A Georges Auric.
Paroles que permet la rage
A l’innocence qu’on outrage
C’est aujourd’hui votre saison.
Malherbe.
Une voiture roulait sur le bord de la Méditerranée. Aux environs de
Marchélepot qui tenait le volant, deux hommes et deux femmes immobiles.
Comment parler d’un paysage de vignes? Des bouts de bois sont plantés de
distance en distance sur un sol nettoyé de telle façon que l’esprit se
resserre sur une idée sèche. Pourtant à l’échalas s’accroche un
feuillage opulent qui couvre des fruits fragiles, nombreux, compacts
comme les tissus d’un sein vivace.
Ici et là, des Français vivent encore, dans de vieilles maisons.
De l’autre côté de la route il y a les montagnes; grâce au ciel elles
forment des lignes qui nous conviennent.
Ils ne bougeaient pas, idoles d’un modèle courant. Marchélepot traçait
un itinéraire impérieux, aux virages raccourcis. Il ralentissait
rageusement, ses quatre roues éraflaient la pierraille quand il
traversait les villages qui puent le vin et la prospérité, où se meuvent
lentement les paysans et leurs chars.
Les idoles étaient vêtues de blanc que bariolaient des oripeaux trempés
dans la chimie. Elles parlaient.
On peut renverser sa tête dans la capote et découvrir soudain l’ampleur
du ciel; on pourrait atteindre au plus haut de son âme.
Mais dans quelle atmosphère facile roulaient l’une sur le dos de
l’autre, cette auto et cette planète! En marquait une satisfaction sûre
la lèvre de Marchélepot.
Elles parlaient.
--Ma chère Jeannette, puisque nous voyageons, racontez-nous vos voyages,
disait Liessies à tout hasard.
--J’aime tant à voyager: j’ai tout sacrifié à mes voyages.
--Vous ne voyagez plus guère, vos sacrifices sont finis.
--Liessies, qu’est-ce que vous me faites dire? Je ne sacrifie jamais
rien, voyons.
--Racontez toujours.
--Si je vous parlais du Kashmir, tout ce que j’ai vu, tout ce que j’ai
senti là-bas--ah! vous ne pouvez pas l’imaginer--me cachera ces Maures.
--Qu’est-ce que ça fait?
--Je croyais que vous aimiez davantage vos sensations.
--Mais non, intervenait Mrs Brace, Liessies a raison, il sera temps de
jouir de cette promenade quand nous nous la rappellerons.
--Ma belle Gwen, s’écriait Jeannette de Baveux, vous voilà enchantée,
vous aimez les mélanges.
--Mais, reprenait Gwen Brace, ne pouvons-nous faire plusieurs choses à
la fois? Je peux regarder les Maures et votre Kashmir en même temps,
vous savez.
--Ah! mon Kashmir!
--Gwen, interrompait Liessies, si vous êtes de mon avis, je ne sais pas
si je suis du vôtre. Quoi? vous aimez les mélanges? Mélangez-vous
seulement les choses au les gens aussi?
--Eh! d’abord, pourquoi voulez-vous que je distingue les gens des
choses?
--Alors vous, Gwen, vous n’êtes qu’une belle étoffe?
Liessies se détournait de Madame de Baveux qui était à sa droite, pour
regarder Mrs Brace qui était à sa gauche. Ce visage-là, c’était la
beauté dont on parle, qu’on ne voit jamais. La beauté est insolite, on
est étonné de sa rencontre, son arabesque compose avec la laideur qui
l’enlace un chiffre mystérieux.
Cependant Madame de Baveux parlait du Kashmir; elle était ridicule, ce
qui est atroce chez une femme. Liessies se disait qu’il avait raison,
contre une opinion assez répandue, de ne pas la trouver jolie, car un
charme certain rend une femme plus légère et lui évite de chercher
l’esprit. Pourtant elle était la maîtresse de Marchélepot qui aimait
dans les femmes comme dans les choses une réalité nette.
Liessies ne l’écoutait guère, toujours tourné vers la belle étoffe. Sous
ses plis raides--cette beauté était un peu gourmée--il voulait deviner
un être respirant et bougeant, supposer un mystère.
Mais Gwen était là, comme elle aurait été ailleurs. Elle vivait loin de
son pays, il ne lui manquait guère et elle aurait aussi bien pu vivre
loin de cette contrée-ci, dont le secret était de ceux qu’elle avait
toujours portés, prétendait-elle.
Gwen avait des mains longues et sèches.
--Gwen, pourquoi êtes-vous peintre? Vous retracez des figures.
Touchez-les plutôt avec vos doigts.
Gwen souriait. L’ivoire robuste, la grande taille de ses dents serrées
comme une muraille aux trente-deux tours, faisaient son sourire
redoutable. Alors Liessies sentait les ressources de la vie.
--Mais je les touche aussi.
Elle réprimait sans cesse le contralto de sa voix.
--Ah! vous les touchez. Eh bien! alors, tant pis.
--J’en prends et j’en laisse. Vous êtes agaçant, Liessies, pourquoi
voulez-vous toujours que je préfère une chose à une autre?
--Je voudrais vous voir attachée à la meule, forcée de tourner autour
d’un même point.
--Je ne veux rien négliger.
--Moi, je rêve de réserver, une fois pour toutes, mon attention à un
seul être. Et autant que la complaisance dans cet être, j’aime le
sacrifice du reste. Gwen, c’est que j’aime la vie plus que vous!
--Que dites-vous? Personne n’aime la vie plus que moi.
--Nous en sommes tous là, nous en avons plein la bouche.
Jeannette se penchait vers l’avant et criait: «Généreux, cher, regardez
ces oliviers, ils sont torturés.»
