L’effort d’attention que je fis pour recevoir les sacrements semblait
devoir épuiser mes forces vitales, mais il me fit au contraire du bien,
en me jetant dans une léthargie de quelques heures qui me reposa.
Je me réveillai un peu soulagé, et, voyant Schiller et Kral près de moi,
je leur pris les mains et je les remerciai de leurs soins.
Schiller me dit: «Mon œil est exercé à voir des malades; je parierais
que monsieur ne mourra pas.
--Ne vous semble-t-il pas que vous me faites une mauvaise prédiction?
dis-je.
--Non, répondit-il; les misères de la vie sont grandes, c’est vrai; mais
celui qui les supporte avec grandeur d’âme et humilité gagne toujours à
vivre.»
Puis il ajouta: «Si monsieur vit, j’espère qu’il aura dans quelques
jours une grande consolation. Il a demandé à voir M. Maroncelli?
--Je l’ai demandé tant de fois, et en vain; je n’ose plus l’espérer!
--Espérez, espérez, monsieur! et renouvelez la demande.»
Je la renouvelai en effet le jour même. Le surintendant me dit également
que je devais espérer, et il ajouta qu’il était vraisemblable que non
seulement Maroncelli pourrait me voir, mais qu’il me serait donné comme
infirmier, et ensuite comme inséparable compagnon.
Comme tous les prisonniers d’État que nous étions, nous avions plus ou
moins la santé ruinée, le gouverneur avait demandé à Vienne la
permission de nous mettre tous deux à deux, afin que l’un servît d’aide
à l’autre.
J’avais aussi demandé la faveur d’écrire un dernier adieu à ma famille.
Vers la fin de la seconde semaine, ma maladie subit une crise, et le
danger fut écarté.
Je commençais à me lever, quand un matin la porte s’ouvre, et je vois
entrer tout joyeux le surintendant, Schiller et le médecin. Le premier
court à moi et me dit: «Nous avons la permission de vous donner
Maroncelli pour compagnon, et de vous laisser écrire une lettre à vos
parents.»
La joie m’ôta la respiration, et le pauvre surintendant qui, dans un
élan de bon cœur, avait manqué de prudence, me croyait perdu.
Quand je repris mes sens, et que je me souvins de la nouvelle que
j’avais entendue, je priai qu’on ne me fît pas attendre plus longtemps
un si grand bonheur. Le médecin y consentit, et Maroncelli fut conduit
dans mes bras.
Oh! quel moment ce fut! «Tu vis? nous écriâmes-nous réciproquement. Mon
ami! mon frère! quel jour fortuné il nous est encore donné de voir! Dieu
en soit béni!»
Mais à notre joie, qui était immense, se joignait une immense
compassion. Maroncelli devait être moins frappé que moi, en me trouvant
dans un aussi grand état de dépérissement que je l’étais: il savait
quelle grave maladie j’avais faite. Mais moi, bien que je songeasse à ce
qu’il avait souffert, je ne me l’imaginais pas aussi différent de ce
qu’il était auparavant. Il était à peine reconnaissable. Ces traits,
jadis si beaux, si florissants, étaient consumés par la douleur, par la
faim, par l’air malsain de son ténébreux cachot!
Toutefois, nous voir, nous entendre, être enfin inséparables, nous
consolait. Oh! combien de choses avions-nous à nous communiquer, à nous
rappeler, à nous répéter! Quelle douceur dans nos plaintes mutuelles!
Quelle harmonie dans toutes nos idées! Quelle satisfaction de nous
trouver d’accord en fait de religion, de haïr l’un et l’autre
l’ignorance et la barbarie, mais de n’avoir de haine pour personne, et
d’avoir commisération des ignorants et des barbares, et de prier pour
eux!