LA VALISE VIDE

A Paul Éluard.

Je l’avais rencontré pour la première fois chez Gertrude qui n’était pas

encore mariée et qui nous recevait chez son père dans un appartement

qu’elle avait sur le toit.

C’était un beau garçon. Il mêlait plusieurs types rebattus. Je voulais

qu’une origine italienne expliquât la fastidieuse régularité de ses

traits. Quelque chose qui les doublait le rendait roumain. D’autre part

les Espagnols ont cette odeur mâle. Mais un jeune Parisien a une

propreté londonienne.

Long et large, charnu et chevelu, brun de peau et de poil. Après cela,

ses yeux gris clairs vous surprenaient.

On lui voyait un dandinement qui éveillait l’idée d’un éphèbe que le

stupre engraissera. C’était ce qu’il tenait de plus sûr de son père,

fondé de pouvoir d’un coulissier catholique, qui allait ainsi en se

déhanchant à son bureau tous les matins, sans malice. Au demeurant il

était Français à vingt quartiers. «Gonzague» était sorti de l’aimable

ignorance de sa mère.

Il s’habillait chez un tailleur médiocre, qui prétendait donner à ses

clients l’illusion qu’ils étaient riches. Plus tard, il connut la

fraîcheur de cravates et de chaussettes des Anglais.

Gertrude me le présenta avec emphase. Elle m’attira dans un coin de son

absurde atelier pour me vanter sa sensibilité, les livres qu’il avait

lus, les gens rares qu’il fréquentait. Elle n’insistait pas sur sa

beauté qui frappait. Je l’avais trouvé épais. Je m’appliquai à découvrir

les charmes qu’on m’indiquait avec tant d’insistance chez ce garçon qui

pérorait près du porto. Je retouchai un peu sa silhouette.

Il n’avait pas d’esprit, mais quand personne n’en a, j’oublie qu’on

devrait en avoir. Il parlait de personnes que je n’étais pas seul à ne

pas connaître. Au lieu de lui en savoir mauvais gré, on s’étonnait

devant l’inconnu. La volubilité de ses paroles faisait les bouches bées.

Des autres qu’il se rattachait par quelque rapport futile, il revenait

par saccades à soi dont il parlait machinalement et sans intérêt

profond. Il fallait se laisser étourdir par ce rythme syncopé: un

sourire détendit le coin de mes lèvres. Il s’arrêta net, interrogea

anxieusement le fond de mon esprit plutôt que de mon cœur, me situa dans

un monde de hasard. Mais déjà il me marquait la gratitude enamourée des

cabotins.

Gertrude était enchantée de mon zèle et me bourrait de gâteaux et de

cigarettes. Elle voulait me prêter ses éditions originales et annonçait

que nous allions tous vivre dans l’obscur enchantement des téléphonages.

Elle me confia qu’elle ne laissait jamais chômer sa sensualité. Nous en

étions accablés de preuves: la somptuosité lugubre de ses chambres, la

musique que nous prodiguait une pianiste venue de n’importe quel coin de

l’Europe et l’hébétude de ses amies, qui aspiraient péniblement à la

licence de l’esprit.

Je sortis avec Gonzague. Nous allâmes à pied jusqu’à un bar; nous y

bûmes, nous y dînâmes, puis nous fûmes au cirque, dans d’autres bars et

nous nous quittâmes vers deux heures, assez ivres. Nous nous étions

harcelés de mille questions. Aucun n’avait répondu à l’autre, mais il

l’avait éclairé par ces demandes qu’il faisait en hâte et qui, mieux que

des aveux, décelaient ses désirs, ses faiblesses et ses secrets. Chacun

avait ainsi déclaré brutalement ses complaisances, en ne songeant qu’à

pousser son inquisition, à plier l’adversaire à l’ordre extraordinaire

de son interrogatoire. Il nous restait l’âcreté du tabac dans nos

bouches et dans nos vêtements. Nous avions pour une nuit assouvi cette

gloutonnerie de nous-même que nous appelions curiosité.

Il me confia vers la fin qu’il était affligé d’un inconvénient physique

de la sorte dont on parle entre camarades français. Il amena la

conversation sur les particularités mentales qui en résultaient. Il se

sentait isolé, anormal, sale, ridicule, privé de ses droits sur la vie.

Ce désagrément durait et tournait à la catastrophe. Sa destinée au loin

devenait sinistre. Il y avait un mois qu’il était séparé du reste du

monde.

--Les femmes vous manquent?

--Non, je ne sais plus ce qui me manque. Tout me manque. Mon infortune

s’étend à des tas de choses. Je ne peux pas boire, enfin je ne devrais

pas boire. Je ne téléphone pas aux amis qui m’entraînent comme vous, ce

soir. Et puis, je suis comme impuissant, je prends l’habitude de me

détourner des femmes, car si je leur fais la cour, vous comprenez, j’ai

peur d’être mis au pied du mur. Alors je me conduis comme une gourde

avec les nouvelles rencontres. Je retombe sur mes anciennes camarades,

les jeunes filles. Tous les serments que je m’étais faits pendant la

guerre de ne plus gâcher une occasion, deviennent inutiles. Quelle

poisse! Ah! aussitôt que je vais être guéri! Mais le serai-je jamais?

Nous avions pris rendez-vous pour le lendemain. A cause de mes

dissipations du moment, je ne vins pas à sa rencontre. Je ne le revis

que longtemps après.

* * * * *

Une nuit, j’entrais dans un bar que je ne connaissais pas. J’aperçus

d’abord des figures nulles, ensuite Gonzague au milieu de plusieurs

jeunes gens. Tous avaient porté des regards curieux vers celui qui

entrait. Gonzague m’avait reconnu. Nos regards se croisèrent. Il

esquissa un geste, mais je baissai mes yeux soudain aveuglés.

Je m’assis: le voisinage et mon esseulement me forcèrent à les écouter.

Ils parlaient bruyamment; ils affirmaient encore plus que la

connaissance des choses qu’ils préféraient, l’ignorance crasse des

autres. C’était une tablée de gens de lettres.

Gonzague faisait parmi ses compagnons une légère disparate qui lui

donnait l’avantage. Nouveau venu, il était le centre de l’attention. Il

ne parlait pas beaucoup, d’autres jasaient longuement, mais on tournait

la tête vers lui à chacune de ses remarques, glissées en manière de

plaisanteries brusques, inachevées et réticentes. On l’examinait dans

toute sa personne. Ils étaient pauvrement vêtus, avec une noble

simplicité et quelques enfantillages. Lui, était costumé avec l’élégance

téméraire des jeunes gens qui ne vivent pas dans un monde déterminé et

qui les connaît, mais dans les endroits publics, dansoirs, restaurants,

halls d’hôtels, où il faut forcer les regards.

Mais ces jeunes visionnaires se fatiguaient vite de cet aspect et

détournaient les yeux. Ils buvaient et fumaient beaucoup, avec

affectation.

Bientôt Gonzague se retourna vers moi, nous nous crûmes obligés de nous

serrer les mains. Je me plaisais dans la torpeur et dans la

contemplation; je laissai tomber ses questions machinales. Il n’insista

pas. Je me rendis indifférent et imperceptible. Il avait eu le temps,

néanmoins, de me souffler le nom d’une revue littéraire, avec une

précaution comique comme s’il eût provoqué la curiosité du barman et des

clients. Ses camarades y écrivaient.

«Qu’est-ce que vous devenez?» avais-je grommelé.

Il m’avait répondu: «Rien» d’un ton arrogant.

Leur conversation roulait sur des inconnus qu’on vantait ou qu’on

dénigrait à outrance. Ceux qui étaient loués, l’étaient à cause de

traits infimes. On parla de quelqu’un qui collectionnait les boîtes

d’allumettes de tous les pays. «Oui, mais Gonzague fait mieux»,

s’écria-t-on. Il rit de plaisir, s’excusa de son excellence, puis

aussitôt renchérit sur les autres qui rappelaient ses bons tours.

Pendant toute une semaine, il avait eu un goût impérieux pour les

accessoires de bars: porte-allumettes, choqueurs, soucoupes, poquères

d’as disparaissaient dans ses poches. A un autre moment, il avait

convoité les boutons d’uniforme ou de livrée. Avec des ciseaux spéciaux,

il les coupait dans le métro, à la porte des casernes, en parlant aux

chasseurs, sans que les bonnes gens qui en étaient défublés s’en

doutassent. Ensuite il avait préféré les mouchoirs, les stylos, les

monocles, les bâtons de rouge. Plus la prouesse était mince, plus elle

était appréciée.

Après l’éloge de la kleptomanie, on passa à l’exaltation de

l’alcoolisme, des cartes, des courses. Ils donnaient tous les mêmes

raisons à leurs engouements. Mais pendant que les autres cherchaient des

remarques trop fines qui effleuraient les babioles dont ils jouaient et

faisaient glisser l’esprit ailleurs, Gonzague se contentait de les

approuver distraitement. Sous ses paroles insignifiantes, je sentais

qu’il était seul vraiment épris du Jeu où l’on se hasarde tout entier,

où l’on se prête au moins à une prompte usure. Il n’avait de goût arrêté

pour aucune forme de son plaisir. Les combinaisons des cartes ou des

chevaux ne le retenaient pas plus que les mixtures d’alcool ou les

petits périls du vol à la tire. Ce qui l’attirait ce n’était pas la

spéculation sur le risque, la jouissance de l’appréhension. Mais il

avait reconnu là le passe-temps par excellence, le geste le plus vain

dont il pût saluer les heures.

En le revoyant le lendemain, car au moment où je sortais il avait couru

après moi pour me proposer de déjeuner avec lui, je compris mieux qu’il

était entièrement dominé par cette hantise de passer le temps,

c’est-à-dire d’en imiter et d’en hâter la déroute par une gesticulation

quelconque. Gonzague s’exerçait à faire le vide en lui-même. D’abord il

était ignare. Ne sachant rien du passé, il laissait aussi le présent lui

échapper. Il ne lisait pas les livres, il ne regardait pas les tableaux,

il n’écoutait pas la musique. Or l’art, en donnant du prix aux

sensations, offre aux hommes leur seule chance de réaliser la vie. Et

c’est ce dont encore lui est redevable la pire brute qui n’est jamais

ingénue. Il touchait la main de fantômes brillants rencontrés dans les

couloirs et les salons, il les appelait par leur nom au faible écho.

