Il n’y avait pas grande méchanceté à me plaindre de l’état horrible de
la chambre où l’on m’avait mis. Par un heureux hasard, une meilleure
devint vacante, et on me fit l’aimable surprise de me la donner.
N’aurais-je pas dû être très content à une pareille nouvelle? Et
pourtant... toujours est-il que je n’ai pu penser à Madeleine sans
chagrin. Quel enfantillage! s’affectionner toujours à quelque chose,
même pour des raisons en vérité bien peu fortes! En sortant de cette
mauvaise chambre, je jetai un regard en arrière, vers le mur contre
lequel je m’étais si souvent appuyé, pendant que peut-être, un pied plus
loin, s’y appuyait du côté opposé la misérable pécheresse. J’aurais
voulu entendre encore une fois ces deux vers pathétiques:
Chi rende alla meschina
La sua felicità?
Vain désir! Voilà une séparation de plus dans ma vie de misères. Je ne
veux pas en parler longuement pour ne pas faire rire de moi; mais je
serais hypocrite, si je ne confessais pas que j’en fus attristé pendant
plusieurs jours.
En m’en allant, je saluai deux des pauvres voleurs, mes voisins, qui
étaient à la fenêtre. Le chef n’y était pas; mais, averti par ses
compagnons, il accourut, et me rendit mon salut, lui aussi. Il se mit
ensuite à chanter l’air: _Chi rende alla meschina_. Voulait-il se
railler de moi? Je conviens que si l’on faisait cette demande à
cinquante personnes, quarante-neuf répondraient: «Oui». Eh bien, en
dépit d’une telle majorité de voix, j’incline à croire que le brave
voleur avait l’intention de me faire une gracieuseté. Je la reçus comme
telle, et je lui en fus reconnaissant, et je lui donnai un nouveau
regard; et lui, étendant le bras en dehors des barreaux avec son bonnet
à la main, il me faisait encore signe alors que je me tournais pour
descendre l’escalier.
Quand je fus dans la cour, j’eus une consolation. Le petit muet était là
sous le portique. Il me vit, me reconnut et voulut courir à ma
rencontre. La femme du geôlier, qui sait pourquoi? le saisit par le
collet et le poussa dans la maison. Je fus fâché de ne pouvoir
l’embrasser, mais les petits bonds qu’il fit pour courir à moi m’émurent
délicieusement. C’est chose si douce d’être aimé!
C’était la journée des grands événements. Deux pas plus loin, j’arrivai
près de la fenêtre de la chambre qui avait déjà été la mienne, et dans
laquelle habitait maintenant Gioja. «Bonjour, Melchior!» lui dis-je en
passant. Il leva la tête et, s’élançant vers moi, il me cria: «Bonjour
Silvio!»
Hélas! on ne me permit pas de m’arrêter un instant. Je tournai sous le
portail, je montai un petit escalier, et je fus mis dans une chambrette
assez propre, au-dessus de celle de Gioja.
Quand je me fus fait apporter mon lit et que les guichetiers m’eurent
laissé seul, mon premier soin fut de visiter les murs. Quelques
souvenirs y étaient écrits, ceux-ci au crayon, ceux-là au charbon,
d’autres avec une pointe acérée. Je trouvai deux gracieuses strophes
françaises, que je regrette maintenant de ne pas avoir gravées dans ma
mémoire. Elles étaient signées _le duc de Normandie_. Je me mis à les
chanter, en leur adaptant de mon mieux l’air de ma pauvre Madeleine;
mais voici tout à côté une voix qui se met à les chanter sur un autre
air. Dès qu’elle eut fini je criai: «Bravo!» et le chanteur me salua
courtoisement, en me demandant si j’étais Français.
«Non; je suis Italien, et je me nomme Silvio Pellico.
--L’auteur de la _Francesca da Rimini_?
--Précisément.»
Et ici un gentil compliment et les condoléances bien naturelles, en
apprenant que j’étais en prison.
Il me demanda dans quelle partie de l’Italie j’étais né.
«En Piémont, dis-je; je suis de Saluces.»
Et ici de nouveau un agréable compliment sur le caractère et le génie
des Piémontais, avec une mention particulière pour les hommes
remarquables de Saluces, et spécialement pour Bodoni.
Ces courts éloges étaient dits finement, comme sait le faire une
personne de bonne éducation.
«Maintenant, lui dis-je, permettez-moi, monsieur, de vous demander qui
vous êtes.
--Vous avez chanté une chansonnette de moi.
--Ces deux belles petites strophes qui sont sur le mur sont de vous?
--Oui, monsieur.
--Vous êtes donc...
--L’infortuné duc de Normandie.»