Pour dire vrai, si la peine était on ne peut plus sévère et de nature à
irriter, nous avions en même temps la rare fortune que tous ceux que
nous voyions fussent des hommes bons. Ils ne pouvaient pas alléger notre
situation, si ce n’est par leurs manières bienveillantes et
respectueuses; mais tous en usèrent ainsi pour nous. S’il y avait
quelque rudesse dans le vieux Schiller, combien n’était-elle pas
compensée par la noblesse de son cœur! jusqu’au pauvre Kunda (ce
condamné qui nous apportait le dîner et de l’eau trois fois par jour)
qui voulait que nous nous aperçussions de sa compassion pour nous. Il
balayait notre chambre deux fois par semaine. Un matin, en balayant, il
choisit le moment où Schiller s’était éloigné de deux pas de la porte,
et m’offrit un morceau de pain blanc. Je ne l’acceptai pas, mais je lui
serrai cordialement la main. Cette poignée de main l’émut. Il me dit en
mauvais allemand (il était Polonais): «Monsieur, on vous donne
maintenant si peu à manger que vous devez sûrement souffrir de la faim.»
Je lui affirmai que non, mais j’affirmais l’incroyable.
Le médecin, voyant qu’aucun de nous ne pouvait manger l’espèce
d’aliments qu’on nous avait donnés dans les premiers jours, nous mit
tous à ce qu’on appelle _quart de portion_, c’est-à-dire au régime de
l’hôpital. C’étaient trois soupes très légères par jour, un peu de rôti
d’agneau qu’on aurait pu avaler en une bouchée, et environ trois onces
de pain blanc. Comme ma santé devenait meilleure, mon appétit croissait,
et ce quart était vraiment trop peu. J’essayai de revenir à la
nourriture de ceux qui étaient bien portants; mais il n’y avait rien à y
gagner, car elle me dégoûtait tellement que je ne pouvais la manger. Il
fallut absolument m’en tenir au _quart_. Pendant plus d’une année, je
connus ce qu’est le tourment de la faim. Et ce tourment se fit sentir
avec encore plus de véhémence à quelques-uns de mes compagnons qui, plus
robustes que moi, étaient habitués à se nourrir plus abondamment. J’ai
su de plusieurs d’entre eux, qu’ils acceptèrent du pain de Schiller et
des deux autres gardiens attachés à notre service, et enfin de ce brave
homme de Kunda.
«On dit par la ville qu’on donne peu à manger à ces messieurs, me dit
une fois le barbier, un jeune praticien adjoint à notre chirurgien.
--C’est très vrai», répondis-je ingénument.
Le samedi suivant (il venait chaque samedi), il voulut me donner en
cachette un gros pain blanc. Schiller feignit de n’avoir pas vu cette
offre. Pour moi, si j’avais écouté mon estomac, je l’aurais acceptée,
mais je persistai à refuser, afin que ce pauvre jeune homme ne fût pas
tenté de répéter son offrande, ce qui à la longue lui aurait été
onéreux.
Pour la même raison, je refusais les offres de Schiller. Plusieurs fois
il m’apporta un morceau de viande bouillie, en me priant de la manger,
et protestant que cela ne lui coûtait rien, que c’était un morceau de
reste, qu’il ne savait qu’en faire, et qu’il le donnerait à d’autres, si
je ne le prenais pas. Je me serais jeté dessus pour le dévorer; mais si
je l’avais pris, n’aurait-il pas eu chaque jour l’envie de me donner
quelque chose?
Seulement deux fois qu’il m’apporta un plat de cerises, et une autre
fois quelques poires, la vue de ces fruits me fascina irrésistiblement.
Je me repentis de les avoir pris, justement parce qu’à partir de ce
moment il ne cessait plus de m’en offrir.