Sans esprit d’intrigue, il avait de l’entregent: sa nonchalance le

livrait à tout le monde. Comme alors je soupçonnais mal la facilité de

Paris, je m’étonnai d’apprendre que Gonzague fréquentait deux ou trois

salons littéraires. Il y était bien reçu et, sans lui demander la

moindre garantie même proportionnée à son âge, une page d’écriture par

exemple, on lui accordait à tout hasard un bel avenir. Gonzague n’avait

que vingt-deux ans, mais il en savait moins qu’un enfant de dix ans. Je

lui souhaitais un ami pédant qui lui fît un affront et le forçât à

ouvrir la valise vide avec laquelle il pensait plus tard improviser des

tours de prestidigitation.

En attendant, il n’était pas inoccupé.

Il avait débuté à l’ancienne mode par d’illusoires études de droit.

Cocasse survivance. Mais il n’avait jamais mis le pied rue des Écoles,

dans ce musée neuf construit vers un Quartier Latin totalement oublié

que visitent des touristes japonais.

Il était devenu tout de suite secrétaire d’un illustre journaliste.

Passée cette petite porte, il s’était cru dans la littérature. Son

patron, chaque matin, lui dictait d’un trait une chronique pour un

journal mondain, un article de politique étrangère pour une feuille de

province, une étude de mœurs parisiennes pour une agence américaine.

Gonzague tapait tant bien que mal, mais depuis l’âge de douze ans ne

songeait plus à l’orthographe. L’autre, qui était un ancien normalien,

ne trouva pas de son goût cette désuétude et le dit sur un ton de

magister. Gonzague répondit qu’il se fichait de l’orthographe, qu’il

n’aimait pas les observations, au moins celles qui étaient bien fondées,

et que s’il ignorait la grammaire, le vieillard ne se rappelait pas

toujours les bonnes manières puisqu’il lui versait son abondante prose

tandis que, ne perdant pas une minute, dans la salle de bain, il

satisfaisait d’autres besoins.

«Pasticher en tout le XVIIe siècle, même dans ses chaises percées.

Maître, mon salaire.»

Il n’en fut pas moins ulcéré par le souvenir de cette réprimande. Mais

il n’avait pas le temps d’apprendre même les rudiments.

Il devint tout de suite le second d’un homme assez actif, à cheval sur

la Bourse, les journaux et la politique. Plus une minute qui se

défendît. Gonzague avait maintenant le moyen de les perdre toutes. Et sa

journée ne lui suffisait pas, il était heureux qu’aucune de ses soirées

ne fût jamais libre. Je l’ai vu à sept heures du soir, des amis lui

ayant fait faux-bond, affolé par la crainte de la solitude et de

soi-même, se pendre au téléphone et supplier n’importe qui de le

rejoindre. Il se serait réconcilié avec le plus féroce de ses ennemis,

s’il en avait eu, pour que cette présence pût le leurrer un soir encore.

Seul, il aurait été obligé de penser, de sentir. Il craignait ces

mouvements inhabituels.

Mais sa conversation n’était faite que des gestes maniaques d’un

solitaire. Il ignorait grossièrement son interlocuteur; du reste, neuf

fois sur dix, l’autre ne songeait pas plus que lui à communiquer avec

les humains. Les manies auxquelles Gonzague sacrifiait étaient de

faibles préférences qui s’étaient développées, faute de concurrence.

Rien ne lui tenait moins à cœur dans ses propos que leur objet, puisque

c’était son prochain. Mais le collectionneur chaque jour tripote toutes

les pièces de sa collection. Causant avec n’importe qui, Gonzague le

bousculait pour en venir à sa satisfaction et, une fois de plus, il

passait en revue tous les gens qu’il connaissait. Il notait les légères

variations du jour dans leur costume, leurs liaisons, leur bleuf et cela

faisait un carnaval endormi. Il ne voulait pas avouer le caractère

routinier de cette habitude, il lui avait cherché un prétexte

passionnel: une soi-disant ambition dont il se vantait sardoniquement et

qui lui faisait regarder, prétendait-il, quiconque comme un rival à

surveiller et à surprendre. Au vrai, Gonzague s’accommodait de son

prochain écrasement par l’imminente cabale que forme tout le monde

contre chacun d’entre nous.

Il ne se reliait aux autres que par ces liens ténus de la médisance.

Mais aucune amitié, aucun amour.

Un camarade qui m’avait rencontré avec Gonzague, me demanda: «Tu vois

souvent ce garçon? Comment peux-tu y trouver du plaisir? Il n’est pas

drôle. Et puis on dit que ses mœurs...»

Celui qui m’avertissait n’appartenait pas au même clan que Gonzague,

loin de là. Son totem et ses tabous n’étaient pas les mêmes. Pourtant

d’un groupe à l’autre, si hostiles qu’ils soient entre eux, on retrouve

les mêmes traits, qui prouvent qu’ils sont contemporains. Par exemple,

mon ami m’avait dit: «Gonzague n’est pas drôle.» En quoi il se pliait à

un préjugé universel. Est-il drôle ou n’est-il pas drôle? n’échappent à

cette question que les gens consacrés par l’argent, ou le nom, ou la

profession, ou le vice. En général, on trouve moyen d’admettre qu’à sa

manière est drôle un ami confortable, une relation titrée, un artiste ou

un homosexuel. Pourtant on entend de ces propos subversifs: «Elle a une

bien belle voiture... vous savez qu’elle aime les femmes... mais

vraiment elle n’est pas drôle.» Et en voilà une de qui sont menacés les

droits souverains que lui valent sa richesse et son vice. Il y a des

paniques devant ceux qui ne sont pas drôles.

Comment est-on drôle? On ne vous demande point tant des mots et des

gestes d’un comique achevé qu’une attitude à l’égard de la vie, une

façon d’en représenter les événements qui engagent vos amis à se laisser

aller à leur pente la plus facile. Il s’agit de ne refuser aucune

distraction à ses contemporains, qui ont perdu la recette des anciens

plaisirs, qui n’en ont guère inventé de nouveaux, qui n’en sont que plus

insatiables et prétendent que chaque minute leur apporte une sensation

fraîche. Ils recherchent la variété, préfèrent le changement aux choses

dont ils changent et confondent la rapidité avec l’intensité. Mais si,

par-dessus le marché, l’ami indulgent sait chiffonner l’anecdote qu’on

lui a passée la veille, singer deux ou trois personnes (les imitations

sont mieux prisées que les portraits, qui défigurent pour rendre plus

ressemblant et entraînent un effort,) détraquer toute situation d’un mot

qui ramène les esprits à la convention de monotone cocasserie, alors on

dira «qu’il est vraiment drôle» et ces menus avantages, qu’on rencontre

d’ailleurs rarement, le mettront à une place enviée.

Pensant comme tout le monde, je fus donc ému par les propos de mon ami.

Je me dis qu’en effet je ne trouvais pas Gonzague bien vif ni bien

piquant. Mais une sorte d’orgueil vint me secourir, je voulus justifier

mon habitude et Gonzague en profita. Sa silhouette parmi d’autres était

assez plaisante. Je ne lui demandais pas beaucoup. Nous parlions de nos

cravates, du prochain match de boxe ou de l’avenir de nos camarades.

Celui-ci entrerait-il à l’Académie? Bien sûr. Celui-là serait-il

sous-secrétaire d’État? Pourquoi pas. Ce troisième tromperait son monde

et avant peu il serait dans le lit d’une héritière et dans quarante

conseils d’administration. Nous bavardions. Gonzague s’acharnait à ce

petit jeu, avec des moyens primitifs d’observation qu’il ne

perfectionnait pas, faute de vouloir contempler et méditer. Il feignait

de s’y reconnaître entre les faux-semblants de l’indolence, de la hâte,

de la gaucherie, de la facilité. Mais, dépourvu de tout sens tragique,

il ne percevait pas les inflexions secrètes d’une voix qui sortait de

sous un masque.

Il y avait aussi longtemps que j’avais quelque curiosité pour la vie

privée de Gonzague.

En cela encore semblable à mes contemporains, je songe anxieusement à ce

qui se passe dans le lit d’autrui. Voici comment se forme cette manie.

L’amour, ou comme on dit par découragement devant les grands mots et les

grandes entreprises, la vie sexuelle, demeure notre principale affaire.

Elle nous provoque aux exercices appropriés, et à tant de rendez-vous,

de coups de téléphone, de va-et-vient, surtout elle nous remplit

l’esprit.

A Paris comme ailleurs, aujourd’hui comme hier. Mais nous y mettons

notre tour particulier; notre souci porte avec toute la frivolité

imaginable sur les choses qui sont à côté, qui ne font que toucher à

cette vie sexuelle, sur ses manifestations, sur ses déportements, sur

ses résultats mondains, mais--là est notre marque--surtout sur son

principe, sur le degré d’énergie qu’on y dépense, physique et

sentimentale. Certes nous nous intéressons aux personnes, aux

circonstances; mais pour nous la question capitale est celle-ci: comment

se comportent-ils l’un envers l’autre? Qu’est-ce qu’ils donnent

exactement de leurs corps et de leurs cœurs? Et ce souci que par

hypocrisie nous feignons léger et ironique est au fond âpre et éhonté.

C’est que d’abord cet ordre domine encore les autres: il s’agit donc d’y

exceller. De là, de ce point de vue, une évaluation perpétuelle de

soi-même et des autres, de méticuleuses comparaisons. C’est que surtout

cette grande affaire est un grand tourment puisqu’elle est une faillite

menaçante pour beaucoup. L’amour est fatigué. Voilà pourquoi la

surveillance du prochain prend la tournure d’une attente angoissée,

sournoise, pleine de dispositions perfides. En l’épiant, on pense avant

tout à la faiblesse, on s’attend à diverses défaillances. On s’étonne

quand on rencontre la normale: elle paraît mystère, dissimulation, ou

avantage éphémère. La curiosité travaille sur ce qu’elle peut ramasser

d’à peu près sûr; mais on devine aussi, on invente. Et trois ou quatre

légendes--ce sont toujours les mêmes, car les combinaisons ajoutées

par le vice aux pratiques traditionnelles ne sont pas bien

nombreuses--enserrent les isolés, les couples, les groupes dans leurs

interprétations conventionnelles.

