III

Ceux mêmes qui n’admettent pas que la France se soit trompée en

proclamant sans réserve la souveraineté du peuple ne peuvent nier au

moins, s’ils ont quelque esprit philosophique, qu’elle n’ait choisi un

mode de représentation nationale très-imparfait[7]. La nomination des

pouvoirs sociaux au suffrage universel direct est la machine politique

la plus grossière qui ait jamais été employée. Un pays se compose de

deux éléments essentiels: 1º les citoyens pris isolément comme de

simples unités; 2º les fonctions sociales, les groupes, les intérêts, la

propriété. Deux chambres sont donc nécessaires et jamais gouvernement

régulier, quel qu’il soit, ne vivra sans deux chambres. Une seule

chambre nommée par le suffrage des citoyens pris comme de simples unités

pourra ne pas renfermer un seul magistrat, un seul général, un seul

professeur, un seul administrateur. Une telle chambre pourra mal

représenter la propriété, les intérêts, ce qu’on peut appeler les

colléges moraux de la nation. Il est donc absolument nécessaire qu’à

côté d’une assemblée élue par les citoyens sans distinction de

professions, de titres, de classes sociales, il y ait une assemblée

formée par un autre procédé, et représentant les capacités, les

spécialités, les intérêts divers, sans lesquels il n’y a pas d’État

organisé.

[7] J’ai été heureux de m’être rencontré, dans les vues qui suivent,

avec quelques bons esprits qui cherchent en ce moment le remède à

nos institutions si défectueuses. J. Foulon-Ménard, _Fonctions de

l’État_, Nantes, 1871; J. Guadet, _Du suffrage universel et de son

application d’après un mode nouveau_, Bordeaux, 1871.

Est-il indispensable que la première de ces deux chambres, pour être une

vraie représentation des citoyens, soit nommée par l’universalité des

citoyens? Non certes, et le brusque établissement du suffrage universel

en 1848 a été, de l’aveu de tous les politiques, une grande faute. Mais

il ne s’agit plus de revenir sur ce fait. Toute mesure, comme la loi du

31 mai 1851, ayant pour but de priver des citoyens d’un droit qu’ils ont

exercé depuis vingt-trois ans serait un acte blâmable. Ce qui est

légitime, possible et juste, c’est de faire que le suffrage, tout en

restant parfaitement universel, ne soit plus direct, c’est d’introduire

des degrés dans le suffrage. Toutes les constitutions de la première

république, hormis celle de 1793, qui ne fonctionna jamais, admirent ce

principe élémentaire. Les deux degrés corrigeraient ce que le suffrage

universel a nécessairement de superficiel; la réunion des électeurs au

second degré constituerait un public politique digne de candidats

sérieux. On peut accorder que tout citoyen possède un certain droit à la

direction de la chose publique; mais il faut régler ce droit, en

éclairer l’exercice. Que cent citoyens d’un même canton, en confiant

leur procuration à un de leurs concitoyens habitant le même canton, le

fassent électeur; cela donnera environ quatre-vingt mille électeurs pour

toute la France. Ces quatre-vingt mille électeurs formeraient des

colléges départementaux, dont chaque fraction cantonale se réunirait au

chef-lieu de canton, aurait ses assises libres, et voterait pour tout le

département. Le scrutin de liste, si absurde avec le suffrage universel

direct, aurait alors sa pleine raison d’être, surtout si le nombre des

membres de la première chambre était réduit, comme il devrait l’être, à

quatre ou cinq cents. Dans ce système, les opérations pour le choix des

électeurs du second degré seraient, il est vrai, publiques; mais il y

aurait là une garantie de moralité. La procuration électorale devrait

être conférée pour quinze ou vingt ans; si on forme le collége électoral

en vue de chaque élection particulière, on perdra presque tous les

avantages de la réforme dont il s’agit.

J’avoue que je préférerais un système plus représentatif encore, et où

la femme, l’enfant fussent comptés. Je voudrais que, dans les élections

primaires, l’homme marié votât pour sa femme (en d’autres termes, que sa

voix comptât pour deux), que le père votât pour ses enfants mineurs; je

concevrais même la mère, la sœur confiant leur pouvoir à un fils, à un

frère majeurs. Il est sûrement impossible que la femme participe

directement à la vie politique; mais il est juste qu’elle soit comptée.

