Le commissaire me conduisit à la police pour me présenter au directeur.
Quelle sensation j’éprouvai en revoyant cette maison, qui avait été ma
première prison! Quelles douleurs me revinrent à l’esprit! Ah! je me
souvins avec tendresse de toi, ô Melchior Gioja, et des pas précipités
que je te voyais faire çà et là entre ces étroites murailles, et des
heures où tu te tenais immobile à ta table, écrivant tes nobles pensées,
et des signes que tu me faisais avec ton mouchoir, et de la tristesse
avec laquelle tu me regardais, quand on t’eut défendu de me faire des
signes! Et je me figurai ta tombe, probablement ignorée du plus grand
nombre de ceux qui t’aimèrent, comme elle était ignorée de moi!--et
j’implorai la paix pour ton âme!
Je me souvins aussi du petit muet, de la voix pathétique de Madeleine,
de mes sentiments de compassion pour elle, de mes voisins les voleurs,
du prétendu Louis XVII, du pauvre condamné qui se laissa prendre le
billet, et dont il m’avait semblé entendre les cris sous le bâton.
Tous ces souvenirs et d’autres encore m’oppressaient comme un songe
plein d’angoisse; mais ce qui me faisait le plus d’impression, c’était
le souvenir des deux visites que mon pauvre père m’y avait faites, dix
ans auparavant. Comme le bon vieillard s’illusionnait en espérant que je
pourrais bientôt le rejoindre à Turin! Aurait-il soutenu l’idée de dix
ans de prison pour son fils, et d’une telle prison! Mais quand ses
illusions s’évanouirent, aura-t-il eu, ma mère aura-t-elle eu la force
de résister à une si déchirante douleur? M’était-il encore donné de les
revoir tous les deux, ou peut-être seulement l’un d’eux? Et lequel?
O doute plein d’angoisses et toujours renaissant! J’étais, pour ainsi
dire, à la porte de ma maison, et je ne savais pas encore si mes parents
étaient en vie, si même il existait encore une seule personne de ma
famille.
Le directeur de la police m’accueillit gracieusement et me permit de
rester à la _Bella Venezia_, avec le commissaire impérial, au lieu de me
faire garder ailleurs. Il ne m’accorda pas toutefois la permission de me
montrer à personne, et c’est pourquoi je me déterminai à partir le matin
suivant. J’obtins seulement de voir le consul piémontais, pour lui
demander des nouvelles de mes parents. Je serais allé le trouver; mais
ayant été pris de fièvre et ayant dû me mettre au lit, je le fis prier
de venir me voir.
Il eut la complaisance de ne pas se faire attendre et combien je lui en
fus reconnaissant!
Il me donna de bonnes nouvelles de mon père et de mon frère aîné. Au
sujet de ma mère, de mon autre frère et de mes deux sœurs, je restai
dans une incertitude cruelle.
En partie rassuré, mais non pas suffisamment, j’aurais voulu, pour
soulager mon âme, prolonger de beaucoup la conversation avec monsieur le
consul. Il ne fut pas avare de ses témoignages de bienveillance, mais il
dut enfin me quitter.
Resté seul, j’aurais eu besoin de verser des larmes, et je n’en avais
pas. Pourquoi donc la douleur me fait-elle quelquefois fondre en larmes,
et d’autres fois, et c’est le plus souvent, alors qu’il me semble que
pleurer me serait un si doux soulagement, pourquoi les invoqué-je
inutilement? Cette impossibilité d’épancher mon affliction augmentait ma
fièvre; la tête me faisait très mal.
Je demandai à boire à Stundberger. Ce brave homme était sergent dans la
police de Vienne, et remplissait les fonctions de valet de chambre du
commissaire. Il n’était pas vieux, mais il me donna, par hasard, à boire
d’une main tremblante. Ce tremblement me rappela Schiller, mon vieil ami
Schiller, lorsque, le premier jour de mon arrivée au Spielberg, je lui
demandai, d’un ton d’orgueil impérieux, la cruche d’eau, et qu’il me la
donna.
Chose étrange! un tel souvenir, joint aux autres, rompit la roche de mon
cœur, et les larmes jaillirent.