En insistant sur la nécessité d’organiser le plus tôt possible une
représentation du pays, nous n’avons pas prétendu indiquer en détail les
voies et moyens de la constituer. Nous croyons une telle opération
difficile; nous ne la croyons pas impossible; nous nous fions à la
sagesse du gouvernement de la défense nationale pour le choix des
meilleures manières d’y procéder. Deux points seulement sont arrêtés
dans notre esprit: le premier, auquel nous tenons absolument, c’est
qu’une assemblée est indispensable pour sauver la nation; le second, de
bien moindre importance, c’est que l’assemblée réunie pour continuer la
guerre ou faire la paix doit être distincte de l’assemblée constituante
qui réglera nos futures destinées politiques. Une constituante ne peut
être nommée qu’en un temps de calme relatif, après de mûres discussions,
par des scrutins uniformes et strictement contrôlés. Un pareil acte
électoral nous paraît impraticable durant la crise que nous traversons;
les pays envahis n’y pourraient prendre part, à moins d’une convention
avec les Prussiens, dont il vaut mieux se passer. Une constituante est,
d’après les idées françaises (en ceci du reste fort critiquables) une
assemblée nombreuse. Peut-être une assemblée nombreuse remplirait-elle
assez mal le mandat douloureux et terrible dont il s’agit à l’heure où
nous sommes. Enfin une constituante est une assemblée essentiellement
politique. Dans celle qui décidera de notre avenir, les partis peuvent
être profondément divisés. Au contraire, l’assemblée qu’il faut élire en
ce moment devra être placée au-dessus de toutes les divisions de partis;
elle devra presque les ignorer; elle ne songera qu’à une seule chose,
tirer la France de l’horrible situation où l’ont plongée quelques
erreurs fondamentales et persistantes en fait de philosophie politique.
Les personnes qui veulent la réunion immédiate d’une assemblée
constituante s’inquiètent avec raison des réunions électorales, des
professions de foi, de la confection des listes, de la libre circulation
des candidats, des élus. Tout cela ne saurait se faire sans une
convention avec l’ennemi. Pour nous, qui concevons la possibilité de
l’élection sans aucune permission demandée à l’autorité prussienne, nous
imaginons la désignation rapide des délégués comme ayant lieu sans
candidatures régulières. Chaque département vote dès qu’il est informé;
l’élu, sitôt nommé, se dirige vers Tours; les premiers arrivés se
réunissent, se constituent; les nouveaux arrivants se joignent à eux. Il
y aura des lacunes, des départements tardivement représentés; n’importe.
Tel département n’aura pu faire de scrutin régulier; mais on aura des
données sur les préférences de l’opinion publique; cela peut suffire.
Dans quelques départements, aucune désignation, même sommaire, n’aura pu
se produire; alors le noyau de l’Assemblée déjà formé à Tours donnera
pour représentants à ces départements d’anciens députés, des hommes
connus pour y être universellement estimés et pour en représenter
l’esprit. Qu’importent leurs opinions antérieures, puisqu’il s’agit en
ce moment d’un acte patriotique en dehors de toutes les opinions?
C’est là, dira-t-on, une assemblée de notables, quelque chose
d’aristocratique, de peu conforme à notre jalouse et soupçonneuse
démocratie. Il est vrai; mais faisons trêve pour un moment à ces
mesquines préoccupations. Quand nous serons sortis de l’abîme, nous
reprendrons ces questions; maintenant, sauvons-nous. Un pays ne se sauve
que par des actes de foi et de confiance en l’intelligence et en la
vertu de quelques citoyens. Laissez le petit nombre des vrais
aristocrates qui existe encore vous tirer de la détresse où vous êtes;
puis vous vous vengerez d’eux en les excluant de vos chambres, de vos
conseils électifs. Il faut, au moment présent, des hommes d’élite par
l’esprit et le cœur. Ces hommes ne réclament de privilége qu’au moment
du péril; qu’on souffre ce privilége-là. La réunion qu’il s’agit de
former aura pour mission de traiter avec un gouvernement essentiellement
aristocratique, qui admet hautement la valeur de la supériorité de
naissance et de la supériorité du savoir; acceptez pour un moment
l’esprit de votre adversaire; vous prendrez ensuite votre revanche à
loisir.
Certes, il vaudrait mieux que la France trouvât dans ses institutions
antérieures la désignation de cette chambre improvisée et intérimaire.
On n’a jamais vu plus clairement que ces jours-ci le vide terrible que
laisse en un pays le manque d’institutions provinciales et d’une réelle
aristocratie locale. Que n’avons-nous depuis longtemps de sérieux
conseils généraux! Si dans quelques départements ces conseils sont
réunis et qu’ils veuillent prendre sur eux de choisir un délégué qui
paraisse adopté par l’opinion publique, il faut accueillir ce délégué
avec empressement. Si, comme on le dit, quelques départements sont en
train de faire leurs élections sans avoir attendu l’invitation
officielle, tant mieux: ces départements-là sont probablement les plus
avancés de la France sous le rapport de l’esprit politique. Toutes les
expressions promptes et sincères de l’opinion, qu’on les accueille vite,
qu’on les groupe. Pas de minutieuses formalités, pas de petitesses
d’amour-propre. Le plus indigne de faire partie d’une telle assemblée
serait celui qui s’y porterait candidat. Candidat, grand Dieu! à une
mission de larmes et de deuil!...
