Mon pauvre cœur! tu aimes si facilement et si chaudement, et à combien
de séparations, hélas! n’as-tu pas été déjà condamné! Celle-ci ne fut
certainement pas la moins douloureuse; et je la ressentis d’autant plus
que mon nouveau logement était des plus tristes. Une mauvaise chambre,
obscure, sale, avec une fenêtre ayant pour carreaux non des verres, mais
du papier, avec les murs souillés de sottes et grossières peintures, je
n’ose dire de quelles couleurs, et, dans les endroits qui n’étaient pas
peints, il y avait des inscriptions. Beaucoup portaient simplement le
nom, le prénom et la patrie de quelque infortuné, avec la date du jour
funeste de son arrestation. D’autres ajoutaient des exclamations contre
les faux amis, contre eux-mêmes, contre une femme, contre le juge, etc.
D’autres étaient des abrégés autobiographiques. D’autres contenaient des
sentences morales; il y avait ces paroles de Pascal:
«Que ceux qui combattent la religion apprennent au moins ce qu’elle est
avant de la combattre. Si cette religion se vantait d’avoir une vue
claire de Dieu et de le posséder sans voile, ce serait la combattre que
de dire que _l’on ne voit rien dans le monde qui le montre avec tant
d’évidence_. Mais puisqu’elle dit au contraire que les hommes sont dans
les ténèbres et loin de Dieu, qui s’est caché à leur connaissance; que
c’est même le nom qu’il se donne dans les Écritures, _Deus
absconditus_..., quel avantage peuvent-ils tirer lorsque, dans la
négligence qu’il professent quant à la science de la vérité, ils
s’écrient que cette vérité, rien ne la leur montre?»
Puis, au-dessous était écrit (paroles du même auteur):
«Il ne s’agit pas ici du frivole intérêt de quelque personne étrangère,
il s’agit de nous-mêmes et de notre tout. L’immortalité de l’âme est une
chose qui nous importe si fort, et qui nous touche si profondément,
qu’il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l’indifférence de
savoir ce qui en est.»
Une autre inscription disait:
«Je bénis la prison, parce qu’elle m’a fait connaître l’ingratitude des
hommes, ma misère et la bonté de Dieu.»
A côté de ces humbles paroles, étaient les plus violentes et les plus
orgueilleuses imprécations de quelqu’un qui se disait athée, et qui se
déchaînait contre Dieu, comme s’il eût oublié avoir dit qu’il n’y avait
pas de Dieu.
Après une colonne de pareils blasphèmes, en venait une d’injures contre
les lâches, ainsi les appelait-il, que l’infortune de la prison rend
religieux.
Je montrai ces infamies à un des guichetiers, et je lui demandai qui les
avait écrites. «Cela me fait plaisir d’avoir trouvé cette inscription,
dit-il. Il y en a tant, et j’ai si peu le temps de les chercher.»
Et, sans plus de réflexions, il se mit à gratter le mur avec un couteau
pour la faire disparaître.
«Pourquoi cela? dis-je.
--Parce que le pauvre diable qui l’a écrite, et qui fut condamné à mort
pour homicide avec préméditation, s’en est repenti et m’a fait prier
d’avoir cette charité.
--Dieu lui pardonne! m’écriai-je. Quel homicide était le sien?
--Ne pouvant tuer son ennemi, il se vengea en lui tuant son fils, le
plus bel enfant qu’il y eût sur la terre.»
J’eus un mouvement d’horreur. La férocité peut-elle arriver à ce point!
Et un tel monstre tenait le langage insultant d’un homme supérieur à
toutes les faiblesses humaines! Tuer un innocent! un enfant!