Dans la lutte qui vient de finir, l’infériorité de la France a été
surtout intellectuelle; ce qui nous a manqué, ce n’est pas le cœur,
c’est la tête. L’instruction publique est un sujet d’importance
capitale; l’intelligence française s’est affaiblie; il faut la
fortifier. Notre plus grande erreur est de croire que l’homme naît tout
élevé; l’Allemand, il est vrai, croit trop à l’éducation; il en devient
pédant; mais nous y croyons trop peu. Le manque de foi à la science est
le défaut profond de la France; notre infériorité militaire et politique
n’a pas d’autre cause; nous doutons trop de ce que peuvent la réflexion,
la combinaison savante. Notre système d’instruction a besoin de réformes
radicales; presque tout ce que le premier empire a fait à cet égard est
mauvais. L’instruction publique ne peut être donnée directement par
l’autorité centrale; un ministère de l’instruction publique sera
toujours une très-médiocre machine d’éducation.
L’instruction primaire est la plus difficile à organiser. Nous envions à
l’Allemagne sa supériorité à cet égard; mais il n’est pas philosophique
de vouloir les fruits sans le tronc et les racines. En Allemagne,
l’instruction populaire est venue du protestantisme. Le luthéranisme
ayant fait consister la religion à lire un livre, et plus tard ayant
réduit la dogmatique chrétienne à une quintessence impalpable, a donné
une importance hors de ligne à la maison d’école; l’illettré a presque
été chassé du christianisme; la communion parfois lui est refusée. Le
catholicisme, au contraire, faisant consister le salut en des sacrements
et en des croyances surnaturelles, tient l’école pour chose secondaire.
Excommunier celui qui ne sait ni lire ni écrire nous paraît impie.
L’école n’étant pas l’annexe de l’église est la rivale de l’église. Le
curé s’en défie, la veut aussi faible que possible, l’interdit même si
elle n’est pas toute cléricale. Or, sans la collaboration et la bonne
volonté du curé, l’école de village ne prospérera jamais. Que ne
pouvons-nous espérer que le catholicisme se réforme, qu’il se relâche de
ses règles surannées! Quels services ne rendrait pas un curé, pasteur
catholique, offrant dans chaque village le type d’une famille bien
réglée, surveillant l’école, presque maître d’école lui-même, donnant à
l’éducation du paysan le temps qu’il consacre aux fastidieuses
répétitions de son bréviaire! En réalité, l’église et l’école sont
également nécessaires; une nation ne peut pas plus se passer de l’une
que de l’autre; quand l’église et l’école se contrarient, tout va mal.
Nous touchons ici à la question qui est au fond de toutes les autres. La
France a voulu rester catholique; elle en porte les conséquences. Le
catholicisme est trop hiératique pour donner un aliment intellectuel et
moral à une population; il fait fleurir le mysticisme transcendant à
côté de l’ignorance; il n’a pas d’efficacité morale; il exerce des
effets funestes sur le développement du cerveau. Un élève des jésuites
ne sera jamais un officier susceptible d’être opposé à un officier
prussien; un élève des écoles élémentaires catholiques ne pourra jamais
faire la guerre savante avec les armes perfectionnées. Les nations
catholiques qui ne se réformeront pas seront toujours infailliblement
battues par les nations protestantes. Les croyances surnaturelles sont
comme un poison qui tue si on le prend à trop haute dose. Le
protestantisme en mêle bien une certaine quantité à son breuvage; mais
la proportion est faible et devient alors bienfaisante. Le moyen âge
avait créé deux maîtrises de la vie de l’esprit, l’Église, l’Université;
les pays protestants ont gardé ces deux cadres; ils ont créé la liberté
dans l’Église, la liberté dans l’Université, si bien que ces pays
peuvent avoir à la fois des Églises établies, un enseignement officiel,
et une pleine liberté de conscience et d’enseignement. Nous autres, pour
avoir la liberté, nous avons été obligés de nous séparer de l’Église;
les jésuites avaient depuis longtemps réduit nos universités à un rôle
secondaire. Aussi nos efforts ont été faibles, ne se rattachant à aucune
tradition ni à aucune institution du passé.