Gonzague et moi nous parlions tout le temps de ces choses, qui, en dépit

du cynisme trompeur des confidences françaises, restent secrètes pour

une raison indestructible et éternelle: les âmes sont impénétrables les

unes par les autres. On a beau avouer ses gestes, on ne peut pas amener

à la lumière tous leurs mobiles. Le mensonge qui est au cœur de tout,

l’impuissance à se comprendre soi-même font que les êtres qui se

prostituent le plus hardiment restent des énigmes aussi difficiles que

s’ils se défendaient par la pudeur.

«Mais pourtant, me demandais-je, n’est-il pas des âmes que l’air du

temps a rendues stériles et où ne germe pas le moindre secret?» J’étais

alors assez inhumain pour me résigner à cette défaite, ou emporté par

l’esprit implacable de la satire. Je préférais la justice à la charité.

Gonzague se plaignait de n’avoir pas d’aventures, de n’avoir pas de

maîtresses. Il ébauchait des badinages qui tournaient court en

vingt-quatre heures, ou même il restait des semaines sans rencontrer la

moindre occasion de s’échauffer un peu, ou sinon lui, son espoir.

Était-ce la faute des femmes qui n’étaient pas assez jolies ou qui

étaient trop sottes? Était-ce la sienne? Manquait-il de bonne volonté,

d’indulgence, de persévérance? Les explications de Gonzague étaient

abondantes et confuses. Témoin de ces escarmouches, je n’étais sûr que

de ce fait constant: toujours Gonzague interrompait le jeu avant même

qu’on pût savoir s’il allait au succès ou à l’échec. Il donnait comme

raisons: les mauvaises habitudes contractées pendant sa maladie, la

timidité, l’insuffisance de relations.

Mais ces excuses étaient en l’air et il leur prêtait peu d’intérêt. Son

esprit était occupé par une lamentation assez fade, à peine relevée

d’ironie; il s’abandonnait à un sentiment de solitude.

Pourtant la mode est trop à l’anti-romantisme pour que nous ne fassions

pas toujours en sorte que nos langueurs les plus nuageuses ne

s’entr’ouvrent de temps à autre d’un éclair lucide. Gonzague annonçait

que cela changerait ou échappait des ricanements qui aussitôt me font

croire que sa vie intime n’est pas aussi dépourvue qu’il le dit. Il

sortait de sa poche un jeu de cartes, entreprenait une réussite et tout

d’un coup rasséréné m’assurait qu’avant quinze jours il aurait entamé

avec une brune fort brillante et fort riche une grande passion.

Il arrivait que, quelques jours après, il me téléphonât à deux ou à huit

heures du matin pour m’annoncer que les cartes avaient eu raison.

--J’ai sommeil.

--Mon cher, j’ai rencontré hier au soir, chez des gens, une femme

étonnante. Ravissante, tout à fait mon genre.

--Votre genre?

--Mais oui, vous savez bien, une femme plate, sans seins, sans hanches,

sans attributs.

--Eh! bien, tant mieux, bonsoir.

--Hallo! non vraiment, elle est remarquable. Un visage très inattendu,

un masque mexicain, vous savez, comment appelle-t-on cela?

--...

--Enfin, peu importe. Et un esprit assez curieux.

--Bon, nous verrons. A ce soir.

--Ah! mais je ne la montre pas. D’abord elle est très difficile...

Figurez-vous qu’elle habite... Ah! d’abord c’est la cousine de Chose...

Comment l’appelez-vous?...

Le soir, Gonzague apparaissait très soigné, avec un air de contentement

insupportable.

--Là, oui, ça se voit: vous venez de coucher avec elle.

--Mon cher ami! vous ne voudriez pas! Quelles illusions vous vous faites

encore sur moi. Je lui ai téléphoné. Mais elle ne sera pas libre avant

mercredi. D’ici là?

--Et mercredi alors?

--Je l’emmène à un concert très ennuyeux.

--Après?

--Vous pensez bien qu’il ne se passera rien, comme toujours.

--Bousculez-la.

--C’est une personne très particulière. Je ne sais pas d’abord si elle

est sensuelle, cette dame. Elle est bien séduisante, en tous cas.

--Vous êtes amoureux?

--Oh! amoureux!

--Bon, vous vous en fichez.

--Ça, pas du tout. J’ai été agité toute la journée. Ç’a été toute une

histoire de lui téléphoner.

Le lendemain, il était encore pendu au téléphone. Mais le numéro n’était

pas libre, ou Madame n’était pas là. Je lui parlais d’autre chose. Un

camarade arrivait. Il y avait toujours quelque incident qui l’empêchait

de revenir à l’appareil et de suivre sa chance. Gonzague continuait

d’évoquer à tort et à travers le nouveau fantôme, mais pensait bientôt à

faire un poquère.

Le jour du rendez-vous arrivait. Il la voyait enfin, mais il était

calmé, inerte. Il n’avait plus rien à lui dire. Il répétait froidement

ce qu’il avait d’abord inventé. Sa partenaire avait l’impression qu’il

n’avait nullement désiré la revoir.

Or Gonzague pouvait être beau, cela n’était pas suffisant, s’il n’aimait

pas sinon l’amour, du moins la conquête et la décision. La femme a

horreur de l’incertitude, elle la ressent comme une insulte dont parfois

elle se venge, elle en vient à pouvoir rompre un vif élan. Par un manque

d’accent qui n’appartenait qu’à lui et qui donnait à chaque mot qu’il

prononçait l’air d’arriver d’un lointain inaccessible de rêvasserie, de

somnolence et d’immobilité, Gonzague assurait bientôt son interlocutrice

qu’il ne serait ni tendre, ni méchant, mais narquois, inconsistant, et

qu’il remettrait toujours au lendemain ce qu’il pouvait faire le jour

même, c’est-à-dire trouver une parole directe, bien désagréable ou

nettement mensongère, faire sentir qu’il aimait les réalités et qu’il

avait l’habitude des caresses utiles.

Gonzague était trop averti sur lui-même, sinon sur les autres, pour ne

pas sentir de temps en temps qu’il gâchait sa chance. Ce sentiment

l’incitait à une activité passagère, féconde en gaffes. Ce garçon

trouvait le moyen de se faire gifler.

A la suite de trop maigres anecdotes, dépité, je le laissais en plan

pendant huit jours. Et pour en finir, pour trouver un passe-partout qui

fermât sa porte, j’essayais toutes les explications.

D’abord j’imaginais une maîtresse qu’il fallait dissimuler par

discrétion, ou par honte, ou par peur. Mais je peux dire à ma décharge

que bien vite je songeais à notre débraillé à tous: supposer une retenue

aussi héroïque était une grosse naïveté.

Alors j’en venais au plus banal. Gonzague n’aimait pas l’amour parce

qu’il n’y avait pas dans sa santé, dans sa constitution de quoi y

fournir. Ou bien il avait pris goût aux amours autrefois défendues et

tout ce que je voyais de ces velléités n’était que parade et

trompe-l’œil. Dans ce cas, il se moquait sévèrement de moi. Inquiet, je

réfléchissais de plus belle.

Je n’avais pas besoin de chercher bien loin dans ce qui me revenait de

ses faits et gestes pour trouver tous les indices et les plus

contradictoires. Gonzague était robuste d’aspect: comment croire à une

faiblesse qui, alors, ne pouvait être due qu’à un accident, tout de même

rare? D’autre part, il y avait parmi ses amis plusieurs amateurs

notoires. Donc... Mais il y avait dans son esprit et dans sa conduite

quelque chose de si divergent, de si éparpillé, que la représentation de

Gonzague amoureux, ramassé par un goût quel qu’il fût, était

invraisemblable.

«Mon cher ami,

«Où êtes-vous? Où courez-vous? Je n’ai pu vous joindre à mon dernier

passage à Paris. Comme votre vie est brûlante. A effleurer votre

porte, sous laquelle j’ai posé timidement ma carte, j’ai senti mes

doigts tout échauffés. Votre âme en s’évadant encore une fois avait

laissé un sillage ardent à travers ce seuil si souvent transgressé.

Comme je voudrais vous suivre. Hélas! je serais bientôt exténué, je me

coucherais au bord de la route et j’y mourrais, si votre main si belle

et si forte ne se tendait vers moi pour m’aider et m’entraîner. Ah! si

je pouvais m’appuyer un peu--oh! si peu!--à votre épaule de jeune

dieu. Mon âme se raidirait et soulèverait mon corps. Mais où

êtes-vous!...»

Un soir, j’étais chez Gonzague, attendant qu’il eût fini de s’habiller.

Il avait laissé traîner avec affectation cette lettre sous mon nez.

Impossible de ne pas lire la première page. Qu’en conclure? L’écriture

était aussi efféminée que le ton. Mais les initiales et le lieu de

provenance m’assuraient qu’un monsieur l’avait écrite.

Gonzague en saisissait le ridicule, sans doute; je rencontrais dans la

glace son regard pendant qu’il nouait sa cravate. Et ce ridicule était

tel qu’il m’empêchait de former une hypothèse.

Pourtant je notais que Gonzague s’amusait de ces flatteries sournoises.

Dans un des milieux où il fréquentait, il devait recevoir beaucoup de

ces hommages-là. Or, à son insu, ne faisaient-ils pas compensation aux

déboires qu’il s’attirait du côté des femmes? Par là ne satisfaisait-il

pas un peu les exigences de conquête et de vanité qui sont au cœur de

l’amour. Et cela encore lui permettait d’attendre.

Il m’arriva aussi d’interroger l’entourage de Gonzague. Je m’aperçus

qu’on avait déjà médité sur son personnage. Du moins c’est ce que

croyait avoir fait Gertrude.

«Ah! mon cher, n’est-ce pas, quelle chose curieuse! Et comme c’est

difficile de dire. Les gens sont inouïs. Enfin! C’est un très beau

garçon. C’est drôle, il ne plaît pas à la plupart de mes amies. Moi je

dois dire que je n’ai pas envie de coucher avec lui. Mais c’est un beau

garçon tout de même. Et s’il s’en donnait la peine, elles changeraient

d’avis.