Il y aurait trop d’inconvénients à ce qu’elle pût choisir la personne à

laquelle elle donnerait sa procuration politique; mais la femme qui a

son mari, son père, ou bien un frère, un fils majeurs a des procureurs

naturels, dont elle doit pouvoir, si j’ose le dire, doubler la

personnalité le jour du scrutin. De la sorte, la société devient un

ensemble lié, cimenté, où tout est devoir réciproque, responsabilité,

solidarité. Les électeurs du second degré seraient des aristocrates

locaux, des autorités, des notables nommés presque à vie. Ces électeurs

pourraient être rassemblés par cantons en temps de crise; ils seraient

les gardiens des mœurs, les surveillants des deniers publics; ils

tiendraient école de gravité et de sérieux. Les conseils généraux de

département émaneraient de procédés électoraux analogues, légèrement

modifiés.

Tout autres et infiniment plus variés devraient être les moyens servant

à composer la seconde chambre. Supposons que le nombre des membres soit

de trois cent soixante. D’abord, il y faudrait une trentaine de siéges

héréditaires, réservés aux survivants d’anciennes familles, dont les

titres résisteraient à un travail historique et critique. Les membres à

vie seraient nommés par des procédés divers. On pourrait faire désigner

un membre par le conseil général de chaque département. Le chef de

l’État nommerait cinquante membres; la chambre haute elle-même se

recruterait jusqu’à concurrence de trente membres; la première chambre

en nommerait trente autres. Les cent vingt ou cent trente membres

restants représenteraient les corps nationaux, les fonctions sociales.

L’armée et la marine y figureraient par les maréchaux et les amiraux; la

magistrature, les corps enseignants, les clergés y verraient siéger

leurs chefs; chaque classe de l’Institut nommerait un membre; il en

serait de même des corporations industrielles, des chambres de commerce,

etc. Les grandes villes, enfin, sont des personnes morales, ayant un

esprit propre. Je voudrais que toute grande ville de plus de cent mille

âmes eût un élu dans la chambre haute; Paris en aurait quatre ou cinq.

Cette chambre représenterait ainsi tout ce qui est une individualité

dans l’État; ce serait vraiment un corps conservateur de tous les droits

et de toutes les libertés.

Il est permis d’espérer que deux chambres ainsi formées serviraient au

progrès libéral, et non à la révolution. Vu certaines particularités du

caractère français, il serait bon d’interdire la publicité des séances,

laquelle fait trop souvent dégénérer les débats en parade. On fonderait

ainsi un genre d’éloquence simple et vrai, bien préférable au ton de nos

harangues prolixes, déclamatoires, de mauvais goût. Le compte rendu a

l’inconvénient de déplacer l’objectif de l’orateur, de le porter à viser

le public plutôt que la Chambre et de faire servir le gouvernement du

pays à l’agitation du pays. Si la France veut un avenir de réformes et

de revanches, il faut qu’elle évite d’user ses forces en luttes

parlementaires. Le gouvernement parlementaire est excellent pour les

époques de prospérité; il sert à faire éviter les fautes très-graves et

les excès, ce qui certes est capital: mais il n’excite pas les grands

efforts moraux. La Prusse n’aurait pas accompli sa renaissance à la

suite d’Iéna, si elle eût pratiqué la vie parlementaire. Elle traversa

quarante ans de silence, qui servirent merveilleusement à tremper le

caractère de la nation.

Il est incontestable que Paris est la seule capitale possible de la

France; mais ce privilége doit être payé par des charges. Non-seulement

il faut que Paris renonce à ses attentats sur la représentation de la

France; Paris, étant constitué par la résidence des autorités centrales

à l’état de ville à part, ne peut avoir les droits d’une ville

ordinaire. Paris ne saurait avoir ni maire, ni conseil élu dans les

conditions ordinaires, ni garde civique. Le souverain ne doit pas

trouver dans la ville où il réside une autre souveraineté que la sienne.

Les usurpations dont la commune de Paris s’est rendue coupable à toutes

les époques ne justifient que trop les appréhensions à cet égard.

Avec de solides institutions, la liberté de la presse pourrait être

laissée entière. Dans un état social vraiment assis, l’action de la

presse est très-utile comme contrôle; sans la presse, des abus

extrêmement graves sont inévitables. C’est aux classes honnêtes à

décourager par leur mépris la presse scandaleuse. Quant à la liberté des

clubs, l’expérience a montré que cette liberté n’a aucun avantage

sérieux, et qu’elle ne vaut pas la peine qu’on y fasse des sacrifices.

