Nous partîmes dans la même matinée de Mantoue pour Brescia. Là, nous
laissâmes libre mon autre compagnon de captivité, Andrea Tonelli. Cet
infortuné y apprit qu’il avait perdu sa mère, et ses larmes désolées me
déchirèrent le cœur.
Bien que tourmenté comme je l’étais pour tant de raisons, l’incident
suivant me fit un peu rire.
Sur une table de l’auberge, il y avait une affiche de théâtre. Je la
prends, et je lis: _Francesca da Rimini, opéra, mis en musique, etc..._
«De qui est cet opéra? dis-je au garçon.
--Qui l’a mis en vers, et qui l’a mis en musique? Je ne sais pas,
répondit-il. Mais, en somme, c’est toujours cette _Francesca da Rimini_
que tous connaissent.
--Tous? Vous vous trompez. J’arrive d’Allemagne; comment puis-je rien
savoir de toutes vos histoires de Francesca?»
Le garçon (c’était un jeune homme à figure dédaigneuse, vrai type de
Brescian) me regarda d’un air de pitié méprisante.
«Comment pouvez-vous en rien savoir? Monsieur, il ne s’agit pas
d’histoires de Francesca; il s’agit d’une _Francesca da Rimini_ unique.
Je veux parler de la tragédie de Silvio Pellico. Ici on l’a mise en
opéra, en la gâtant un peu, mais c’est toujours la même.
--Ah! Silvio Pellico? Il me semble que je l’ai entendu nommer. N’est-ce
pas ce mauvais sujet qui fut condamné à mort et puis au _carcere duro_,
il y a huit ou neuf ans?»
Je n’aurais jamais dû dire cette plaisanterie! Il regarda autour de lui,
puis me fixa, fit voir en grinçant trente-deux superbes dents, et, s’il
n’avait pas entendu du bruit, je crois qu’il m’aurait assommé.
Il s’en alla en grommelant: «Mauvais sujet!» Mais, avant que je fusse
parti, il découvrit qui j’étais. Il ne savait plus ni interroger, ni
répondre, ni écrire, ni marcher. Il ne savait plus que tenir les yeux
fixés sur moi, se frotter les mains, et dire à tout le monde, sans
motif: «_Sior si, Sior si!_[9]» à tel point qu’on eût dit qu’il
éternuait.
[9] Oui, M’sieu! oui, M’sieu!
Deux jours après, le 9 septembre, j’arrivai avec le commissaire à Milan.
En approchant de cette ville, en revoyant la coupole du dôme, en
repassant dans cette allée de Loreto, jadis ma promenade habituelle et
si chère, en rentrant par la porte Orientale, et en me retrouvant sur le
Corso; en revoyant ces maisons, ces temples, ces rues, j’éprouvai les
plus doux et les plus pénibles sentiments: un violent désir de m’arrêter
quelque temps à Milan, et d’y embrasser ceux de mes amis que j’y aurais
encore retrouvés; un regret infini en pensant à ceux que j’avais laissés
au Spielberg, à ceux qui restaient exilés sur la terre étrangère, à ceux
qui étaient morts; une vive gratitude en me rappelant l’affection que
m’avaient en général témoignée les Milanais; quelques frémissements de
dédain contre quelques-uns qui m’avaient calomnié, alors qu’ils avaient
toujours été l’objet de ma bienveillance et de mon estime.
Nous allâmes loger à la _Bella Venezia_.
C’était là que j’avais assisté tant de fois à de joyeux repas d’amis; là
que j’avais visité tant de dignes étrangers; là qu’une respectable et
vieille dame m’avait en vain sollicité de la suivre en Toscane,
prévoyant, si je restais à Milan, les malheurs qui m’arriveraient. O
souvenirs émouvants! ô passé si mélangé de plaisirs et de douleurs, et
si rapidement enfui!
Les garçons de l’auberge découvrirent tout de suite qui j’étais. Le
bruit s’en répandit, et vers le soir je vis la foule s’arrêter sur la
place et regarder aux fenêtres. Un homme (j’ignore qui il était) sembla
me reconnaître et me salua, en élevant les bras vers moi.
Ah! où étaient les fils de Porro, mes fils? Pourquoi ne les vis-je pas?