PREMIER ARTICLE.--10 NOVEMBRE 1870.

L’étrange situation où nous sommes a cela de particulier que la volonté

de la France est devenue tout à fait obscure, et que l’unité même de la

conscience française est gravement mise en péril. Le gouvernement de la

défense nationale, sorti d’une révolution qui, comme la plupart des

révolutions et des coups d’État, fut une erreur politique, n’a jamais

été, à beaucoup près, aussi pleinement accepté que les gouvernements

issus des révolutions de 1830 et de 1848. Les portions conservatrices du

pays n’y ont adhéré qu’à demi; les partis dits avancés l’ont à peine

reconnu; l’Ouest, le Midi ont montré un esprit d’indépendance qui n’a

surpris que les observateurs inattentifs; à l’heure qu’il est, Lyon,

Marseille, Bordeaux sont des communes révolutionnaires, admettant à

peine avec le gouvernement de Paris un lien fédéral. Cela devait être.

Composé uniquement de membres de la députation parisienne et de

personnes appartenant au parti républicain, le gouvernement de la

défense nationale ne pouvait avoir la prétention d’être la large

expression de la France entière; il aurait fallu pour cela que, dès son

premier jour, il eût admis parmi ses membres des députés de province et

qu’il eût groupé autour de lui les hommes éminents de tous les partis.

Ce gouvernement, qui, malgré le défaut de son origine, compte dans son

sein tant de personnes sages, courageuses et dignes d’estime, avoue, du

reste, son vice fondamental avec une franchise qui l’honore: «Le

lendemain du jour où le gouvernement impérial s’est abîmé, les hommes

que la nécessité a investis du pouvoir ont proposé la paix, et, pour en

régler les conditions, ils ont proposé une trêve indispensable à la

constitution d’une représentation nationale. Désireux avant tout de

s’effacer devant les mandataires du pays et d’arriver par eux à une paix

honorable, ils ont voulu que la France pût réunir ses députés pour

délibérer sur la paix; ils ont cherché les combinaisons pouvant

permettre à la France d’exprimer sa volonté.»

Ainsi parle avec une haute raison M. Jules Favre. Ajoutons que ce

gouvernement, si partiel, si incomplétement accepté, a le pire défaut

que puisse avoir un gouvernement: il ne communique pas avec les pays

qu’il gouverne. La fausse situation du pouvoir établi à l’hôtel de ville

se montre ici dans tout son jour. Dominé par les nécessités de son

origine toute parisienne, il n’a pas osé quitter Paris au moment de

l’investissement, ainsi que la logique l’aurait voulu. Il est tout à

fait contre nature que le gouvernement central d’un grand pays soit

assiégé. Trop sensé pour ne pas voir ce qu’une telle situation avait de

faible, le gouvernement de la défense nationale a tâché avec beaucoup de

bonne foi de procurer la réunion d’une assemblée investie des pleins

pouvoirs du pays.

Une idée paraît avoir préoccupé le gouvernement et une partie du public,

c’est que, pour la réunion d’une telle assemblée, un armistice était

nécessaire. De là ces tentatives de Ferrières, noblement conçues et

noblement racontées; de là ces essais des puissances neutres provoqués

et secondés avec tant de patriotisme et d’élévation d’âme par M. Thiers.

Toute espérance de voir conclure un pareil arrangement semble perdue;