Un libéral comme nous est ici fort embarrassé; car notre premier
principe est que, dans ce qui touche à la liberté de conscience, l’État
ne doit se mêler de rien. La foi, comme toutes les choses exquises, est
susceptible; au moindre contact, elle crie à la violence. Ce qu’il faut
désirer, c’est une réforme libérale du catholicisme, sans intervention
de l’État. Que l’Église admette deux catégories de croyants, ceux qui
sont pour la lettre et ceux qui s’en tiennent à l’esprit. A un certain
degré de la culture rationnelle, la croyance au surnaturel devient pour
plusieurs une impossibilité; ne forcez pas ceux-là à porter une chape de
plomb. Ne vous mêlez pas de ce que nous enseignons, de ce que nous
écrivons, et nous ne vous disputerons pas le peuple; ne nous contestez
pas notre place à l’université, à l’académie, et nous vous abandonnerons
sans partage l’école de campagne. L’esprit humain est une échelle où
chaque degré est nécessaire; ce qui est bon à tel niveau n’est pas bon à
tel autre; ce qui est funeste pour l’un ne l’est pas pour l’autre.
Conservons au peuple son éducation religieuse, mais qu’on nous laisse
libres. Il n’y a pas de fort développement de la tête sans liberté;
l’énergie morale n’est pas le résultat d’une doctrine en particulier,
mais de la race et de la vigueur de l’éducation. Nous avait-on assez
parlé de la décadence de cette Allemagne qu’on présentait comme une
officine d’erreurs énervantes, de dangereuses subtilités! Elle était
tuée, disait-on, par le sophisme, le protestantisme, le matérialisme, le
panthéisme, le fatalisme. Je ne jurerais pas, en effet, que M. de Moltke
ne professe quelqu’une de ces erreurs; mais on avouera que cela ne
l’empêche pas d’être un bon officier d’état-major. Renonçons à ces
déclamations fades. La liberté de penser, alliée à la haute culture,
loin d’affaiblir un pays, est une condition du grand développement de
l’intelligence. Ce n’est pas telle ou telle solution qui fortifie
l’esprit; ce qui le fortifie, c’est la discussion, la liberté. On peut
dire que pour l’homme cultivé il n’y a pas de mauvaise doctrine; car
pour lui toute doctrine est un effort vers le vrai, un exercice utile à
la santé de l’esprit. Vous voulez garder vos jeunes gens dans une sorte
de gynécée intellectuel; vous en ferez des hommes bornés. Pour former de
bonnes têtes scientifiques, des officiers sérieux et appliqués, il faut
une éducation ouverte à tout, sans dogme rétrécissant. La supériorité
intellectuelle et militaire appartiendra désormais à la nation qui
pensera librement. Tout ce qui exerce le cerveau est salutaire. Il y a
plus: la liberté de penser dans les universités a cet avantage que le
libre penseur, satisfait de raisonner à son aise dans sa chaire au
milieu de personnes placées au même point de vue que lui, ne songe plus
à faire de la propagande parmi les gens du monde et les gens du peuple.
Les universités allemandes présentent à ce sujet le spectacle le plus
curieux.
Notre instruction secondaire, quoique fort critiquable, est la meilleure
partie de notre système d’enseignement. Les bons élèves d’un lycée de
Paris sont supérieurs aux jeunes Allemands pour le talent d’écrire,
l’art de la rédaction; ils sont mieux préparés à être avocats ou
journalistes; mais ils ne savent pas assez de choses. Il faut se
persuader que la science prend de plus en plus le dessus sur ce qu’on
appelle en France les lettres. L’enseignement doit surtout être
scientifique; le résultat de l’éducation doit être que le jeune homme
sache le plus possible de ce que l’esprit humain a découvert sur la
réalité de l’univers. Quand je dis scientifique, je ne dis pas pratique,
professionnel; l’État n’a pas à s’occuper des applications de métier;
mais il doit prendre garde que l’éducation qu’il donne ne se borne à une
rhétorique creuse, qui ne fortifie pas l’intelligence. Chez nous, les
dons brillants, le talent, l’esprit, le génie sont seuls estimés; en
Allemagne, ces dons sont rares, peut-être parce qu’ils ne sont pas fort
prisés; les bons écrivains y sont peu nombreux; le journalisme, la
tribune politique n’ont pas l’éclat qu’ils ont chez nous; mais la force
de tête, l’instruction, la solidité du jugement sont bien plus
répandues, et constituent une moyenne de culture intellectuelle
supérieure à tout ce qu’on avait pu obtenir jusqu’ici d’une nation.
C’est surtout dans l’enseignement supérieur qu’une réforme est urgente.
