«Dans mon malheur, je suis pourtant heureux, disais-je, qu’on m’ait
donné une prison au rez-de-chaussée, sur cette cour, où, à quatre pas de
moi, vient ce cher petit enfant, avec lequel j’entretiens si doucement
une conversation muette! Admirable intelligence humaine! Que de choses
nous nous disons, lui et moi, par l’expression infinie des regards et de
la physionomie! Comme il règle ses mouvements avec grâce, quand il
sourit! Comme il les corrige, quand il voit qu’ils me déplaisent! Comme
il comprend que je l’aime, quand il caresse ou qu’il régale un de ses
camarades! Personne au monde ne se l’imagine, et pourtant moi, debout
près de la fenêtre, je puis être une espèce d’éducateur pour cette
pauvre petite créature. A force de répéter notre mutuel exercice de
signes, nous perfectionnerons la communication de nos idées. Plus il
sentira qu’il s’instruit et qu’il s’ennoblit avec moi, plus il
m’affectionnera. Je serai pour lui le génie de la raison et de la bonté;
il apprendra à me confier ses douleurs, ses joies, ses désirs; moi,
j’apprendrai à le consoler, à le rendre meilleur, à le diriger dans
toute sa conduite. Qui sait si, en tenant mon sort indécis de mois en
mois, on ne me laissera pas vieillir ici? Qui sait si cet enfant ne
croîtra pas sous mes yeux, et ne sera pas employé à quelque service dans
cette maison? Avec autant d’intelligence qu’il en montre, que
pourra-t-il devenir? Hélas! rien de plus qu’un excellent guichetier, ou
quelque autre chose de semblable. Eh bien, n’aurai-je pas fait une bonne
œuvre, si j’ai contribué à lui inspirer le désir de plaire aux honnêtes
gens et à lui-même, à lui donner l’habitude des sentiments de
bienveillance?»
Ce soliloque était très naturel. J’eus toujours beaucoup d’inclination
pour les enfants, et la profession d’instituteur me paraît sublime. Je
remplissais un semblable office, depuis quelques années, auprès de Jean
et de Jules Porro, deux jeunes gens de belle espérance, que j’aimais
comme mes fils et que j’aimerai toujours ainsi. Dieu sait combien de
fois en prison j’ai pensé à eux, combien je me suis affligé de ne
pouvoir compléter leur éducation, quels vœux ardents j’ai formés pour
qu’ils rencontrassent un nouveau maître qui m’égalât pour les aimer!
Parfois je m’écriais à part moi: «Quelle grossière parodie est-ce là? Au
lieu de Jean et de Jules, enfants doués des dons les plus splendides que
la nature et la fortune puissent faire, j’ai pour disciple un pauvre
petit, sourd, muet, déguenillé, fils d’un voleur!... qui tout au plus
deviendra un guichetier, ce que, en termes un peu moins choisis, on
nommerait sbire.»
Ces réflexions me confondaient, me décourageaient. Mais à peine
entendais-je le cri de mon petit muet que tout mon sang se troublait
comme celui d’un père qui entend la voix de son fils. Et ce cri et sa
vue dissipaient en moi toute idée d’abaissement à son égard. «Est-ce que
c’est sa faute, à lui, s’il est déguenillé et infirme, s’il est d’une
race de voleurs? Une âme humaine, dans l’âge d’innocence, est toujours
respectable.» Ainsi disais-je; et je le regardais chaque jour avec plus
de tendresse, et il me semblait qu’il croissait en intelligence, et je
me confirmais dans la douce pensée de m’appliquer à le dégrossir. Et en
rêvant à toutes les possibilités, je pensais que je serais peut-être un
jour hors de prison, et que j’aurais le moyen de faire mettre cet enfant
au collège des sourds-muets et de lui ouvrir ainsi le chemin à une
condition plus belle que celle d’être sbire.
Pendant que je m’occupais ainsi délicieusement de son bonheur, deux
guichetiers vinrent un jour me prendre.
«Il faut changer de logis, monsieur.
--Que voulez-vous dire?
--Que nous avons ordre de vous transférer dans une autre chambre.
--Pourquoi?
--Quelque autre gros oiseau a été pris, et cette chambre étant la
meilleure... monsieur comprend bien...
--Je comprends: c’est la première halte des nouveaux arrivés.»
Et ils me conduisirent du côté opposé de la cour. Mais, hélas! ce
n’était plus au rez-de-chaussée, et je ne pouvais plus causer avec mon
petit muet. En traversant cette cour, je vis ce cher enfant assis à
terre, étonné, chagrin; il comprit qu’il me perdait. Au bout d’un
instant il se leva, accourut à ma rencontre. Des guichetiers voulaient
le chasser; je le pris dans mes bras et, tout sale qu’il était, je le
baisai et le rebaisai avec tendresse, et je me détachai de lui,--dois-je
le dire?--les yeux inondés de larmes.