LES REMÈDES

Une chose connue de tout le monde est la facilité avec laquelle notre

pays se réorganise. Des faits récents ont prouvé combien la France a été

peu atteinte dans sa richesse. Quant aux pertes d’hommes, s’il était

permis de parler d’un pareil sujet avec une froideur qui a l’air cruel,

je dirais qu’elles sont à peine sensibles. Une question se pose donc à

tout esprit réfléchi. Que va faire la France? Va-t-elle se remettre sur

la pente d’affaiblissement national et de matérialisme politique où elle

était engagée avant la guerre de 1870, ou bien va-t-elle réagir

énergiquement contre la conquête étrangère, répondre à l’aiguillon qui

l’a piquée au vif, et, comme l’Allemagne de 1807, prendre dans sa

défaite le point de départ d’une ère de rénovation?--La France est

très-oublieuse. Si la Prusse n’avait pas exigé de cessions

territoriales, je n’hésiterais pas à répondre que le mouvement

industriel, économique, socialiste, eût repris son cours; les pertes

d’argent eussent été réparées au bout de quelques années; le sentiment

de la gloire militaire et de la vanité nationale se fût perdu de plus en

plus. Oui, l’Allemagne avait entre les mains après Sedan le plus beau

rôle de l’histoire du monde. En restant sur sa victoire, en ne faisant

violence à aucune partie de la population française, elle enterrait la

guerre pour l’éternité, autant qu’il est permis de parler d’éternité,

quand il s’agit des choses humaines. Elle n’a pas voulu de ce rôle; elle

a pris violemment deux millions de Français, dont une très-petite

fraction peut être supposée consentante à une telle séparation. Il est

clair que tout ce qui reste de patriotisme français n’aura de longtemps

qu’un objectif, regagner les provinces perdues. Ceux même qui sont

philosophes avant d’être patriotes ne pourront être insensibles au cri

de deux millions d’hommes, que nous avons été obligés de jeter à la mer

pour sauver le reste des naufragés, mais qui étaient liés avec nous pour

la vie et pour la mort. La France a donc là une pointe d’acier enfoncée

en sa chair, qui ne la laissera plus dormir. Mais quelle voie va-t-elle

suivre dans l’œuvre de sa réforme? En quoi sa renaissance

ressemblera-t-elle à tant d’autres tentatives de résurrection nationale?

Quelle y sera la part de l’originalité française? C’est ce qu’il faut

rechercher, en tenant _a priori_ pour probable qu’une conscience aussi

impressionnable que la conscience française aboutira, sous l’étreinte de

circonstances uniques, aux manifestations les plus inattendues.

I

Il existe un modèle excellent de la manière dont une nation peut se

relever des derniers désastres. C’est la Prusse elle-même qui nous l’a

donné, et elle ne peut nous reprocher de suivre son exemple. Que fit la

Prusse après la paix de Tilsitt? Elle se résigna, se recueillit. Le

territoire qui lui restait était tout au plus le cinquième de ce qui

nous reste; ce territoire était le plus pauvre de l’Europe, et les

conditions militaires qui lui étaient faites semblaient de nature à le

condamner pour jamais à l’impuissance. Il y avait de quoi décourager un

patriotisme moins âpre. La Prusse s’organisa silencieusement; loin de

chasser sa dynastie, elle se serra autour d’elle, adora son roi

médiocre, sa reine Louise, qui pourtant avait été une des causes

immédiates de la guerre. Toutes les capacités de la nation furent

appelées; Stein dirigea tout avec son ardeur concentrée. La réforme de

l’armée fut un chef-d’œuvre d’étude et de réflexion; l’université de

Berlin fut le centre de la régénération de l’Allemagne; une

collaboration cordiale fut demandée aux savants, aux philosophes, qui ne

mirent qu’une condition à leur concours, celle qu’ils mettent et doivent

mettre toujours, leur liberté. De ce sérieux travail poursuivi pendant

cinquante ans, la Prusse sortit la première nation de l’Europe. Sa

régénération eut une solidité que ne saurait donner la simple vanité

patriotique, elle eut une base morale; elle fut fondée sur l’idée du

devoir, sur la fierté que donne le malheur noblement supporté.

