L’étrange situation où nous sommes a cela de particulier que la volonté
de la France est devenue tout à fait obscure, et que l’unité même de la
conscience française est gravement mise en péril. Le gouvernement de la
défense nationale, sorti d’une révolution qui, comme la plupart des
révolutions et des coups d’État, fut une erreur politique, n’a jamais
été, à beaucoup près, aussi pleinement accepté que les gouvernements
issus des révolutions de 1830 et de 1848. Les portions conservatrices du
pays n’y ont adhéré qu’à demi; les partis dits avancés l’ont à peine
reconnu; l’Ouest, le Midi ont montré un esprit d’indépendance qui n’a
surpris que les observateurs inattentifs; à l’heure qu’il est, Lyon,
Marseille, Bordeaux sont des communes révolutionnaires, admettant à
peine avec le gouvernement de Paris un lien fédéral. Cela devait être.
Composé uniquement de membres de la députation parisienne et de
personnes appartenant au parti républicain, le gouvernement de la
défense nationale ne pouvait avoir la prétention d’être la large
expression de la France entière; il aurait fallu pour cela que, dès son
premier jour, il eût admis parmi ses membres des députés de province et
qu’il eût groupé autour de lui les hommes éminents de tous les partis.
Ce gouvernement, qui, malgré le défaut de son origine, compte dans son
sein tant de personnes sages, courageuses et dignes d’estime, avoue, du
reste, son vice fondamental avec une franchise qui l’honore: «Le
lendemain du jour où le gouvernement impérial s’est abîmé, les hommes
que la nécessité a investis du pouvoir ont proposé la paix, et, pour en
régler les conditions, ils ont proposé une trêve indispensable à la
constitution d’une représentation nationale. Désireux avant tout de
s’effacer devant les mandataires du pays et d’arriver par eux à une paix
honorable, ils ont voulu que la France pût réunir ses députés pour
délibérer sur la paix; ils ont cherché les combinaisons pouvant
permettre à la France d’exprimer sa volonté.»
Ainsi parle avec une haute raison M. Jules Favre. Ajoutons que ce
gouvernement, si partiel, si incomplétement accepté, a le pire défaut
que puisse avoir un gouvernement: il ne communique pas avec les pays
qu’il gouverne. La fausse situation du pouvoir établi à l’hôtel de ville
se montre ici dans tout son jour. Dominé par les nécessités de son
origine toute parisienne, il n’a pas osé quitter Paris au moment de
l’investissement, ainsi que la logique l’aurait voulu. Il est tout à
fait contre nature que le gouvernement central d’un grand pays soit
assiégé. Trop sensé pour ne pas voir ce qu’une telle situation avait de
faible, le gouvernement de la défense nationale a tâché avec beaucoup de
bonne foi de procurer la réunion d’une assemblée investie des pleins
pouvoirs du pays.
Une idée paraît avoir préoccupé le gouvernement et une partie du public,
c’est que, pour la réunion d’une telle assemblée, un armistice était
nécessaire. De là ces tentatives de Ferrières, noblement conçues et
noblement racontées; de là ces essais des puissances neutres provoqués
et secondés avec tant de patriotisme et d’élévation d’âme par M. Thiers.
Toute espérance de voir conclure un pareil arrangement semble perdue;
mais il est permis de se demander si l’on ne s’était pas exagéré la
nécessité de la convention militaire qu’on a poursuivie avec tant de
suite et d’insistance. Fallait-il réellement, pour réunir une assemblée
nationale, la permission de l’ennemi? N’y avait-il pas, au contraire,
quelque chose de profondément inconstitutionnel, quelque chose de
très-humiliant et qui même viciait le fond de l’acte électoral, à
exécuter l’opération essentielle de la vie politique de la nation grâce
à une cédule délivrée par l’ennemi et sous sa surveillance? Les
difficultés soulevées par la Prusse à propos du vote en certaines
portions du territoire envahi, qu’elle prétend garder après la paix,
avaient quelque chose d’assez conséquent. Il n’est pas naturel qu’un
acte de haute hostilité contre la Prusse s’accomplisse sous les yeux
d’une sentinelle prussienne. C’est malgré la Prusse et non avec
l’agrément de la Prusse que l’Alsace et la Lorraine doivent choisir
leurs délégués. Ce choix sera sans aucun doute une protestation contre
les projets hautement annoncés par le parti allemand exalté; une telle
protestation n’aurait pas toute sa force si elle avait lieu par suite
d’une concession gracieuse de l’ennemi.
