Il y a trois semaines, nous disions ici que le gouvernement de la
défense nationale se donnerait beaucoup de force pour l’accomplissement
de sa mission en provoquant la réunion d’une assemblée susceptible
d’être considérée comme une représentation de la France entière. Il est
clair que la réunion d’une telle assemblée eût été bien plus facile, si
l’armistice proposé par les puissances neutres avait été conclu. Cet
armistice ayant échoué, nous avons cru pouvoir soutenir que, même dans
la situation créée par la non-réussite de la proposition des neutres, la
formation d’une assemblée était encore fort désirable, et que, tout en
étant difficile, elle n’était pas absolument impossible.
La plupart des objections qu’on a faites contre notre sentiment reposent
sur des malentendus. Ces objections seraient décisives contre la réunion
d’une assemblée constituante; l’élection d’une constituante, en effet,
suppose du calme, de la liberté, des discussions préalables. Aussi
avons-nous toujours soigneusement maintenu que l’assemblée dont la
France a besoin en ce moment doit être distincte de celle qui fixera
l’avenir politique du pays. Notre motif pour désirer cette distinction
est bien simple. La constituante qui sera chargée un jour de donner un
gouvernement à la France sera profondément divisée; les opinions
contraires s’y dessineront avec force; les républicains, les
légitimistes, les orléanistes, les bonapartistes, les cléricaux s’y
livreront d’ardents combats; il faudra qu’avant l’élection toutes ces
opinions s’expriment nettement en des programmes, des affiches, des
professions de foi, des réunions publiques. Or, à l’heure présente, nous
sommes perdus si de telles divisions se font jour. Il faut
qu’aujourd’hui tous les partis marchent ensemble, oublient en quelque
sorte leur propre existence. Le salut est à ce prix.
Ce que nous avons dit il y a trois semaines, nous le croyons encore.
Nous cesserons cependant de revenir sur le vœu que nous avons exprimé.
La situation est changée; nous sommes à la veille de grandes actions
décisives; attendons et espérons. En insistant davantage, nous aurions
l’air de jouer un rôle d’opposition qui est aussi loin que possible de
notre pensée dans un moment aussi solennel. Le gouvernement de la
défense nationale aurait tort de regarder comme ses ennemis les hommes
qui, sans avoir pris aucune part à la journée du 4 septembre, ont voté
chaleureusement pour le pouvoir nouveau lors du plébiscite du 3
novembre, continuent de l’envisager comme représentant le principe de
l’unité nationale, mais en même temps usent envers lui de l’honnête
indépendance d’appréciation dont ils ne se sont jamais départis sous des
régimes qui n’avaient pas pour premier principe la liberté de
discussion. Peut-être même ce gouvernement a-t-il en nous, surtout
depuis le 3 novembre, des soutiens plus fidèles que dans les personnes
qui l’ont créé tumultuairement, et dont plusieurs voulaient quelques
jours après le renverser.
C’est avec peine que nous avons vu le parti démocratique, dans le sein
duquel il y a souvent, à côté d’éléments moins purs, beaucoup de
patriotisme et de chaleur d’âme, se méprendre sur notre pensée. Comme
tous les bons citoyens, nous cherchons, sans aucune prétention à
l’infaillibilité, les moyens d’aider notre pauvre patrie à sortir de
l’abîme où on l’a plongée. Le parti démocratique a tort de croire que
les procédés d’un jacobinisme superficiel suffisent pour cela. Ce parti,
dont il ne faut pas songer à se passer, mais qui ne peut régler à lui
seul les destinées de la nation, commettrait une faute capitale s’il
prétendait gouverner la France sans l’assentiment de la province. C’est
un cercle vicieux de premier ordre que de prétendre s’imposer à la
majorité d’un pays, quand on a pour principe le suffrage universel. Il
est fâcheux aussi que les organes les plus accrédités de ce parti ne
prennent pas assez le soin d’examiner les raisons qu’on leur propose, et
soient trop portés à voir des ennemis en ceux qui ne partagent pas
toutes leurs opinions. Évitons ce qui divise. Nous entrons dans une
période de fortes épreuves; la froideur du jugement est nécessaire en de
telles circonstances; que tous s’efforcent de n’écouter que la raison et
le sentiment du devoir.