Il est clair que, si la France voulait imiter son exemple, elle serait

prête en moins de temps. Si le mal de la France venait d’un épuisement

profond, il n’y aurait rien à faire; mais tel n’est pas le cas; les

ressources sont immenses; il s’agit de les organiser. Il est

incontestable aussi que les circonstances nous viendraient en aide. «La

figure de ce monde passe,» dit l’Écriture. Certaines personnes mourront;

les difficultés intérieures de l’Allemagne reviendront; le parti

catholique et le parti démocratique (les deux Internationales, comme on

dit en Prusse) créeront à M. de Bismark et à ses successeurs de

perpétuelles difficultés; il faut songer que l’unité de l’Allemagne

n’est nullement encore l’unité de la France; il y a des parlements à

Dresde, à Munich, à Stuttgard; qu’on se figure Louis XIV dans de

pareilles conditions. En Prusse, la rivalité du parti féodal et du parti

libéral, habilement conjurée par M. de Bismark, éclatera; le rayonnement

fécond et pacifique du germanisme s’arrêtera. Le facteur de la

conscience slave, c’est la conscience allemande; la conscience des

Slaves grandira et s’opposera de plus en plus à celle des Allemands;

l’inconvénient qu’il y a pour un État à détenir des pays malgré eux se

révélera de plus en plus; la crise interminable de l’Autriche amènera

les péripéties les plus dangereuses; Vienne deviendra de toute manière

un embarras pour Berlin; quoi qu’on fasse, cet empire est né bicéphale;

il vivra difficilement. La roue de fortune tourne et tournera toujours.

Après avoir monté, on descend; et voilà pourquoi l’orgueil est quelque

chose de si peu raisonnable. Les organisations militaires sont comme les

outillages industriels; un outillage vieillit vite, et il est rare que

l’industriel réforme de lui-même l’outillage qui est en sa possession;

cet outillage, en effet, représente un immense capital d’établissement;

on veut le garder; on ne le change que si la concurrence vous y force.

En ce cas, il arrive presque toujours que le concurrent a l’avantage;

car il construit à neuf, et n’a pas de concession à faire à un

établissement antérieur. Sans le fusil à aiguille, la France n’eût

jamais remplacé son fusil à piston; mais le fusil à aiguille l’ayant

mise en mouvement, elle a fait le chassepot. Les organisations

militaires se succèdent de la sorte comme les machines de l’industrie.

La machine militaire de Frédéric le Grand eut en son temps l’excellence;

en 1792, elle était totalement vieillie et impuissante. La machine de

Napoléon eut ensuite la force; de nos jours, la machine de M. de Moltke

a prouvé son immense supériorité. Ou les choses humaines vont changer

leur marche, ou ce qui est le meilleur aujourd’hui ne le sera pas

demain. Les aptitudes militaires changent d’une génération à l’autre.

Les armées de la République et de l’Empire succédèrent à celles qui

furent battues à Rosbach. Une fois la France entraînée, une fois son

embonpoint bourgeois et ses habitudes casanières secoués, impossible de

dire ce qui arrivera.

Il est donc certain que, si la France veut se soumettre aux conditions

d’une réforme sérieuse, elle peut très-vite reprendre sa place dans le

concert européen. Je ne saurais croire qu’aucun homme d’État sérieux ait

fait en Allemagne le raisonnement qu’ont sans cesse répété les journaux

allemands: «Prenons l’Alsace et la Lorraine pour mettre la France hors

d’état de recommencer.» S’il ne s’agit que de surface territoriale et de

chiffres d’âmes, la France est à peine entamée. La question est de

savoir si elle voudra entrer dans la voie d’une réforme sérieuse, en

d’autres termes, imiter la conduite de la Prusse après Iéna.

