Le geôlier passa sous nos fenêtres et nous fit taire.
«Quel infortuné duc de Normandie? me disais-je à part moi. N’est-ce pas
là le titre qu’on donnait au fils de Louis XVI? Mais ce pauvre enfant
est indubitablement mort. Eh bien, mon voisin sera un des malheureux qui
ont essayé de le faire revivre.
«Déjà plusieurs se sont fait passer pour Louis XVII, et furent reconnus
pour des imposteurs; quelle plus grande créance doit obtenir celui-ci?»
Bien que je cherchasse à rester dans le doute, une invincible
incrédulité prévalait en moi, et continua toujours à prévaloir.
Néanmoins je résolus de ne pas mortifier l’infortuné, quelque fable
qu’il vînt à me raconter.
Peu d’instants après, il recommença à chanter, et nous reprîmes la
conversation.
A la demande que je fis pour savoir ce qu’il était, il répondit qu’il
était en effet Louis XVII, et se mit à déclamer avec force contre Louis
XVIII, son oncle, usurpateur de ses droits.
«Mais ces droits, comment ne les avez-vous pas fait valoir au moment de
la restauration?
--Je me trouvais alors mortellement malade à Bologne. A peine rétabli,
je volai à Paris, je me présentai aux Hautes Puissances; mais ce qui
était fait était fait: toujours inique, mon oncle ne voulut pas me
reconnaître; ma sœur s’unit à lui pour me persécuter. Seul, le bon
prince de Condé m’accueillit à bras ouverts, mais son amitié ne pouvait
rien. Un soir, dans les rues de Paris, je fus assailli par des sicaires
armés de poignards, et c’est à grand’peine que je pus me soustraire à
leurs coups. Après avoir erré quelque temps en Normandie, je revins en
Italie et m’arrêtai à Modène. De là, écrivant sans cesse aux monarques
d’Europe, et particulièrement à l’empereur Alexandre, qui me répondait
avec la plus grande politesse, je ne désespérais pas d’obtenir enfin
justice, ou bien, si par politique on voulait sacrifier mes droits au
trône de France, de me faire assigner un apanage convenable. Je fus
arrêté, conduit aux frontières du duché de Modène, et consigné entre les
mains du gouvernement autrichien. Maintenant, depuis huit mois, je suis
enseveli ici, et Dieu sait quand j’en sortirai!»
Je n’ajoutai pas foi à toutes ces paroles. Mais qu’il fût enseveli,
c’était une vérité, et il m’inspira une vive compassion.
Je le priai de me raconter brièvement sa vie. Il me dit en détail toutes
les particularités que je savais déjà concernant Louis XVII, comment on
le mit entre les mains du scélérat Simon, le cordonnier; comment on
l’amena à attester une infâme calomnie contre les mœurs de la pauvre
reine sa mère, etc., etc.; et, enfin, qu’étant en prison, des gens
vinrent une nuit le prendre. Un enfant idiot, nommé Mathurin, fut mis à
sa place, et lui, on le fit enfuir. Il y avait dans la rue un carrosse à
quatre chevaux, et l’un des chevaux était une machine de bois dans
laquelle on le cacha. Ils allèrent heureusement jusqu’au Rhin, et, ayant
passé la frontière, le général... (il me dit le nom, mais je ne me le
rappelle plus), qui l’avait délivré, lui servit pendant quelque temps
d’instituteur et de père. Puis il l’envoya ou le conduisit en Amérique.
Là, le jeune roi sans royaume eut de nombreuses péripéties, souffrit de
la faim dans les déserts, vécut honoré et heureux à la cour du roi du
Brésil, fut calomnié, poursuivi, contraint de s’enfuir. Il revint en
Europe vers la fin du règne de Napoléon, fut retenu en prison, à Naples,
par Joachim Murat; et, quand il se revit libre et en position de
réclamer le trône de France, il fut frappé à Bologne par cette funeste
maladie pendant laquelle Louis XVIII fut couronné.