Heureux qui trouve dans des traditions de famille ou dans le fanatisme
d’un esprit étroit l’assurance qui seule tranche tous ces doutes! Quant
à nous, trop habitués à voir les différents côtés des choses pour croire
à des solutions absolues, nous admettrions aussi qu’un très-honnête
citoyen parlât ainsi qu’il suit:
«La politique ne discute pas les solutions imaginaires. On ne change pas
le caractère d’une nation. Il suffit que le plan de réforme que vous
venez de tracer ait été celui de la Prusse pour que j’ose affirmer que
ce ne sera pas celui de la France. Des réformes supposant que la France
abjure ses préjugés démocratiques sont des réformes chimériques. La
France, croyez-le, restera un pays de gens aimables, doux, honnêtes,
droits, gais, superficiels, pleins de bon cœur, de faible intelligence
politique; elle conservera son administration médiocre, ses comités
entêtés, ses corps routiniers, persuadée qu’ils sont les premiers du
monde; elle s’enfoncera de plus en plus dans cette voie de matérialisme,
de républicanisme vulgaire vers laquelle tout le monde moderne, excepté
la Prusse et la Russie, paraît se tourner. Cela veut-il dire qu’elle
n’aura jamais sa revanche? C’est peut-être justement par là qu’elle
l’aura. Sa revanche serait alors un jour d’avoir devancé le monde dans
la route qui conduit à la fin de toute noblesse, de toute vertu. Pendant
que les peuples germaniques et slaves conserveraient leurs illusions de
jeunes races, nous leur resterions inférieurs; mais ces races
vieilliront à leur tour; elles entreront dans la voie de toute chair.
Cela ne se fera pas aussi vite que le croit l’école socialiste, toujours
persuadée que les questions qui la préoccupent absorbent le monde au
même degré. Les questions de rivalité entre les races et les nations
paraissent devoir longtemps encore l’emporter sur les questions de
salaire et de bien-être, dans les parties de l’Europe qu’on peut appeler
d’ancien monde; mais l’exemple de la France est contagieux. Il n’y a
jamais eu de révolution française qui n’ait eu son contre-coup à
l’étranger. La plus cruelle vengeance que la France pût tirer de
l’orgueilleuse noblesse qui a été le principal instrument de sa défaite
serait de vivre en démocratie, de démontrer par le fait la possibilité
de la république. Il ne faudrait peut-être pas beaucoup attendre pour
que nous pussions dire à nos vainqueurs comme les morts d’Isaïe: _Et tu
vulneratus es sicut et nos; nostri similis effectus es!_
«Que la France reste donc ce qu’elle est; qu’elle tienne sans
défaillance le drapeau de libéralisme qui lui a fait un rôle depuis cent
ans. Ce libéralisme est souvent une cause de faiblesse, c’est une raison
pour que le monde y vienne; car le monde va s’énervant et perdant de sa
rigueur antique. La France en tout cas est plus sûre d’avoir sa
revanche, si elle la doit à ses défauts, que si elle est réduite à
l’attendre de qualités qu’elle n’a jamais eues. Nos ennemis peuvent être
rassurés si le Français, pour reprendre sa place, doit préalablement
devenir un Poméranien ou un Diethmarse. Ce qui a vaincu la France, c’est
un reste de force morale, de rudesse, de pesanteur et d’esprit
d’abnégation qui s’est trouvé avoir encore résisté, sur un point perdu
du monde, à l’effet délétère de la réflexion égoïste. Que la démocratie
française réussisse à constituer un état viable, et ce vieux levain aura
bien vite disparu sous l’action du plus énergique dissolvant de toute
vertu que le monde ait connu jusqu’ici.»
Peut-être, en effet, le parti qu’a pris la France sur le conseil de
quelques hommes d’État qui la connaissent bien, d’ajourner les questions
constitutionnelles et dynastiques est-il le plus sage. Nous nous y
conformerons. Sans sortir de ce programme, on peut indiquer quelques
réformes qui, en toute hypothèse, doivent être méditées.