Les écoles spéciales, imaginées par la Révolution, les chétives facultés
créées par l’Empire, ne remplacent nullement le grand et beau système
des universités autonomes et rivales, système que Paris a créé au moyen
âge et que toute l’Europe a conservé, excepté justement la France qui
l’a inauguré vers 1200. En y revenant, nous n’imiterons personne, nous
ne ferons que reprendre notre tradition. Il faut créer en France cinq ou
six universités, indépendantes les unes des autres, indépendantes des
villes où elles seront établies, indépendantes du clergé. Il faut
supprimer du même coup les écoles spéciales, École polytechnique, École
normale, etc., institutions inutiles quand on possède un bon système
d’universités, et qui empêchent les universités de se développer. Ces
écoles ne sont, en effet, que des prélèvements funestes faits sur les
auditeurs des universités[8]. L’université enseigne tout, prépare à
tout, et dans son sein toutes les branches de l’esprit humain se
touchent et s’embrassent. A côté des universités, il peut, il doit y
avoir des écoles d’application; il ne peut y avoir des écoles d’État
fermées et faisant concurrence aux universités. On se plaint que les
facultés des lettres, des sciences, n’aient pas d’élèves assidus. Quoi
de surprenant? Leurs auditeurs naturels sont à l’École normale, à
l’École polytechnique, où ils reçoivent le même enseignement, mais sans
rien sentir du mouvement salutaire, de la communauté d’esprit que crée
l’université.
[8] On n’entend pas nier l’utilité de tels établissements comme
internats ou séminaires; mais l’enseignement intérieur n’y devrait
pas dépasser la conférence entre élèves, selon les usages anciens.
Ces universités établies dans des villes de province[9], sans préjudice
naturellement de l’université de Paris et des grands établissements
uniques, tels que le Collége de France, propres à Paris, me paraissent
le meilleur moyen de réveiller l’esprit français. Elles seraient des
écoles de sérieux, d’honnêteté, de patriotisme. Là se fonderait la vraie
liberté de penser, qui ne va pas sans de solides études. Là aussi se
ferait un salutaire changement dans l’esprit de la jeunesse. Elle se
formerait au respect; elle prendrait le sentiment de la valeur de la
science. Un fait qui donne bien à réfléchir est celui-ci. Il est reconnu
que nos écoles sont des foyers d’esprit démocratique peu réfléchi et
d’une incrédulité portée vers une propagande populaire étourdie. C’est
tout le contraire en Allemagne, où les universités sont des foyers
d’esprit aristocratique, réactionnaire (comme nous disons) et presque
féodal, des foyers de libre pensée, mais non de prosélytisme indiscret.
D’où vient cette différence? De ce que la liberté de discussion, dans
les universités allemandes, est absolue. Le rationalisme est loin de
porter à la démocratie. La réflexion apprend que la raison n’est pas la
simple expression des idées et des vœux de la multitude, qu’elle est le
résultat des aperceptions d’un petit nombre d’individus privilégiés.
Loin d’être portée à livrer la chose publique aux caprices de la foule,
une génération aussi élevée sera jalouse de maintenir le privilége de la
raison; elle sera appliquée, studieuse et très-peu révolutionnaire. La
science sera pour elle comme un titre de noblesse, auquel elle ne
renoncera pas facilement, et qu’elle défendra même avec une certaine
âpreté. Des jeunes gens élevés dans le sentiment de leur supériorité se
révolteront de ne compter que pour un comme le premier venu. Pleins du
juste orgueil que donne la conscience de savoir la vérité que le
vulgaire ignore, ils ne voudront pas être les interprètes des pensées
superficielles de la foule. Les universités seront ainsi des pépinières
d’aristocrates. Alors, l’espèce d’antipathie que le parti conservateur
français nourrit contre la haute culture de l’esprit paraîtra le plus
inconcevable des non-sens, la plus fâcheuse erreur.
[9] Une circonstance d’un autre ordre rendra l’application de ce
système presque indispensable, c’est l’établissement du service
militaire obligatoire pour tous. Une telle organisation militaire
n’est possible que si le jeune homme peut faire ses études
d’université (droit, médecine, etc.) en même temps que son service
militaire, ainsi que cela se pratique en Allemagne. Cette
combinaison suppose des villes d’étude régionales, qui soient en
même temps des centres sérieux d’instruction militaire.
