Nous espérions,--et cela arriva en effet,--qu’en parlant plus bas nous
pourrions nous entendre, et qu’il se rencontrerait quelquefois des
sentinelles compatissantes, qui feraient semblant de ne pas s’apercevoir
de notre bavardage. A force d’expériences, nous apprîmes un moyen
d’émettre si faiblement la voix que, tout en étant suffisante pour nos
oreilles, elle n’arrivait pas aux oreilles des autres, ou pouvait être
dissimulée. Il arrivait bien de temps en temps que nous avions des
écouteurs à l’oreille plus fine, ou que nous oubliions d’étouffer notre
voix. Alors recommençaient à nous poursuivre les cris et les coups à nos
portes, et, ce qui était pis, la colère du pauvre Schiller et du
surintendant.
Peu à peu nous perfectionnâmes toutes les précautions, c’est-à-dire que
nous eûmes soin de causer pendant certains quarts d’heure plutôt que
pendant certains autres, quand il y avait certains gardes plutôt que
d’autres, et toujours à voix très modérée. Soit excellence de notre art,
soit chez les autres une habitude de condescendance qui se formait peu à
peu, nous finîmes par pouvoir causer chaque jour beaucoup, sans qu’aucun
supérieur eût presque plus jamais à nous réprimander.
Nous nous liâmes d’une tendre amitié. Il me raconta sa vie, je lui
racontai la mienne. Les angoisses et les consolations de l’un devenaient
les angoisses et les consolations de l’autre. Oh! de quels
encouragements mutuels ne nous étions-nous pas! Combien de fois, après
une nuit d’insomnie, chacun de nous en allant le matin à la fenêtre, en
saluant son ami et en écoutant sa voix si chère, sentait dans son cœur
s’adoucir la tristesse et redoubler son courage! Chacun était persuadé
d’être utile à l’autre, et cette certitude éveillait une douce émulation
d’aménité dans les pensées, et ce contentement qu’éprouve l’homme, même
au sein de la misère, quand il peut soulager son semblable.
Chacun de nos entretiens nous laissait le besoin de le continuer, de le
faire suivre d’éclaircissements; c’était un stimulant vivace, continuel,
pour l’intelligence, pour la mémoire, pour l’imagination, pour le cœur.
Dans le principe, me souvenant de Julien, je me défiais de la constance
de ce nouvel ami. Je pensais: «Jusqu’à présent, il ne nous est pas
arrivé de nous trouver en désaccord; d’un jour à l’autre, je puis lui
déplaire en quelque chose, et alors il m’enverra promener.»
Ce soupçon cessa bien vite. Nos opinions concordaient sur tous les
points essentiels, si ce n’est qu’à une âme noble, brûlante de
sentiments généreux, indomptée par le malheur, il unissait la foi la
plus candide et la plus entière dans le christianisme, tandis que depuis
quelque temps cette foi vacillait en moi, et parfois me semblait pour
toujours éteinte.
Il combattait mes doutes par des réflexions très justes, et avec une
grande affection. Je sentais qu’il avait raison, et j’en convenais avec
lui, mais les doutes revenaient. Il en arrive ainsi à tous ceux qui
n’ont pas l’Évangile dans le cœur, à tous ceux qui haïssent les autres,
et s’enorgueillissent d’eux-mêmes. L’esprit voit un instant le vrai,
mais comme le vrai ne lui plaît pas, il n’y croit plus l’instant
d’après, et s’efforce de regarder ailleurs.
Oroboni était très habile à tourner mon attention sur les raisons qu’a
l’homme d’être indulgent envers ses ennemis. Je ne lui parlais jamais
des personnes que j’abhorrais qu’il ne se mît adroitement à les
défendre, et non seulement par des paroles, mais encore par des
exemples. Certaines gens lui avaient nui. Il en gémissait, mais il
pardonnait à tous, et s’il pouvait me raconter quelque trait louable de
quelqu’un d’entre eux, il le faisait volontiers.
L’irritation qui me dominait, et qui m’avait rendu irréligieux depuis ma
condamnation jusqu’à ce jour, dura encore quelques semaines; puis elle
cessa tout à fait. La vertu d’Oroboni m’avait charmé. En m’efforçant d’y
atteindre, je me mis au moins sur ses traces. Alors je pus de nouveau
prier sincèrement pour tous et ne plus haïr personne; les doutes sur la
foi disparurent: _Ubi charitas et amor, Deus ibi est._