Dans les premiers jours il fut établi que chacun de nous aurait, deux
fois par semaine, une heure de promenade. Dans la suite, cette faveur
fut accordée de deux jours l’un, et plus tard chaque jour, excepté les
fêtes.
Chacun était conduit à la promenade séparément, entre deux gardiens
ayant le fusil sur l’épaule. Moi qui me trouvais logé tout au bout du
corridor, je passais, quand je sortais, devant les prisons de tous les
condamnés d’État italiens, excepté Maroncelli, le seul qui languissait
en bas.
«Bonne promenade!» me murmuraient-ils tous à travers le guichet de leur
porte; mais il ne m’était pas permis de m’arrêter pour saluer personne.
On descendait un escalier, on traversait une vaste cour, et on allait
sur une terrasse située au midi, d’où l’on voyait la ville de Brünn et
une grande partie du pays d’alentour.
Dans la cour susdite, étaient toujours un grand nombre de condamnés de
droit commun, qui allaient ou venaient pour leurs travaux, ou bien se
promenaient en groupes en causant. Parmi eux, il y avait quelques
voleurs italiens qui me saluaient avec un grand respect, et disaient
entre eux: «Ce n’est pas un voleur comme nous; et pourtant sa prison est
plus dure que la nôtre.»
En fait, ils avaient beaucoup plus de liberté que moi.
J’entendais ces expressions et d’autres encore, et je leur rendais leur
salut avec cordialité. L’un d’eux me dit une fois: «Le salut de monsieur
me fait du bien. Monsieur voit peut-être sur ma physionomie quelque
chose qui n’est pas de la scélératesse. Une passion malheureuse m’a
poussé à commettre une faute; mais non, monsieur, je ne suis pas un
scélérat!»
Et il fondit en larmes. Je lui tendis la main, mais il ne put pas me la
serrer. Mes gardiens, non par méchanceté, mais à cause des instructions
qu’ils avaient, le repoussèrent. Ils ne devaient me laisser approcher
par qui que ce fût. Les paroles que ces condamnés m’adressaient, ils
feignaient la plupart du temps de se les dire entre eux, et, si mes deux
soldats s’apercevaient qu’elles fussent à mon intention, ils leur
intimaient silence.
On voyait encore passer par cette cour des hommes de conditions
diverses, étrangers au château, qui venaient visiter le surintendant, ou
le chapelain, ou le sergent, ou quelqu’un des caporaux. «Voilà un des
Italiens, voilà un des Italiens», disaient-ils à voix basse, et ils
s’arrêtaient pour me regarder. Et plus d’une fois je les entendis dire
en allemand, croyant que je ne les comprenais pas:
«Ce pauvre monsieur, il ne deviendra pas vieux; il a la mort sur la
figure.»
En effet, ma santé, après s’être tout d’abord améliorée, languissait par
l’insuffisance de nourriture, et de nouveaux accès de fièvre me
prenaient souvent. Je m’efforçais de traîner ma chaîne jusqu’à l’endroit
de la promenade, et là je me jetais sur l’herbe, et j’y restais
ordinairement jusqu’à l’expiration de mon heure.
Mes gardiens restaient debout ou s’asseyaient près de moi, et nous
causions. Un d’eux, nommé Kral, était un Bohémien qui, bien que d’une
famille de pauvres paysans, avait reçu une certaine éducation et l’avait
perfectionnée le plus qu’il avait pu, en réfléchissant avec beaucoup de
discernement sur les choses du monde, et en lisant tous les livres qui
lui tombaient sous la main. Il connaissait Klopstock, Wieland, Gœthe,
Schiller et un grand nombre d’autres bons écrivains allemands. Il en
savait une infinité de passages par cœur, et les disait avec
intelligence et avec sentiment. L’autre gardien était un Polonais, du
nom de Kubitzky, ignorant, mais respectueux et cordial. Leur compagnie
m’était devenue très chère.