«Vous croyez que les hommes?... Comme ça m’amuse, comme je voudrais

savoir! Qu’est-ce que vous voulez, on ne sait jamais. Il est certain

qu’il est beaucoup sorti l’hiver dernier avec le petit Fara. Vous savez

ce petit qui a de si jolis yeux, qui a été le fiancé de Floche, le petit

Fara. Fara avait certainement le béguin. Eh! bien, je ne sais pas, je ne

crois pas.

«Gonzague est très compliqué, je crois qu’il y a autre chose. Ah çà!

quoi? D’abord je crois qu’il fume beaucoup. Vous ne le saviez pas?... De

source sûre, il a été très amoureux d’une femme pendant la guerre. Mais

voilà qui ne prouve pas qu’il n’aime pas mieux les hommes, n’est-ce pas?

A-t-il couché avec cette femme?...

«Je suis curieuse de voir ce que ce garçon deviendra. Vous ne trouvez

pas qu’il a du talent. Vous avez lu ce qu’il a écrit dans _Poètes

Mineurs_? Ah! allons, avouez que c’est assez étonnant. Quelles images!

Oui, évidemment, il n’y a pas grand’chose, mais il y a un ton...

«Et puis enfin, c’est un drôle de type. On ne sait vraiment pas avec

lui.»

Me voilà lancé sur une nouvelle piste. Comment n’y avais-je pas pensé

plus tôt? Gonzague est dans les drogues. De là cette indifférence, ces

lointains, ces velléités narquoises.

Je lui téléphone, je le rejoins, je l’examine. Pas moyen de rien

distinguer dans ce visage plein. Même la cavité oculaire chez lui n’est

pas le lieu sensible entre les os, où, dès vingt ans, marquent les

trépignements du plaisir.

--Vous m’avez l’air d’un monsieur qui a fumé toute la nuit.

--Par exemple, moi fumer! Pendant la guerre, deux ou trois fois, mais

depuis... Comment devinez-vous? Vraiment ça se voit? Oui, j’ai fumé

cette nuit. Cela ne m’arrive que bien rarement et je le fais sans

conviction. Mais qu’est-ce que vous voulez, il faut bien que de temps en

temps je passe la nuit. Quand je rentre chez moi, le matin, j’ai

l’impression qu’il s’est passé quelque chose... ou rien. Mais enfin...

Je n’ai pas de maîtresse en l’honneur de qui je pourrais découcher.

--Farceur. Vous vous gardez bien de faire le nécessaire--ce qui ne

serait pas grand’chose--pour qu’une demi-douzaine de bonnes filles

s’intéressent à vous. Gonzague, vous vous foutez de moi. Enfin,

qu’est-ce que vous aimez? Autre chose?

--Mais non, mon cher, quel enfant vous faites. Vous croyez que c’est

plus ingénieux d’imaginer le pire. Mais je suis plus normal que vous.

J’aime beaucoup les belles dames. Seulement je ne sais pas y faire,

voilà tout. Alors je reste chaste pendant des mois, des années. Voilà ce

que vous ne pouvez pas imaginer, hein?

Il ne m’était inconnu qu’à cause de mon indifférence.

* * * * *

Je dois dire qu’à cette époque-là il atteignit à la maîtrise dans sa

manière. Il put croire qu’il était dès lors insaisissable. Mon Gonzague

était une boule parfaitement polie, abandonnée par un point fuyant de sa

rotondité, sur un billard idéalement plat, à tous les carambolages.

A huit heures du matin, il sautait de son lit dans son bain, dans un

taxi et la ronde commençait. D’abord au bureau de l’homme d’action. Son

coup d’œil glissait sur les journaux.

Les dépêches réduisent le geste des peuples à un cérémonial décharné. A

cause de son ignorance, ne soupçonnant rien de l’Histoire en cours,

Gonzague avait beau jeu à se moquer des batailles, des congrès, des

discours.

De la vie des hommes, bien qu’elle ait peu de fond, il n’affleure

pourtant rien dans toute cette flore de papier, où l’encre fait une sève

trompeuse. Il faut un art assez réfléchi pour voir perler le signe qui,

une seconde au coin d’une page tout de suite glissée aux égouts, annonce

l’accumulation inévitable, la prochaine rupture. La Presse est une

vieille église où les moulins à prières remplacent toute oraison

véridique. Nos contemporains y passent plusieurs fois par jour et font

leurs génuflexions distraites devant les images mornes d’un monde déjà

disparu.

Gonzague sentait confusément ce perpétuel décalage et il croyait

rattraper la vie en courant aux faits-divers. Mais les journaux sont

aussi fermés à la grave vérité d’un crime qu’au sens véritable de ce

grand silence qui pèse sur le monde.

L’homme d’action arrivait et lisait son courrier. Lettres d’amour, d’un

sordide amour. On y apprenait que des hommes existaient quelque part,

hors des murs de ce bureau, dans des villes, çà et là, et à leurs

complices ils confiaient leurs misérables désirs. A quelles sombres

tribus appartenaient-ils? Mangeurs de terre, radoteurs de chiffres

sacrés.

«Ah! si vous pouviez nous procurer ce manganèse. Nous le convoitons avec

tant d’amour. Quelles choses profitables nous en ferions. Si c’est oui,

vous obtiendrez de nous tout ce que vous voudrez, sauf le cœur.»

«De Beers, 925, 925. Je vois dans le ciel qu’elles montent. Oui; elles

montent les de Beers que pour vous j’achetai hier. Voyez au ciel

l’étoile de la de Beers. 950, 960. Un petit sou, s’il vous plaît, je

prie pour vous.»

On y répondait par la dictée aux sténographes, et sèchement. Sans cesse

le téléphone et au bout du fil les hommes masqués. La navette reprenait.

L’action est faite de mille riens. Quel va-et-vient d’augures dans les

bureaux pour prolonger le mouvement endormi et de moins en moins

vaniteux de l’esclave dans son atelier. De quoi s’agit-il? Personne ne

le sait, mais il faut bien, faute de guerres, de famines et de pestes,

que s’occupe cette engeance. Que de découvreurs, de baptistes,

d’intermédiaires, de profiteurs, de gêneurs, de chanteurs, de gâcheurs,

depuis cette rencontre accidentelle de l’ouvrier qui s’embauche et du

patron qui s’improvise, jusqu’au geste égaré de l’homme dans la rue qui

achète l’article. Quel encombrement merveilleux et quelle suave mêlée!

Quelle luxuriance abstraite sur le thème.

Gonzague bâclait, du reste, sa besogne et fuyant devant l’horreur de ce

qu’il faisait, glissait ailleurs, déjà dégoûté de ce qu’il allait faire,

possédé par la fringale d’une seule sensation: passer d’une chose à une

autre. Il avait imposé à son patron son style lunatique. Il passait de

longs moments entre le coiffeur, la manucure et le pédicure, au hammam,

dans les bars où il pariait, téléphonait, buvait, retéléphonait et

entretenait mille conciliabules. Il déjeunait et dînait à droite et à

gauche. Il faisait même quelques visites. Non pas qu’il eût beaucoup de

points d’appui dans la ville--il était trop nonchalant et trop

timide--mais six ou sept maisons où l’on va au moins une fois tous les

huit jours suffisent à remplir la semaine.

Enfin la nuit arrivait. Le dîner fini à dix heures, un acte dans un

théâtre, ou plutôt trois numéros d’un music-hall ou d’un cirque, ou les

cinq dernières minutes d’un concert Il entrait partout sans payer et ce

privilège qu’il partageait avec mille inconnus l’entretenait, lui comme

eux, dans l’idée fantastique de sa notoriété.

Puis il traînait dans les bars, les garçonnières, les boîtes de toute

sorte, les fumeries, les tabagies, voire deux ou trois salons où

au-dessus de cent mille francs de rentes de jeunes ménages bourgeois

s’essaient au mécénat.

Toute cette frénésie n’était qu’immobilité morne, contemplation

fainéante, attente stérile.

Les hommes d’affaires ne lui pardonnaient pas sa disposition d’esprit:

ils voyaient que l’intérêt de Gonzague n’était pas engagé dans ce qui

l’occupait avec eux, qu’il ne songeait pas, malgré tant d’encouragements

poétiques, à croire au Génie des Affaires. Dépités, ils ne faisaient

aucun cas de lui.

Il en était ainsi partout. Où il arrivait, Gonzague de lui-même

s’encageait dans un treillis brillant de paroles qui le séparait des

choses et au milieu de la fête, dans un trépignement intérieur, immobile

à force d’agitation, il prenait aux ébats des autres une part inconnue,

qui le laissait affreusement insatisfait.

Gonzague passait des heures dans les dansoirs, mais il ne dansait pas.

C’était assurer plus qu’à moitié sa séparation d’avec les femmes;

c’était se priver d’un avantage qui compense la pauvreté, la nullité

sociale.

Gonzague était partout et n’était nulle part. Il restait en dehors de

tout. Son manque d’argent n’était pas fait pour améliorer cette

situation. Il en gagnait peu. Les taxis, les restaurants, les bars, les

cigarettes, les à-compte aux fournisseurs, le jeu effeuillaient vite ses

pauvres billets. Il tapait ses amis, sa famille, son patron et

s’arrangeait à peu près. Mais il était toujours à court.

De là, une inquiétude. Peu à peu l’insuffisance, le gâchis de sa vie

formaient un sentiment obscur qui se crispait autour de cette question

d’argent. Gonzague était trop peu attaché à soi où il ne trouvait pas ce

sens avaricieux de ses qualités, cette manie de la grandeur, ce besoin

angoissé de l’inégalité qui font les grandes fortunes; il se laissait

trop facilement piper par ses divertissements pour se sentir amer, mais

il s’impatientait et se butait contre cet obstacle.

A cause de ce sentiment de pénurie sur lequel il se fascinait, ce

garçon, qui méprisait, en raffinant sur l’ignominie des propos, les

mœurs bourgeoises de ses parents, finissait par vivre plus mesquinement

qu’eux. Car entre ses appétits que son imagination avait accrus et ses

moyens, il y avait un espace qui aurait dû solliciter irrésistiblement

son orgueil, mais qu’il ne se décidait jamais à franchir, s’accommodant

de subsister dans la lésine de ses passions. Par exemple, il pouvait

vivre sans auto, ce qui diminuait de cinquante pour cent (estimait-il)

le rendement de ses sens.

