ANONYMES

A Jean Boyer.

On dit à Sue que Stan voulait la connaître.

Stan se montre. Il va tout de suite à elle, pour ne pas cacher son jeu.

Ensuite il cause avec les autres. Par moments il l’oublie, par moments

il la cherche à travers les autres.

Il parle avec assurance des choses, en lui jetant des regards brefs et

durs. Il peut répondre à tout, il en a une telle confiance que bientôt

son regard dit la bonté.

Il sait donner, prendre. Il est dans la familiarité et la complicité de

toutes les femmes qui sont là.

C’est un homme. Quelle liberté, quelle puissance, quelle science! Quel

bien il peut faire! et la crainte du mal dont il est capable aussi,

n’est que délice!

Stan se montre plus qu’il ne regarde. Pourtant, dès la porte, son

premier coup d’œil pouvait être le dernier. Mais il aurait fallu que Sue

fût bien laide pour qu’il ne prolongeât pas un regard avide.

Plus tard, pendant quelque temps, Stan croira que tout fut décidé dans

ce clin d’œil, et à tout hasard il sent déjà comme un coup. Peut-être un

heureux enchaînement semblera se faire entre cette première rencontre

pleine de mirages empruntés à toute la Nature, et les rencontres

suivantes si elles accumulent des chances entre eux.

Il ne la trouve pas repoussante, loin de là. Mais, échauffé par ses

amis, il est venu avec un si fort espoir de trouver une merveille, qu’il

peut embellir, plusieurs jours, une fille marquée des plus gros défauts

et escamoter avec une habileté fallacieuse ses parties moins réussies

derrière ses beaux morceaux.

Et le long contact de nos yeux avec un visage agit au contraire de nos

premières impressions: une Sue d’abord peu appréciée pourrait, avec le

temps, connaître des jours de gloire.

* * * * *

Si Stan qui prétend qu’il sait dévisager et déshabiller les femmes,

n’aperçoit en haut d’une forme élancée que des fragments, une narine,

une pommette qui apparaissent et disparaissent, Sue ne peut rien voir.

Ce qui, depuis quelques années, la travaillait doucement, l’a soudain

mordue. Devant l’homme vers qui allait tout son espoir, ses impressions

sont confuses parce que ce mouvement continue d’agir avec sa force

brute, alors que près de son but il aurait dû se transmuer dans un état

de bonheur ou de méfiance. Elle ne regarde pas le sort qui est sous ses

yeux, elle l’attend encore, mais la douloureuse impatience a disparu;

reste, tandis que pointe l’assurance, cette vivacité d’appréhension

qu’ensuite on compare avec dépit aux expériences languissantes.

Stan et Sue sont entourés. Les amis qui les ont présentés attendent. Il

va falloir tout à l’heure que l’un et l’autre leur rapportent une nette

palpitation. Aussi font-ils un effort pour apercevoir quelque chose au

milieu de l’éblouissement. Stan fait cet effort par goût de la vérité.

Sue se débat instinctivement contre ce qui l’oppresse. Par moments elle

se sent moins étourdie, alors quelques renseignements lui parviennent

sur la nature et même sur le nez de celui qui est là. Puis elle est

balayée de nouveau par la violence de l’idée de bonheur qui la roulera

jusqu’au fond de la prochaine nuit, jusqu’à un sommeil merveilleux.

Il parlait, parlait. Quelques-unes de ses paroles atteignaient Sue.

«Nous pouvons mener une vie qui ne soit pas celle des autres... Nous

pouvons mener la vie des autres et nous ne la reconnaîtrons pas, toute

transfigurée par la vertu de notre sang... Nous pourrons oublier les

sordides origines quotidiennes. Nous ne descendrons plus jamais de la

cime des soucis. Il y a la force, elle existe, vous la voyez.»

Il avait prononcé ce mot: force. Elle ne pourrait de longtemps,

peut-être jamais plus le voir sans sentir le nœud qu’il avait noué sans

vergogne entre un mot prestigieux et son nom.

* * * * *

Ils se quittèrent. Leurs amis retrouvèrent leurs proies qui s’avouaient

prises au piège, si flatteur.