Généreux braquait un instant vers eux sa tête aux yeux fixes, ne voyait
pas les arbres dont le supplice était digne de remarque, souriait à
Jeannette non sans fadeur et se rencognait sous la protection du
pare-brise. De temps en temps, il interpellait avec sa monotone aménité
Marchélepot qui secouait les épaules, tandis qu’une forte plaisanterie
passait entre ses dents.
--Ma chère Gwen, continuait Jeannette, vous êtes faite pour voyager.
Vous pouvez porter toutes les robes...
--J’en doute, murmurait Liessies.
--... vous n’auriez pas trop, comme parures, de tous les paysages du
monde. Quant à vous, Liessies, je vous vois toujours en France et je
doute de vous.
--N’en doutez plus, Madame, je suis un lâche.
Liessies, en tous cas, n’était pas un touche-à-tout. Il aurait voulu,
pour bondir sur d’autres terres, trouver d’abord un point d’appui sur la
sienne. Lent, méfiant, facilement déçu, il n’en finissait pas. Mais
depuis quelques jours, il lui semblait que tous ces tâtonnements
pouvaient s’achever dans un mouvement sûr, mettre la main sur Gwen.
Mais Madame de Baveux, quand elle se penchait en avant pour regarder
Gwen Brace, retombait sous l’examen de Liessies, assis entre elles. Son
visage était trop rond, aucun trait ne s’y allongeait, en sorte que
l’idée de majesté en était absente et qu’au contraire un certain comique
errait autour du nez garçonnier, des yeux à fleur de tête, de la bouche
froncée, le long des cheveux tirés en arrière selon une mode humiliante
pour cette face inachevée qui réclamait au contraire le flou. Liessies
essayait de faire le compte des raisons qui liaient Marchélepot,
savoureusement raisonnable, à cette dame qui n’était pas de la bonne
année.
La comtesse de Baveux, née Laronde, avait été la fille d’une célébrité
quelconque, depuis longtemps balayée. A vingt ans, elle avait sauté dans
un autre train, avait étonné par ses façons échevelées et ambitieuses un
Baveux, qui, encore maintenant, n’ayant rien à faire, la suivait de
loin. Les Baveux avaient eu une spécialité historique: ils se faisaient
tuer dans les charges de cavalerie les plus désastreuses de nos annales.
Après qu’ils eurent tout donné de leur personne dans ces sacrifices
brutaux, le dernier d’entre eux, lors de la dernière guerre, n’ayant pas
retrouvé, dans un État-Major, la tradition des aînés, s’était engagé à
l’aveuglette dans la voie des cadets et faute d’avoir pu entrer dans
l’Église, il s’asseyait parfois dans le salon de sa femme. Il s’arrêtait
de jouer avec des autos et des poupées pour, stupide, la regarder faire.
On aurait aimé qu’il fût capable d’ironie. Peut-être serait-elle venue
l’animer, jusqu’à lui faire battre Jeannette, s’il avait été pauvre et
elle, riche; mais avec le titre, il avait l’argent; accablé par cette
dernière dignité, il baissait les yeux et ne voulait pas croire que sa
femme ne fût réussie dans un genre extraordinaire. Jeannette se piquait
de violentes convoitises. Elle voulait bourrer son existence de voyages
et d’amours. Elle avait surtout voyagé, traînant Baveux, qui portait les
bagages, jusqu’au Mexique.
Mais enfin, elle avait pu faire un arrangement avec Gustave Marchélepot.
Il avait d’abord été alléché par son nom, par son salon où, dans un
décor souvent bouleversé par l’apparition d’une nouvelle lubie, elle
recevait une racaille de peintres à idées fixes, de danseurs forcément
lascifs, d’explorateurs naïfs, de voyageurs de marque cingalais,
d’officiers de marine sans bateau, d’homosexuels de différentes
spécialités, de gens du monde enchantés de tant d’aubaines et même de
gens d’esprit qui venaient bibeloter dans ce bazar.
Marchélepot, qui savait borner ses entreprises intellectuelles au solide
et commençait une collection de tableaux, avait retrouvé tôt son aplomb.
Comme, vers le haut d’un corps insignifiant, peu et mal habillé et
au-dessous d’une figure où se peignait l’idée de volupté comme un fard,
Madame de Baveux portait des seins fort jolis et assez célèbres, il
avait fait d’elle sa maîtresse, ce dont elle avait été ravie, car elle
cherchait un amant depuis dix ans, n’ayant connu dans ses voyages que
des passades fâcheuses, et Gustave était un garçon robuste, roux. Il lui
confiait le soin de ses affaires extérieures. Il était déjà, à
vingt-cinq ans, au retour de la guerre, le lieutenant de son père qui
gouvernait de grosses usines. Le soir, il voulait tirer des heures de
bureau un profit brillant.
Liessies se surprit en train d’examiner gravement cette économie et
d’oublier que Gwen était une combinaison de chances plus rares.
Voici pourtant avec quoi au premier coup d’œil il avait composé une
image: un front qui faisait assez d’espace au-dessus des yeux larges;
des lèvres bien taillées; un nez saillant avec des narines à l’air. Il
avait cru d’abord ne voir que le visage d’une enfant étonnée et qui
convoite tout, très pâle, mais il y avait des pommettes meurtries, un
sourire déchiré.
--Etes-vous bonne? lui demandait-il.
--La bonté, c’est la pire des férocités. Chaque fois que j’ai voulu être
bonne... Je suis bonne quelquefois.
Une telle réponse agaçait Liessies. Il aurait voulu amadouer ce beau
front bourrelé de sentences.
Jeannette s’assotait davantage: «Comment voulez-vous que notre Gwen soit
bonne, elle est trop belle.»