Il va sans le dire qu’à côté de ces universités dotées par l’État, et où
toutes les opinions savamment présentées auraient accès, une entière
latitude serait laissée pour l’établissement d’universités libres. Je
crois que ces universités libres produiraient de très-médiocres
résultats; toutes les fois que la liberté existe réellement dans
l’université, la liberté hors de l’université est de peu de conséquence;
mais, en leur permettant de s’établir, on aurait la conscience en règle
et on fermerait la bouche aux personnes naïves toujours portées à croire
que sans la tyrannie de l’État elles feraient des merveilles. Il est
bien probable que les catholiques les plus fervents, un Ozanam, par
exemple, préféreraient le champ libre des universités d’État, où tout se
passerait au grand jour, à ces petites universités à huis clos, fondées
par leur secte. En tout cas, ils auraient le choix. De quoi pourraient
se plaindre avec un pareil régime les catholiques les plus portés à
s’élever contre le monopole de l’État? Personne ne serait exclu des
chaires des universités à cause de ses opinions; les catholiques y
arriveraient comme tout le monde. Le système des _Privatdocent_
permettrait en outre à toutes les doctrines de se produire en dehors des
chaires dotées. Enfin les universités libres enlèveraient jusqu’au
dernier prétexte aux récriminations. Ce serait l’inverse de notre
système français, procédant par l’exclusion des sujets brillants. On
croit avoir assez fait pour l’impartialité si, après avoir destitué ou
refusé de nommer un libre penseur, on destitue ou refuse de nommer un
catholique. En Allemagne, on les met tous deux face à face; au lieu de
ne servir que la médiocrité, un tel système sert à l’émulation et à
l’éveil des esprits. En distinguant soigneusement le grade et le droit
d’exercer une profession, comme on le fait en Allemagne, en établissant
que l’université ne fait pas des médecins, des avocats, mais rend apte à
devenir médecin, avocat, on lèverait les difficultés que certaines
personnes trouvent à la collation des grades par l’État. L’État, en un
tel système, ne salarie pas certaines opinions scientifiques ou
littéraires; il ouvre, dans un haut intérêt social et pour le bien de
toutes les opinions, de grands champs clos, de vastes arènes, où les
sentiments divers peuvent se produire, lutter entre eux et se disputer
l’assentiment de la jeunesse, déjà mûre pour la réflexion, qui assiste à
ces débats.
Former par les universités une tête de société rationaliste, régnant par
la science, fière de cette science et peu disposée à laisser périr son
privilége au profit d’une foule ignorante; mettre (qu’on me permette
cette forme paradoxale d’exprimer ma pensée) le pédantisme en honneur,
combattre ainsi l’influence trop grande des femmes, des gens du monde,
des Revues, qui absorbent tant de forces vives ou ne leur offrent qu’une
application superficielle; donner plus à la spécialité, à la science, à
ce que les Allemands appellent le _Fach_, moins à la littérature, au
talent d’écrire et de parler; compléter ce faîte solide de l’édifice
social par une cour et une capitale brillantes, d’où l’éclat d’un esprit
aristocratique n’exclue pas la solidité et la forte culture de la
raison; en même temps, élever le peuple, raviver ses facultés un peu
affaiblies, lui inspirer, avec l’aide d’un bon clergé dévoué à la
patrie, l’acceptation d’une société supérieure, le respect de la science
et de la vertu, l’esprit de sacrifice et de dévouement; voilà ce qui
serait l’idéal; il sera beau du moins de chercher à en approcher.
J’ai dit à plusieurs reprises que ces réformes ne peuvent pas bien se
faire sans la collaboration du clergé. Il est clair que notre principe
théorique ne peut plus être que la séparation de l’Église et de l’État;
mais la pratique ne saurait être la théorie. Jusqu’ici, la France n’a
connu que deux pôles, catholicisme, démocratie; oscillant sans cesse de
l’un à l’autre, elle ne se repose jamais entre les deux. Pour faire
pénitence de ses excès démagogiques, la France se jette dans le
catholicisme étroit; pour réagir contre le catholicisme étroit, elle se
jette dans la fausse démocratie. Il faudrait faire pénitence des deux à
la fois, car la fausse démocratie et le catholicisme étroit s’opposent
également à une réforme de la France sur le type prussien, je veux dire
à une forte et saine éducation rationnelle. Nous sommes à l’égard du
catholicisme dans cette situation étrange que nous ne pouvons vivre ni
avec lui ni sans lui. L’Église est une pièce trop importante d’éducation
pour qu’on se prive d’elle, si de son côté elle fait les concessions
nécessaires et ne se rend pas, en exagérant ses doctrines, plus nuisible
qu’utile. Si un mouvement gallican de réforme dans le genre de celui que
rêve avec tant de candeur, de sincérité, de chaleur d’âme le P.