«Elle a de jolies choses. Quelle gosse! Elle est mal habillée; cela fait

un mystère; on se demande ce qui en sortira. Vous croyez qu’elle est

intelligente?»

--«Il est intelligent. Il a un type curieux.»

Elle avait hâte d’oublier le peu qu’elle avait appris sur lui, pour

revenir à son rêve.

Stan redevient merveilleusement inconnu.

* * * * *

Il est heureux, il règne. Il a pris possession de Sue; rien ne lui

résiste en elle; avec rapidité il l’accommode selon son besoin.

Ses pensées s’avancent doucement vers elle, mais elles sont despotiques.

Il a des maîtresses, des amis, il est entouré, protégé. Pourtant, un

instant il s’est senti démuni devant cette créature. C’est qu’à propos

d’elle on a remué dans sa tête l’anxiété la plus primitive.

«Je ne peux pas rester seul. Avec qui partager mes repas?»

Mais aussitôt il s’est résolu à s’emparer de cet être utile et déjà il

est sûr d’une facile conquête.

* * * * *

Une nécessité pèse sur eux et étouffe leurs exigences plus subtiles.

Celui qui déjà semble choisi, affublé des ornements sacrés, n’est qu’un

pis-aller, mais la peur rapproche Stan et Sue, la peur d’errer toujours

dans des déserts de plus en plus peuplés, et seul.

* * * * *

Ils se revirent. Ils sentaient de l’émoi avant leurs entrevues, car ils

en attendaient du nouveau: ils avaient oublié dans les intervalles

beaucoup de ce qu’ils avaient appris l’un sur l’autre.

* * * * *

Sue ne pouvait pas encore bien voir Stan. Elle avait saisi cent détails

de sa figure qui restaient épars. Il fallut bien les rattacher les uns

aux autres par des moyens de fortune et si l’ensemble resta perdu, un

fétiche fut formé, suffisant pour les premiers besoins de sa religion.

Les traits de ce garçon faisaient-ils la promesse qu’elle attendait? Son

aspect l’avait surprise, mais elle ne le croyait déjà plus évitable. Il

fallait légitimer ce type que le hasard imposait. C’est ainsi que par un

effet de la volonté enthousiaste de Sue il put effacer tout d’un coup,

au moins pour quelque temps, les images apparues au coin d’une rue,

entre les pages d’un livre, qui avaient peut-être déjà incliné

l’instinct de la fille.

* * * * *

Il faut que Sue jette son admiration à la tête de Stan, pour lui plaire.

Cette faible ruse coïncide avec le besoin de l’homme.

Bientôt femme, elle maniera le miroir qui par ses jeux superficiels

attire vers l’extérieur, à fleur de peau, celui qui s’y regarde. La

magie des reflets dissout son dedans; il s’abandonne à cette

interprétation de son âme qui lui vient du dehors; ses traits s’altèrent

insidieusement dans la limpidité et bientôt leur nouvel aspect s’impose

à lui. Un beau jour, il est pris dans la glace.

* * * * *

Mais Stan n’en est pas là. Il en est au premier moment où cela nous

paraît merveilleux d’être tout pour un être. En dépit de la nombreuse

faculté d’étonnement des femmes, cela ne dure peut-être que vingt-quatre

heures. Mais que pouvons-nous faire d’autre que de sacrifier les moments

les uns aux autres?

Stan se sentait chaudement entouré par Sue, apparemment retraite

derrière ses yeux à l’interrogation cristalline.

Usurpation royale. Il était l’étrangeté de l’autre sexe. Elle le

flairait comme une race flaire une autre race. Craintive, avec des

maladresses si jolies qu’elles font craindre pour bientôt des habiletés.

Quand elle est sournoise, elle sent bon. Sort-elle des limbes où l’on

est toute âme, ou du plus sombre de son sexe?

* * * * *

Stan se trempa dans cette fraîcheur. Il en sortit un peu plus rude.

Il avait dix ans de plus que Sue qui en avait dix-huit, années remplies,

à comparer avec celles d’une petite que ses parents croyaient avertie,

mais qui était restée à l’étroit, abritée par son enfantillage.

