On m’apporta une feuille de papier et une plume, afin que j’écrivisse à
mes parents.
Comme en principe la permission avait été donnée à un moribond dont
l’intention était d’envoyer à sa famille le dernier adieu, je craignais
que ma lettre, ayant une tout autre allure, ne fût plus expédiée. Je me
bornai à prier avec la plus grande tendresse mes parents, mes frères et
mes sœurs, de se résigner à mon sort, leur protestant que j’y étais
moi-même résigné.
Cette lettre fut néanmoins expédiée, comme je le sus depuis, lorsque
après tant d’années je revis le toit paternel. Ce fut la seule que,
pendant le temps si long de ma captivité, mes chers parents purent avoir
de moi. Pour moi, je n’en eus jamais aucune d’eux; celles qu’ils
m’écrivirent furent toujours retenues à Vienne. Mes autres compagnons
d’infortune étaient également privés de toutes relations avec leurs
familles.
Nous demandâmes un nombre infini de fois la faveur d’avoir au moins du
papier et des plumes pour étudier, et celle de faire usage de notre
argent pour acheter des livres. Nous ne fûmes Jamais exaucés.
Le gouverneur continuait cependant à nous permettre de lire nos livres.
Nous eûmes encore, grâce à sa bonté, quelque amélioration dans la
nourriture; mais, hélas! elle ne fut pas de longue durée. Il avait
consenti à ce que, au lieu d’être servis par la cuisine du _traiteur_
des prisons, nous le fussions par celle du surintendant. Quelques fonds
supplémentaires avaient été assignés par lui pour cet usage. La
confirmation de ces dispositions ne vint pas; mais, pendant tout le
temps que dura ce bienfait, j’en éprouvai un grand soulagement.
Maroncelli reprit aussi un peu de vigueur. Quant à l’infortuné Oroboni,
il était trop tard!
Ce dernier avait été donné comme compagnon d’abord à l’avocat Solera,
ensuite au prêtre D. Fortini.
Quand on nous eut mis deux par deux dans toutes les prisons, la défense
de parler aux fenêtres nous fut renouvelée avec menace, pour celui qui y
contreviendrait, d’être replongé dans la solitude. A dire vrai, nous
violâmes quelquefois la défense pour nous saluer, mais nous ne fîmes
plus de longues conversations.
Le caractère de Maroncelli et le mien s’harmonisaient parfaitement. Le
courage de l’un soutenait le courage de l’autre. Si l’un de nous était
pris de tristesse ou de fureur contre les rigueurs de notre condition,
l’autre l’égayait par quelque plaisanterie ou par des raisonnements
pleins d’à-propos. Un doux sourire tempérait presque toujours nos
chagrins.
Tant que nous eûmes des livres, bien que nous les eussions tellement lus
et relus que nous les savions par cœur, ce fut une douce nourriture pour
notre esprit, parce que c’était l’occasion d’examens toujours nouveaux,
de confrontations, de jugements, de rectifications, etc. Nous lisions ou
nous méditions une grande partie de la journée en silence, et nous
donnions à la conversation le temps du dîner, celui de la promenade et
de la soirée tout entière.
Maroncelli, dans son souterrain, avait composé beaucoup de vers d’une
grande beauté. Il me les récitait et en composait d’autres. J’en
composais aussi, et je les lui récitais. Et notre mémoire s’exerçait à
retenir tout cela. Admirable fut la facilité que nous acquîmes de
composer de mémoire de longues poésies, de les limer, de les modifier
encore un nombre infini de fois, et de les ramener à ce même degré de
perfection que nous aurions pu obtenir en les écrivant. Maroncelli
composa ainsi, peu à peu, et retint par cœur plusieurs milliers de vers
lyriques et épiques. Moi, je fis la tragédie de _Leoniero da Dertona_,
et d’autres compositions variées.