Tout au plus jouissait-il sur un mode ironique de la richesse de ses

amis.

Il se consolait par cent paroles: il se prostituerait aux hommes, aux

femmes; il écrirait en trois semaines un roman pornographique. Il passa

tout un soir à calculer le nombre de pages qu’il lui faudrait écrire par

jour pour briguer en temps utile un des prix de l’année.

Il traîna, un été, dans une ville d’eau, derrière une jeune fille plutôt

riche à qui dès le premier jour il avait avoué, en bouffonnant, sa

convoitise. Ce n’était pas pour la choquer, mais encore aurait-il fallu

qu’il la courtisât chaleureusement.

Deux ou trois fois il parla de pays où l’on faisait fortune.

Néanmoins Gonzague songea assez sérieusement au succès littéraire. Il

n’écrivait pas, mais il continuait de fréquenter ces jeunes littérateurs

avec qui je l’avais vu.

Ceux-ci étaient lents à se remettre du plaisir où les avaient jetés son

désarroi d’abord nullement calculé, ses lubies dispersées, son

modernisme suffisamment maladroit pour paraître une parodie, et enfin le

soin ravi qu’il avait pris d’user des avantages qu’il avait sur eux.

Parce qu’ils se méfiaient de leur métier, les ravages qu’un profane

pouvait faire parmi eux n’étaient comparables qu’à l’affolement que

provoque dans quelques salons l’apparition d’un écrivain célèbre.

Pendant quelques jours, Gonzague représenta assez bien sous une forme

naïve, inattendue et amusante leur idéal.

Les attributs de la personnalité étaient brisés ou pervertis. L’esprit

créait chaque matin et dévorait avant le soir sa façon d’être du jour.

La volonté faisait des crochets, semblait s’anéantir, puis soudain

ressurgissait dans quelque éclat. Les passions n’étaient pas combattues,

mais déviées vers des débouchés imprévus. Il fallait rompre à tout prix

unité et continuité. N’importe quel mouvement violent était bon qui leur

donnât la sensation d’un brassage énergique: négation, paradoxe,

illogisme, contradiction, enfin toutes les combinaisons possibles de

l’entendement, qui ne sont pas plus nombreuses que celles de l’amour.

Mais l’esprit, à ces grossiers exercices de force, se fatiguait et

devenait épais. Alors ceux-là qui ne craignaient rien tant qu’une idée

se fixât, fît barrage et arrêtât la circulation perpétuelle qui leur

semblait être prospérité cérébrale, ils étaient à la merci d’une

surprise vulgaire. C’est ainsi qu’un Gonzague qui n’était que manies et

trucs, faibles manies devenues des trucs timides, leur en imposait.

Mais l’esprit n’est pas une machine pneumatique. Des négations à la

vanvole n’expulsent pas les préjugés, il faudrait pouvoir les extirper.

Autant s’arracher l’âme.

La vie qu’ils aimaient et qui était forte en eux, incita les camarades

de Gonzague à un brusque réveil hors de ces somnolences acharnées. C’est

ainsi qu’un jour ils regardèrent Gonzague avec des yeux sourcilleux. Ils

le chassèrent en le huant et en proférant les raisons les plus

enthousiastes. Ils s’aperçurent qu’ils étaient au milieu des espaces le

groupe d’hommes le plus farouchement attaché à soi-même, comme un peuple

qui a perdu son terroir et qui va errant, une poignée de terre dans un

sachet sur la poitrine. Mais ce fut plus tard...

En attendant, le jeu à la mode, là et ailleurs, était le jeu du chat

perché. On se jetait dans cet exercice par terreur d’assumer une

responsabilité intellectuelle et de donner prise à la raillerie d’un

plus mobile que soi. On vit de vieux messieurs, toujours séduits par

l’inquiétude des adolescents et amoureux de toute frayeur, se mêler dans

la partie. Chacun de sautiller d’une trouvaille biscornue à une

découverte baroque, avec l’espoir qu’un camarade serait toujours d’une

seconde en retard.

Et comme il y avait longtemps qu’on avait épuisé l’extraordinaire, on en

revenait à l’enfance de l’art, on parcourait le chemin en sens inverse.

On s’arrêtait soudain devant l’Arc-de-Triomphe: «Comme c’est bien, parce

que ça a voulu être bien, et c’est bien en effet.» Quitte à repartir

vers Luna-Park: «Comme c’est bien, parce que c’est mal.»

Gonzague fit découvrir à ses amis dans l’espace de quinze jours un

chanteur populaire, célèbre depuis vingt ans, un acteur de province qui

venait de reprendre le Guignol des Champs-Élysées, une somnambule,

Landru, une femme qui n’avait rien pour elle et le génie d’Alfred de

Musset.

Ces expériences et ces succès le laissaient farouchement triste. Il

sentait que son crédit s’épuisait. Puis il continuait de vivre, une

partie du temps, loin de ses compères et bien qu’il ne se défît jamais

de leurs manies communes qui faisaient office de sortilèges et qui

maintenaient autour de son esprit, partout où il allait, un cercle

magique, il voyait bien qu’il n’arrivait point par là à tromper toutes

ses envies.

Il en vint à des gestes excessifs. Il parla de suicide. Confiant dans

l’inépuisable crédulité, il se décida à découvrir cette source de

faits-divers.

Selon la méthode admise, il fallait d’abord, par toutes sortes de

plaisanteries traîtresses, de cet acte qui a joué un rôle capital dans

l’existence de beaucoup d’hommes d’action et de passion, faire la plus

démodée, la plus fastidieuse, la moins étonnante des cérémonies qui

prennent place dans la carrière d’un homme entre sa première communion

et son enterrement. Ce lui fut facile de montrer tout ce qu’il y a de

convenu, d’inefficace, de déjà vu, de stupide, de ridicule dans ce coup

de partie par quoi on pense mettre tous les atouts dans son jeu.

Mais comment sortir de là, comment renverser le raisonnement, en venir à

l’apologie? Il n’y avait qu’à continuer tout droit. Cet acte ridicule,

non pas absurde (trop grand mot qui les eût effarouchés), mais plat,

indifférent, c’est ainsi qu’il devint possible. «Le matin en me

couchant, au lieu de tourner le bouton électrique, sans faire attention,

je me trompe, j’appuie sur la gâchette.»

Ceci transporta Gonzague et ses amis. Pendant quelque temps, il vécut

dans un état de grâce, de gloire intime. Il avait surmonté le suicide.

Il ne savait plus s’il était mort ou vivant, s’il avait tiré ou s’il

avait fait craquer un tison dans la nuit.

Pour ajouter à cet état bienheureux d’éventualité, l’homme d’action mit

Gonzague à la porte. Gonzague garda un taxi toute une nuit pour user un

reste d’argent dans de tristes bars. Ce taxi me déposa à ma porte. Je

claquai la portière: excédé, je quittais Gonzague pour toujours.

Je fus invité à passer Septembre dans les Baléares où Gertrude avait

aménagé un ancien repaire de pirates. J’arrivais, je vis Gonzague. Avec

notre affectation de muflerie, ou notre goût désordonné pour la vérité,

je lui dis mon déplaisir de le revoir. Il fut ravi de cette marque

d’intérêt et pendant les séances du culte superstitieux que sur la plage

nous rendions au soleil il ne manquait pas de s’allonger à mon côté.

Gertrude était vierge et en donnant le change par quelques excès de

langage, se gardait pour un mari qu’elle appelait et qui du reste lui

vint, l’hiver suivant, sous la forme radieuse d’un champion de golf. En

attendant la saison des accomplissements--dont on a le droit de se

demander s’ils ne furent pas médiocres, car une distance anormale

s’était allongée entre son cerveau et son ventre, et le champion, fort

timide au lit, ne semblait pas de ceux qui remettent de l’ordre dans une

femme--Gertrude continuait d’étudier théoriquement la sensualité. C’est

pourquoi elle nous exposait aux feux célestes.

Il est donné à bon nombre de nos contemporains, qui ne se livrent pas à

certaine littérature et aux drogues, de découvrir une autre littérature

et les sports. Le sport pour ceux-là n’a jamais été une passion ni un

goût, mais il est devenu promptement une manie. Ils sont opprimés par un

souci de plus en plus anxieux de conservation qu’ils ne voient pas

voisiner avec l’idée romantique de destruction et de mort qui flatte les

autres. Ce n’est qu’une idée, et ils évitent les gros efforts: par

exemple, ils se soumettent, mollement allongés, à l’action de l’astre

qui doit les remplir peu à peu d’une mystérieuse vitalité. Bientôt ils

perdent de vue le but. Un signe suffit à les satisfaire. Il ne s’agit

plus que de montrer à Paris au retour une peau passée à la flamme. Pour

les femmes, c’est un fard.

Nous usions donc cinq heures par jour à nous noircir. Nous descendions

du nid de pirates sur les coups de dix heures et jusqu’à une heure ou

deux, nous étions vautrés, tout nus, protégés seulement par des lunettes

d’écaille et un numéro mal coupé de la _Nouvelle Revue Française_. Le

soleil, étonné de notre témérité, grondait et nous battait comme plâtre.

La punition était douce. Nous nous plongions dans la mer, après nous

être conformés aux rites suédois. Quel peuple ennuyeux! Une, deux. Une,

deux.

Tout cela n’était pas très laid; Gertrude avait des seins parfaits

auxquels nous ne prenions pas garde. Les fastidieuses grivoiseries

moururent dans cette Baléare, au bout de peu de jours; nos propos

étaient chastes, ainsi que les vingt-quatre heures de la journée. Ceux

d’entre nous qui avaient des femmes n’avaient pas l’impression de les

risquer parmi les célibataires. Tout se détendait dans ce feu et cette

eau.

Gonzague ne me tapait plus sur les nerfs; je n’avais plus de nerfs, ou

ils étaient occupés à transmettre à mes muscles des ordres, comme ceux

qu’on entend dans la cour d’une caserne: une, deux. Gonzague d’ailleurs

se montrait sous un autre jour. Dès le premier matin, à cause d’un geste

ou d’une parole que je ne me rappelle plus, nous nous étions regardés

les uns les autres, et nous avions compris que ce Gonzague trépidant

était fait comme tant d’autres pour la paresse du nègre.

