Quand, à propos d’un homme que nous avions tout d’abord jugé méchant,
nous concevons une meilleure opinion, alors, en observant son visage, sa
voix, ses manières, il nous semble y découvrir des signes évidents
d’honnêteté. Cette découverte est-elle une réalité? Je la soupçonne
d’être une illusion. Ce même visage, cette même voix, ces mêmes
manières, nous paraissaient naguère des signes évidents de friponnerie.
Notre jugement sur les qualités morales ayant changé, aussitôt les
conclusions de notre science physionomique changent aussi. Combien de
visages vénérons-nous, parce que nous savons qu’ils appartiennent à des
hommes de valeur, qui ne nous sembleraient nullement propres à inspirer
le respect, s’ils avaient appartenu à d’autres mortels, et _vice versâ_!
J’ai bien ri une fois d’une dame qui, en voyant un portrait de Catilina
et le confondant avec Collatin, croyait y découvrir la sublime douleur
de Collatin à la mort de Lucrèce. Et pourtant de semblables illusions
sont communes.
Non qu’il n’y ait des figures de gens de bien qui portent réellement
empreint le caractère de la bonté, et qu’il n’y ait des figures de
scélérats qui portent très bien celui de la scélératesse; mais je
soutiens qu’il y en a beaucoup dont l’expression est douteuse.
En somme, le vieux Schiller étant un peu rentré en grâce près de moi, je
le regardai plus attentivement que dans le commencement, et il cessa de
me déplaire. A dire vrai, dans son langage, au milieu d’une certaine
rudesse, il y avait quelques traits d’une âme noble.
«Caporal comme je suis, disait-il, il m’est échu pour lieu de retraite
le triste office de geôlier; et Dieu sait s’il ne m’en coûte pas plus de
regrets que de risquer ma vie dans une bataille.»
Je me repentis de lui avoir un instant auparavant demandé à boire avec
hauteur. «Mon cher Schiller, lui dis-je en lui serrant la main, vous le
niez en vain, je vois que vous êtes bon, et puisque je suis tombé dans
une telle adversité, je rends grâces au Ciel de ce qu’il vous a donné à
moi pour gardien.»
Il écouta mes paroles, secoua la tête, puis répondit en se frottant le
front, comme un homme qui a une pensée pénible:
«Je suis méchant, monsieur; on m’a fait prêter un serment auquel je ne
manquerai jamais. Je suis obligé de traiter tous les prisonniers sans
égard pour leur condition, sans indulgence, sans concession d’abus, et
surtout les prisonniers d’État. L’empereur sait ce qu’il fait; moi, je
dois lui obéir.
--Vous êtes un brave homme, et je respecterai ce que vous regardez comme
un devoir de conscience. Celui qui agit dans la sincérité de sa
conscience peut se tromper, mais il est pur devant Dieu.
--Pauvre monsieur! ayez patience, et plaignez-moi. Je serai ferme dans
mes devoirs, mais le cœur... le cœur est plein de regrets de ne pouvoir
soulager les malheureux. Voilà la chose que je voulais dire à monsieur.»
Nous étions émus tous les deux. Il me supplia d’être calme, de ne pas me
mettre en fureur, comme font souvent les condamnés; de ne pas le
contraindre à me traiter durement.
Il prit ensuite un accent rude, comme pour me cacher une partie de sa
pitié, et dit:
«Maintenant il faut que je m’en aille.»
Puis il revint sur ses pas, me demandant depuis combien de temps je
toussais d’une façon si misérable, et il laissa échapper une grosse
malédiction contre le médecin, parce qu’il n’était pas venu le soir même
me visiter.
«Monsieur a une fièvre de cheval, ajouta-t-il; je m’y connais. Il aurait
au moins besoin d’une paillasse, mais tant que le médecin ne l’a pas
ordonné, nous ne pouvons pas la lui donner.»
Il sortit, referma la porte, et moi je m’étendis sur les dures planches,
en proie à la fièvre et avec une forte douleur à la poitrine, mais moins
exaspéré, moins ennemi des hommes, moins éloigné de Dieu.