Cette voie serait austère; ce serait celle de la pénitence. En quoi

consiste la vraie pénitence? Tous les Pères de la vie spirituelle sont

d’accord sur ce point: la pénitence ne consiste pas à mener une vie

dure, à jeûner, à se mortifier. Elle consiste à se corriger de ses

défauts, et parmi ses défauts à se corriger justement de ceux qu’on

aime, de ce défaut favori qui est presque toujours le fond même de notre

nature, le principe secret de nos actions. Quel est pour la France ce

défaut favori, dont il importe avant tout qu’elle se corrige? c’est le

goût de la démocratie superficielle. La démocratie fait notre faiblesse

militaire et politique; elle fait notre ignorance, notre sotte vanité;

elle fait, avec le catholicisme arriéré, l’insuffisance de notre

éducation nationale. Je comprendrais donc qu’un bon esprit et un bon

patriote, plus jaloux d’être utile à ses concitoyens que de leur plaire,

s’exprimât à peu près en ces termes:

«Corrigeons-nous de la démocratie. Rétablissons la royauté, rétablissons

dans une certaine mesure la noblesse; fondons une solide instruction

nationale primaire et supérieure; rendons l’éducation plus rude, le

service militaire obligatoire pour tous; devenons sérieux, appliqués,

soumis aux puissances, amis de la règle et de la discipline. Soyons

humbles surtout. Défions-nous de la présomption. La Prusse a mis

soixante-trois ans à se venger d’Iéna; mettons-en au moins vingt à nous

venger de Sedan; pendant dix ou quinze ans, abstenons-nous complétement

des affaires du monde; renfermons-nous dans le travail obscur de notre

réforme intérieure. A aucun prix ne faisons de révolution, cessons de

croire que nous avons en Europe le privilége de l’initiative; renonçons

à une attitude qui fait de nous une perpétuelle exception à l’ordre

général. De la sorte, il est incontestable que, les changements

ordinaires du monde y aidant, nous aurons dans quinze ou vingt ans

retrouvé notre rang.

«Nous ne le retrouverions pas autrement. La victoire de la Prusse a été

la victoire de la royauté de droit quasi-divin (de droit historique);

une nation ne saurait se réformer sur le type prussien sans la royauté

historique et sans la noblesse. La démocratie ne discipline ni ne

moralise. On ne se discipline pas soi-même; des enfants mis ensemble

sans maître ne s’élèvent pas; ils jouent et perdent leur temps. De la

masse ne peut émerger assez de raison pour gouverner et réformer un

peuple. Il faut que la réforme et l’éducation viennent du dehors, d’une

force n’ayant d’autre intérêt que celui de la nation, mais distincte de

la nation et indépendante d’elle. Il y a quelque chose que la démocratie

ne fera jamais, c’est la guerre, j’entends la guerre savante comme la

Prusse l’a inaugurée. Le temps des volontaires indisciplinés et des

corps francs est passé. Le temps des brillants officiers, ignorants,

braves, frivoles, est passé aussi. La guerre est désormais un problème

scientifique et d’administration, une œuvre compliquée que la démocratie

superficielle n’est pas plus capable de mener à bonne fin que des

constructeurs de barques ne sauraient faire une frégate cuirassée. La

démocratie à la française ne donnera jamais assez d’autorité aux savants

pour qu’ils puissent faire prévaloir une direction rationnelle. Comment

les choisirait-elle, obsédée qu’elle est de charlatans et incompétente

pour décider entre eux? La démocratie, d’ailleurs, ne sera pas assez

ferme pour maintenir longtemps l’effort énorme qu’il faut pour une

grande guerre. Rien ne se fait en ces gigantesques entreprises communes,

si chacun, selon une expression vulgaire, «en prend et en laisse»; or la

démocratie ne peut sortir de sa mollesse sans entrer dans la terreur.

