Quand je ne fus plus martyrisé par les interrogatoires et que je n’eus
plus rien pour occuper mes journées, alors je sentis amèrement le poids
de la solitude.
On me permit bien d’avoir une Bible et Dante; le concierge mit bien à ma
disposition sa bibliothèque, consistant en quelques romans de Scudéry,
du Piazzi et pire encore; mais mon esprit était trop agité pour pouvoir
s’appliquer à quelque lecture. J’apprenais par cœur chaque jour un chant
de Dante, et cet exercice était cependant si machinal, que je le faisais
en pensant moins à ces vers qu’à mes malheurs. Il m’en arrivait de même
en lisant d’autres choses, excepté parfois certains passages de la
Bible. Ce divin livre que j’avais toujours beaucoup aimé, alors même que
je me croyais incrédule, était maintenant étudié par moi avec plus de
respect que jamais. Toutefois, en dépit de mon bon vouloir, je le lisais
le plus souvent ayant l’esprit à autre chose, et je ne comprenais pas.
Peu à peu je devins capable de le méditer plus fortement et de le goûter
toujours davantage.
Une telle lecture ne me donna jamais la moindre disposition à la
bigoterie, c’est-à-dire à cette dévotion mal entendue qui rend
pusillanime ou fanatique. Au contraire, elle m’enseignait à aimer Dieu
et les hommes, à désirer toujours davantage le règne de la justice, à
abhorrer l’iniquité tout en pardonnant aux hommes iniques. Le
christianisme, au lieu de défaire en moi ce que la philosophie pouvait y
avoir fait de bon, l’affermissait, le rendait meilleur par des raisons
plus élevées, plus puissantes.
Un jour, ayant lu qu’il faut prier sans cesse, et que la véritable
prière ne consiste pas à marmotter beaucoup de mots à la façon des
païens, mais à adorer Dieu avec simplicité, tant en paroles qu’en
actions, et à faire que les unes et les autres soient l’accomplissement
de sa volonté sainte, je me proposai de commencer consciencieusement
cette incessante prière, c’est-à-dire de ne plus me permettre une pensée
qui ne fût animée du désir de me conformer aux décrets de Dieu.
Les formules de prière que je récitais dans mon adoration furent
toujours peu nombreuses, non par mépris (car je les crois au contraire
très salutaires, à ceux-ci plus, à ceux-là moins, pour fixer l’attention
dans le culte), mais parce que je me sens ainsi fait, que je ne suis pas
capable d’en réciter beaucoup sans tomber dans des distractions et
mettre l’idée du culte en oubli.
L’attention à me tenir constamment en présence de Dieu, au lieu d’être
un sujet de crainte, était pour moi une très suave chose. En n’oubliant
pas que Dieu est toujours à côté de nous, qu’il est en nous, ou plutôt
que nous sommes en lui, la solitude perdait de plus en plus chaque jour
de son horreur pour moi. «Ne suis-je pas en sublime compagnie?» me
disais-je; et je me rassérénais, et je chantonnais, et je sifflais avec
plaisir et avec attendrissement.
«Eh bien! pensai-je, n’aurait-il pas pu m’arriver une fièvre qui
m’aurait mis au tombeau? Tous ceux qui me sont chers, qui, en me
perdant, se seraient abandonnés aux larmes, auraient cependant acquis
peu à peu la force de se résigner à mon absence. Au lieu d’une tombe,
c’est une prison qui m’a dévoré; dois-je croire que Dieu ne les munira
pas d’une force égale?»
Mon cœur exhalait les vœux les plus fervents pour eux, quelquefois avec
des larmes; mais les larmes elles-mêmes étaient mêlées de douceur.
J’avais pleine confiance que Dieu nous soutiendrait, eux et moi. Je ne
me suis pas trompé.