L’expérience de Stan était insuffisante, mais elle lui donnait le pas

sur Sue. Quand il arrivait chez elle, il semblait à la jeune fille que

tout le dehors appartînt à cet homme. Il s’y mouvait librement; n’y

pouvait-il prendre tout ce qu’il voulait? Elle lui donnait tout le prix

de la liberté.

Il eut un sentiment abusif de son avance. Il oublia qu’il jouissait

lâchement de la naïveté de l’adolescente, de sa disposition à accueillir

et à louer les choses. Il ne vit plus que son ignorance désarmée.

Pourquoi savait-elle si peu? Pourquoi était-elle à la merci de ce

qu’elle apprenait?

Les hommes ont des articulations qui craquent comme la craie. Plus leur

raison se momifie et cesse d’être visitée par le sang, moins ils ont de

communication avec les femmes. Alors même que celles-ci se parent des

mots qu’elles entendent, leur sauvagerie ne restera pas moins intacte,

pleine de ressources ingénues, mal cachées par les habitudes qu’on leur

donne. Les jeunes femmes gardent des mystères.

Stan, tout en prétendant ne pas tomber dans cette erreur, n’attendait

pas moins que Sue lui montrât, entre autres mérites, beaucoup qui

fussent semblables à ceux des hommes, et des meilleurs, par exemple: la

curiosité, le goût de la vérité. Et pourtant de ces mérites-là il était

prêt à se méfier. Il se sentit effrayé et flatté quand Sue lui dit: «Je

suis sculpteur, vous savez.»

Stan ne croit pas au fond qu’une femme soit son égale, mais il agit

souvent comme s’il le croyait, car incapable de sortir de son esprit

masculin il oublie sans cesse qu’il a pensé que la femme n’était pas

semblable à l’homme et il entend que celle qui l’intéresse raisonne à sa

façon.

Mais si par un geste ou mieux par une parole elle met en doute sa

supériorité, elle n’a plus en face d’elle qu’un individu qui revendique

passionnément son indispensable primauté sur tous ses proches. Cela, du

reste entouré de raisons captieuses et d’une hypocrite préoccupation de

franc-jeu dont Stan peut être dupe lui-même: si elle l’accuse de n’être

pas bon joueur, elle le verra faire aussitôt de grands efforts pour lui

prêter toutes les chances dont peut disposer un homme dans le commerce

de l’esprit. Quand Stan voit Sue chercher à sortir de son sexe afin

d’aller vers lui, il lui en sait gré. Pourquoi? Il ne le sait pas.

Comme chacun des deux quitte sa position pour courir au-devant de

l’autre, ils risquent de ne pas se rencontrer. Tant de bonne volonté se

perdra-t-elle à cause de l’impatience, de la paresse?

Pourtant Sue a bien attendu, longtemps, profondément, en femme! Si Stan

pouvait songer un instant aux trésors qui sont dans cette attente.

Il est là, raidi dans un désir furieux et inarticulé.

* * * * *

Est-ce la passion de posséder qui dominait Stan? Était-il d’abord près

des choses et des êtres qu’il désirait? Ensuite y pénétrait-il jusqu’au

cœur? Enfin les assimilait-il à son âme?

Les voyages, les sports, les affaires l’avaient éparpillé. Toutefois, en

dépit des passades et des débauches, il avait toujours eu quelque femme

auprès de qui il revenait. Mais cette femme qui masquait un trou de

solitude dont il avait peur, il dépensait tout son désir à s’en assurer

la possession physique. Ensuite il lui parlait longuement d’une intimité

à laquelle ils devaient atteindre. Mais le temps passait en propos qui

cherchaient, qui promettaient, et Stan s’en allait fatigué avant d’avoir

rien entrepris.

Son auto était la chose dont il semblait jouir le plus. C’est que la

vitesse dans laquelle elle le plongeait, lui faisait sentir l’élan de

son âme.

Les objets ne sont que des prétextes. Nous n’avons pas le sens de la

possession. Tous les trésors sont dans nos palais. Il n’y a rien en

dehors de nos prisons. Nous regardons à peine à la fenêtre. Stan est

l’un d’entre nous.

