Le soir, vint le surintendant, accompagné de Schiller, d’un autre
caporal et de deux soldats, pour faire une perquisition.
Trois perquisitions quotidiennes étaient prescrites: une le matin, une
le soir, une à minuit. On visitait tous les coins de la prison,
jusqu’aux moindres choses, puis les inférieurs sortaient et le
surintendant (qui le matin et le soir ne manquait jamais) s’arrêtait à
causer un peu avec moi.
La première fois que je vis cette escouade, il me vint une étrange
pensée. Comme j’ignorais encore ces usages importuns, et que j’avais le
délire de la fièvre, je m’imaginai qu’ils venaient pour me tuer, et je
saisis la longue chaîne qui était à côté de moi, pour casser la tête au
premier qui s’approcherait.
«Que faites-vous? dit le surintendant. Nous ne venons vous faire aucun
mal. C’est une visite de formalité pour toutes les prisons, afin de
s’assurer qu’il ne s’y passe rien d’irrégulier.»
J’hésitais; mais quand je vis Schiller s’avancer vers moi et me tendre
amicalement la main, son air paternel m’inspira confiance; je laissai
retomber la chaîne, et je pris cette main dans les miennes.
«Oh! comme il est brûlant! dit-il au surintendant; si on pouvait au
moins lui donner une paillasse!»
Il prononça ces mots avec une expression de cordialité si vraie et si
affectueuse que j’en fus attendri.
Le surintendant me tâta le pouls et me plaignit: c’était un homme de
nobles manières, mais il n’osait prendre sur lui aucune décision.
«Ici tout est rigueur, même pour moi, dit-il. Si je ne suis pas à la
lettre ce qui est prescrit, je risque d’être destitué de mon emploi.»
Schiller allongeait les lèvres et j’aurais parié qu’il pensait en
lui-même: «Si j’étais surintendant, je ne pousserais pas la peur
jusque-là; du reste, prendre une décision si bien justifiée par la
nécessité, et si peu nuisible à la monarchie, ne pourrait jamais être
considéré comme une grande faute.»
Quand je fus seul, mon cœur, depuis quelque temps incapable d’un profond
sentiment religieux, s’attendrit, et je priai. C’était une prière de
bénédictions sur la tête de Schiller; et j’ajoutais en m’adressant à
Dieu: «Fais que je puisse discerner au moins dans les autres quelque don
qui me permette de m’affectionner à eux; j’accepte tous les tourments de
la prison, mais, hélas! que je puisse aimer! hélas! délivre-moi du
tourment de haïr mes semblables.»
A minuit j’entendis de nombreux pas dans le corridor. Les clefs
grincent, la porte s’ouvre. C’est le caporal avec deux gardiens, pour la
visite.
«Où est mon vieux Schiller?» dis-je avec empressement. Il s’était arrêté
dans le corridor.
«Je suis là, je suis là», répondit-il.
Et s’étant approché de mon banc, il me tâta de nouveau le pouls, se
baissant avec inquiétude pour me regarder, comme un père sur le lit de
son enfant malade.
«Et, maintenant que je m’en souviens, c’est demain jeudi! murmurait-il;
ce n’est vraiment que jeudi!
--Et que voulez-vous dire par là?
--Que le médecin ne vient d’habitude que le matin du lundi, du mercredi
et du vendredi, et que demain par conséquent il ne viendra pas.
--Ne vous inquiétez pas de cela.
--Que je ne m’inquiète pas, que je ne m’inquiète pas! Dans toute la
ville on ne parle pas d’autre chose que de l’arrivée de ces messieurs;
le médecin ne peut l’ignorer. Pourquoi diable n’a-t-il pas fait l’effort
extraordinaire de venir une fois de plus?
--Qui sait s’il ne viendra pas demain, bien que ce soit jeudi?»
Le vieillard ne dit pas autre chose; mais il me serra la main avec une
force bestiale, et presque à m’estropier. Bien qu’il m’eût fait mal,
j’en éprouvai du plaisir, comme le plaisir qu’éprouve un amoureux, s’il
arrive que sa bien-aimée, en dansant, lui marche sur le pied: il
crierait quasi de douleur, mais, au contraire, il lui sourit et s’estime
heureux.