Enfin, la république doit toujours être en suspicion contre l’hypothèse

d’un général victorieux. La monarchie est si naturelle à la France, que

tout général qui aurait donné à son pays une éclatante victoire serait

capable de renverser les institutions républicaines. La république ne

peut exister que dans un pays vaincu ou absolument pacifié. Dans tout

pays exposé à la guerre, le cri du peuple sera toujours le cri des

Hébreux à Samuël: «Un roi qui marche à notre tête et fasse la guerre

avec nous.»

«La France s’est trompée sur la forme que peut prendre la conscience

d’un peuple. Son suffrage universel est comme un tas de sable, sans

cohésion ni rapport fixe entre les atomes. On ne construit pas une

maison avec cela. La conscience d’une nation réside dans la partie

éclairée de la nation, laquelle entraîne et commande le reste. La

civilisation à l’origine a été une œuvre aristocratique, l’œuvre d’un

tout petit nombre (nobles et prêtres), qui l’ont imposée par ce que les

démocrates appellent force et imposture; la conservation de la

civilisation est une œuvre aristocratique aussi. Patrie, honneur,

devoir, sont choses créées et maintenues par un tout petit nombre au

sein d’une foule qui, abandonnée à elle-même, les laisse tomber. Que fût

devenue Athènes, si on eût donné le suffrage à ses deux cent mille

esclaves et noyé sous le nombre la petite aristocratie d’hommes libres

qui l’avaient faite ce qu’elle était? La France de même avait été créée

par le roi, la noblesse, le clergé, le tiers état. Le peuple proprement

dit et les paysans, aujourd’hui maîtres absolus de la maison, y sont en

réalité des intrus, des frelons impatronisés dans une ruche qu’ils n’ont

pas construite. L’âme d’une nation ne se conserve pas sans un collége

officiellement chargé de la garder. Une dynastie est la meilleure

institution pour cela; car, en associant les chances de la nation à

celles d’une famille, une telle institution crée les conditions les plus

favorables à une bonne continuité. Un sénat comme celui de Rome et de

Venise remplit très-bien le même office; les institutions religieuses,

sociales, pédagogiques, gymnastiques des Grecs y suffisaient

parfaitement; le prince électif à vie a même soutenu des états sociaux

assez forts; mais ce qui ne s’est jamais vu, c’est le rêve de nos

démocrates, une maison de sable, une nation sans institutions

traditionnelles, sans corps chargé de faire la continuité de la

conscience nationale, une nation fondée sur ce déplorable principe

qu’une génération n’engage pas la génération suivante, si bien qu’il n’y

a nulle chaîne des morts aux vivants, nulle sûreté pour l’avenir.

Rappelez-vous ce qui a tué toutes les sociétés coopératives d’ouvriers:

l’incapacité de constituer dans de telles sociétés une direction

sérieuse, la jalousie contre ceux que la société avait revêtus d’un

mandat quelconque, la prétention de les subordonner toujours à leurs

mandants, le refus obstiné de leur faire une position digne. La

démocratie française fera la même faute en politique: il ne sortira

jamais une direction éclairée de ce qui est la négation même de la

valeur du travail intellectuel et de la nécessité d’un tel travail.

«Et ne dites pas qu’une assemblée pourra remplir ce rôle des vieilles

dynasties et des vieilles aristocraties. Le nom seul de république est

une excitation à un certain développement démocratique malsain; on le

verra bien au progrès d’exaltation qui se manifestera dans les

élections, comme cela eut lieu en 1850 et 1851. Pour arrêter ce

mouvement, une assemblée se montrera impitoyable; mais alors se

dévoilera une autre tendance, celle qui porte à préférer une monarchie

libérale à une république réactionnaire. La fatalité de la république

est à la fois de provoquer l’anarchie et de la réprimer très-durement.

Une assemblée n’est jamais un grand homme. Une assemblée a les défauts

qui chez un souverain sont les plus rédhibitoires: bornée, passionnée,

emportée, décidant vite, sans responsabilité, sous le coup de l’idée du

moment. Espérer qu’une assemblée composée de notabilités

départementales, d’honnêtes provinciaux, pourra prendre et soutenir le

brillant héritage de la royauté, de la noblesse françaises, est une

chimère. Il faut un centre aristocratique permanent, conservant l’art,

la science, le goût, contre le béotisme démocratique et provincial.