Peut-être n’en est-il pas de même pour d’autres hommes? Devant un objet,

ils éprouvent un étonnement, un ravissement, ils admirent qu’il soit.

Ils croient encore qu’ils existent eux-mêmes. Toute chose créée leur est

donnée par le Créateur de la main à la main. Quand ils perdent pied dans

les excès, comme le sommeil, un ange les tient ramassés dans ses ailes.

Nous n’abritons pas un tel foyer, nous ne nous tenons pas à ce degré

mystique de la raison.

Stan ne gardait une auto que peu de temps, il la revendait bientôt.

Allait-il en faire de même pour Sue? Était-ce Sue qu’il cherchait? cette

seule Sue qu’il y eût au monde?

Il cherchait quelque chose qui fût hors de lui-même. Ce n’était pas pour

reconnaître, à travers deux épaisseurs de peau, le pourquoi palpitant de

cette différence.

Peut-être jamais n’ira-t-il si loin.

Non, il ne cherche cette chose en dehors de soi que pour la faire passer

du dehors au dedans. Il faut qu’il s’accroisse et qu’il le sente.

S’il dévore Sue en glouton, ne résistera-t-elle pas sous sa dent? Ne

sentira-t-il pas quelque chose de dur comme un noyau? Cela semble le

meilleur: on s’y casse les dents, ou il faut apprendre à le sucer

doucement. Alors de ta salive, le fruit vivant s’épaissit et il en sort

une saveur exquise, qui ne cède qu’au goût de la mort.

Sue espère de tels mystères. Mais attention! quelque puissante qu’elle

soit, son attente ne durera pas toujours, et peu à peu Sue sera

dépouillée de ses richesses mates.

Car la femme tâche de ne plus se reposer sur l’homme. Il le faut bien,

plus d’un homme se dérobe ou ne sait plus toucher la femme. Mais cet

effort tourne encore à un appel au secours.

Quand Sue rêvait de l’amour, entre autres formes immenses et vagues,

rétrécies çà et là par une précision qui la butait un instant, elle

imaginait un trésor d’intelligence qu’il lui livrerait.

Elle attendait d’un homme le plaisir, mille soins furtifs, une

protection dont l’effet serait surtout de la rendre libre, des voyages,

enfin des travaux merveilleux.

Sue tripotait la glaise. C’était difficile, mais dans les bons jours

captivant. Elle ne savait point par la méthode multiplier les bons

jours. Elle pleurait souvent sur une ébauche, de dépit, d’impatience, en

guise de supplication pour attendrir la matière, puis un coup de pouce

heureux la ravissait et lui faisait pressentir une satisfaction

irremplaçable.

Ces expériences lui faisaient admirer les hommes qui sont maîtres du

secret et qui peuvent se réjouir en créateurs. Son souhait était qu’un

homme comme ceux-là se tournât vers elle; elle croyait qu’il lui

communiquerait la force. Et c’était le même qui lui donnerait les autres

choses convoitées.

Le souhait de Sue était obscur. Si on le lui avait montré dans sa

signification, elle aurait pris peur en voyant sortir d’elle un tel aveu

de faiblesse.

* * * * *

Pourtant Stan et Sue s’adonnaient avec entrain à la passion du jeu qu’on

a introduite dans le monde du sentiment, à la surenchère des confidences

brutales.

La sincérité est à l’ordre du jour. Mais que pratique-t-on sous ce nom?

un cynisme fainéant et trompeur.

La paresse frappe tous nos gestes. Nous ne soupçonnons pas ce qu’il faut

de science et de patience pour mener au jour un peu du fond de notre

être.

Il est difficile de dire la vérité, mais on peut étonner et en faire

accroire.

Vous contez une anecdote où vous n’avez pas un rôle à votre honneur,

voilà votre confident persuadé que vous avez tout dit parce que vous

n’avez pas laissé de mettre en évidence ce qui était cuisant pour votre

amour-propre. Ce sot ne sait donc pas que le goût de l’humiliation est

entré dans les mœurs.

* * * * *

Sue, dominée par Stan comme par l’ombre énorme de tous les mâles

rassemblés, ne sentit pas de plaisir d’abord à la brutalité de ses

confidences, à ses débauches de sincérité.