Alors Liessies se demandait si l’une n’était pas l’ombre de l’autre et
si le ridicule de Jeannette ne faisait pas qu’exagérer les dispositions
de Gwen. Il s’étonnait d’ailleurs de pouvoir se défendre contre un
visage où il abritait ses rêves, contre un corps dont la moindre flexion
le faisait tressaillir. Mais ce n’était point par faiblesse qu’il se
dérobait, car il avait du cœur.
Du reste, assez de ces distinctions futiles. Il ne s’agit que d’être
bien élevé, étant bien né. Cœur, esprit, âme, sens de Liessies, voilà
des mots qui sont enlevés tous ensemble dans chacun de ses mouvements.
Son cœur avait des raisons qui étaient les divisions de la Raison même.
L’admiration est le nom qu’il faut donner à ce qui seul l’ébranlait et
le portait vers une créature. Le rythme qui balançait le sang entre son
cœur et son cerveau, n’était-ce pas la noble suite d’idées qu’on avait
facilitée en lui? Le choix délibéré était déjà tendre préférence.
Mais certaines âmes s’étendent sur de longs parages. Jamais l’apparition
d’une femme ne peut être signalée partout à la fois. Telle région
accueillait d’abord une grande ombre qui s’avançait, au ciel, vol
d’oiseaux. Avant qu’il ait pu rassembler ses réflexions, ces confins
étaient déjà peuplés et Liessies en ressentait de douces exactions. Il
savait se débarrasser de ces menaces et souvent ces masses palpitantes,
dans un fracas de muscles et de pennes, effarées, s’étaient éloignées de
son royaume soudain enveloppé d’un climat mélancolique.
Toutefois ces parties atteintes et qui se laissaient si aisément
recouvrer, étaient-elles bien sensibles? Il avait longtemps considéré
comme un signe triste de pouvoir effaroucher le sort. Mais peu à peu il
devait s’habituer à lui-même, pour arriver au jour où il chérirait le
secret de sa sauvagerie. Il renfermait une lourde couche d’amour et de
foi, il ne voulait pas la livrer aux becs distraits.
* * * * *
Sortons de l’auto. Que Marchélepot la mène par ces pistes écartées, à
travers bois et vignes, jusqu’à cette plage déserte. L’auto stoppe. Pour
l’avion qui rentre à Saint-Raphaël, une raison invisible arrête cette
petite bête entre deux grains de sable.
Gwen descend. Elle est maigre, efflanquée. N’appartient-elle pas à
quelque tribu de guerriers coureurs? les femmes coupent leurs cheveux en
signe de stérilité. Les tronçons de sa chevelure sont cachés sous un
mouchoir. Elle marche, les mains vides; elle ne porte aucun bijou, elle
est toute dépouillée.
Liessies n’aimait pas les couleurs de Gwen. Il se disait: «Elle est
belle, donc il ne s’agit pas de carnaval. Pourtant la beauté n’y fait
rien, elle-même hélas! ne peut transgresser les bornes que nous impose
la vulgarité. Il faudrait mieux qu’en dépit de ses puissants écarts
d’humeur, elle s’en tînt à l’uniforme. Nous sommes tous faibles; qui ne
veut pas demeurer, en désespoir de cause, en deçà de la moyenne, sautera
trop loin, dans l’outrance. Or qui atteint à l’outrance se relâche déjà
dans une nouvelle facilité.»
Mais comment Liessies peut-il ratiociner devant cette figure. La beauté
s’est abattue sur elle comme la vérité. Elle en est toute lacérée.
Liessies se détourna d’elle, car il a bien fallu que sortent aussi de la
voiture Madame de Baveux et M. Généreux du Genroy, et ils entourent de
leurs gestes improbables Gwen, tandis que Gustave bondit, arrache sa
chemise et fait la culbute. Quel drôle de corps! Il est déjà tout nu; sa
peau blanche, cinglée par le soleil, devient écarlate.
--Ce sable, c’est délicieux, c’est exquis. Gwen, venez avec moi, nous
allons courir toutes les deux comme des folles.
Jeannette prend Mrs Brace par la taille et son élan s’inspire des
principes de la Rythmique, mais il les trahit bientôt, il flanche.
Pourquoi cette robe rose?
Gwen court bien. C’est une Ménade plus authentique que l’autre qui déjà
se fait tirer. Pouf! elles tombent dans le sable. La comtesse se
renverse langoureusement et vante toute chose, selon son habitude; le
ciel, la mer, ces sombres pins, cette Américaine.
* * * * *
La fête commença par le bain. Les femmes s’en allèrent d’un côté, les
hommes de l’autre. C’est avec des gestes aimables que se déshabille M.
Généreux du Genroy, ancien officier de marine, orientaliste, opiomane,
au demeurant homme du monde. Un beau grison, un grand diable avec
quelque allure. Mais comme il est désagréable de trouver, au milieu de
la face humaine, lieu émouvant, ces yeux fixes, à jamais. Et ce rictus,
qui ne se moule plus sur l’imprévu de la vie: quelle déchéance, le
sourire de l’homme devenu une petite mécanique.
La drogue est la dernière piste qu’ont trouvée les sots pour courir
après l’esprit. Liessies n’écoutait pas sans impatience les propos
puérils de Généreux sur les mystères de l’Orient, sur ses jardins
marocains, sur les cuirs dont il avait relié ses originales de Claude
Farrère, sur sa collection de pipes, sur ses chasses avec tel seigneur.
