DEUXIÈME ARTICLE.--13 NOVEMBRE.

En insistant sur la nécessité d’organiser le plus tôt possible une

représentation du pays, nous n’avons pas prétendu indiquer en détail les

voies et moyens de la constituer. Nous croyons une telle opération

difficile; nous ne la croyons pas impossible; nous nous fions à la

sagesse du gouvernement de la défense nationale pour le choix des

meilleures manières d’y procéder. Deux points seulement sont arrêtés

dans notre esprit: le premier, auquel nous tenons absolument, c’est

qu’une assemblée est indispensable pour sauver la nation; le second, de

bien moindre importance, c’est que l’assemblée réunie pour continuer la

guerre ou faire la paix doit être distincte de l’assemblée constituante

qui réglera nos futures destinées politiques. Une constituante ne peut

être nommée qu’en un temps de calme relatif, après de mûres discussions,

par des scrutins uniformes et strictement contrôlés. Un pareil acte

électoral nous paraît impraticable durant la crise que nous traversons;

les pays envahis n’y pourraient prendre part, à moins d’une convention

avec les Prussiens, dont il vaut mieux se passer. Une constituante est,

d’après les idées françaises (en ceci du reste fort critiquables) une

assemblée nombreuse. Peut-être une assemblée nombreuse remplirait-elle

assez mal le mandat douloureux et terrible dont il s’agit à l’heure où

nous sommes. Enfin une constituante est une assemblée essentiellement

politique. Dans celle qui décidera de notre avenir, les partis peuvent

être profondément divisés. Au contraire, l’assemblée qu’il faut élire en

ce moment devra être placée au-dessus de toutes les divisions de partis;

elle devra presque les ignorer; elle ne songera qu’à une seule chose,

tirer la France de l’horrible situation où l’ont plongée quelques

erreurs fondamentales et persistantes en fait de philosophie politique.

Les personnes qui veulent la réunion immédiate d’une assemblée

constituante s’inquiètent avec raison des réunions électorales, des

professions de foi, de la confection des listes, de la libre circulation

des candidats, des élus. Tout cela ne saurait se faire sans une

convention avec l’ennemi. Pour nous, qui concevons la possibilité de

l’élection sans aucune permission demandée à l’autorité prussienne, nous

imaginons la désignation rapide des délégués comme ayant lieu sans

candidatures régulières. Chaque département vote dès qu’il est informé;

l’élu, sitôt nommé, se dirige vers Tours; les premiers arrivés se

réunissent, se constituent; les nouveaux arrivants se joignent à eux. Il

y aura des lacunes, des départements tardivement représentés; n’importe.

Tel département n’aura pu faire de scrutin régulier; mais on aura des

données sur les préférences de l’opinion publique; cela peut suffire.

Dans quelques départements, aucune désignation, même sommaire, n’aura pu

se produire; alors le noyau de l’Assemblée déjà formé à Tours donnera

pour représentants à ces départements d’anciens députés, des hommes

connus pour y être universellement estimés et pour en représenter

l’esprit. Qu’importent leurs opinions antérieures, puisqu’il s’agit en

ce moment d’un acte patriotique en dehors de toutes les opinions?

C’est là, dira-t-on, une assemblée de notables, quelque chose

d’aristocratique, de peu conforme à notre jalouse et soupçonneuse

démocratie. Il est vrai; mais faisons trêve pour un moment à ces

mesquines préoccupations. Quand nous serons sortis de l’abîme, nous

reprendrons ces questions; maintenant, sauvons-nous. Un pays ne se sauve

que par des actes de foi et de confiance en l’intelligence et en la

vertu de quelques citoyens. Laissez le petit nombre des vrais

aristocrates qui existe encore vous tirer de la détresse où vous êtes;

puis vous vous vengerez d’eux en les excluant de vos chambres, de vos

conseils électifs. Il faut, au moment présent, des hommes d’élite par

l’esprit et le cœur. Ces hommes ne réclament de privilége qu’au moment

du péril; qu’on souffre ce privilége-là. La réunion qu’il s’agit de

former aura pour mission de traiter avec un gouvernement essentiellement

aristocratique, qui admet hautement la valeur de la supériorité de

naissance et de la supériorité du savoir; acceptez pour un moment

l’esprit de votre adversaire; vous prendrez ensuite votre revanche à

loisir.

Certes, il vaudrait mieux que la France trouvât dans ses institutions

antérieures la désignation de cette chambre improvisée et intérimaire.

On n’a jamais vu plus clairement que ces jours-ci le vide terrible que

laisse en un pays le manque d’institutions provinciales et d’une réelle

aristocratie locale. Que n’avons-nous depuis longtemps de sérieux

conseils généraux! Si dans quelques départements ces conseils sont

réunis et qu’ils veuillent prendre sur eux de choisir un délégué qui

paraisse adopté par l’opinion publique, il faut accueillir ce délégué

avec empressement. Si, comme on le dit, quelques départements sont en

train de faire leurs élections sans avoir attendu l’invitation

officielle, tant mieux: ces départements-là sont probablement les plus

avancés de la France sous le rapport de l’esprit politique. Toutes les

expressions promptes et sincères de l’opinion, qu’on les accueille vite,

qu’on les groupe. Pas de minutieuses formalités, pas de petitesses

d’amour-propre. Le plus indigne de faire partie d’une telle assemblée

serait celui qui s’y porterait candidat. Candidat, grand Dieu! à une

mission de larmes et de deuil!...