Il la mettait au fait de toute la licence de sa première jeunesse: sa

confession était si crue qu’elle la forçait à assister à toutes ses

passades.

Ce débraillé la déçut: Stan n’avait pas autant de maîtrise sur soi-même

qu’elle lui en avait attribué dans ses premiers élans d’approbation et

il ignorait sa sensibilité.

Mais elle ne permit pas à cette déception de mordre sur son courage.

Elle lui sut gré d’être lucide. Et elle était sa complice. Elle était

flattée par l’odeur sexuelle.

Avant de subir les propos intempérants de Stan, elle s’était crue

avertie, mais de courts renseignements se rejoignaient mal.

Elle eut honte de son ignorance. Elle la dissimula tant bien que mal.

Elle avouait à Stan une lacune, çà et là, elle l’offrait à leur commune

gaîté et elle essayait de se renseigner à demi-mot. Il s’empressait de

lui apprendre tout, pêle-mêle. De la dégrossir de la sorte ne demandait

encore que des soins grossiers.

* * * * *

Et ils jouissaient ensemble de l’habitude que chacun avait longtemps

caressée de son côté: rêver l’avenir, se gorger d’anticipations faciles

et flatteuses. Ils auraient dû frémir de tout ce qu’ils se découvraient

ainsi l’un à l’autre d’irréalité, de mollesse, d’imprévoyance. Mais

comment résister à ce délicieux laisser-aller des songeries?

Stan parlait sans cesse de liberté. Écho de ce que l’époque dit une

dernière fois avant de s’en lasser.

Certes, il voulait s’entre-lier avec Sue, aux points intimes et de façon

inextricable, mais il voulait que ce fût par des liens nouveaux, encore

ignorés, qu’on ne sentît point. Il se privait des liens habituels,

formés par le respect des choses plus grandes que nous.

Il imaginait leur union qui pourtant devait englober les intérêts

quotidiens de la vie aussi bien que les exigences les plus hautaines et

moins fréquentes, comme l’accord majestueux de deux intelligences.

«Asseyons-nous pour discuter», proposait-il, alors qu’il s’agissait de

marcher et d’accorder son pas en dépit des différences de taille,

d’allure et en dépit des obstacles.

Il insistait sur cette liberté qu’il voulait pour Sue. Stan pensait du

reste plus à la libération de sa future femme qu’à sa liberté, à ce

qu’il souhaitait qu’elle quittât qu’à ce qu’elle allait trouver. Il

souhaitait de la débarrasser des choses qui en elle le gênaient, plutôt

qu’il ne commençait d’agir pour qu’elle entrât en possession de ses

biens propres. Il l’écartait de ses parents, plutôt qu’il ne se

l’attachait; il l’isolait du monde, plutôt qu’il ne lui destinait des

amis.

Pour le reste, il avait confiance en soi. N’est-ce pas toute la

générosité qu’on peut demander à un homme de répandre sur une femme le

surplus de sa chaleur? A moins qu’il ne soit très faible ou très fort,

peut-on attendre qu’il se quitte pour aller visiter le cœur de sa

voisine?

Du reste, Stan, par la vertu de son abondance, donnera beaucoup à Sue,

mais sans y prendre garde. Il parlera de sa générosité, mais il

n’accompagnera pas chacun de ses dons d’une intention assez aiguë pour

atteindre le point délicat de la gratitude.

En revanche, il demande peu, mais âprement.

Pas tellement son corps. Il a encore des maîtresses et il reste assez

insensible aux charmes de Sue qui sont cachés par la modestie.

Était-elle déjà belle? Le serait-elle? Sue était gauche. Certains jours,

Stan pressentait un épanouissement superbe. D’autres fois, son doute

germait d’un détail qui soudain fixait ses regards.

Que seraient leurs relations physiques? Jusqu’ici, quand il avait

rencontré une femme, il l’avait estimée avec promptitude pour le court

plaisir qu’elle pouvait lui donner. Mais Sue s’était avancée vers lui

dans une perspective sentimentale qui brouillait sa vue.

Veut-il son cœur? Il en disperse le parfum en imaginant--il croit

stupidement que ce sont des fatalités--les tentations qu’elle connaîtra

plus tard, et dont il ne sera plus le démon.

