ORFÉVRERIE ET ARTS ACCESSOIRES

Métaux précieux.--Affinage.--Titre de l’or et de l’argent.

--Travail au marteau et fonte.--Soudure.--Repoussé.--Dorure

et argenture.--Plaqué.--Étampé.--Niellure.--Émaillerie.

--L’émaillerie occupait une corporation spéciale.--Joaillerie.

--Taille du diamant.--Glyptique.--Variété du commerce des

orfévres.--Leurs marques de fabrique.

Personne ne s’étonnera qu’ayant à faire un choix parmi les industries

des métaux pour exposer les questions techniques et spéciales que

nous avons étudiées dans les autres branches d’industrie, ce choix se

soit porté sur l’orfévrerie. On s’étonnera plutôt qu’elle ne tienne

pas plus de place dans notre travail. C’est que, parmi les monuments

échappés à la fonte, il y en a bien peu qui, par la date et le lieu de

leur fabrication, puissent éclairer sur la technique et le style de

l’orfévrerie parisienne au XIIIe et au XIVe siècle. D’un autre côté,

les inventaires et les comptes, si nombreux et si détaillés, jettent

plus de jour sur la forme et le goût des objets que sur les procédés de

leur fabrication. Certains ouvrages y sont, il est vrai, caractérisés

par les mots: «Façon de Paris,» comme d’autres par les mots: «Façon

d’Avignon, de Montpellier[1085];» mais les articles consacrés à ces

ouvrages ne permettent pas de dire en quoi consistait cette façon

et prouvent seulement que l’orfévrerie parisienne était facilement

reconnaissable soit au style, soit à l’emploi de certains procédés.

A la fin du XIVe siècle, on comptait encore parmi les orfévres

parisiens beaucoup de clercs qui ne répondaient de leurs contraventions

professionnelles que devant l’official[1086]. Il ne faudrait pas croire

que ces orfévres sortissent d’un atelier, d’une école qui aurait existé

à Notre-Dame; ils s’étaient simplement fait tonsurer pour devenir

justiciables de la juridiction ecclésiastique, plus équitable et plus

douce.

On verra, dans le cours de notre travail, combien étaient variés les

talents de l’orfévre; disons tout de suite qu’il gravait les coins des

monnaies[1087] et les sceaux[1088]. Ce dernier travail, il est vrai,

était plus souvent exécuté par des artistes appelés _sigillatores_,

_seelleurs_, et dans lesquels il faut voir des graveurs et non des

fondeurs[1089], mais il était confié aussi aux orfévres.

Indépendamment de l’or que le moyen âge avait reçu de l’antiquité,

l’orfévrerie tirait ce précieux métal de certains cours d’eau, tels que

le Rhin[1090], le Rhône, la Vienne[1091]. Lorsqu’on avait recueilli

l’or par le lavage du sable, on le mêlait avec du mercure[1092]. Nous

ne saurions dire de quelle partie de l’Orient venait l’or arabe, dont

il est souvent question dans la poésie du moyen âge. A la façon dont en

parlent Théophile et nos anciens poëmes, on peut le considérer comme

l’or le plus éclatant et le plus estimé. Les anciens le connaissaient

et les contemporains de Théophile l’imitaient en mêlant à de l’or moins

brillant du cuivre rouge[1093]. Quant à l’or de la terre de Hévilath et

à l’or espagnol, ils appartiennent au domaine du merveilleux[1094].

Au XVe siècle, on exploitait près de Lyon des mines d’argent

qui n’étaient peut-être pas inconnues à l’époque dont nous nous

occupons[1095].

Le commerce des métaux précieux était entre les mains des changeurs.

Ils l’exerçaient en vertu d’une commission des généraux maîtres des

monnaies et moyennant une caution de 500 liv. par. C’était pour eux un

monopole qu’ils furent obligés de défendre contre les orfévres[1096].

Lorsque le roi faisait frapper de nouvelles espèces, il cherchait

à se procurer les métaux précieux nécessaires au monnayage le

meilleur marché possible. Pour cela il en défendait le commerce entre

particuliers ou au moins la vente pour un prix supérieur à celui que

donnaient les hôtels des monnaies; en même temps, il limitait à un marc

le poids des ouvrages que les orfévres pouvaient fabriquer, interdisait

l’affinage et ne permettait aux orbatteurs d’exercer leur industrie que

jusqu’à concurrence de ce que leur livrait la cour des monnaies. Ces

restrictions ne s’appliquaient jamais à l’orfévrerie religieuse, ni à

celle que faisait faire la famille royale[1097].