Cet amateur qui avait entre les mains les éléments d’une belle
vie--n’avait-il pas le goût du large et des complications d’âme qui se
nouent entre les continents?--en faisait une pantalonnade. Les voyages
sont devenus trop faciles, ils ne trempent plus un homme. Qu’avaient pu
faire des graves beautés de la terre une ignorance de petite femme, une
incurable futilité, un mol impressionnisme? un peu de fumée qu’il
croyait être sa fantaisie enfin délivrée.
Ajoutez-y la caricature de l’officier de marine.
«Ah! mes marins, s’écriait Madame de Baveux, je les adore. Je les
connais tous. Ce sont des êtres délicieux. Toutes les folies! mais quel
cœur! Et puis, ils aiment les voyages. Vous ne savez pas, Liessies,
quels êtres curieux il y a dans la marine!»
Pour Généreux, la Marine était une institution ancienne, aimable, assez
inoffensive. Pendant la guerre, non seulement il n’avait pas songé à
descendre à terre avec les fusiliers, mais même il n’avait jamais été de
ceux qui taquinaient la mine; il avait aussi évité les longues et
austères chasses au sous-marin, et il avait toujours participé de
l’immobilité des gros bateaux. Toulon, sinon Brest, était une aimable
ville de province. Il y avait le lent mouvement du port et de loin en
loin un voyage par le monde, dont on ne voyait que les abords, sur un
bateau aimé trop longtemps pour ne pas être démodé. Servi par un
personnel encore sensible à la grâce des traditions, on était entre
amis; le recrutement laissait de plus en plus à désirer, mais
quelques-uns encore continuaient une noble routine. Toutes les
sinécures, souvent protectrices de la dignité, n’ont pas été abolies par
la rageuse activité moderne. Il y avait aussi la mer, sa vie changeante,
passionnée, d’un mystère plus attrayant que celui d’une bête, le ciel
tout proche, l’astronomie et son grand jeu pur, le tumulte des forces
divines et humaines; enfin loin, très loin, possible, un suicide
élégant, une bataille navale.
Liessies trouvait chez Généreux un esprit de coterie qui, de Toulon,
s’étendait à certains milieux parisiens. La littérature double les
anciennes professions; comme dans la diplomatie, on trouve dans la
marine un littérateur à la douzaine. On a relevé tous les bas-fonds: pas
une fumerie, pas un bouge, pas une fille, pas un mousse qui n’aient été
crayonnés. Toulon, roman fané qui traîne sur des quais sans bateaux.
Mais ils ont fini de mettre leur mince maillot. Déjà à la pointe du
bois, Gwen s’élance vers l’eau. Gustave l’y attend, soulevant de grands
prestiges d’écume.
Il la poursuit et, pour le bon ordre, semble poursuivre Jeannette, qui
elle aussi voudrait attraper leur belle amie. Ce sont des éclaboussures,
des déhanchements, des chutes, et des cris et des rires qu’on dirait
lascifs. Que signifient ces jeux?
Liessies n’est pas de ces hommes qui traînent avec la lâcheté de la
hyène derrière les troupes de femmes égarées. Il ne peut fournir à cette
histoire les frémissements que plusieurs songeraient à utiliser.
De plus, par expérience, il était méfiant et soupçonnait souvent
certains désirs d’être émus beaucoup plus par la fièvre éparse que par
une nécessité intime. A ce moment même il notait que les regards de
Jeannette revenaient souvent avec inquiétude vers Gustave.
Gustave jouait avec ses désirs et il en avait pour toutes les femmes. A
deux cents lieues de Paris, Liessies avait de la peine à croire que
cette fougue ne fût droite.
Mais comme il se retournait gaîment vers Gwen, il vit qu’elle avait les
joues trop rouges. Il en eut une mauvaise impression et se mit à nager
vers le large. Elle poussa un cri d’approbation et le suivit.
Tout en brassant avec une régularité qui calmait son cœur, il regardait
Gustave qui s’efforçait dans leur sillage. Il comptait sur
l’indifférence de Gwen à l’égard de ce poursuivant, et non pas pour de
bonnes raisons. Gwen n’était pas sensible aux qualités toutes nues:
impossible pour elle d’aimer un être simplement parce qu’il était beau,
ou bon, ou fort. Il lui fallait un assaisonnement. Il aurait fallu que
Marchélepot pour plaire eût à sa notoriété cette touche intellectuelle,
nécessaire à une Yankee avide, venue à Paris pour toucher tout ce qui
brille. A leur première rencontre Liessies avait parlé à Mrs Brace du
caractère plaisant d’un de ses amis.
--Qu’est-ce qu’il fait? avait-elle demandé.
--Il est peintre.
--Oh! faites-le-moi connaître. Je veux connaître les peintres
maintenant, je connais déjà ceux qui écrivent.
Le ridicule peut tuer le désir.
Mais maintenant elle nageait dans la parfaite mesure de son effort et la
pureté de l’immense but liquide. Il pouvait presser contre ces joues son
rêve raisonnable et difficile comme une algue florissante, pleine
d’iode. Ce visage était le plus beau signe de force qu’il eût rencontré
depuis longtemps. Il ne se rappelait même de toute sa vie qu’un seul
visage qui lui eût déjà donné cette impression de fierté. Dans les
traits de Gwen, Liessies déchiffrait la somme des motifs les plus justes
que peut choisir un homme pour se soumettre.
Gwen se tournait de côté et d’autre, à l’exemple des sirènes. Ses
compagnons ne perdaient pas la tête et la harcelaient rudement. Comme
elle le défiait, Gustave plongea et la fit boire. Elle reparut avec son
visage contracté, comme prise à la gorge par sa beauté. Liessies voyait
ses seins sous le lambeau de laine, mais peu lui importait. Son désir,
s’il la frappait en pleine poitrine, s’enfonçait comme un couteau et
cherchait son cœur pour le séparer du mal.