Que la femme pile le millet, l’homme fumera sa pipe. Confions-nous un

instant au bonheur improbable de nos ancêtres. Gertrude, passez-moi le

tabac. Et dire qu’il y en avait parmi eux, il y a trois mille ans, qui

aspiraient à s’enfermer dans un cabinet de banquier. Les colonnes de

chiffres secrétées par les enregistreurs envahissent le lieu comme le

cactus l’Australie, et l’homme est taraudé par mille coups de téléphone

muets comme par la dent du lapin.

Les humains à travers les siècles se divisent en deux bordées de tribord

et de bâbord: ceux qui naquirent pour l’avenir, ceux qui naîtront pour

le passé. Ne parlons pas de ceux qui se fichent du tiers comme du quart;

ils sont trop. Mais louons les princes qui sont toujours contents et

qui, couchés sur le dos, par la mémoire et la prophétie, jouissent de

tout le temps.

Gonzague dormait en même temps que tout le monde. Dans nos jeux, sa

supériorité était manifeste. Pendant les repas, son appétit et son

humeur allaient de pair. Il ricanait moins, il grimaçait moins et

pouvait même parler des absents sans cette inquiétude qui lui faisait à

Paris en cinq minutes prodiguer le bois vert sur le dos de n’importe

qui, puis se perdre en réticences complices comme si l’autre avait été

là et qu’il eût pu lui tendre la rhubarbe. Quitte à le recharger à fond

dans la cinquième minute, par peur d’avoir été conciliant, ou surtout

d’avoir marqué trop d’estime pour l’intelligence de quelqu’un.

* * * * *

Mais, par le dernier bateau, nous arriva Joan Daimler. Était-ce une

Américaine, une Européenne? Nul ne le savait, et c’était pourquoi

Gertrude l’avait invitée. L’explication la plus courante eût été qu’elle

fût Juive. Mais non. Nous ne savions qu’une chose: c’est qu’elle avait

un mari en Amérique qui lui prêtait amicalement son nom et lui envoyait

des dollars. Ce qui faisait frôler à la jeune femme le domaine de la

fable.

Elle parlait parfois de ses origines, mais on n’y comprenait rien. Il

semblait que, née au croisement des races, elle ne se rattachât qu’à sa

mère, voyageuse et amoureuse. Le lieu de sa conception ou de sa nativité

ne signifiait rien. Un homme au monde pouvait être sûr qu’il n’était pas

son père, c’était le Hongrois qui, vers le temps où Joan apparut, était

le mari de sa mère. Celle-ci l’avait souvent répété à sa fille, sans lui

donner un autre point de repère.

Gonzague la regarda. Il ne vit rien qu’un vague prestige, et en fut

ravi.

Joan Daimler était encore innommée. N’ayant pas encore reconnu tous les

morceaux de sa personne, qui lui arrivaient des quatre coins du monde,

elle n’était pas encore tombée d’accord avec elle-même. Mais elle n’y

manquerait pas. Le cosmopolitisme est l’état le moins irréductible, le

moins durable. Certes Joan avait traîné dans des hôtels, des paquebots,

des trains. Mais elle avait passé toute son adolescence à Paris, dans

l’Ile Saint-Louis et avait reçu un enseignement bien ordonné d’un

prêtre, spécialiste de ces cas difficiles. Ce n’était pas une petite

folle.

Cette jeune femme de vingt-trois ans venait d’être un peu relâchée par

son mari, amoureux agréable pendant un an, mais soudain saisi par le

génie des affaires. Elle avait de l’argent, elle se promenait. Elle

était sérieuse, peut-être pour plusieurs années, peut-être pour

toujours, comme tant d’autres femmes.

Les uns la trouvaient sotte, les autres intelligente. Ses os un peu gros

n’étaient revêtus que de muscles fins et de peau brune. Un front renflé,

un nez sortant d’un profond enfoncement et obligé de pointer pour que le

profil atteignît à la courbe idéale, des lèvres un peu contractées sur

un imperceptible sourire continuel qui a dû cesser un jour ou l’autre.

Le menton? solide.

Je raffole des nouvelles rencontres: quand devant moi deux êtres

apparaissent l’un à l’autre pour la première fois, je crois que tout est

remis en question par la vertu de ce contact. La vie la plus décidée ou

la plus épuisée peut prendre un cours inattendu ou se regonfler.

On vit tout de suite que Mrs Daimler avait distingué Gonzague, qui de

son côté remuait un peu. Les choix de l’amour sont explicables: on en

peut toujours donner des raisons qui sont satisfaisantes et qui se

réduisent à la méthode arithmétique: addition et soustraction. Gonzague

l’emportait sur tous les hommes présents. Dans nos courses et nos

luttes, il montrait sa force. Il primait aussi dans la conversation par

une abondance vaine et irrésistible. Aucun d’entre nous n’inquiétait son

assurance. Trois des hommes présents étaient mariés et s’occupaient de

leurs femmes qu’ils aimaient par rencontre. Ils étaient las des

aventures, comme du reste les trois célibataires fourbus par les

fastidieuses facilités de Paris.

Mrs Daimler se tournait bonnement vers le seul garçon disponible. Par

souci de confort, pour qu’on portât ses menus fardeaux et qu’on

l’escortât dans une promenade à pied.

De telles raisons sont suffisantes.

Joan et Gonzague ne s’intéressèrent pas, ils s’intriguèrent. Quelqu’un

en fut satisfait, Gertrude. Elle rêvait de complications. Elle parvint à

leur en donner l’illusion, en même temps qu’à elle-même. Elle prenait

souvent à part l’Américaine--comme nous disions--et la chapitrait.

--Comment trouvez-vous Gonzague?

--Charmant garçon. Qui est-ce?

--C’est un garçon très curieux, vous verrez?

--Ah! en quoi est-il curieux?

--Vous ne vous imaginez pas. Drôle de corps.

--Oh! mais, dites-moi.

--Il est très difficile, terriblement perspicace. Je ne l’ai pas encore

vu pris par une femme.

--Il n’a pas l’air de s’en occuper beaucoup.

--Que si. Seulement il cache son jeu.

--Vous croyez.

Joan ne cherchait pas aventure. Mais tout humain est aux aguets, et il

n’y en a pas un qui ne soit prêt à lâcher la maigre proie pour l’ombre.

Gonzague interrogeait Joan. Il faisait pleuvoir sur elle les questions

indiscrètes ou saugrenues. Joan écoutait; elle n’était pas revenue en

France pour revoir le Musée du Louvre, mais elle voulait bien achever de

connaître cet esprit français qui s’exerce infatigablement sur les

choses de l’amour.

«Aimez-vous votre mari?» Première soirée, première cigarette.

--Vos questions sont trop vagues pour qu’on y réponde.

--Bon. Aimez-vous faire l’amour?

--On n’est jamais sûr de ces choses-là que par comparaison.

--Et encore! appuya Gertrude à tout hasard.

--Vous sentez-vous le génie de l’amour?

--Et vous?

--Oh moi!

--Eh bien, quoi?

--Moi, je rate les trains.

--Vous êtes jeune.

--Vous ne vous êtes pas regardée.

Quand on parle d’amour, c’est la femme qui est interrogée et qui fait

semblant de ne pas répondre ou qui, par un préjugé récent, abonde en

propos si audacieux qu’ils ne portent pas. Quand on traite de la

conduite, des mobiles, des fins dernières, l’homme prend la parole et

rien ne peut l’arrêter. La femme fait semblant de questionner,

d’écouter, s’en moque, transpose tout.

Donc Joan:

--Qu’est-ce que vous faites dans la vie?

--Rien.

--Pas vrai.

--Un tas de choses qui ne me distraient guère.

--Quoi?

--Des affaires, de la littérature...

--Mais c’est varié, c’est amusant.

--Je ne fais pas tout cela très bien.

--Tant pis pour vous. Vous m’agacez. Comment pouvez-vous me parler des

médiocrités que vous vous permettez?

--Je ne vous fais pas la cour.

--Comme vous n’êtes pas une vraie brute, vous devriez être spirituel.

--Vous aimez les comédies de caractères.

--J’aime les caractères.

--Les femmes sont mauvais juges. Leur point de vue est trop spécial. Et

puis, qu’est-ce qu’un caractère? l’absence de tous les autres.

--Allez chercher la périssoire.

Malgré sa carrure d’épaules, il fut bien étriqué devant ce touriste qui

ne demandait pourtant qu’à l’apprécier. Il était très agréable en

caleçon de bain. Ceci encore n’aurait rien décidé. Mais un feu s’était

allumé dans ses yeux.

Gertrude était ravie et s’écriait:

--Je suis sûre que Gonzague a eu les histoires les plus étonnantes.

Seulement il n’est pas comme vous, il est discret. C’est un type très

bien. Je le trouve follement sympathique, en ce moment.

Ces années-ci, nous avons une façon d’insister qui nous fait croire à

l’acuité de nos nerfs, sinon au raffinement de nos manières. Nous mîmes

tous un zèle excessif à favoriser l’intrigue entre Joan et Gonzague.

Nous nous y prenions assez habilement; il y a de l’entremetteuse chez la

plupart des contemporains. Pourtant les deux intéressés souffrirent

bientôt d’un environnement électrique; leurs pulsations étaient à la

merci de la sensibilité de leurs compagnons. Cette délicatesse de

perception, ils la possédaient aussi et, avant même de les achever, ils

se dégoûtèrent de leurs paroles qui résonnaient à leurs oreilles comme

dans une maison déserte où on ne sait si l’on n’est écouté.

Les gestes même auraient-ils pu les sauver de cet envoûtement? Ils

étaient si prévus. A chaque repas nous faisions l’examen microscopique

de leurs lèvres.

Joan s’exaspéra. Comme Gonzague hésitait, elle le prit au pied de la

lettre et l’écarta un peu.

Pendant deux ou trois jours, il avait été assez gaillard, et même il

n’avait pas manqué de jactance. Il retomba d’une minute à l’autre dans

son caractère. Il nous prit à part les uns après les autres, hommes,

femmes et domestiques. Il nous dit quel avait été son espoir, comme il

avait été près du but, sa récente déconvenue.