Paris le sent bien; jamais aristocratie n’a tenu à son privilége

séculaire autant que Paris à ce privilége qu’il s’attribue d’être une

institution de la France, d’agir à certains jours comme tête et

souverain, et de réclamer l’obéissance du reste du pays; mais que Paris,

en réclamant son privilége de capitale, se prétende encore républicain

et ait fondé le suffrage de tous, c’est là une des plus fortes

inconséquences dont l’histoire des siècles ait gardé le souvenir.

«La synagogue de Prague a dans ses traditions une vieille légende qui

m’a toujours paru un symbole frappant. Un cabbaliste du XVIe siècle

avait fait une statue si parfaitement conforme aux proportions de

l’archétype divin, qu’elle vivait, agissait. En lui mettant sous la

langue le nom ineffable de Dieu (le mystique tétragramme), le cabbaliste

conférait même à l’homme de plâtre la raison, mais une raison obscure,

imparfaite, qui avait toujours besoin d’être guidée; il se servait de

lui comme d’un domestique pour diverses besognes serviles; le samedi, il

lui ôtait de la bouche le talisman merveilleux, pour qu’il observât le

saint repos. Or une fois il oublia cette précaution bien nécessaire.

Pendant qu’on était au service divin, on entendit dans le _ghetto_ un

bruit épouvantable; c’était l’homme de plâtre qui cassait, brisait tout.

On accourt, on se saisit de lui. A partir de ce moment, on lui ôta pour

jamais le tétragramme, et on le mit sous clef dans le grenier de la

synagogue, où il se voit encore. Hélas! nous avions cru qu’en faisant

balbutier quelques mots de raison à l’être informe que la lumière

intérieure n’éclaire pas, nous en faisions un homme. Le jour où nous

l’avons abandonné à lui-même, la machine brutale s’est détraquée; je

crains qu’il ne faille la remiser pour des siècles.

«Relever un droit historique, en place de cette malheureuse formule du

droit «divin» que les publicistes d’il y a cinquante ans mirent en

vogue, serait donc la tâche qu’il faudrait se proposer. La monarchie, en

liant les intérêts d’une nation à ceux d’une famille riche et puissante,

constitue le système de plus grande fixité pour la conscience nationale.

La médiocrité du souverain n’a même en un tel système que de faibles

inconvénients. Le degré de raison nationale émanant d’un peuple qui n’a

pas contracté un mariage séculaire avec une famille est, au contraire,

si faible, si discontinu, si intermittent qu’on ne peut le comparer qu’à

la raison d’un homme tout à fait inférieur ou même à l’instinct d’un

animal. Le premier pas est donc évidemment que la France reprenne sa

dynastie. Un pays n’a qu’une dynastie, celle qui a fait son unité au

sortir d’un état de crise ou de dissolution. La famille qui a fait la

France en neuf cents ans existe; plus heureux que la Pologne, nous

possédons notre vieux drapeau d’unité: seulement, une déchirure funeste

le dépare. Les pays dont l’existence est fondée sur la royauté souffrent

toujours les maux les plus graves quand il y a des dissidences sur

l’hérédité légitime. D’un autre côté, l’impossible est l’impossible...

Sans doute on ne peut soutenir que la branche d’Orléans, depuis sa

retraite sans combat en février (acte qui put être le fait de bons

citoyens, mais ne fut pas celui de princes), ait des droits royaux bien

stricts; mais elle a un titre excellent, le souvenir du règne de

Louis-Philippe, l’estime et l’affection de la partie éclairée de la

nation.