Hyacinthe, si un mouvement de réforme, dis-je, entraînant le mariage des
prêtres de campagne et le remplacement du bréviaire par un enseignement
presque quotidien, était possible, il faudrait l’accueillir avec
empressement; mais je crains que l’Église catholique ne se roidisse et
n’aime mieux tomber que de se modifier. Un schisme m’y paraît plus
probable que jamais; ou plutôt le schisme est déjà fait; de latent, il
deviendra effectif. La haine des Allemands et des Français, l’occupation
de Rome par le roi d’Italie, ont ajouté un élément explosible nouveau à
ceux qu’avait entassés le concile. Si le pape reste dans Rome, capitale
de l’Italie, les non-Italiens souffriront de voir leur chef spirituel
ainsi subordonné à une nation particulière. Si le pape quitte Rome, les
Italiens diront comme en 1378: «Le pape est l’évêque de Rome; qu’il
revienne, ou nous allons choisir un évêque de Rome, lequel, par là même,
sera le pape.» A vrai dire, un pape tel que l’a fait le concile ne peut
résider nulle part; il lui faudrait une île escarpée et sans bords; il
n’a pas de place au monde; or, si la papauté cesse d’avoir un petit
territoire politiquement neutralisé à son usage, elle verra briser son
unité. Il me paraît donc presque inévitable que nous ayons bientôt deux
papes et même trois, car il va être bien difficile que des Français, des
Italiens et des Allemands soient de la même religion. Le principe des
nationalités devait à la longue amener la ruine de la papauté. On dit
souvent: «Les questions religieuses ont de nos jours trop peu
d’importance pour amener des schismes.» C’est là une erreur; des
hérésies, des divisions sur les dogmes abstraits, il n’y en aura
plus[10]; car on ne prend presque plus le dogme au sérieux; mais des
schismes dans le genre de celui d’Avignon, des divisions de personnes,
des élections contestées et dont l’incertitude maintiendra longtemps
affrontées des parties de la catholicité, cela est parfaitement
possible, cela sera. Une fois le schisme fait sur les personnes, une
fois les deux papes constitués, l’un à Rome, l’autre hors de l’Italie,
la décomposition de la catholicité s’opérera par le choix des
obédiences, comme celle de l’eau sous l’action de la pile électrique;
chacun des deux papes deviendra un pôle qui attirera à lui les éléments
qui lui seront homogènes; l’un sera le pape du catholicisme rétrograde,
l’autre le pape du catholicisme progressif; car tous deux désireront
avoir des partisans, et, pour avoir des partisans, il faut représenter
quelque chose. Nous verrons Pierre de Lune prétendre encore enfermer
l’Église universelle sur son rocher de Paniscole; la ligne de séparation
des obédiences pourrait même déjà être tracée. Une foule de réformes
maintenant impraticables seront praticables alors, et l’horizon du
catholicisme, maintenant si fermé, pourra s’ouvrir tout à coup et
laisser voir des profondeurs inattendues.
[10] Le dogme de l’infaillibilité fait exception; car ce dogme est
«pratique» au plus haut degré, et atteint toute l’organisation de
l’Église catholique dans ses rapports avec l’ordre civil.
V
Avec des efforts sérieux, une renaissance serait donc possible, et je
suis persuadé que, si la France marchait dix ans dans la voie que nous
avons essayé d’indiquer, l’estime et la bienveillance du monde la
dispenseraient de toute revanche. Oui, il serait possible qu’un jour
cette guerre funeste dût être bénie et considérée comme le commencement
d’une régénération. Ce n’est pas la seule fois que la guerre aurait été
plus utile au vaincu qu’au vainqueur. Si la sottise, la négligence, la
paresse, l’imprévoyance des États n’avaient pour conséquence de les
faire battre, il est difficile de dire à quel degré d’abaissement
pourrait descendre l’espèce humaine. La guerre est de la sorte une des
conditions du progrès, le coup de fouet qui empêche un pays de
s’endormir, en forçant la médiocrité satisfaite d’elle-même à sortir de
son apathie. L’homme n’est soutenu que par l’effort et la lutte. La
lutte contre la nature ne suffit pas; l’homme finirait, au moyen de
l’industrie, par la réduire à peu de chose. La lutte des races se dresse
alors. Quand une population a fait produire à son fonds tout ce qu’il
peut produire, elle s’amollirait, si la terreur de son voisin ne la
réveillait; car le but de l’humanité n’est pas de jouir; acquérir et
créer est œuvre de force et de jeunesse: jouir est de la décrépitude. La
crainte de la conquête est ainsi, dans les choses humaines, un aiguillon
nécessaire. Le jour où l’humanité deviendrait un grand empire romain
pacifié et n’ayant plus d’ennemis extérieurs serait le jour où la
moralité et l’intelligence courraient les plus grands dangers.