Marchélepot ne cherchait pas si loin et battait l’eau autour d’elle de
gestes luisants. Elle se plaisait à cet hommage plein de claquements et
d’amples brassées. Son rire découvrait mortellement ses dents, elle se
retournait vers Liessies, rebelle.
Mais soudain elle se couchait sur l’eau. Liessies reniflait.
Enfin ils furent fatigués de nager en cercle et revinrent vers Jeannette
assez morose, qui jouait près du bord avec Généreux. Ils furent bientôt
vautrés dans le sable.
* * * * *
Gustave s’ébrouait et se montrait assez lyrique.
«Généreux, hein, notre amie Gwen vous rappelle des choses que vous avez
vues en Grèce? Gwen, vous ne savez pas ce qu’il a fait, ce sacré
Généreux? Une nuit, il a trouvé le Parthénon si épatant, qu’il a voulu
coucher dedans avec un petit Anglais. Ils se sont installés au clair de
lune et ce qu’ils ont inventé encore: ils avaient apporté leur drogue,
ils ont pipoté toute la nuit. Quel type, hein?»
Liessies donna à Généreux une rude tape sur les reins.
--Vous pouvez vous vanter d’avoir le sens du grec, vous.
--Liessies, j’ai horreur de ces brutalités, je vous prie de n’en avoir
plus jamais avec moi.
--Allons, Liessies, cria Jeannette. Je vous l’ai déjà dit, vous n’avez
pas l’esprit des voyages.
Liessies suçait un caillou pour ne pas perdre le goût de la réalité.
Enclin à la mélancolie, il sentait partout la mort et cette odeur
éveillait ses fureurs noires. Alors pour protéger la vie, il songeait à
tuer. Dans le brouhaha d’une révolution, pour venger sa nature outragée,
il pendrait ce Généreux. A cause de ces excès, certains de ses amis
doutaient de la qualité de son esprit.
--Liessies manque de classe. Faute de pouvoir nuancer il ira au
fanatisme. Je ne le trouve pas très français.
Après une minute de découragement, Liessies regardait Gwen. Se
prêterait-elle, s’il le lui demandait? Elle aimait jouer. L’image d’une
demi-réussite lui donnait l’envie de rentrer en lui-même et de n’en plus
sortir. Les indications qu’il s’acharnait à relire sur la face de cette
femme se brouillaient.
Mais ne pouvait-il pas espérer davantage? Il y avait peut-être en elle
quelque chose qui brûlait? Il resterait déçu; il aurait fallu que
d’elle-même elle vînt, naturellement orientée vers lui.
Une telle exigence cachait, derrière sa sévérité, une faiblesse, une
inexpérience enfantine. Dans tous les cas, la bonne volonté, l’appui
mutuel, la modération des besoins, l’oubli momentané de la beauté pour
la retrouver plus tard à travers des métamorphoses modestes, telles sont
les conditions imposées à la passion qui veut s’humaniser, réussir.
Si Liessies avait eu un sens plus vif de ses prérogatives d’homme--mais
la noce qu’il faisait n’avait-elle pas détendu son ressort?--il ne se
serait pas effaré devant cette jeune femme. Dans l’atelier de Gwen à
Paris traînaient des esquisses, quelques livres mal lus, des cigarettes.
Elle était là, dans un groupe d’hommes et de femmes empêtrés sur
quelques idées, comme des mouches sur un papier gluant. Il n’y avait
qu’à la prendre par la main.
Quand Liessies admettait qu’il pût tirer Gwen de ce cercle où elle se
repliait, il lui fallait se demander ce qu’il en ferait. Alors il
découvrait son isolement. Il tremblait d’amour, il sentait sur sa peau
le plus délicieux émoi quand il se rappelait les fortes alliances
contractées au front, mais le massacre de ses amis, la méfiance de la
ville ou le reste d’un mépris juvénile pour ce qui ne le comblait pas
d’un coup, tout cela faisait qu’à vingt-huit ans, après des années de
lutte à main armée, il se retrouvait seul. Il n’y avait pas de groupe où
il pût mettre à l’abri une femme. L’impatience l’avait chassé hors de sa
famille, il avait pu supporter la différence de mœurs qui se fait sentir
d’une génération à l’autre. Le soir, quand il sortait de son travail, il
se jetait dans Paris. Il était tombé sur une bande; il avait mis quelque
temps à s’y reconnaître. Quand il en avait eu assez, il y avait eu
quelque femme pour l’y retenir.
Aussi, quand il rêvait d’un difficile accomplissement avec Gwen, il
n’imaginait que de détruire une partie de ses biens. Il abandonnerait
ses meilleurs soucis; il se sauverait avec cette inconnue, il risquerait
la solitude, il reprendrait la téméraire tentative de se maintenir
longtemps au plus tendu de la passion, sans appui.
* * * * *
Ils mangeaient. Comme le soleil cessait d’être visible, Jeannette, tout
en se nourrissant, donnait des noms aux couleurs humides de l’horizon.
--Ah! ces tons orange, cela me rappelle presque le coucher de soleil de
Vera-Cruz. Vous vous rappelez Vera-Cruz, Généreux?
--Chère amie, je n’y suis pas allé. Et pourtant, mes amis San-Benin
m’avaient invité à faire avec eux le tour des Antilles. Maria San-Benin
avait à ce moment-là le petit San-Fernan, ce qui faisait dire: jamais
deux San... trois... Bref, je n’ai pu les rejoindre. J’ai dû partir
alors pour la division d’Extrême-Orient, et demandez à notre amie
Jeannette, quand on a été de ce côté-là, on y retourne.
