Le matin du jeudi, après une très mauvaise nuit, affaibli, les os brisés
par les planches, je fus pris d’une abondante sueur. Vint la visite. Le
surintendant n’y était pas; comme cette heure lui était incommode, il
venait un peu plus tard.
Je dis à Schiller: «Voyez comme je suis trempé de sueur; mais déjà elle
se refroidit sur mon corps; j’aurais besoin de changer tout de suite de
chemise.
--Cela ne se peut pas!» cria-t-il d’un ton brutal.
Mais il me fit secrètement signe des yeux et de la main. Dès que le
caporal et les gardiens furent sortis, il me fit signe de nouveau en
fermant la porte.
Peu après, il reparut, m’apportant une de ses chemises, longue deux fois
comme ma personne.
«Pour monsieur, dit-il, elle est un peu longue, mais je n’en ai pas
d’autres ici maintenant.
--Je vous remercie, mon ami; mais, comme j’ai apporté au Spielberg une
malle pleine de linge, j’espère qu’on ne me refusera pas l’usage de mes
chemises. Ayez la complaisance d’aller chez le surintendant demander une
de celles-là.
--Monsieur, il n’est pas permis de vous laisser quoi que ce soit de
votre linge. Chaque samedi on vous donnera une chemise de la maison,
comme aux autres condamnés.
--Honnête vieillard, dis-je, vous voyez dans quel état je suis; il est
peu vraisemblable que je sorte vivant d’ici; je ne pourrai jamais vous
récompenser de rien.
--Allons donc! monsieur, s’écria-t-il, allons donc! parler de récompense
à qui ne peut rendre de services! à qui peut à peine prêter furtivement
à un malade de quoi essuyer son corps ruisselant de sueur!»
Et, m’ayant jeté brusquement sur le dos sa longue chemise, il s’en alla
en grommelant, et ferma la porte avec un bruit d’enragé.
Environ deux heures plus tard, il m’apporta un morceau de pain noir.
«Ceci, dit-il, c’est la portion pour deux jours.»
Puis il se mit à se promener tout frémissant.
«Qu’avez-vous? lui dis-je, vous êtes en colère contre moi; j’ai pourtant
accepté la chemise que vous m’avez offerte.
--Je suis en colère contre le médecin, lequel, bien que ce soit
aujourd’hui jeudi, aurait pu daigner venir!
--Patience!» dis-je.
Je disais: «Patience!» mais je ne trouvais pas moyen de me coucher sur
les planches sans même avoir un oreiller; tous mes os étaient endoloris.
Vers les onze heures, le dîner me fut apporté par un condamné accompagné
par Schiller. Le dîner se composait de deux petits plats de fer, dont
l’un contenait une affreuse soupe, l’autre des légumes accommodés avec
une sauce telle que la seule odeur mettait en dégoût.
J’essayai d’avaler quelques cuillerées de soupe; cela ne me fut pas
possible.
Schiller me répétait: «Que monsieur prenne courage; qu’il essaye de
s’accoutumer à ces aliments; autrement il lui arrivera ce qui est déjà
arrivé à d’autres, de ne pas manger, sinon un peu de pain, et de mourir
ensuite de langueur.»
Le vendredi matin, vint enfin le docteur Bayer. Il me trouva de la
fièvre, m’ordonna une paillasse, et insista pour que je fusse extrait de
ce souterrain et transporté à l’étage supérieur. Cela ne se pouvait pas,
il n’y avait pas de place. Mais un rapport ayant été fait au comte
Mitrowski, gouverneur des deux provinces de Moravie et de Silésie, en
résidence à Brünn, ce dernier répondit qu’en présence de la gravité de
mon mal, l’avis du médecin fût exécuté.
Dans la chambre qu’on me donna, pénétrait un peu de lumière, et, en me
cramponnant aux barreaux de l’étroite fenêtre, je voyais la vallée
au-dessous de moi, une partie de la ville de Brünn, un faubourg avec de
nombreux jardins, le cimetière, le petit lac de la Chartreuse, et les
collines boisées qui nous séparaient des fameux champs d’Austerlitz.
Cette vue m’enchantait. Oh! combien j’aurais été heureux si j’avais pu
la partager avec Maroncelli!