Mais ces réformes s’accompliront-elles? La France va-t-elle s’appliquer
à corriger ses défauts, à reconnaître ses erreurs? La question est
complexe, et, pour la résoudre, il faut s’être fait une idée précise du
mouvement qui semble emporter vers un but inconnu tout le monde
européen.
Le XIXe siècle possède deux types de société qui ont fait leurs preuves,
et qui, malgré les incertitudes qui peuvent peser sur leur avenir,
auront une grande place dans l’histoire de la civilisation. L’un est le
type américain, fondé essentiellement sur la liberté et la propriété,
sans priviléges de classes, sans institutions anciennes, sans histoire,
sans société aristocratique, sans cour, sans pouvoir brillant, sans
universités sérieuses ni fortes institutions scientifiques, sans service
militaire obligatoire pour les citoyens. Dans ce système, l’individu,
très-peu protégé par l’État, aussi très-peu gêné par l’État. Jeté sans
patron dans la bataille de la vie, il s’en tire comme il peut, et
s’enrichit, s’appauvrit, sans qu’il songe une seule fois à se plaindre
du gouvernement, à le renverser, à lui demander quelque chose, à
déclamer contre la liberté et la propriété. Le plaisir de déployer son
activité à toute vapeur lui suffit, même quand les chances de la loterie
ne lui ont pas été favorables. Ces sociétés manquent de distinction, de
noblesse; elles ne font guère d’œuvres originales en fait d’art et de
science; mais elles peuvent arriver à être très-puissantes, et
d’excellentes choses peuvent s’y produire. La grosse question est de
savoir combien de temps elles dureront, quelles maladies particulières
les affecteront, comment elles se comporteront à l’égard du socialisme,
qui les a jusqu’ici peu atteintes.
Le second type de société que notre siècle voit exister avec éclat est
celui que j’appellerai l’ancien régime développé et corrigé. La Prusse
en offre le meilleur modèle. Ici l’individu est pris, élevé, façonné,
dressé, discipliné, requis sans cesse par une société dérivant du passé,
moulée dans de vieilles institutions, s’arrogeant une maîtrise de
moralité et de raison. L’individu, dans ce système, donne énormément à
l’État; il reçoit en échange de l’État une forte culture intellectuelle
et morale, ainsi que la joie de participer à une grande œuvre. Ces
sociétés sont particulièrement nobles; elles créent la science; elles
dirigent l’esprit humain; elles font l’histoire; mais elles sont de jour
en jour affaiblies par les réclamations de l’égoïsme individuel, qui
trouve le fardeau que l’État lui impose trop lourd à porter. Ces
sociétés, en effet, impliquent des catégories entières de sacrifiés, de
gens qui doivent se résigner à une vie triste sans espoir
d’amélioration. L’éveil de la conscience populaire et jusqu’à un certain
point l’instruction du peuple minent ces grands édifices féodaux et les
menacent de ruine. La France, qui était autrefois une société de ce
genre, est tombée. L’Angleterre s’éloigne sans cesse du type que nous
venons de décrire pour se rapprocher du type américain. L’Allemagne
maintient ce grand cadre, non sans que des signes de révolte s’y fassent
déjà entrevoir. Jusqu’à quel point cet esprit de révolte, qui n’est
autre chose que la démocratie socialiste, envahira-t-il les pays
germaniques à leur tour? Voilà la question qui doit préoccuper le plus
un esprit réfléchi. Nous manquons d’éléments pour y répondre avec
précision.
Si les nations d’ancien régime ne faisaient, quand leur vieil édifice
est renversé, que passer au système américain, la situation serait
simple; on pourrait alors se reposer en cette philosophie de l’histoire
de l’école républicaine, selon laquelle le type social américain est
celui de l’avenir, celui auquel tous les pays en viendront tôt ou tard.