--Ah! cette nostalgie.
--Quand vous revenez, demanda Liessies, vous devez trouver Paris bien
étrange.
--J’adore l’Ile-de-France, n’oublia pas Jeannette. Votre mère, Généreux,
a une maison exquise à...
--Vous y êtes venue, chère amie, avec les B...
--Vous avez l’air triste, tout d’un coup, mon cher Liessies.
--C’est avec Betsy, vous vous souvenez, Jeannette, que nous avons passé
cet été dans le bungalow. Nous étions vraiment quelques amis...
--Oh! cette Betsy, avec la petite K...
--Ma chambre était fréquentée. Tout le monde m’empruntait mon divan.
Liessies déplorait ses compagnons, mais il craignait parfois les
inconvénients du refus qui le séparait d’eux et le privait de les
comprendre dans leur faible fatalité. De leurs actes et de leurs
paroles, il formait une mécanique, mais il ne pénétrait pas jusqu’au
point où elle cessait d’être insolite et se rattachait aux engrenages
humains.
Pourtant, dans les affaires, il devait souvent dissimuler, s’effacer
devant des hommes qu’il ne découvrait pas d’abord. Il recherchait le
secret de leur plaire en s’oubliant soi-même pendant quelque temps. Mais
il revenait sur eux bientôt, à la charge. Ce soir, la passion l’arrêtait
et l’empêchait d’atteindre les autres. Pendant ce dîner, il en ressentit
une gêne. Il n’entrait pas dans la conversation.
On le taquina, il laissa dauber sur le masque insignifiant derrière
lequel il se retirait de plus en plus loin. A la fin, il s’écarta du
groupe bavard et il s’allongea plus près de l’eau.
«Voici ce qu’il faudrait dire à Gwen: Gwen, comme cette clique, vous ne
croyez à rien et pourtant vous êtes crédule. Vous prêtez l’oreille au
bavardage de vos sens.
Elle m’interrompt:
--Mes sens! quel gros mot, Liessies. Le plaisir des autres m’étonne
toujours, et ce qui m’étonne plus encore, c’est que je le leur donne.
Mes sens, drôles de petits outils. La crispation d’un visage me fait
rêver.
--Oui, Gwen. Mais pourquoi cette illusion-là, au détriment des autres.
Vous voulez pourtant les connaître toutes. Pourquoi retardez-vous d’en
essayer une nouvelle? Vous parlez d’étendre votre pouvoir sur la vie,
mais je le vois qui se rétrécit. Vous vous détournez peu à peu de tout
un monde.
«Si vous ne recherchez que la diversité la plus apparente, celle des
corps, vous n’aurez jamais de prise sur cela seul qui mérite de retenir
notre curiosité--après que mille signaux l’ont appelée en cent
lieux--cela qui dans chacun est difficile, cela qui est caché.
«Cela se cache plus subtilement que vous ne croyez et ce ne sont pas les
chiffonnements que nous connaissons qui ont pu vous le déceler. On ne
s’en approche qu’avec effort. Hélas! je vous parle de ces graves
attraits, mais les ai-je connus?
«Au moins si je reste éloigné de cette vraie aventure, je ne me paie pas
de mots. Courant de l’une à l’autre, il vous semble que vous cédiez au
démon de la connaissance. Il n’en est rien, vous renoncez à connaître
quoi que ce soit. Le signe secret que tracent ces formes que vous
questionnez si légèrement, vous ne l’entendez pas. Vous dites qu’elles
vous font rêver, ce n’est pas vrai, je le nie de toute ma force dont
vous serez privée. Vous parlez d’une rêvasserie qui ne peut recevoir un
nom, de la somnolence la plus lourde de l’esprit.
«Quand ce n’est pas à la fin d’une longue poursuite, d’une méditation
que s’épanouit la sensation, quand on en fait un point de départ, elle
borne tout à elle-même, elle arrête le mouvement de l’âme, elle
l’absorbe interminablement.»
Liessies pouvait-il entraîner Gwen par une telle harangue? La sévérité
flattait d’abord cette fille.
Il se retourna sur le sable: Gwen était allongée à côté de lui et le
regardait.
--Vous me plaisez, embrassez-moi, fit-elle.
--Non.
--J’aime votre sourire. Souriez, Liessies. J’ai envie qu’on m’embrasse
ce soir.
--Mufle!
--Quoi! vous oubliez la pudeur. Si je dis: on, comprenez: vous.
--Vous êtes incapable de me distinguer des autres.
--Mon pauvre Liessies, regardez autour de vous. Il n’y a plus que la
mer, on ne peut plus discuter.
--La parole vaut bien le bruit de la mer.
--Embrassez-moi. J’aime mieux un cri qu’une parole.
--Vous avez de la couleur ou de l’encre aux doigts, mais vous êtes plus
paresseuse que les bêtes.
--Vous pouvez parler, vous. Avez-vous jamais fait le moindre effort pour
me comprendre?
--...
--Vous, Liessies, en ce moment, vous ne voyez pas que je suis là, moi.
Vous n’êtes pas sorti une fois de chez vous, en vous disant que vous
viendriez jusqu’à moi. Nous ne savons plus attendre.
Gwen le regarda, soudain lasse; elle en avait trop vu. Mais elle était
loin de s’avouer vaincue. Le serait-elle jamais? Était-elle d’une telle
qualité qu’elle ne pût se contenter toujours de futiles victoires?
Aujourd’hui, les simulacres de résistance que faisait Liessies la
piquaient un peu.
Elle porta la main sur lui, elle lui caressa le cou, la poitrine. Il
réfléchit rapidement; dans un instant il ne voudrait plus se détourner
de cette femme, séduit par une brusque éclipse du monde. Mais rien ne
naîtrait d’eux, si ce n’est les pensées douloureuses qu’il emporterait.