Comment feront les députés de Paris pour se rendre à cette assemblée? je

n’en sais rien; ils n’y sont pas absolument nécessaires. Paris sera

représenté par la délégation du gouvernement de la défense nationale qui

est à Tours, par ceux des autres membres du gouvernement qui pourront

s’y rendre, par M. Thiers, député de Paris, qui est le président naturel

de l’assemblée. Loin d’exclure d’une telle assemblée souveraine les

membres actuels du gouvernement de la défense nationale, je les envisage

tous comme en étant membres par le fait même du pouvoir qu’ils exercent

avec tant de patriotisme, et que nul ne songe à leur enlever.

L’assemblée nouvelle ne serait qu’un élargissement du gouvernement de la

défense nationale, une adjonction faite par le pays à ce gouvernement

pour l’aider à accomplir la tâche redoutable qui pèse sur lui.

Comment expédier de Paris le décret de convocation et les instructions

nécessaires pour l’acte qu’il s’agit d’accomplir? Si les communications,

qui, jusqu’à ces derniers temps, ont permis des relations irrégulières

mais pourtant assez suivies avec la province, sont insuffisantes ou

interrompues, il faudrait, sans relever la question de l’armistice,

obtenir, directement ou par l’intermédiaire des puissances neutres, que

les Prussiens laissent passer le décret, et avec lui, s’il se peut, un

membre du gouvernement de Paris. Les Prussiens ont autant d’intérêt que

nous à ce qu’il y ait quelque part un gouvernement muni des pleins

pouvoirs de la France. En laissant passer le message et l’envoyé du

gouvernement de Paris, ils n’écouteraient que leur propre intérêt et ne

nous accorderaient aucune faveur.

L’essentiel est, d’une part, de ne point s’arrêter aux considérations

d’un pédantisme exagéré en fait de régularité; de l’autre, d’oublier

toutes les divisions de partis. Sur ce dernier point, le parti

légitimiste et clérical de l’Ouest nous a donné un bel exemple. Il doit

avoir peu de sympathie pour le gouvernement sorti de la révolution du 4

septembre, et pourtant il a pris bravement les armes; il sert ce

gouvernement pour son objet essentiel, qui est la défense nationale.

Toutes les fractions du parti républicain n’ont pas montré la même

abnégation. On se divisera plus tard; il ne faut pas que dans

l’assemblée qui doit d’abord se réunir il y ait une trace de distinction

entre les royalistes, les impérialistes, les cléricaux et les

républicains.

Nous ne savons ce qu’il peut y avoir de fondé dans le bruit répandu par

quelques journaux d’une proposition ayant pour objet de soumettre au

pays sous forme de plébiscite les conditions de paix offertes par le

vainqueur. Ce bruit ne saurait être exact dans la forme où on l’a fait

circuler, mais quelque idée de ce genre peut en effet se présenter à

l’esprit de nos ennemis. Rien ne serait plus perfide; jamais on n’aurait

fait une plus cruelle application de ce dangereux principe du

plébiscite, dont on peut tirer un jour de si funestes conséquences. S’il

est un acte qu’une nation ne puisse faire que par délégation, c’est un

acte diplomatique, un traité de paix. Des milliers d’électeurs ne savent

pas lire; des millions ne savent pas un mot de géographie. Il n’y a pas

de cession qu’un ennemi vainqueur ne pût se faire octroyer, s’il mettait

le paysan ruiné entre la paix et l’abandon d’une province éloignée dont

l’illettré sait à peine le nom. Ce n’est pas là, espérons-le, un péril

immédiat; mais le moyen d’écarter tout à fait un coup de ce genre, c’est

de convoquer une assemblée d’hommes éclairés, patriotes, courageux, en

qui vivent réellement l’âme, l’esprit de la France, les souvenirs de son

passé. Sans cela, il y aura toujours à craindre que l’ennemi n’exploite

à son profit le besoin de paix, légitime à quelques égards, qui se fait

jour dans le pays, et ne présente directement à la province effrayée les

conditions qu’il accusera le gouvernement de Paris d’avoir refusées.

Fussent-elles en réalité inacceptables pour tout bon patriote, la foule

les subira, si entre elle et le tentateur ne se trouve le jugement froid

d’une réunion d’hommes éclairés, choisis récemment par le pays, désireux

sans doute de la paix, mais capables de distinguer les conditions

acceptables de celles qui ne le sont pas. Donnons au pays le moyen de

conclure une paix honorable, de peur que le pays, consulté directement

par l’ennemi, ne fasse une paix ruineuse sans nous.

La réforme intellectuelle et morale · 第 29 / 38 题