Gertrude était ravie de son trouble qu’elle me donnait comme preuve de

l’authenticité de notre ami. Comme je n’avais rien à faire dans cette

Baléare, je causais avec elle.

--Alors, votre Gonzague, il est comme tout le monde?

--C’est selon...

--La première femelle venue, et le voilà un peu agité. Vous avez bien

vu, pendant le déjeuner, le pauvre œil qu’il faisait à Mrs Daimler.

Elle voulait que son héros fût à la fois étrange et capable des mêmes

réactions que tout le monde.

--Il est sensible, c’est ce que vous n’avez jamais voulu croire. Mais il

ne perd pas la tête, allez... Du reste, Joan en vaudrait la peine. Je

trouve décidément que tout en elle est d’une distinction. Si elle

s’habillait mieux...

--Cette femme-là n’existe pas. Elle existera peut-être un jour, oui.

Vous, Gertrude, vous ne pouvez pas la vanter sérieusement. Hein! entre

nous?

Gertrude se gonflait de vanité.

C’est alors qu’apparut un noble Espagnol qui habitait dans le voisinage.

D’un regard, il fit sentir à Mrs Daimler pourquoi elle était revenue.

Elle avait repris le bateau par amour des vieilles choses, croyait-elle.

Malentendu qui règne entre les deux continents et qui fait l’affaire des

Compagnies transatlantiques. En réalité, quand on aime le passé, c’est

qu’on aime la jeunesse. Ce qui fut autrefois, ce fut la jeunesse. Ce que

les Américains goûtent chez nous, aux alentours de la Baltique ou de la

Méditerranée, c’est une jeunesse persistante, qui s’est préservée. Joan

ne pouvait mieux la trouver que chez cet Espagnol intact depuis des

siècles, conservé par sa civilisation.

Gonzague, incertain, ambigu à cause de son jeune âge, mâtiné de ses

propres innovations et des habitudes de son père, ce n’était rien pour

Joan qui nous demandait ce que nous-mêmes allons chercher chez les

Arabes, les Persans, les Indiens. Car si nous sommes jeunes, nous le

sommes moins que les Orientaux ou les Méridionaux.

Mais nous sommes moins vieux que les Américains, le plus vieux peuple

qu’on connaisse. Leur sénilité est faite de toutes les vieilleries du

monde. Ils ne l’ont pas encore dépassée par une nouvelle naissance, où

apparaîtrait leur originalité. En attendant, plus avancés que les

Européens dans l’évolution mécanique, plus abstraits, ravis au plan

absurde de leur confort, plus éloignés du point de départ de la Nature

qui, dans sa naïveté, est passion et douleur, angoisse et mystère, ils

sont d’autant plus vieux.

Donc l’Espagnol n’eut qu’à paraître et Gonzague rentra dans le rang.

* * * * *

Quelques jours après, nous étions, Gonzague et moi, à Marseille,

traînant le soir dans le Vieux-Port. Il avait l’air de s’y retrouver et

me mena dans un certain endroit.

--Oh! ce n’est pas très drôle. Mais enfin, ça n’est pas mal tout de

même. Ç’a a un côté: vertu ancienne, assez touchant. C’est comme vous

voudrez, du reste, nous pouvons aussi bien nous coucher.

Je sentis de l’insistance, ce qui raviva un peu ma curiosité et me fit

accepter la corvée de l’accompagner. Tout fut comme je l’avais prévu:

saleté, tristesse, platitude, tout sauf ceci, que Gonzague, sans rien

perdre de sa réserve, jeta des regards fort vifs sur une vieille

sorcière peinte de couleurs sauvages.

Je le regardais furtivement, mais une odeur fade de bureau de placement

me força de sortir et de laisser là mon verre de bière. Il me suivit.

--Pourquoi n’êtes-vous pas resté, Gonzague? Cela vous intéressait.

--Oui, assez.

Nous continuâmes d’errer, la nuit était chaude, nous buvions çà et là.

Gonzague poussait des soupirs, brûlait cigarette sur cigarette.

--J’ai envie de faire l’amour ce soir.

--Avec qui? Mrs Daimler?

--Loin. Trop beau.

--Hum! Trop beau?

--Elle était très bien; l’Espagnol aussi, du reste. Je n’en sortirai

pas.

--De quoi? de votre chasteté? C’est une blague. Vous n’étiez venu qu’une

fois à Marseille, l’an dernier. Vous aviez pourtant bien repéré certains

coins et la vieille a eu l’air de vous reconnaître.

--Oui... Naturellement, ma chasteté n’est même pas vraie. Trop beau,

aussi.

--Je m’en doutais.

--Oh! avouez que vous avez marché comme les autres. Du reste, je ne vous

trompais pas, au fond, je suis chaste.

--Vous devenez ridicule avec vos petits mystères. Allez-y. Parlez, et

nous pourrons enfin ne plus revenir là-dessus.

--Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise? Je n’ai rien, rien à

raconter.

--Vous avez le goût des femmes comme celles que nous avons vues, tout à

l’heure. Avouez que si vous vous abstenez des femmes propres, c’est

parce que les femmes un peu sales...

--Vous êtes toujours le même. Quand vous tenez une nouvelle hypothèse,

vous lâchez toutes les autres. Il ne faut en lâcher aucune. Je ne suis

pas si simple.

--Oh!

--A certaines époques, mais jamais d’une façon suivie, il m’est arrivé

de passer dix minutes avec de ces femmes.

--Vous avez des sens?

--Je ne sais pas ce qu’est l’amour. Je n’ai jamais eu de maîtresse, je

n’ai jamais poussé une intimité quelconque avec une femme dans une

chambre, dans un lit. Je n’ai jamais tutoyé une femme, je ne me suis

jamais déshabillé...

--Mais cette passion que vous avez eue pendant la guerre, m’a-t-on dit,

pour une personne qui sculptait ou qui écrivait, je ne sais plus, elle

ne vous a pas mené jusqu’au bout?

Gonzague marqua un silence.

--... Madame Lemberg, c’est vrai, dire que je ne vous ai jamais parlé

d’elle.

Et soudain il me raconta une vague aventure, avec abondance, et

l’étonnement de pouvoir remplir la nuit de quelque chose qui lui

appartînt. Il s’embrouillait, sautait en avant, reculait, ne pouvait

fixer certains points et revenait sans cesse sur d’autres. Il me fallait

l’arrêter, l’interroger, réfléchir. Mais ai-je fait tant d’efforts?

C’était au début de la guerre; il avait dix-huit ans. Il était beau: ses

traits trop réguliers étaient encore estompés, ses yeux pâles semblaient

rêveurs; ne ressortait pas encore cette musculature arrondie qui

contrasta par la suite avec la forme anguleuse de son âme.

Il fut emmené par un ami chez Madame Lemberg.

Cette femme, qui n’avait que vingt-cinq ans, était encore endormie,

récemment désabusée de son mari, mollement soulevée par des aspirations

esthétiques par quoi elle simulait désirs et faiblesses. Elle se

préparait à une liaison dont elle ne voyait que l’aspect théâtral. Les

yeux troubles de Gonzague la ravirent. Le corps du jeune homme offrait

une beauté confortable, qui engageait la sentimentalité à grandir sans

crainte de n’être pas appuyée par d’autres réussites.

Toute une soirée, Gonzague put croire qu’il tenait la chance d’être aimé

adolescent par une belle femme et cela lui paraissait merveilleux, car

alors il n’était pas goguenard.

La beauté de Madame Lemberg était grosse, accentuée par un goût pédant

pour le pittoresque dans la toilette et la sotte gravité de la femme

moderne qui veut jouir religieusement de tout sans en perdre une

bouchée. Ses fauteuils étaient roides et peu accueillants: il n’y avait

dans son salon pas plus d’intimité que dans une Salle des Pas Perdus.

Mais elle avait une sorte de notoriété parce qu’on prêtait le charme de

son corps aux objets qu’elle envoyait aux Salons.

Le lendemain de cette rencontre, Gonzague courut confier son espoir à un

ami qu’il traîna dès le soir vers cette grande flatterie inattendue.

Quelle maladresse! il surprit tout de suite un regard décisif entre Mme

Lemberg et ce garçonnet qui était plus joli que Gonzague n’était beau et

qui sut feindre à propos quelque gourmandise. Sa bouche faisait des

moues charmantes. Quand elle aurait mordu au fruit, on lui verrait un

dégoût exquis et l’amante connaîtrait une inquiétude suffisamment

acidulée.

Madame Lemberg fit semblant d’hésiter quelque temps. Elle n’oubliait pas

qu’il faut savourer toute licence.

Et l’extrême jeunesse de ses deux favoris ne se montrait guère

impatiente. Ils étaient tout à l’imagination, affectaient, pour paraître

avertis et raffinés, de n’être pas pressés par leurs appétits, et

s’attardaient aux rêves faciles.

Bien des jeunes gens qui ont été élevés mollement, sont encore ambigus à

dix-huit ans. Flexibles, ils plient sous le faix. Il n’y a pas de grande

différence entre celui qui a été gâté par sa mère et qui la recherche

dans sa première maîtresse et celui qui par faiblesse et timidité reste

parmi les hommes dont certains pourront l’enjôler par une sournoise

douceur.

Madame Lemberg se détournait parfois de la grâce touchante du dernier

venu pour revoir la beauté lourde de Gonzague. Elle ne se résolvait pas

à se priver de quelque chose dont elle avait eu envie, à retirer à

celui-ci les droits imperceptibles qu’elle lui avait donnés le premier

soir.

Cet inégal partage fut facilité par la guerre, car les deux amoureux,

dont l’un était devenu bientôt l’amant de la dame, et ce n’avait pas été

Gonzague, furent envoyés dans la banlieue, l’un dans un camp d’aviation,

l’autre dans un parc d’automobiles. Ils venaient tour à tour à Paris.

Gonzague était taquiné par quelques sentiments: l’orgueil l’engageait à

s’effacer, mais la tristesse d’être seul dans les rudes baraquements et

le souvenir de frôlements où persistait une promesse, le ramenaient vers

l’objet de ses désirs qui, à cause de ces circonstances malheureuses et

grâce à ses dispositions, demeurèrent longtemps distants.