Un formalisme méticuleux a pu seul nous faire croire qu’une
très-sérieuse représentation de la volonté nationale ne pouvait se faire
sans que l’ennemi s’y prêtât. L’histoire nous montre au contraire les
vrais représentants d’un esprit national naissant sous la pression de
l’ennemi. Assurément, pour que les opérations électorales pussent avoir
lieu avec les formalités ordinaires, il faudrait que, dans les parties
envahies du territoire, le gouvernement prussien y consentît. Ces
formalités ont quelque chose de solennel; un acte public de haute
liberté et même de souveraineté ne saurait être accompli en présence de
l’ennemi. Mais, dans un moment de suprême nécessité, les formes peuvent
être simplifiées. Il faut songer que les trois quarts de la France n’ont
pas été atteints par les armées allemandes. Dans ces régions, les
élections pourraient se faire selon les règles accoutumées. Dans les
départements envahis même, un grand nombre de communes pourraient
procéder à des scrutins réguliers. Restent les pays écrasés par les
armées étrangères et où tout acte de vie politique est impossible. Dans
ces pays, l’opinion publique devrait se faire jour d’une façon
irrégulière, mais qui n’en serait peut-être que plus sincère, surtout si
l’opération se faisait très-rapidement. Il n’est pas admissible que la
France se prive d’une fonction essentielle de sa vie nationale, parce
qu’elle ne peut l’accomplir avec l’appareil ordinaire et d’une manière
uniforme dans toutes les parties du territoire.
La difficulté serait grande si l’on voulait former de la sorte une
assemblée de sept ou huit cents membres au scrutin de liste. Une telle
élection exigerait un état calme, un pays libre. L’ennemi nous
accordât-il toutes les facilités possibles, le gouvernement prussien
voulût-il bien s’interdire toute ingérence dans les opérations de
scrutin, on peut trouver qu’une élection ainsi accomplie serait sans
dignité et sans légitimité. Mais ce n’est pas une assemblée nombreuse
qu’il nous faut à l’heure présente; ce qu’il nous faut, c’est une
délégation exécutive des départements, délégation rapidement formée et
promptement rassemblée à Tours ou dans une ville derrière la Loire. Ce
qu’il faut, c’est que chaque département, dans huit ou dix jours, ait
fait choix d’un délégué muni de ses pleins pouvoirs. Ces délégués,
joints aux membres de la fraction du gouvernement résidant à Tours,
formeraient une réunion d’une centaine de personnes. Cette réunion se
mettrait en rapport, autant qu’il serait possible, avec le gouvernement
de Paris; elle serait investie de tous les droits de la souveraineté
nationale; elle déciderait de la continuation de la guerre ou de la
conclusion de la paix. En recevant ses ordres et en les exécutant, nous
aurions la certitude d’accomplir un devoir et de nous conformer à la
volonté de la France, soit qu’elle nous commandât de nous imposer de
nouveaux sacrifices, soit qu’elle nous enjoignît de subir pour elle une
cruelle humiliation.