«Il ne faut pas nier, d’un autre côté, que la Révolution et les années

qui ont suivi furent à beaucoup d’égards une de ces crises génératrices

où tous les casuistes politiques reconnaissent que se fonde le droit des

dynasties. La maison Bonaparte émergea du chaos révolutionnaire qui

accompagna et suivit la mort de Louis XVI, comme la maison capétienne

sortit de l’anarchie qui accompagna en France la décadence de la maison

carlovingienne. Sans les événements de 1814 et de 1815, il est probable

que la maison Bonaparte héritait du titre des Capétiens. La remise en

valeur du titre bonapartiste à la suite de la révolution de 1848 lui a

donné une réelle force. Si la révolution de la fin du dernier siècle

doit un jour être considérée comme le point de départ d’une France

nouvelle, il est possible que la maison Bonaparte devienne la dynastie

de cette nouvelle France; car Napoléon Ier sauva la révolution d’un

naufrage inévitable, et personnifia très-bien les besoins nouveaux. La

France est certainement monarchique; mais l’hérédité repose sur des

raisons politiques trop profondes pour qu’elle les comprenne. Ce qu’elle

veut, c’est une monarchie sans la loi bien fixe, analogue à celle des

Césars romains. La maison de Bourbon ne doit pas se prêter à ce désir de

la nation; elle manquerait à tous ses devoirs si elle consentait jamais

à jouer les rôles de podestats, de stathouders, de présidents

provisoires de républiques avortées. On ne se taille pas un justaucorps

dans le manteau de Louis XIV. La maison Bonaparte, au contraire, ne sort

pas de son rôle en acceptant ces positions indécises, qui ne sont pas en

contradiction avec ses origines et que justifie la pleine acceptation

qu’elle a toujours faite du dogme de la souveraineté du peuple.

«La France est dans la position de l’Hercule du sophiste Prodicus,

_Hercules in bivio_. Il faut que d’ici à quelques mois elle décide de

son avenir. Elle peut garder la république: mais qu’on ne veuille pas

des choses contradictoires. Il y a des esprits qui se figurent une

république puissante, influente, glorieuse. Qu’ils se détrompent et

choisissent. Oui, la république est possible en France, mais une

république à peine supérieure en importance à la confédération

helvétique et moins considérée. La république ne peut avoir ni armée ni

diplomatie; la république serait un état militaire d’une rare nullité;

la discipline y serait très-imparfaite; car, ainsi que l’a bien montré

M. Stoffel, il n’y a pas de discipline dans l’armée, s’il n’y en a pas

dans la nation. Le principe de la république, c’est l’élection; une

société républicaine est aussi faible qu’un corps d’armée qui nommerait

ses officiers; la peur de n’être pas réélu paralyse toute énergie. M. de

Savigny a montré qu’une société a besoin d’un gouvernement venant du

dehors, d’au delà, d’avant elle, que le pouvoir social n’émane pas tout

entier de la société, qu’il y a un droit philosophique et historique

(divin, si l’on veut) qui s’impose à la nation. La royauté n’est

nullement, comme affecte de le croire notre superficielle école

constitutionnelle, une présidence héréditaire. Le président des

États-Unis n’a pas fait la nation, tandis que le roi a fait la nation.

Le roi n’est pas une émanation de la nation; le roi et la nation sont

deux choses; le roi est en dehors de la nation. La royauté est ainsi un

fait divin pour ceux qui croient au surnaturel, un fait historique pour

ceux qui n’y croient pas. La volonté actuelle de la nation, le

plébiscite, même sérieusement pratiqué, ne suffit pas. L’essentiel n’est

pas que telle volonté particulière de la majorité se fasse; l’essentiel

est que la raison générale de la nation triomphe. La majorité numérique

peut vouloir l’injustice, l’immoralité; elle peut vouloir détruire son

histoire, et alors la souveraineté de la majorité numérique n’est plus

que la pire des erreurs.