Mais il n’en est pas ainsi. La partie active du parti démocratique qui
maintenant travaille plus ou moins tous les États européens n’a
nullement pour idéal la république américaine. A part quelques
théoriciens, le parti démocratique a des tendances socialistes qui sont
l’inverse des idées américaines sur la liberté et la propriété. La
liberté du travail, la libre concurrence, le libre usage de la
propriété, la faculté laissée à chacun de s’enrichir selon ses pouvoirs,
sont justement ce dont ne veut pas la démocratie européenne.
Résultera-t-il de ces tendances un troisième type social, où l’État
interviendra dans les contrats, dans les relations industrielles et
commerciales, dans les questions de propriété? On ne peut guère le
croire; car aucun système socialiste n’a réussi jusqu’ici à se présenter
avec les apparences de la possibilité. De là un doute étrange, qui en
France atteint les proportions du plus haut tragique et trouble notre
vie à tous: d’une part, il semble bien difficile de faire tenir debout
sous une forme quelconque les institutions de l’ancien régime; d’une
autre part, les aspirations du peuple ne sont nullement en Europe
dirigées vers le système américain. Une série de dictatures instables,
un césarisme de basse époque, voilà tout ce qui se montre comme ayant
les chances de l’avenir.
La direction matérialiste de la France peut d’ailleurs faire
contre-poids à tous les motifs virils de réforme qui sortent de la
situation. Cette direction matérialiste dure depuis les années qui
suivirent 1830. Sous la Restauration, l’esprit public était très-vivant
encore; la société noble songeait à autre chose que jouir et s’enrichir.
La décadence devint tout à fait sensible vers 1840. Le soubresaut de
1848 n’arrêta rien; le mouvement des intérêts matériels était vers 1853
ce qu’il eût été si la révolution de février ne fût pas arrivée. Certes,
la crise de 1870-1871 est bien plus profonde que celle de 1848; mais on
peut craindre que le tempérament du pays ne prenne encore le dessus, que
la masse de la nation, rentrant dans son indifférence, ne songe plus
qu’à gagner de l’argent et à jouir. L’intérêt personnel ne conseille
jamais le courage militaire; car aucun des inconvénients qu’on encourt
par la lâcheté n’équivaut à ce que l’on risque par le courage. Il faut,
pour exposer sa vie, la foi à quelque chose d’immatériel; or cette foi
disparaît de jour en jour. Ayant détruit le principe de la légitimité
dynastique, qui fait consister la raison d’être de l’union des provinces
dans les droits du souverain, il ne nous restait plus qu’un dogme,
savoir qu’une nation existe par le libre consentement de toutes ses
parties. La dernière paix a porté à ce principe la blessure la plus
grave. Enfin, loin de se relever, la culture intellectuelle a reçu des
événements de l’année des coups sensibles; l’influence du catholicisme
étroit, qui sera le grand obstacle à la renaissance, ne paraît nullement
en train de décroître; la présomption d’une partie des personnes qui
président à l’administration semble par moments avoir redoublé avec les
défaites et les affronts.
On ne peut nier, d’ailleurs, que beaucoup des réformes que la Prusse
nous impose ne doivent rencontrer chez nous de sérieuses difficultés. La
base du programme conservateur de la France a toujours été d’opposer les
parties sommeillantes de la conscience populaire aux parties trop
éveillées, je veux dire l’armée au peuple. Il est clair que ce programme
manquerait de base le jour où l’esprit démocratique pénétrerait l’armée
elle-même. Entretenir une armée faisant un corps à part dans la nation
et empêcher le développement de l’instruction primaire sont ainsi
devenus dans un certain parti des articles de foi politique; mais la
France a pour voisine la Prusse, qui force indirectement la France, même
conservatrice, à reculer sur ces deux principes. Le parti conservateur
français ne s’est pas trompé en prenant le deuil le jour de la bataille
de Sadowa. Ce parti avait pour maxime de calquer l’Autriche des
Metternich, je veux dire de combattre l’esprit démocratique au moyen
d’une armée disciplinée à part, d’un peuple de paysans tenus
soigneusement dans l’ignorance, d’un clergé armé de puissants
concordats. Ce régime énerve trop une nation qui doit lutter contre des
rivaux. L’Autriche elle-même a dû y renoncer. C’est ainsi que, selon la
thèse de Plutarque, le peuple le plus vertueux l’emporte toujours sur
celui qui l’est moins, et que l’émulation des nations est la condition
du progrès général. Si la Prusse réussit à échapper à la démocratie
socialiste, il est possible qu’elle fournisse pendant une ou deux
générations une protection à la liberté et à la propriété. Sans nul
doute, les classes menacées par le socialisme feraient taire leurs
antipathies patriotiques, le jour où elles ne pourraient plus tenir tête
au flot montant, et où quelque État fort prendrait pour mission de
maintenir l’ordre social européen. D’un autre côté, l’Allemagne
trouverait dans l’accomplissement d’une telle œuvre (assez analogue à
celle qu’elle exécuta au Ve siècle) des emplois si avantageux de son
activité, que le socialisme serait chez elle écarté pour longtemps.