Cette tentation fut dissipée par un mouvement rapide qui le dressa sur
ses pieds et le porta tout courant jusque dans un bois de pins. Enfin!
il ne pouvait plus supporter de se diminuer auprès d’une femme qu’il
avait confondue avec certains prestiges.
Adossé à un arbre, les pieds dans l’austère tapis des aiguilles, il se
retrouva. Il n’avait pas connu ce dur contentement depuis son long exil
de quinze mois dans la montagne macédonienne. Les réserves qu’il avait
vu alors s’accumuler, il avait pu croire ensuite qu’elles s’étaient
perdues. Elles réapparaissaient et lui qui avait été brimé par la
circonstance contraire de cet amour, il se sentait croître de nouveau,
minute par minute. Il ne reverrait plus cette femme, il resterait seul,
il irait faire un tour en Afrique, dans ce désert où l’on peut vivre sur
les parties les plus irréductibles de son âme.
Ce ne serait pas une fuite; les pensées de Liessies ne pourraient jamais
aller dans ce sens. Pendant la guerre, il avait vu l’homme, à certaines
heures mortelles, comme abandonné de Dieu, il en avait conçu une bonne
volonté ou un orgueil obstiné. Et déjà au delà de Gwen, dont le beau
visage était rongé par le ridicule, il en cherchait une autre, aux
cheveux longs. Celle-là pourrait être sans espoir, affreusement exilée
du bonheur. Mais Liessies, tu la vois, elle est raidie par la noblesse.
Alors, il faudrait encore attendre. Pourquoi toujours sacrifiait-il
celle qui était là, en chair et en os, à celle qui devait venir et qui
était creuse comme un songe? Voilà encore qu’il abandonne une femme à
elle-même, à tout accident, et sans l’avoir atteinte, sans l’avoir
gagnée.
Il s’en va, étouffant dans le silence du bois sa plainte contre un
inconnu de désirs, de fatalités, de misères qui abat autour de lui les
hommes et les femmes.
Et nous ne connaîtrons pas Gwen. Liessies ne nous en rapporte pas le
secret. La vigilance de l’esprit, le souci de la subtile vérité,
l’imitation de Dieu qui est multiple comme il est un, lui recommandait
pourtant de s’en saisir.
Tant pis, suivons-le. Que cette femme s’efface.
Pourtant non! Plusieurs démons sont en lui. L’un d’eux fait encore un
geste violent d’alarme, de détresse, de dérision. Cette femme ne
valait-elle pas l’effort qui salit, la peine qui humilie? En
retrouverait-il jamais une autre qui soulevât seulement une telle
promesse? Tu as attendu, Liessies, tu attendras encore et peu à peu tu
te rétréciras, tu cesseras d’être, dans l’attente. Cette femme, loin de
toi, avant de te rencontrer, elle te niait, rebelle infatuée. Il fallait
t’en approcher à pas de loup.
Tu te serais couché près d’elle, comme nonchalant. Tu l’aurais pressée
d’abord faiblement. Tour à tour tu aurais été le complice ambigu aux
caresses doucereuses, l’esclave qui est déjà le plus fort, le maître
qu’on n’évite plus. Peu à peu ta force se serait assemblée contre elle,
tu aurais soufflé sur un passé de cendre. Enfin tu serais redevenu
toi-même, et la femme méchante aurait été envahie par sa fécondité, hier
encore maudite.
Elle aurait tout gagné, elle n’aurait rien perdu, elle aurait connu
l’homme entier, qui détient la hiérarchie des preuves. Ce qui d’abord
est laissé de côté est restitué au centuple. Il ne s’agit que de
patience.
* * * * *
Ce dernier propos ramena Liessies vers la plage. Il n’y avait plus
personne, il en eut du dépit et il sentit sa solitude. Le silence, mou
comme le sable, lui donna aussitôt le mot d’un facile mystère. Pourtant
il se mit à quatre pattes pour visiter les environs. Il ne chercha pas
longtemps sans que des petits rires vinssent le guider. Comme il se
trouvait sur un monticule, il n’avait qu’à passer la tête entre deux
touffes de joncs pour être au fait.
Il attendit un peu avant d’épier ses amis. Il se haussa vers le ciel, un
bout d’univers à peine plus large que cette arène où se cherchaient deux
ou trois désirs. Liessies songea que ce ciel était à double fond, que la
vie était trop large, trop aisée, pour que ne paraissent pas inutiles
ces prohibitions qui resserraient ses poings et le penchaient plein de
menaces au-dessus de ces innocents. Mais son sort s’était prononcé
plusieurs fois depuis sa naissance, à tous les tournants de sa
croissance; de tout ce qui était devant lui il ne pouvait rien tirer, et
au contraire cela gênait et empêchait sa liberté. Cette dernière pensée
mettait en jeu son égoïsme, son orgueil.
Un goût amer aussi lui faisait aimer le mot d’ordre de contrainte qu’on
avait mis sur ses lèvres.
Enfin, dans l’Univers, il ne voyait que l’humain; il n’y pouvait
désirer, imposer que la durée de l’humain. Or, dans son enchevêtrement
immense et fragile, fait d’une seule conséquence mille fois repliée sur
soi-même, l’humain lui semblait menacé par cela qui, pour s’accomplir,
cause une rupture dans l’ordre de la chair. Liessies ne pouvait partager
sa vie avec des hommes qui supportaient l’idée que leurs amours et leur
mort buvaient à jamais tout leur sang.