mais il est permis de se demander si l’on ne s’était pas exagéré la

nécessité de la convention militaire qu’on a poursuivie avec tant de

suite et d’insistance. Fallait-il réellement, pour réunir une assemblée

nationale, la permission de l’ennemi? N’y avait-il pas, au contraire,

quelque chose de profondément inconstitutionnel, quelque chose de

très-humiliant et qui même viciait le fond de l’acte électoral, à

exécuter l’opération essentielle de la vie politique de la nation grâce

à une cédule délivrée par l’ennemi et sous sa surveillance? Les

difficultés soulevées par la Prusse à propos du vote en certaines

portions du territoire envahi, qu’elle prétend garder après la paix,

avaient quelque chose d’assez conséquent. Il n’est pas naturel qu’un

acte de haute hostilité contre la Prusse s’accomplisse sous les yeux

d’une sentinelle prussienne. C’est malgré la Prusse et non avec

l’agrément de la Prusse que l’Alsace et la Lorraine doivent choisir

leurs délégués. Ce choix sera sans aucun doute une protestation contre

les projets hautement annoncés par le parti allemand exalté; une telle

protestation n’aurait pas toute sa force si elle avait lieu par suite

d’une concession gracieuse de l’ennemi.

Un formalisme méticuleux a pu seul nous faire croire qu’une

très-sérieuse représentation de la volonté nationale ne pouvait se faire

sans que l’ennemi s’y prêtât. L’histoire nous montre au contraire les

vrais représentants d’un esprit national naissant sous la pression de

l’ennemi. Assurément, pour que les opérations électorales pussent avoir

lieu avec les formalités ordinaires, il faudrait que, dans les parties

envahies du territoire, le gouvernement prussien y consentît. Ces

formalités ont quelque chose de solennel; un acte public de haute

liberté et même de souveraineté ne saurait être accompli en présence de

l’ennemi. Mais, dans un moment de suprême nécessité, les formes peuvent

être simplifiées. Il faut songer que les trois quarts de la France n’ont

pas été atteints par les armées allemandes. Dans ces régions, les

élections pourraient se faire selon les règles accoutumées. Dans les

départements envahis même, un grand nombre de communes pourraient

procéder à des scrutins réguliers. Restent les pays écrasés par les

armées étrangères et où tout acte de vie politique est impossible. Dans

ces pays, l’opinion publique devrait se faire jour d’une façon

irrégulière, mais qui n’en serait peut-être que plus sincère, surtout si

l’opération se faisait très-rapidement. Il n’est pas admissible que la

France se prive d’une fonction essentielle de sa vie nationale, parce

qu’elle ne peut l’accomplir avec l’appareil ordinaire et d’une manière

uniforme dans toutes les parties du territoire.

La difficulté serait grande si l’on voulait former de la sorte une

assemblée de sept ou huit cents membres au scrutin de liste. Une telle

élection exigerait un état calme, un pays libre. L’ennemi nous

accordât-il toutes les facilités possibles, le gouvernement prussien

voulût-il bien s’interdire toute ingérence dans les opérations de

scrutin, on peut trouver qu’une élection ainsi accomplie serait sans

dignité et sans légitimité. Mais ce n’est pas une assemblée nombreuse

qu’il nous faut à l’heure présente; ce qu’il nous faut, c’est une

délégation exécutive des départements, délégation rapidement formée et

promptement rassemblée à Tours ou dans une ville derrière la Loire. Ce

qu’il faut, c’est que chaque département, dans huit ou dix jours, ait

fait choix d’un délégué muni de ses pleins pouvoirs. Ces délégués,

joints aux membres de la fraction du gouvernement résidant à Tours,

formeraient une réunion d’une centaine de personnes. Cette réunion se

mettrait en rapport, autant qu’il serait possible, avec le gouvernement

de Paris; elle serait investie de tous les droits de la souveraineté

nationale; elle déciderait de la continuation de la guerre ou de la

conclusion de la paix. En recevant ses ordres et en les exécutant, nous

aurions la certitude d’accomplir un devoir et de nous conformer à la

volonté de la France, soit qu’elle nous commandât de nous imposer de

nouveaux sacrifices, soit qu’elle nous enjoignît de subir pour elle une

cruelle humiliation.