«C’est, en tout cas, l’erreur qui affaiblit le plus une nation. Une

assemblée élue ne réforme pas. Donnez à la France un roi jeune, sérieux,

austère en ses mœurs; qu’il règne cinquante ans, qu’il groupe autour de

lui des hommes âpres au travail, fanatiques de leur œuvre, et la France

aura encore un siècle de gloire et de prospérité. Avec la république,

elle aura l’indiscipline, le désordre, des francs tireurs, des

volontaires cherchant à faire croire au pays qu’ils se vouent à la mort

pour lui, et n’ayant pas assez d’abnégation pour accepter les conditions

communes de la vie militaire. Ces conditions, obéissance, hiérarchie,

etc., sont le contraire de tout ce que conseille le catéchisme

démocratique, et voilà pourquoi une démocratie ne saurait vivre avec un

état militaire considérable. Cet état militaire ne peut se développer

sous un pareil régime, ou, s’il se développe, il absorbe la démocratie.

On m’objectera l’Amérique; mais, outre que l’avenir de ce pays est

très-obscur, il faut dire que l’Amérique, par sa position géographique,

est placée, en ce qui concerne l’armée, dans une situation toute

particulière, à laquelle la nôtre ne saurait être comparée.

«Je ne conçois qu’une issue à ces hésitations, qui tuent le pays; c’est

un grand acte d’autorité nationale. On peut être royaliste sans admettre

le droit divin, comme on peut être catholique sans croire à

l’infaillibilité du pape, chrétien sans croire au surnaturel et à la

divinité de Jésus-Christ. La dynastie est en un sens antérieure et

supérieure à la nation, puisque c’est la dynastie qui a fait la nation;

mais elle ne peut rien contre la nation ni sans elle. Les dynasties ont

des droits sur le pays qu’elles représentent historiquement; mais le

pays a aussi des droits sur elles, puisque les dynasties n’existent

qu’en vue du pays. Un appel adressé au pays dans des circonstances

extraordinaires pourrait constituer un acte analogue au grand fait

national qui créa la dynastie capétienne, ou à la décision de

l’université de Paris lors de l’avénement des Valois. Nos anciens

théoriciens de la monarchie conviennent que la légitimité des dynasties

s’établit à certains moments solennels, où il s’agit avant tout de tirer

la nation de l’anarchie et de remplacer un titre dynastique périmé.

«C’est également par le procédé historique, je veux dire en profitant

habilement des pans de murs qui nous restent d’une plus vieille

construction, et en développant ce qui existe, que l’on pourrait former

quelque chose pour remplacer les anciennes traditions de famille. Pas de

royauté sans noblesse; ces deux choses reposent au fond sur le même

principe, une sélection créant artificiellement pour le bien de la

société une sorte de race à part. La noblesse n’a plus chez nous aucune

signification de race. Elle résulte d’une cooptation presque fortuite,

où l’usurpation des titres, les malentendus, les petites fraudes, et

surtout l’idée puérile qui consiste à croire que la préposition _de_ est

une marque de noblesse, tiennent presque autant de place que la

naissance et l’anoblissement légal. Le suffrage à deux degrés

introduirait un principe aristocratique bien meilleur. L’armée serait un

autre moyen d’anoblissement. L’officier de notre future _Landwehr_,

milice locale sans cesse exercée, deviendrait vite un hobereau de

village, et cette fonction aurait souvent une tendance à être

héréditaire; le capitaine cantonal, vers l’âge de cinquante ans,

aimerait à transmettre son office à son fils, qu’il aurait formé et que

tous connaîtraient. La même chose arriva au moyen âge par la nécessité

de se défendre. Le _Ritter_, qui avait un cheval, sorte de brigadier de

gendarmerie, devint un petit seigneur.