Comme elle le gardait auprès d’elle, quand il venait la voir, il

finissait par s’enhardir. Mais il ne voyait pas que la situation était

bien meilleure qu’elle ne paraissait. Il n’en tira qu’un maigre parti.

Pourtant l’ami de Gonzague que Madame Lemberg avait préféré ne

l’attirait que par le cœur. La vivacité dont il avait fait montre avait

seulement facilité un accomplissement où elle avait surtout goûté les

marques de tendresse.

Et au contraire, ce qui lui avait plu dans le regard de Gonzague, sans

qu’elle s’en rendît compte, c’était ce qui n’y était pas.

Gonzague, pas plus qu’elle, n’y comprit goutte. Cela dura longtemps.

D’abord il y avait la guerre. Qui a échappé, pendant qu’elle dura, parmi

ceux qui ignoraient sa sévère réalité, à un goût immodéré pour les

situations pathétiques?

Ensuite ils n’étaient continents que lorsqu’ils étaient ensemble. Elle

avait son mari, son amant; bien rarement l’un ou l’autre, mais aussi une

femme connaît les voies de sa propre sensualité.

Et lui, ne trouvait-il pas dans cette caserne de fin de guerre, les

pires habitudes?

--Gonzague, quand avez-vous pris des drogues pour la première fois?

--Tiens, c’est drôle, c’est juste à ce moment-là. Il y avait un

capitaine qui commandait mon groupe et qui était pédéraste. Il

m’invitait chez lui le soir. Je voyais bien où il voulait en venir. Il

m’offrait de la coco. Une fois, j’en ai pris. Je trouvais cela

diablement audacieux.

--Et alors?

--Vous allez frémir.

--Mon pauvre Gonzague.

--Il y avait un autre garçon qui était là. Je me montrais assez fuyant.

J’étais un peu parti, sur un divan. Eux aussi. Je ne sais pas trop ce

qui s’est passé... Non, vraiment, parole d’honneur... Vous savez quand

on prend des drogues ensemble, tout se mélange, on ne sait plus très

bien. Et c’est peut-être à cause de cela qu’on vous a dit que j’étais de

la secte. On a sans doute usé de moi sans que j’y fisse attention, deux

ou trois fois, dans les fumeries.

Je le regardais. Il était tanné, salé par un mois de vie heureuse. Il

exultait de santé à deux cents lieues de ces petites folies.

Mais j’imaginais facilement un autre Gonzague, exaspéré par la

promiscuité militaire, dans cette frénésie de fin de guerre, quand les

hommes et les femmes sentaient que cette chère aventure manquée allait

finir.

Je me rappelai, après l’avoir oubliée pendant longtemps, une des

premières confidences qu’il m’avait livrées. Elle n’avait pu me frapper

alors, car elle était trop banale et je ne m’étais pas encore appliqué à

faire, des courtes allées et venues de mon bonhomme, les signes d’un

mystère. Il avait été pendant trois mois à Lyon, non sans vanité,

l’amant de cœur de la femme la mieux entretenue de l’endroit. Elle se

droguait, et lui avec elle.

Décidément, les drogues expliquaient un côté de Gonzague, non pas qu’il

en eût jamais pris beaucoup, mais elles favorisent dans les milieux où

on en use une grande indifférence aux choses sexuelles. Les drogués

finissent par donner le ton à des gens qui les fréquentent, qui ne

partagent pas leur vice mais qu’ils étonnent.

Gonzague ainsi avait pu rester loin de Madame Lemberg, loin des femmes,

loin de tout ce qui vivait.

Toutes ces ivresses du front, de l’arrière avaient été confondues par ce

pauvre enfant sans génie, à qui la tête tournait. La lâcheté de son

père, qui avait trop peur pour ne pas admettre que son fils fût en

délicatesse avec les événements, lui avait facilité de traîner dans les

camps d’artillerie de la banlieue et dans les boîtes de Montmartre. Il

n’avait connu de la grande exploration que les cendres laissées par les

aventuriers dans leurs camps, allant plus loin. Il avait perdu une

petite partie mesquine dans un bar ou un boudoir, pendant que d’autres

faisaient leur grand jeu ailleurs, dans le ciel et dans l’enfer.

Deux ou trois fois, son sang s’était révolté contre tant de fadeur. Il

avait soudain serré dans ses bras, autrefois durcis par le tennis, cette

Madame Lemberg, qui pouvait enfin céder.

Mais un mot maladroit, une allusion absurde à l’autre dont il n’était

pas bien jaloux, allaient encore obliger sa proie à se dérober.

Elle avait trop envie d’être enfin conquise, elle le faisait taire et

ouf! elle sombrait à pic dans une de ces jouissances torpides et

indéfinies, que les femmes insatisfaites finissent par produire

elles-mêmes, quand elles ne pressent sur leur cœur qu’une effigie.

--Je vous disais, me répétait Gonzague, que je n’ai jamais été nu dans

les bras d’une femme nue, car tout cela se passait dans un petit salon

mal fermé, dans un décourageant désordre de vêtements.

--En France, qui est la terre du plaisir, à ce qu’on dit, bien des

hommes en sont là. Mais ils sont laids, ou pauvres, ou timides, ou

vertueux. Mais vous? Vous êtes bien fait.

--Il m’est revenu que vous aviez avoué, cher ami, à l’un de nos

camarades, que ma beauté était bien vulgaire.

--Soit. Mais j’ai ajouté que vous aviez peut-être le sens de la noblesse

de l’esprit. Mais là n’est pas la question... Ce quelque chose d’attendu

qu’il y a dans vos charmes ne devait vous priver d’aucune espèce de

femmes. Vous auriez commencé, par exemple, par les grues. Les autres

auraient eu leur tour.

--Il aurait fallu que je commence très tôt. J’ai vingt-trois ans, il est

déjà trop tard. J’ai la pire réputation, je n’en ai aucune.

--Vous n’étiez pas timide pourtant.

--Cette délicatesse que vous ne m’accordez pas, mon cher, l’ombre de

l’idée en est passée sur moi et elle a glacé les gestes robustes qui

auraient fait mes débuts.

--Plus simplement, à une époque de moindre confusion, vous auriez été un

gros moine qui mange bien, mais qui évite facilement les autres

embûches. Il en est qui trouvent, entre leur désir et les êtres, une

petite image gênante ou une lacune imperceptible. Vous n’êtes pas de

ceux-là. Vous êtes comme tant d’autres chez qui la mécanique ne se

déclanche qu’aux moments choisis par la Nature pour ses fins les plus

connues. Et la Religion ne brusquait guère les exigences de celle-ci en

poussant vos semblables dans la voie du célibat. Mais l’éréthisme de

notre époque vous talonne, vous inquiète. Vous qui êtes placide et

pourtant prêt à bien besogner, vous qui êtes éminemment normal, dans un

monde insolite d’exaspérés et d’angoissés, vous vous êtes apparu étrange

et menacé. Parmi tant de malades vous n’avez pas voulu vous croire sain

et vous vous êtes assuré de quelque tare imaginaire. Non, vous n’êtes

pas un délicat, l’appétit vous viendra en mangeant. Vous n’avez que

vingt-trois ans, on va bientôt vous glisser un bon plat sous le nez.

--Vous oubliez qu’on ne fait plus de bonne cuisine. Non, j’ai pris

l’habitude de regarder les femmes de loin.

--Mais votre imagination?

--Je n’ai pas beaucoup d’imagination.

--Voilà un point délicat. Vous ne voyez pas leur corps?

--Guère. Quand je les évoque--et c’est rare, je vis dans le vague, ou je

suis au téléphone--je vois des silhouettes habillées, chiffonnées. Ce

qui me domine alors, ce n’est pas quelque chose de sensuel, qui tient à

mes yeux, à mes doigts ou à mon nez, c’est un jugement sec sur mon

caractère; je me dis: tu n’as pas de pouvoir sur les êtres, tâche

d’avoir cette femme.

--Alors quand vous êtes loin des femmes, rien d’elles ne vient susciter

votre esprit. Vous ne voyez pas soudain de ces inflexions qui mettent

leurs corps si proches que la main se porte naturellement à les toucher.

Car les rapprochements des corps ne sont possibles que si d’abord ils se

sont produits dans l’imagination, sans effort et sans accroc. Vous

n’avez pas d’élan suffisant. Il ne vient pas du centre de votre vie, cet

influx qui lance et qui soutient le mouvement de l’esprit. Et quand vous

êtes près d’elles, est-ce que...

--Mais je tiens mon rôle très convenablement. Ne voyez pas là un effet

de ma vanité; je crois que je peux dire qu’en cette matière, j’en suis

dépourvu.

--Sait-on jamais!

--Je vous assure que s’il m’arrive par hasard d’être enfermé seul avec

une femme, je m’en tire le plus galamment du monde. Savez-vous que

l’autre année, j’ai eu une vierge?

--Non! Et ces rencontres que vous aviez avec ces filles?

--Accidents. Les femmes dont nous parlions sont les seules qui m’aient

jamais pressé: c’était leur métier. Je les trouvais tous les jours en

rentrant chez moi, sur le trottoir. Je les suivais pour ne pas leur

dire: non. Si une femme convenable en avait fait autant...

--Mais elles en font autant.

--Tout de même, je suis décourageant.

--Vous n’étiez pas dégoûté?

--Je les regardais peu.

--Vous subissiez leurs gestes.

--Ah non! Je ne l’aurais pas supporté. Non, de moi-même, sans secours,

sans provocation, je m’exécutais promptement...

Gonzague était superbe.

--... et je filais.

--Pourquoi avez-vous cessé?

--Parce que j’ai déménagé. Elles ne fréquentaient pas mon nouveau

quartier.

--Allons, vous ne me ferez pas croire que du jour au lendemain...

--Du jour au lendemain.

--Mais depuis?

--Rien, pendant des mois.

--Il y avait autre chose. Persistance des habitudes de l’enfance? Vous

n’aviez pas eu de mauvaises habitudes, étant enfant?

--Si. Et je les ai continuées assez longtemps. Mais point du tout par

plaisir, ni par impossibilité de les interrompre. Non, c’était la

constatation de mon isolement, de mon incommunicabilité, voilà tout.

--Bigre.

--Un jour, j’ai trouvé que cela même était superflu.

Plainte contre inconnu · 第 5 / 8 题