Si l’heure de la paix est venue, un tel gouvernement pourrait la
conclure. Nous doutons que le gouvernement de Paris le puisse. On porte
toujours les attaches de son point de départ. Un gouvernement qui doit
compter sans cesse avec les journaux et les clubs, un gouvernement fondé
sur la popularité et obligé de ménager les erreurs qu’impliquent presque
toujours les opinions tranchées, ne peut manquer de faire des fautes. Le
gouvernement de la défense nationale a su traverser des moments fort
difficiles; mais il n’a pu se défendre d’afficher un programme conforme
à ce ton d’assurance, de fierté, de déclamation qu’aime le peuple. Il a
dit imprudemment: «Pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de
nos forteresses.» Or de très-bons patriotes, qui ne consentiraient
jamais à condamner des millions de Français à un sort qui leur répugne,
peuvent accepter un système de neutralisation où le droit des
populations soit suffisamment garanti. Le gouvernement de la défense
nationale, en outre, a fait comme tous les gouvernements mis en présence
d’une grande fièvre populaire: le plus innocemment du monde, il a
contribué à nourrir des illusions; il a pactisé avec certaines erreurs
du public. Aujourd’hui, cela lui coupe à peu près la retraite. Nous
doutons qu’il puisse être le gouvernement de la paix. Le péché originel
de toute institution démocratique, ce sont les sacrifices qu’on est
obligé de faire à l’esprit superficiel de la foule. Comment détruire des
espérances qu’on a entretenues, déclarer sans issue une situation qu’on
a laissé croire brillante ou assez bonne? Ajoutons qu’un gouvernement
qui ne représente que très-imparfaitement la France, un gouvernement
assiégé et dont les communications sont coupées avec le pays, ne peut
guère traiter pour le pays. Si Paris doit se rendre, il faut que la
capitulation lui soit commandée. Si la guerre doit être continuée, il
est plus nécessaire encore que nous sachions si la prolongation de la
lutte est voulue par le pays entier, et si nous ne lui imposons pas une
épreuve au-dessus de ses forces.
On arrive ainsi par toutes les voies à reconnaître la nécessité de
constituer une délégation provinciale, dépositaire de la souveraineté de
la France, et qui puisse être réunie sans qu’on ait à demander aucune
permission à l’ennemi. Il est fâcheux que cette délégation ne se soit
pas formée spontanément. Si la France avait eu des états provinciaux ou
des conseils généraux sérieux et capables de grande politique qui
eussent constitué cette délégation, combien nous serions près du salut!
Un scrutin rapide, et, partout où le scrutin n’est pas possible, une
interprétation sagace de l’opinion publique, faite par les citoyens les
plus estimés et les plus éclairés, voilà la planche de salut. Le noyau
de la délégation, une fois formé par les élus des scrutins réguliers,
jugerait les nominations moins régulières et au besoin y suppléerait.
L’impartialité serait facile dans les terribles circonstances où nous
sommes, surtout si l’on songe qu’une telle délégation aurait un
caractère essentiellement temporaire, qu’elle ne traiterait aucune
question de politique engageant l’avenir, que ses pouvoirs cesseraient
au moment de l’évacuation du territoire, par la nomination régulière
d’une constituante.
L’unité de la France est menacée; la tête, le cœur ne renvoient plus, ne
reçoivent plus la vie. Défendons de toutes nos forces cette grande
conscience française qui a été un si bel instrument de civilisation, et
qui menace de s’éteindre. Défendons-la par une résistance énergique qui,
même vaincue, sera notre sauvegarde dans l’avenir; défendons-la aussi en
maintenant l’entente et la solidarité des parties de la nation. Que le
gouvernement invite par un décret chaque département à faire sa
délégation dans le plus bref délai, qu’il indique le lieu de la réunion,
et la France aura une représentation centrale sans avoir la honte de la
devoir à une concession de l’ennemi. Ajoutons que peut-être elle n’en
aura jamais eu de meilleure. Le mandat sera trop triste pour que
personne ait le courage de le briguer; les circonstances sont trop
solennelles pour laisser une place aux petites intrigues et aux chétives
récriminations.