Mais pourquoi ne pas laisser de plus officieux entreprendre cette
défense qui sera brutale? Les hommes en ont vu d’autres, sans doute
sauront-ils encore rétablir les équilibres qui leur sont nécessaires?
Mais on ne peut séparer Liessies de son inquiétude. Il lui faut
s’asservir à une besogne de chien qui va partout flairant et débusquant
la mort.
Liessies écarta les joncs. Il y avait là trois corps, demi-nus. Tout ce
qui peut blesser un homme frappe Liessies en même temps: une jalousie
dégradante, un dégoût qui semble compromettre à jamais ses appétits les
plus vifs, une basse colère. La beauté de Gwen est flétrie.
Liessies referma les joncs.
Ces âmes n’avaient plus de forme. Il n’avait vu là que cette matière que
d’abord le Créateur anima vaguement, qui ne connaissait pas ses propres
limites. Le vulgaire fait sa pâture de tout ce qu’on inventa dans des
moments prodigues et on ne voit derrière lui que des excréments. Ces
enfants flanchaient dans la facilité.
Tout découle de l’intime misère de la comtesse de Baveux. Gustave la
trompe depuis le premier jour avec toutes celles qu’il rencontre. Elle
n’a jamais songé qu’elle pût l’en empêcher. Elle ne le quittera point
par dépit, faute d’orgueil. Pour prolonger son amour menacé, elle
accepte de se rappeler des plaisirs qu’elle a connus au temps de sa
pénurie, qu’elle aurait pu si bien oublier. Et il faut qu’elle voie de
ses yeux Gustave la tromper, car n’ayant point d’imagination, elle peut
plus facilement retoucher les incidents dont elle est témoin et en tirer
la version la plus rassurante. Et puis elle intervient, et il lui semble
que son intervention brouille les cartes en sa faveur.
Au début, ces complicités l’amusaient autant que Gustave. Mais bientôt
elle dût remarquer qu’il se distrayait d’elle de plus en plus.
Enfin, cette certitude lui tomba sur le nez, elle n’était plus complice,
elle était dupe. Ce coup endommagea l’artifice de sa liaison.
Elle commença de souffrir piteusement, mais elle n’apprenait pas le
silence et elle se plaignait à tort et à travers.
Et Gustave? Ne jette-t-il sa maîtresse dans de pareilles équipées que
par ruse, pour la garder et pourtant ne se priver de personne? Ou cette
complication ajoute-t-elle à son plaisir? Gustave est un peu jaloux de
ce plaisir qui ne dépend pas entièrement de son abondance, et il
recherche la légère souffrance que lui cause cette jalousie. Le désir de
ce bon vivant qui semble aller tout droit est faussé.
Quant à Gwen, Liessies ne veut plus y penser. Les yeux lui brûlent.
Néanmoins, quand il l’avait surprise--Gustave s’efforçait d’embrasser
Gwen qui le repoussait, mollement parce qu’en même temps elle enlaçait
Jeannette--il aurait pu faire mieux que de se lever et de passer près
d’eux en sifflotant.
* * * * *
Jeannette se détacha du groupe et vint vers lui, ils marchèrent ensemble
vers la voiture.
--Eh bien! mon petit Liessies, qu’est-ce que vous êtes devenu?...
Gustave est déchaîné... Vous avez rêvé? Comme je vous comprends. Tout me
dégoûte, ce soir.
Elle regardait furtivement derrière elle. On entendit un éclat de la
voix de Gwen: «Assez!»
--Gustave est effrayant, reprit Jeannette d’une voix qui s’apaisait en
proportion de l’accent impératif qu’on avait pu remarquer dans
l’exclamation de l’Américaine.
--Il vous aime bien.
--Parlons-en. Il faut tout lui passer.
--La liberté!
--C’est vrai, on exagère... Comme Gwen est belle; elle vous plaît, hein?
--Pour ça, elle est belle.
--Vous êtes indifférent!
--Mais non!
--Mais si! Pourtant vous lui plaisez, elle me l’a dit, vous savez, mon
petit Liessies.
--Ce n’est pas une femme pour moi.
--Pourquoi? Elle est belle, elle est intelligente, elle a une situation
indépendante. D’ailleurs, vous avez assez d’argent pour deux.
--C’est drôle que vous veniez me parler de mariage, cette nuit.
--Comme vous êtes bizarre!
Ils s’assirent près de la voiture; Gwen et Gustave revenaient eux aussi,
un peu écartés l’un de l’autre. Gustave avait mis une écharpe en boule
et la lançait en l’air. Elle resta accrochée à la branche d’un pin.
Aussitôt de bien rire et de grimper à l’arbre.
--Gustave, voyons, quel fou!
Jeannette crie, puis elle renonce à ramener l’attention de l’enfant
terrible. Elle se renverse dans le sable. Une larme brille au clair de
lune, sur un visage diminué.
Gwen a ri, a bondi, et puis soudain s’est arrêtée. Elle se tourne
songeuse vers la voiture, elle laisse Gustave.
Gwen se penche sur Jeannette, elle la méprise doucement, elle la console
rudement. «Embrassez-moi. Pourquoi êtes-vous partie? Nous irons nous
promener demain, toutes les deux.»
Elle l’embrasse. Cette bouche n’aura plus jamais que des expressions
gourmandes. Pourtant, elle a l’air de s’engager peu dans ces cajoleries.
Liessies songe encore: «Peut-être je ne sais pas distinguer un signe
important parmi ces grimaces.»
Quand elle est assise à côté de lui, elle le regarde dans les yeux. «Me
voilà revenue. Vous n’avez rien à me reprocher. Du reste, j’ai le droit
de faire ce qui me plaît. Mais il se trouve que je n’ai rien fait.»
Liessies détourne les yeux.