La cause de la décentralisation administrative est trop complétement

gagnée pour que nous y insistions. Que si l’on veut parler d’une

décentralisation plus profonde, qui ferait de la France une fédération

d’États analogue aux États-Unis d’Amérique, il faut s’entendre. Il n’y a

pas d’exemple dans l’histoire d’un État unitaire et centralisé décrétant

son morcellement. Un tel morcellement a failli se faire au mois de mars

dernier; il se ferait le jour où la France serait mise encore plus bas

qu’elle ne l’a été par la guerre de 1870 et par la Commune; il ne se

fera jamais par mesure légale. Un pouvoir organisé ne cède que ce qu’on

lui arrache. Quand de grandes machines de gouvernement, comme l’empire

romain, l’empire franc, commencent à s’affaiblir, les parties disloquées

de ces ensembles font leurs conditions au pouvoir central, se dressent

des chartes, forcent le pouvoir central à les signer. En d’autres

termes, la formation d’une confédération (hors le cas des colonies) est

l’indice d’un empire qui s’effondre. Ajournons donc de tels propos,

d’autant plus que, si les crocs de fer qui retiennent ensemble les

pierres de la vieille construction se relâchaient, il n’est pas sûr que

ces pierres resteraient à leur place et ne se disjoindraient pas tout à

fait.

La colonisation en grand est une nécessité politique tout à fait de

premier ordre. Une nation qui ne colonise pas est irrévocablement vouée

au socialisme, à la guerre du riche et du pauvre. La conquête d’un pays

de race inférieure par une race supérieure, qui s’y établit pour le

gouverner, n’a rien de choquant. L’Angleterre pratique ce genre de

colonisation dans l’Inde, au grand avantage de l’Inde, de l’humanité en

général, et à son propre avantage. La conquête germanique du Ve et du

VIe siècle est devenue en Europe la base de toute conservation et de

toute légitimité. Autant les conquêtes entre races égales doivent être

blâmées, autant la régénération des races inférieures ou abâtardies par

les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité.

L’homme du peuple est presque toujours chez nous un noble déclassé; sa

lourde main est bien mieux faite pour manier l’épée que l’outil servile.

Plutôt que de travailler, il choisit de se battre, c’est-à-dire qu’il

revient à son premier état. _Regere imperio populos_, voilà notre

vocation. Versez cette dévorante activité sur des pays qui, comme la

Chine, appellent la conquête étrangère. Des aventuriers qui troublent la

société européenne faites un _ver sacrum_, un essaim comme ceux des

Francs, des Lombards, des Normands; chacun sera dans son rôle. La nature

a fait une race d’ouvriers; c’est la race chinoise, d’une dextérité de

main merveilleuse sans presque aucun sentiment d’honneur; gouvernez-la

avec justice, en prélevant d’elle pour le bienfait d’un tel gouvernement

un ample douaire au profit de la race conquérante, elle sera

satisfaite;--une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre; soyez

pour lui bon et humain, et tout sera dans l’ordre;--une race de maîtres

et de soldats, c’est la race européenne. Réduisez cette noble race à

travailler dans l’ergastule comme des nègres et des Chinois, elle se

révolte. Tout révolté est chez nous, plus ou moins, un soldat qui a

manqué sa vocation, un être fait pour la vie héroïque, et que vous

appliquez à une besogne contraire à sa race, mauvais ouvrier, trop bon

soldat. Or la vie qui révolte nos travailleurs rendrait heureux un

Chinois, un _fellah_, êtres qui ne sont nullement militaires. Que chacun

fasse ce pour quoi il est fait, et tout ira bien. Les économistes se

trompent en considérant le travail comme l’origine de la propriété.

L’origine de la propriété, c’est la conquête et la garantie donnée par

le conquérant aux fruits du travail autour de lui. Les Normands ont été

en Europe les créateurs de la propriété; car, le lendemain du jour où

ces bandits eurent des terres, ils établirent pour eux et pour tous les

gens de leur domaine un ordre social et une sécurité qu’on n’avait pas

vus jusque-là.

La réforme intellectuelle et morale · 第 17 / 38 题