CHAPITRE LIX

Quand, à propos d’un homme que nous avions tout d’abord jugé méchant,

nous concevons une meilleure opinion, alors, en observant son visage, sa

voix, ses manières, il nous semble y découvrir des signes évidents

d’honnêteté. Cette découverte est-elle une réalité? Je la soupçonne

d’être une illusion. Ce même visage, cette même voix, ces mêmes

manières, nous paraissaient naguère des signes évidents de friponnerie.

Notre jugement sur les qualités morales ayant changé, aussitôt les

conclusions de notre science physionomique changent aussi. Combien de

visages vénérons-nous, parce que nous savons qu’ils appartiennent à des

hommes de valeur, qui ne nous sembleraient nullement propres à inspirer

le respect, s’ils avaient appartenu à d’autres mortels, et _vice versâ_!

J’ai bien ri une fois d’une dame qui, en voyant un portrait de Catilina

et le confondant avec Collatin, croyait y découvrir la sublime douleur

de Collatin à la mort de Lucrèce. Et pourtant de semblables illusions

sont communes.

Non qu’il n’y ait des figures de gens de bien qui portent réellement

empreint le caractère de la bonté, et qu’il n’y ait des figures de

scélérats qui portent très bien celui de la scélératesse; mais je

soutiens qu’il y en a beaucoup dont l’expression est douteuse.

En somme, le vieux Schiller étant un peu rentré en grâce près de moi, je

le regardai plus attentivement que dans le commencement, et il cessa de

me déplaire. A dire vrai, dans son langage, au milieu d’une certaine

rudesse, il y avait quelques traits d’une âme noble.

«Caporal comme je suis, disait-il, il m’est échu pour lieu de retraite

le triste office de geôlier; et Dieu sait s’il ne m’en coûte pas plus de

regrets que de risquer ma vie dans une bataille.»

Je me repentis de lui avoir un instant auparavant demandé à boire avec

hauteur. «Mon cher Schiller, lui dis-je en lui serrant la main, vous le

niez en vain, je vois que vous êtes bon, et puisque je suis tombé dans

une telle adversité, je rends grâces au Ciel de ce qu’il vous a donné à

moi pour gardien.»

Il écouta mes paroles, secoua la tête, puis répondit en se frottant le

front, comme un homme qui a une pensée pénible:

«Je suis méchant, monsieur; on m’a fait prêter un serment auquel je ne

manquerai jamais. Je suis obligé de traiter tous les prisonniers sans

égard pour leur condition, sans indulgence, sans concession d’abus, et

surtout les prisonniers d’État. L’empereur sait ce qu’il fait; moi, je

dois lui obéir.

--Vous êtes un brave homme, et je respecterai ce que vous regardez comme

un devoir de conscience. Celui qui agit dans la sincérité de sa

conscience peut se tromper, mais il est pur devant Dieu.

--Pauvre monsieur! ayez patience, et plaignez-moi. Je serai ferme dans

mes devoirs, mais le cœur... le cœur est plein de regrets de ne pouvoir

soulager les malheureux. Voilà la chose que je voulais dire à monsieur.»

Nous étions émus tous les deux. Il me supplia d’être calme, de ne pas me

mettre en fureur, comme font souvent les condamnés; de ne pas le

contraindre à me traiter durement.

Il prit ensuite un accent rude, comme pour me cacher une partie de sa

pitié, et dit:

«Maintenant il faut que je m’en aille.»

Puis il revint sur ses pas, me demandant depuis combien de temps je

toussais d’une façon si misérable, et il laissa échapper une grosse

malédiction contre le médecin, parce qu’il n’était pas venu le soir même

me visiter.

«Monsieur a une fièvre de cheval, ajouta-t-il; je m’y connais. Il aurait

au moins besoin d’une paillasse, mais tant que le médecin ne l’a pas

ordonné, nous ne pouvons pas la lui donner.»

Il sortit, referma la porte, et moi je m’étendis sur les dures planches,

en proie à la fièvre et avec une forte douleur à la poitrine, mais moins

exaspéré, moins ennemi des hommes, moins éloigné de Dieu.

Mes Prisons · 第 72 / 115 题