Enfin il pense, mais sans que sa pensée le pénètre, à ce mystère:

l’esprit de Sue, d’où peut sortir aussi bien le cocasse ou le ridicule

qu’une réussite charmante.

Que veut-il alors? Que son orgueil triomphe. Mais si on lui avait

demandé de l’avouer il l’aurait nié. A cause d’un libéralisme faible,

hypocrite, ce sentiment était refoulé au fond de lui. Pourtant c’était

moins la revendication motivée d’un chef que l’exigence furieuse d’un

individu. Du reste, cette rage d’égoïsme qui le jetait sur la jeune

fille pour la dévorer, le tirait parfois en arrière, quand en pleine

attaque, il songeait à se défendre.

Il la regardait, certains jours, avec suspicion. Allait-il donc lui

donner des droits sur lui, sur un être vivant, ouvert à la vie de toutes

parts? Stan avait scrupule à investir un autre être de tant de

puissance.

Lui qui avait d’abord choisi de connaître beaucoup de femmes, que le

nombre avait lassé, qui aurait pu s’inquiéter du ravage qu’en faisait

dans son esprit la monotonie, au moment d’essayer l’entreprise contraire

qui est large, capable d’embrasser la plus grosse part de la vie et de

la bien tenir, voilà que le soupçon déjà venait le déranger.

Il ne songeait plus qu’il avait condamné en connaissance de cause tout

ce qu’il quittait. Il ne voyait plus le côté de l’accroissement, mais le

côté de la diminution.

Toutes les femmes qu’il avait bousculées, renversées, dépassées, il n’en

regrettait aucune. Il n’y en avait aucune dont il pouvait dire qu’il

aurait tout gagné à se contenter d’elle.

Mais il y avait encore toutes celles qu’il n’avait pas connues; il

n’osait plus soudain s’en priver.

C’est ainsi que Stan voulut plusieurs fois quitter Sue. Ces semblants de

rupture avant que rien ne soit lié, devraient effrayer, mais la

nécessité de faire quelque chose et de continuer n’importe quoi qui est

commencé fait passer sur ces tristes signes avant-coureurs.

* * * * *

Sue ne discernant point par le menu les mobiles de Stan, ressentait

comme des coups les réflexions saccadées du jeune homme.

Elle n’avait pas le temps de souffrir car, du moment que le ton

désinvolte de l’homme l’avait mise dans la situation inférieure d’une

amoureuse, elle était fort occupée.

Il s’agissait pour elle de donner à Stan une force irrésistible. Peu

importait qu’il lui fît mal: cela prouvait encore cette force qu’elle

lui cherchait. Elle aurait le temps plus tard de souffrir, quand elle

aurait tout fait pour lui, sauf cela; quand par les soins de sa dévotion

aveugle et habile elle l’aurait aidé à déployer tous les prestiges dont

il était capable.

La femme qui aime est industrieuse. Elle emploie à la réussite d’un

sentiment, entre autres, les qualités qui font le succès d’une affaire.

Aussitôt qu’elle a pris confiance dans un homme, avec quel art elle tire

parti de tout en lui et autour de lui pour qu’il s’accroisse et

s’accomplisse.

Elle n’est pas éclairée, elle se trompe. Le choix qu’elle fait d’une

personne, ce qu’elle y veut remarquer au détriment du reste, fait

ricaner les hommes. Pourtant s’ils se rangent secrètement entre eux

selon une hiérarchie toujours discutée mais admise de tous, une femme

les dispose autour de soi dans un ordre différent mais cohérent, et

conforme à ses besoins.

* * * * *

Stan, dans ces premiers temps, donnait à sa naissante compagne le change

sur sa nature d’homme. Et peut-être n’est-il pas assez fort, assez

assuré et permanent dans sa force pour que Sue apprenne jamais que

l’instinct de domination qui est au fond de cette nature est généreux

quand il se développe tout entier. Il gardait le souci intermittent de

partager ses prérogatives avec elle. Il feignait alors de ne pas

remarquer leurs différences. Il la traitait comme un camarade qui a

connu les mêmes aventures intellectuelles. Ce qu’il était prêt à

partager avec elle, dans ces moments-là, c’était encore son orgueil:

pour en doubler la satisfaction, il tenait à ce que sa partenaire jouît

avec lui de la même puissance.

