Vivre libre est beaucoup plus beau que de vivre en prison; qui en doute?
Pourtant, même dans les misères d’une prison, quand on pense que Dieu y
est présent, que les joies du monde sont fugaces, que le vrai bien est
dans la conscience, et non dans les objets extérieurs, on peut sentir du
plaisir à la vie. Pour moi, j’avais pris en moins d’un mois mon parti,
je ne dirai pas complètement, mais d’une façon supportable. Je vis que,
ne voulant pas commettre l’indigne action d’acheter l’impunité en
poursuivant la perte d’autrui, mon sort ne pouvait être que la potence
ou un long emprisonnement. Il était nécessaire de s’y résigner. «Je
respirerai jusqu’à ce qu’ils me laissent un souffle, dis-je, et quand
ils me l’enlèveront, je ferai comme tous les malades quand ils sont
arrivés au suprême moment. Je mourrai.»
Je m’étudiais à ne me plaindre de rien, et à donner à mon âme toutes les
jouissances possibles. La plus ordinaire était de renouveler
l’énumération des biens qui avaient embelli mes jours: un père
excellent, une excellente mère, des frères et des sœurs excellents, eux
aussi, tels et tels amis, une bonne éducation, l’amour des lettres, etc.
Qui plus que moi avait été comblé de félicité? Pourquoi ne pas en rendre
grâces à Dieu, bien que maintenant tout cela soit tempéré par
l’adversité? Alors, en faisant cette énumération, je m’attendrissais, et
je pleurais un instant; mais le courage et la gaieté finissaient par
revenir.
Dès les premiers jours, je m’étais fait un ami. Ce n’était pas le
geôlier, ni aucun des guichetiers, ni aucun des juges du procès. Je
parle pourtant d’une créature humaine. Qui était-ce?--Un petit enfant,
sourd et muet, de cinq ou six ans. Son père et sa mère étaient des
voleurs, et la loi les avait frappés. Le malheureux petit orphelin était
maintenu entre les mains de la police, avec quelques autres enfants dans
la même situation. Ils habitaient tous dans une chambre en face de la
mienne, et à de certaines heures on leur ouvrait la porte pour qu’ils
sortissent prendre l’air dans la cour.
Le sourd-muet venait sous ma fenêtre, me souriait et gesticulait. Je lui
jetais un beau morceau de pain; il le prenait en faisant un bond de
joie, courait à ses camarades et en donnait à tous; puis il venait
manger sa petite portion près de ma fenêtre, exprimant sa gratitude avec
le sourire de ses beaux yeux.
Les autres enfants me regardaient de loin, mais n’osaient pas
m’approcher; le sourd-muet avait une grande sympathie pour moi, non pas
seulement par un motif d’intérêt. Quelquefois il ne savait que faire du
pain que je lui jetais, et me faisait signe que lui et ses camarades
avaient bien mangé et ne pouvaient prendre plus de nourriture. S’il
voyait venir un guichetier dans ma chambre, il lui donnait le pain pour
qu’il me le rendît. Bien qu’il n’attendît alors rien de moi, il
continuait à folâtrer devant ma fenêtre avec une grâce tout aimable, se
réjouissant que je le visse. Une fois un guichetier permit à l’enfant
d’entrer dans ma prison; celui-ci, à peine entré, courut m’embrasser les
jambes en poussant un cri de joie. Je le pris dans mes bras, et je ne
saurais décrire le transport avec lequel il me comblait de caresses. Que
d’amour dans cette chère petite âme! Comme j’aurais voulu pouvoir le
faire élever, et le sauver de l’abjection dans laquelle il se trouvait!
Je n’ai jamais su son nom. Lui-même ne savait pas en avoir un. Il était
toujours gai, et je ne le vis jamais pleurer qu’une fois qu’il fut
battu, je ne sais pourquoi, par le geôlier. Chose étrange! vivre en de
semblables lieux semble le comble de l’infortune, et pourtant cet enfant
avait certainement autant de félicité que peut en avoir à cet âge le
fils d’un prince. Je faisais cette réflexion, et j’apprenais ainsi que
l’humeur peut se rendre indépendante du lieu. Gouvernons l’imagination,
et nous serons bien presque partout. Un jour est vite passé, et quand le
soir on se met au lit sans faim et sans douleurs aiguës, qu’importe que
ce lit soit plutôt entre des murs qui s’appellent prison, ou entre des
murs qui s’appellent maison ou palais?
Excellent raisonnement! Mais comment faire pour gouverner l’imagination?
Je m’y essayais, et il me semblait bien parfois y réussir à merveille;
mais d’autres fois elle triomphait tyranniquement, et moi, plein de
dépit, je m’étonnais de ma faiblesse.