CHAPITRE VIII

«Dans mon malheur, je suis pourtant heureux, disais-je, qu’on m’ait

donné une prison au rez-de-chaussée, sur cette cour, où, à quatre pas de

moi, vient ce cher petit enfant, avec lequel j’entretiens si doucement

une conversation muette! Admirable intelligence humaine! Que de choses

nous nous disons, lui et moi, par l’expression infinie des regards et de

la physionomie! Comme il règle ses mouvements avec grâce, quand il

sourit! Comme il les corrige, quand il voit qu’ils me déplaisent! Comme

il comprend que je l’aime, quand il caresse ou qu’il régale un de ses

camarades! Personne au monde ne se l’imagine, et pourtant moi, debout

près de la fenêtre, je puis être une espèce d’éducateur pour cette

pauvre petite créature. A force de répéter notre mutuel exercice de

signes, nous perfectionnerons la communication de nos idées. Plus il

sentira qu’il s’instruit et qu’il s’ennoblit avec moi, plus il

m’affectionnera. Je serai pour lui le génie de la raison et de la bonté;

il apprendra à me confier ses douleurs, ses joies, ses désirs; moi,

j’apprendrai à le consoler, à le rendre meilleur, à le diriger dans

toute sa conduite. Qui sait si, en tenant mon sort indécis de mois en

mois, on ne me laissera pas vieillir ici? Qui sait si cet enfant ne

croîtra pas sous mes yeux, et ne sera pas employé à quelque service dans

cette maison? Avec autant d’intelligence qu’il en montre, que

pourra-t-il devenir? Hélas! rien de plus qu’un excellent guichetier, ou

quelque autre chose de semblable. Eh bien, n’aurai-je pas fait une bonne

œuvre, si j’ai contribué à lui inspirer le désir de plaire aux honnêtes

gens et à lui-même, à lui donner l’habitude des sentiments de

bienveillance?»

Ce soliloque était très naturel. J’eus toujours beaucoup d’inclination

pour les enfants, et la profession d’instituteur me paraît sublime. Je

remplissais un semblable office, depuis quelques années, auprès de Jean

et de Jules Porro, deux jeunes gens de belle espérance, que j’aimais

comme mes fils et que j’aimerai toujours ainsi. Dieu sait combien de

fois en prison j’ai pensé à eux, combien je me suis affligé de ne

pouvoir compléter leur éducation, quels vœux ardents j’ai formés pour

qu’ils rencontrassent un nouveau maître qui m’égalât pour les aimer!

Parfois je m’écriais à part moi: «Quelle grossière parodie est-ce là? Au

lieu de Jean et de Jules, enfants doués des dons les plus splendides que

la nature et la fortune puissent faire, j’ai pour disciple un pauvre

petit, sourd, muet, déguenillé, fils d’un voleur!... qui tout au plus

deviendra un guichetier, ce que, en termes un peu moins choisis, on

nommerait sbire.»

Ces réflexions me confondaient, me décourageaient. Mais à peine

entendais-je le cri de mon petit muet que tout mon sang se troublait

comme celui d’un père qui entend la voix de son fils. Et ce cri et sa

vue dissipaient en moi toute idée d’abaissement à son égard. «Est-ce que

c’est sa faute, à lui, s’il est déguenillé et infirme, s’il est d’une

race de voleurs? Une âme humaine, dans l’âge d’innocence, est toujours

respectable.» Ainsi disais-je; et je le regardais chaque jour avec plus

de tendresse, et il me semblait qu’il croissait en intelligence, et je

me confirmais dans la douce pensée de m’appliquer à le dégrossir. Et en

rêvant à toutes les possibilités, je pensais que je serais peut-être un

jour hors de prison, et que j’aurais le moyen de faire mettre cet enfant

au collège des sourds-muets et de lui ouvrir ainsi le chemin à une

condition plus belle que celle d’être sbire.

Pendant que je m’occupais ainsi délicieusement de son bonheur, deux

guichetiers vinrent un jour me prendre.

«Il faut changer de logis, monsieur.

--Que voulez-vous dire?

--Que nous avons ordre de vous transférer dans une autre chambre.

--Pourquoi?

--Quelque autre gros oiseau a été pris, et cette chambre étant la

meilleure... monsieur comprend bien...

--Je comprends: c’est la première halte des nouveaux arrivés.»

Et ils me conduisirent du côté opposé de la cour. Mais, hélas! ce

n’était plus au rez-de-chaussée, et je ne pouvais plus causer avec mon

petit muet. En traversant cette cour, je vis ce cher enfant assis à

terre, étonné, chagrin; il comprit qu’il me perdait. Au bout d’un

instant il se leva, accourut à ma rencontre. Des guichetiers voulaient

le chasser; je le pris dans mes bras et, tout sale qu’il était, je le

baisai et le rebaisai avec tendresse, et je me détachai de lui,--dois-je

le dire?--les yeux inondés de larmes.

Mes Prisons · 第 20 / 115 题