«La base de la vie provinciale devrait ainsi être un honnête gentilhomme

de village, bien loyal, et un bon curé de campagne tout entier dévoué à

l’éducation morale du peuple. Le devoir est une chose aristocratique, il

faut qu’il ait sa représentation spéciale. Le maître, dit Aristote, a

plus de devoirs que l’esclave; les classes supérieures en ont plus que

les classes inférieures. Cette _gentry_ provinciale ne doit pas être

tout; mais elle est une base nécessaire. Les universités, centres de

haute culture intellectuelle, la cour, école de mœurs brillantes, Paris,

résidence du souverain et ville de grand monde, corrigeront ce que la

_gentry_ provinciale a d’un peu lourd, et empêcheront que la

bourgeoisie, trop fière de sa moralité, ne dégénère en pharisaïsme. Une

des utilités des dynasties est justement d’attribuer aux choses exquises

ou sérieuses une valeur que le public ne peut leur donner, de discerner

certains produits particulièrement aristocratiques que la masse ne

comprend pas. Il fut bien plus facile à Turgot d’être ministre en 1774

qu’il ne le serait de nos jours. De nos jours, sa modestie, sa

gaucherie, son manque de talent comme orateur et comme écrivain

l’eussent arrêté dès les premiers pas. Il y a cent ans, pour arriver, il

lui suffit d’être compris et apprécié de l’abbé de Véry, prêtre

philosophe, très-écouté de madame de Maurepas.

«Tout le monde est à peu près d’accord sur ce point qu’il nous faut une

loi militaire calquée pour les lignes générales sur le système prussien.

Il y aura dans le premier moment d’émotion des députés pour la faire.

Mais, ce moment passé, si nous restons en république, il n’y aura pas de

députés pour la maintenir ou la faire exécuter. A chaque élection, le

député sera obligé de prendre à cet égard des engagements qui énerveront

son action future. Si la Prusse avait le suffrage universel, elle

n’aurait pas le service militaire universel, ni l’instruction

obligatoire. Depuis longtemps la pression de l’électeur aurait fait

alléger ces deux charges. Le système prussien n’est possible qu’avec des

nobles de campagne, chefs-nés de leur village, toujours en contact avec

leurs hommes, les formant de longue main, les réunissant en un clin

d’œil. Un peuple sans nobles est au moment du danger un troupeau de

pauvres affolés, vaincu d’avance par un ennemi organisé. Qu’est-ce que

la noblesse, en effet, si ce n’est la fonction militaire considérée

comme héréditaire et mise au premier rang des fonctions sociales? Quand

la guerre aura disparu du monde, la noblesse disparaîtra aussi; non

auparavant. On ne forme pas une armée, comme on forme une administration

des domaines ou des tabacs, par le choix libre des familles et des

jeunes gens. La carrière militaire entendue de la sorte est trop chétive

pour attirer les bons sujets. La sélection militaire de la démocratie

est misérable; un Saint-Cyr formé sous un tel régime sera toujours

excessivement faible. S’il y a, au contraire, une classe qui soit

appliquée à la guerre par le fait de la naissance, cela donnera pour

l’armée une moyenne de bons esprits, qui sans cela iraient à d’autres

applications.

«Sont-ce là des rêves? Peut-être; mais alors, je vous l’assure, la

France est perdue. Elle ne le serait pas, si l’on pouvait croire que

l’Allemagne sera entraînée à son tour dans la ronde du sabbat

démocratique, où nous avons laissé toute notre vertu; mais cela n’est

pas probable. Ce peuple est soumis, résigné au delà de tout ce qu’on

peut croire. Son orgueil national est si fort exalté par ses victoires,

que, pendant une ou deux générations encore, les problèmes sociaux

n’occuperont qu’une part limitée de son activité. Un peuple, comme un

homme, préfère toujours s’appliquer à ce en quoi il excelle; or la race

germanique sent sa supériorité militaire. Tant qu’elle sentira cela,

elle ne fera ni révolution, ni socialisme. Cette race est vouée pour

longtemps à la guerre et au patriotisme; cela la détournera de la

politique intérieure, de tout ce qui affaiblit le principe de hiérarchie

et de discipline. S’il est vrai, comme il semble, que la royauté et

l’organisation nobiliaire de l’armée sont perdues chez les peuples

latins, il faut dire que les peuples latins appellent une nouvelle

invasion germanique et la subiront.»

La réforme intellectuelle et morale · 第 15 / 38 题