Il répétait encore qu’elle aurait toujours le droit d’aller et venir

comme lui, de s’absenter, de voyager seule, de voir qui elle voudrait.

Sue s’enchantait de ces perspectives si larges.

A ces heures où ils simulaient le plus aisément une telle entente, ils

ignoraient vraiment l’un et l’autre que leur dessein était plein de

contradictions et que, du reste, ils avaient déjà une vie en commun qui

ne se faisait pas de leur consentement égal.

Car, Stan cessait parfois de se surveiller et de chercher son plaisir

dans une modération affectée. Alors sur un ton fort haut, il reprenait

et morigénait Sue.

Mais ils admettaient tous deux que ces rudesses étaient rendues

nécessaires par un enseignement qu’il fallait brusquer pour qu’il fût

bientôt achevé. Cependant c’était déjà le fait du prince.

L’existence qu’un homme et une femme mènent pendant la période de

séduction est exceptionnelle et noue de dangereux malentendus. On jouit

de plusieurs des avantages de la vie en commun, mais on en évite les

épreuves. Les fiançailles font du bonheur un artifice éphémère, une

trompeuse facilité, comme le fait l’amour contrarié, l’adultère.

Une autre cause les rapprochait encore, qui n’était pas le travail utile

de leurs âmes: ils s’étaient liés, dès le début, contre ceux qui les

avaient présentés l’un à l’autre, qui s’étaient cru dorénavant des

droits sur eux, qui prétendaient intervenir encore. Stan et Sue étaient

incommodés par cette revendication qui leur rappelait que leur

rapprochement tenait à d’autres causes que leur seule fantaisie.

Mais quand l’un vivait moins, au point de ne plus pouvoir désirer rien

ni personne, ou s’enfiévrant, croyait à une mûe qui allait le dépouiller

de sa sensibilité et de l’attachement de ces derniers mois, enfin quand

l’un doutait de l’autre, il prêtait l’oreille à ses amis et souhaitait

qu’ils lui répétassent ce qu’il se disait à lui-même.

Ceux-ci, en les lâchant l’un sur l’autre, n’avaient fait que céder à des

forces plus grandes que les leurs. Mais, passé ce premier geste assez

large, ces comparses étaient revenus à une activité futile.

Si les rapports de Stan et de Sue promettaient de tourner au succès, ils

éprouvaient un malaise, car, devant une telle accumulation de forces,

ils se sentaient faibles, et le moins qu’ils fissent alors c’était de

cesser de les encourager.

Si les affaires du jeune couple paraissaient compromises, ils

redevenaient nécessaires et se rapprochaient avec les offres de service

les plus enjouées.

Mais bientôt ils étaient gagnés par la contagieuse tristesse. Alors

l’inexistence de celui des deux qui était leur propre ami se creusait

facilement en eux.

Déprimés, ils ne pouvaient plus croire en quelqu’un dont tout le crédit,

croyaient-ils, dépendait d’eux seuls. Et ils étaient séduits d’autant

par l’autre qui avait le mérite de venir d’ailleurs que de la zone

maudite où ils périclitaient, eux et leur créature. De là des louanges

ou des dénigrements inattendus.

Orgueil et confiance reprenaient peu après; ils n’avaient plus assez de

méfiance pour celui qui ne s’appuyait pas sur eux.

Mais quand Sue et Stan se retrouvaient ensemble, ils avaient vite fait,

ressaisis l’un par l’autre, de se soustraire à ces alternatives

auxquelles ils ne se prêtaient que pour se reposer l’un de l’autre.

* * * * *

Revenait la peur de la solitude, de tant de déceptions qui avaient

harassé Stan, qui d’avance faisaient renâcler Sue.

Cette peur puissante, en se contractant, faisait renaître

l’enthousiasme. Alors tout était battements de cils, allusions au

pouvoir que chacun tenait de sa destinée ou de la nature, de donner le

bonheur à l’autre.