Comment feront les députés de Paris pour se rendre à cette assemblée? je
n’en sais rien; ils n’y sont pas absolument nécessaires. Paris sera
représenté par la délégation du gouvernement de la défense nationale qui
est à Tours, par ceux des autres membres du gouvernement qui pourront
s’y rendre, par M. Thiers, député de Paris, qui est le président naturel
de l’assemblée. Loin d’exclure d’une telle assemblée souveraine les
membres actuels du gouvernement de la défense nationale, je les envisage
tous comme en étant membres par le fait même du pouvoir qu’ils exercent
avec tant de patriotisme, et que nul ne songe à leur enlever.
L’assemblée nouvelle ne serait qu’un élargissement du gouvernement de la
défense nationale, une adjonction faite par le pays à ce gouvernement
pour l’aider à accomplir la tâche redoutable qui pèse sur lui.
Comment expédier de Paris le décret de convocation et les instructions
nécessaires pour l’acte qu’il s’agit d’accomplir? Si les communications,
qui, jusqu’à ces derniers temps, ont permis des relations irrégulières
mais pourtant assez suivies avec la province, sont insuffisantes ou
interrompues, il faudrait, sans relever la question de l’armistice,
obtenir, directement ou par l’intermédiaire des puissances neutres, que
les Prussiens laissent passer le décret, et avec lui, s’il se peut, un
membre du gouvernement de Paris. Les Prussiens ont autant d’intérêt que
nous à ce qu’il y ait quelque part un gouvernement muni des pleins
pouvoirs de la France. En laissant passer le message et l’envoyé du
gouvernement de Paris, ils n’écouteraient que leur propre intérêt et ne
nous accorderaient aucune faveur.
L’essentiel est, d’une part, de ne point s’arrêter aux considérations
d’un pédantisme exagéré en fait de régularité; de l’autre, d’oublier
toutes les divisions de partis. Sur ce dernier point, le parti
légitimiste et clérical de l’Ouest nous a donné un bel exemple. Il doit
avoir peu de sympathie pour le gouvernement sorti de la révolution du 4
septembre, et pourtant il a pris bravement les armes; il sert ce
gouvernement pour son objet essentiel, qui est la défense nationale.
Toutes les fractions du parti républicain n’ont pas montré la même
abnégation. On se divisera plus tard; il ne faut pas que dans
l’assemblée qui doit d’abord se réunir il y ait une trace de distinction
entre les royalistes, les impérialistes, les cléricaux et les
républicains.
Nous ne savons ce qu’il peut y avoir de fondé dans le bruit répandu par
quelques journaux d’une proposition ayant pour objet de soumettre au
pays sous forme de plébiscite les conditions de paix offertes par le
vainqueur. Ce bruit ne saurait être exact dans la forme où on l’a fait
circuler, mais quelque idée de ce genre peut en effet se présenter à
l’esprit de nos ennemis. Rien ne serait plus perfide; jamais on n’aurait
fait une plus cruelle application de ce dangereux principe du
plébiscite, dont on peut tirer un jour de si funestes conséquences. S’il
est un acte qu’une nation ne puisse faire que par délégation, c’est un
acte diplomatique, un traité de paix. Des milliers d’électeurs ne savent
pas lire; des millions ne savent pas un mot de géographie. Il n’y a pas
de cession qu’un ennemi vainqueur ne pût se faire octroyer, s’il mettait
le paysan ruiné entre la paix et l’abandon d’une province éloignée dont
l’illettré sait à peine le nom. Ce n’est pas là, espérons-le, un péril
immédiat; mais le moyen d’écarter tout à fait un coup de ce genre, c’est
de convoquer une assemblée d’hommes éclairés, patriotes, courageux, en
qui vivent réellement l’âme, l’esprit de la France, les souvenirs de son
passé. Sans cela, il y aura toujours à craindre que l’ennemi n’exploite
à son profit le besoin de paix, légitime à quelques égards, qui se fait
jour dans le pays, et ne présente directement à la province effrayée les
conditions qu’il accusera le gouvernement de Paris d’avoir refusées.
Fussent-elles en réalité inacceptables pour tout bon patriote, la foule
les subira, si entre elle et le tentateur ne se trouve le jugement froid
d’une réunion d’hommes éclairés, choisis récemment par le pays, désireux
sans doute de la paix, mais capables de distinguer les conditions
acceptables de celles qui ne le sont pas. Donnons au pays le moyen de
conclure une paix honorable, de peur que le pays, consulté directement
par l’ennemi, ne fasse une paix ruineuse sans nous.