Si l’heure de la paix est venue, un tel gouvernement pourrait la

conclure. Nous doutons que le gouvernement de Paris le puisse. On porte

toujours les attaches de son point de départ. Un gouvernement qui doit

compter sans cesse avec les journaux et les clubs, un gouvernement fondé

sur la popularité et obligé de ménager les erreurs qu’impliquent presque

toujours les opinions tranchées, ne peut manquer de faire des fautes. Le

gouvernement de la défense nationale a su traverser des moments fort

difficiles; mais il n’a pu se défendre d’afficher un programme conforme

à ce ton d’assurance, de fierté, de déclamation qu’aime le peuple. Il a

dit imprudemment: «Pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de

nos forteresses.» Or de très-bons patriotes, qui ne consentiraient

jamais à condamner des millions de Français à un sort qui leur répugne,

peuvent accepter un système de neutralisation où le droit des

populations soit suffisamment garanti. Le gouvernement de la défense

nationale, en outre, a fait comme tous les gouvernements mis en présence

d’une grande fièvre populaire: le plus innocemment du monde, il a

contribué à nourrir des illusions; il a pactisé avec certaines erreurs

du public. Aujourd’hui, cela lui coupe à peu près la retraite. Nous

doutons qu’il puisse être le gouvernement de la paix. Le péché originel

de toute institution démocratique, ce sont les sacrifices qu’on est

obligé de faire à l’esprit superficiel de la foule. Comment détruire des

espérances qu’on a entretenues, déclarer sans issue une situation qu’on

a laissé croire brillante ou assez bonne? Ajoutons qu’un gouvernement

qui ne représente que très-imparfaitement la France, un gouvernement

assiégé et dont les communications sont coupées avec le pays, ne peut

guère traiter pour le pays. Si Paris doit se rendre, il faut que la

capitulation lui soit commandée. Si la guerre doit être continuée, il

est plus nécessaire encore que nous sachions si la prolongation de la

lutte est voulue par le pays entier, et si nous ne lui imposons pas une

épreuve au-dessus de ses forces.

On arrive ainsi par toutes les voies à reconnaître la nécessité de

constituer une délégation provinciale, dépositaire de la souveraineté de

la France, et qui puisse être réunie sans qu’on ait à demander aucune

permission à l’ennemi. Il est fâcheux que cette délégation ne se soit

pas formée spontanément. Si la France avait eu des états provinciaux ou

des conseils généraux sérieux et capables de grande politique qui

eussent constitué cette délégation, combien nous serions près du salut!

Un scrutin rapide, et, partout où le scrutin n’est pas possible, une

interprétation sagace de l’opinion publique, faite par les citoyens les

plus estimés et les plus éclairés, voilà la planche de salut. Le noyau

de la délégation, une fois formé par les élus des scrutins réguliers,

jugerait les nominations moins régulières et au besoin y suppléerait.

L’impartialité serait facile dans les terribles circonstances où nous

sommes, surtout si l’on songe qu’une telle délégation aurait un

caractère essentiellement temporaire, qu’elle ne traiterait aucune

question de politique engageant l’avenir, que ses pouvoirs cesseraient

au moment de l’évacuation du territoire, par la nomination régulière

d’une constituante.

L’unité de la France est menacée; la tête, le cœur ne renvoient plus, ne

reçoivent plus la vie. Défendons de toutes nos forces cette grande

conscience française qui a été un si bel instrument de civilisation, et

qui menace de s’éteindre. Défendons-la par une résistance énergique qui,

même vaincue, sera notre sauvegarde dans l’avenir; défendons-la aussi en

maintenant l’entente et la solidarité des parties de la nation. Que le

gouvernement invite par un décret chaque département à faire sa

délégation dans le plus bref délai, qu’il indique le lieu de la réunion,

et la France aura une représentation centrale sans avoir la honte de la

devoir à une concession de l’ennemi. Ajoutons que peut-être elle n’en

aura jamais eu de meilleure. Le mandat sera trop triste pour que

personne ait le courage de le briguer; les circonstances sont trop

solennelles pour laisser une place aux petites intrigues et aux chétives

récriminations.

La réforme intellectuelle et morale · 第 28 / 38 题