septembre, ont voté

chaleureusement pour le pouvoir nouveau lors du plébiscite du 3

novembre, continuent de l’envisager comme représentant le principe de

l’unité nationale, mais en même temps usent envers lui de l’honnête

indépendance d’appréciation dont ils ne se sont jamais départis sous des

régimes qui n’avaient pas pour premier principe la liberté de

discussion. Peut-être même ce gouvernement a-t-il en nous, surtout

depuis le 3 novembre, des soutiens plus fidèles que dans les personnes

qui l’ont créé tumultuairement, et dont plusieurs voulaient quelques

jours après le renverser.

C’est avec peine que nous avons vu le parti démocratique, dans le sein

duquel il y a souvent, à côté d’éléments moins purs, beaucoup de

patriotisme et de chaleur d’âme, se méprendre sur notre pensée. Comme

tous les bons citoyens, nous cherchons, sans aucune prétention à

l’infaillibilité, les moyens d’aider notre pauvre patrie à sortir de

l’abîme où on l’a plongée. Le parti démocratique a tort de croire que

les procédés d’un jacobinisme superficiel suffisent pour cela. Ce parti,

dont il ne faut pas songer à se passer, mais qui ne peut régler à lui

seul les destinées de la nation, commettrait une faute capitale s’il

prétendait gouverner la France sans l’assentiment de la province. C’est

un cercle vicieux de premier ordre que de prétendre s’imposer à la

majorité d’un pays, quand on a pour principe le suffrage universel. Il

est fâcheux aussi que les organes les plus accrédités de ce parti ne

prennent pas assez le soin d’examiner les raisons qu’on leur propose, et

soient trop portés à voir des ennemis en ceux qui ne partagent pas

toutes leurs opinions. Évitons ce qui divise. Nous entrons dans une

période de fortes épreuves; la froideur du jugement est nécessaire en de

telles circonstances; que tous s’efforcent de n’écouter que la raison et

le sentiment du devoir.

La réforme intellectuelle et morale · 第 30 / 38 题