Riche, molle, peu laborieuse, la France se laissait aller depuis des
années à faire exécuter toutes ses besognes pénibles, exigeant de
l’application, par des étrangers qu’elle payait bien pour cela; le
gouvernement, en tant qu’il se confond avec le métier de gendarme, est à
quelques égards une de ces besognes ennuyeuses pour lesquelles le
Français, bon et faible, a peu d’aptitude; le jour se laisse entrevoir
où il payera des gens rogues, sérieux et durs pour cela, comme les
Athéniens avaient des Scythes pour remplir les fonctions de sbires et de
geôliers.
La gravité de la crise révélera peut-être des forces inconnues.
L’imprévu est grand dans les choses humaines, et la France se plaît
souvent à déjouer les calculs les mieux raisonnés. Étrange, parfois
lamentable, la destinée de notre pays n’est jamais vulgaire. S’il est
vrai que c’est le patriotisme français qui, à la fin du dernier siècle,
a réveillé le patriotisme allemand, il sera peut-être vrai aussi de dire
que le patriotisme allemand aura réveillé le patriotisme français sur le
point de s’éteindre. Ce retour vers les questions nationales apporterait
pour quelques années un temps d’arrêt aux questions sociales. Ce qui
s’est passé depuis trois mois, la vitalité que la France a montrée après
l’effroyable syncope morale du 18 mars, sont des faits très-consolants.
On se prend souvent à craindre que la France et même l’Angleterre, au
fond travaillée du même mal que nous (l’affaiblissement de l’esprit
militaire, la prédominance des considérations commerciales et
industrielles), ne soient bientôt réduites à un rôle secondaire, et que
la scène du monde européen n’en vienne à être uniquement occupée par
deux colosses, la race germanique et la race slave, qui ont gardé la
vigueur du principe militaire et monarchique, et dont la lutte remplira
l’avenir. Mais on peut affirmer aussi que, dans un sens supérieur, la
France aura sa revanche. On reconnaîtra un jour qu’elle était le sel de
la terre, et que sans elle le festin de ce monde sera peu savoureux. On
regrettera cette vieille France libérale, qui fut impuissante,
imprudente, je l’avoue, mais qui aussi fut généreuse, et dont on dira un
jour comme des chevaliers de l’Arioste:
Oh gran bontà de’ cavalieri antiqui!
Quand les vainqueurs du jour auront réussi à rendre le monde positif,
égoïste, étranger à tout autre mobile que l’intérêt, aussi peu
sentimental que possible, on trouvera qu’il fut heureux cependant pour
l’Amérique que le marquis de Lafayette ait pensé autrement; qu’il fut
heureux pour l’Italie que, même à notre plus triste époque, nous ayons
été capables d’une généreuse folie; qu’il fut heureux pour la Prusse
qu’en 1865, aux plans confus qui remplissaient la tête de l’empereur, se
soit mêlée une vue de philosophie politique élevée.
Ne jamais trop espérer, ne jamais désespérer, doit être notre devise.
Souvenons-nous que la tristesse seule est féconde en grandes choses, et
que le vrai moyen de relever notre pauvre pays, c’est de lui montrer
l’abîme où il est. Souvenons-nous surtout que les droits de la patrie
sont imprescriptibles, et que le peu de cas qu’elle fait de nos conseils
ne nous dispense pas de les lui donner. L’émigration à l’extérieur ou à
l’intérieur est la plus mauvaise action qu’on puisse commettre.
L’empereur romain qui, au moment de mourir, résumait son opinion sur la
vie par ces mots: _Nil expedit_, n’en donnait pas moins pour mot d’ordre
à ses officiers: _Laboremus._