«Il changera, tout changera, tout sera emporté par ce mouvement qui est

en moi, qui est en lui, qui nous fond ensemble.»

Le temps de la décision approchait.

* * * * *

Sue, dans les dernières semaines, avait l’impression qu’elle se

débrouillait, qu’elle commençait à savoir certaines choses, qu’elle

avait profité de l’agitation qui était depuis peu dans sa vie.

Sue n’ignorait pas ces calculs qui sont l’exigence du bonheur. Stan

est-il quelqu’un? Fera-t-il quelque chose?

L’amour se pèse. Il ne se maintient que si les deux plateaux de la

balance sont strictement égaux. Une liaison est un échange de services

minutieusement équilibrés. Les ingrédients les plus divers sont matière

à des trocs subtils. Celui qui semble supérieur à son partenaire,

satisfait auprès de lui un besoin sordide, qui minait sa vie et que

personne ne soupçonnait.

Pourtant le rêve dominait toujours Sue. Quand elle se heurtait à des

faits difficiles, elle les tâtait un peu, bientôt elle baissait les

paupières pour que tout se simplifiât à nouveau.

Elle parut hésiter mais depuis le premier jour la pente la portait vers

le mariage. Elle trouvait de bonnes raisons à se laisser aller: elle

était droite, toute d’une pièce, elle se donnait une fois pour toutes et

cela était fait.

Elle avait vu néanmoins Stan passer plusieurs fois du blanc au noir. Le

jour où elle dit: oui, fut blanc, puis à partir du lendemain, tout fut

gris pour longtemps.

Elle n’en était pas à l’âge où l’on peut rêver les yeux ouverts. Alors,

quand on a recueilli un trait acceptable dans un visage, on cherche avec

une patience désespérée un autre trait à quoi le raccorder. On

l’aperçoit grâce à ces éclairs que laisse passer la vie. Ainsi se

compose la figure de la beauté dont on a eu un besoin urgent, maintenant

humble, patient, satisfait des aumônes du quotidien. On a appris le

mérite de tout ce qui est, et l’on sait faire ce qu’il faut pour adorer

ces passants qu’on arrête, qui peu à peu se transfigurent et, encore

debout devant vous, sont déjà touchés par la gloire du souvenir où on

les embaumera bientôt.

Elle interrogeait sa figure d’une façon superstitieuse et paresseuse.

Elle n’essayait pas de suivre son caractère dans les détours laborieux

de sa nécessité, mais comme on fait scruter les lignes de sa main, en

croyant puérilement par un chemin plus court devancer la vie, elle

voulait que la forme du nez de Stan fût une promesse certaine de bonheur

où elle pût se reposer.

* * * * *

Pour Stan, la dernière hésitation qui l’arrêta, aurait pu lui faire

pressentir ses prochaines surprises, ses futurs travaux. A force de la

regarder, de l’interroger, il eut l’impression que toutes les

indications qu’il avait aperçues s’effaçaient, que les premières pousses

qu’elle avait sorties elle les rentrait, qu’il n’avait plus devant lui

qu’une petite fille bien plus serrée qu’au premier jour.

Il en était fort décontenancé car il était habitué à des femmes qui

avaient quelque maturité, qui savaient lui présenter un des côtés où

elles étaient développées.

Au vrai, Sue était pleine de destins divers. Mais Stan ne les apercevait

pas, repliés, emmêlés, modestes, sournois.

Et s’il avait découvert dès lors leur profusion, il en aurait été

effrayé. Car les hommes profitent hardiment de la plasticité des femmes;

mais l’idée crue leur en est désagréable et ils en sont choqués, les

hypocrites.

Stan, qui n’a jamais senti une femme muer dans ses bras, s’effarera plus

tard des premières métamorphoses de Sue.

* * * * *

Il fut enfin paralysé par l’idée de pari, par l’idée qu’il lui fallait

jouer sa destinée. Pour son âme un peu fatiguée, qui ne pouvait fournir

que de brusques efforts, un va-tout était un excitant nécessaire, en

dépit de la facilité du divorce qui, depuis le début, retire à cette

histoire toute force aventureuse.

Il décida brusquement d’épouser.

Plainte contre inconnu · 第 7 / 8 题