Il y avait au moyen âge des affineurs[1098], ce qui n’empêchait pas les

orfévres d’affiner eux-mêmes leurs métaux. Il en fut ainsi jusqu’au

XVIe siècle, comme l’atteste un arrêt de la Cour des monnaies de 1553

qui interdit aux orfévres de se mêler d’affinage[1099]. Le Roy ne fait

pas remonter l’invention de la coupellation au delà de 1300; mais le

moine Théophile, dont le traité ne peut avoir été composé plus tard que

le XIIIe siècle, l’arabe Geber[1100], qui vivait au VIIIe, décrivent

l’affinage de l’or et de l’argent dans la coupelle. Au temps de

Théophile, le départ de l’or et du cuivre s’opérait par le plomb[1101],

celui de l’or et de l’argent au moyen du soufre[1102]. On obtenait

également l’argent pur en le faisant fondre avec du plomb, auquel on

ajoutait un peu de verre, lorsque l’argent contenait de l’étain ou du

laiton[1103]. Pour purger le cuivre du plomb, on jetait sur le cuivre

en fusion un petit morceau de braise auquel le plomb ne tardait pas à

adhérer. C’est alors qu’on ajoutait la calamine pour obtenir le cuivre

jaune ou laiton[1104].

Dès le moyen âge, la pureté de l’or affiné à Paris était sans égale.

Aussi les orfévres ne pouvaient en employer d’un titre inférieur. Quant

à l’argent, le titre légal fut d’abord celui de la monnaie anglaise

appelée _sterling_. Les essais se faisaient à la pierre de touche[1105]

et à la coupelle. Tout en étant plus perfectionné à Paris qu’ailleurs,

l’affinage de l’or laissait encore bien à désirer et était poussé

beaucoup moins loin que celui de l’argent. En effet, tandis que le

titre de l’or n’était que de dix-neuf carats un cinquième, l’argent

contenait onze deniers douze grains de fin. Sous Philippe le Hardi, le

gros tournoi remplaça, comme étalon de l’argent, le sterling anglais.

C’est ce que les textes appellent «l’argent-le-roi.»

Les statuts des orfévres de 1355 accordent, en considération des

soudures, une tolérance qui n’est pas déterminée[1106]. En 1378,

elle fut fixée à trois grains pour la grosse orfévrerie, ou, comme

on disait, la «grosserie;» à cinq grains pour les petits ornements

fondus et soudés sur les grandes pièces, pour les boutons étampés et en

général pour la petite orfévrerie (_menuerie_)[1107]. Le titre légal

de l’argent se trouva donc réduit à onze deniers neuf grains ou sept

grains, selon la nature des ouvrages. Le titre de l’or ne s’améliora

pas, il resta de dix-neufs carats un cinquième[1108]; aussi n’était-il

susceptible d’aucun remède. Les orfévres pouvaient s’affranchir

du titre légal dans la fabrication de l’orfévrerie d’église, sans

doute parce que les objets du culte, servant fréquemment, avaient

besoin d’être plus solides et pour cela de renfermer plus d’alliage.

Quelquefois aussi, les gardes-jurés accordaient la permission de

travailler à un titre inférieur[1109].

Les peines encourues par l’orfévre qui employait de l’or ou de l’argent

de mauvais aloi étaient l’amende, la prison, le pilori, le retrait du

poinçon, le bannissement. L’ouvrage était toujours brisé.

L’or et l’argent, parvenus à la pureté voulue, étaient fondus et

coulés dans une lingotière. Théophile indique comment on faisait une

lingotière pour couler l’argent destiné à la fabrication d’un calice de

grande dimension. Cette lingotière était ronde et formée d’une lame de

fer mince maintenue par des plaques du même métal[1110]. On y mettait

de la cire qui fondait lorsqu’on chauffait la lingotière au moment d’y

couler le métal[1111]. On faisait disparaître avec le rabot ou avec un

instrument analogue à la gouge les défauts de la fonte, qui auraient

formé autant de pailles dans le lingot. Le laminoir n’était pas

inventé, et c’était au marteau que l’orfévre aplatissait et amincissait

le métal[1112]. Celui-ci était dès lors propre à être travaillé au

marteau ou fondu.

Le travail au marteau se compose de deux opérations; la première

s’appelle l’emboutissage et consiste à donner à la pièce la concavité

et la convexité nécessaires; la seconde est la rétreinte et a pour

objet, comme l’indique son nom, de la resserrer et de la développer

en hauteur. On comprend que le temps n’ait pas sensiblement modifié

un travail dont la théorie est aussi simple que l’exécution en est

délicate, et on n’est pas étonné de trouver dans Théophile et dans

Benvenuto Cellini la description de procédés presque identiques et peu

différents de ceux de notre époque. La pièce dont Théophile décrit

la fabrication au marteau est un calice de petites dimensions.

Voici la méthode qu’il indique. Après avoir formé la tige du pied

et avoir battu et aminci le métal jusqu’à ce qu’il soit flexible à

la main, on emboutit et on retreint en suivant les cercles tracés

au compas à l’intérieur et à l’extérieur de la pièce. Puis on lime

intérieurement et extérieurement pour rendre la coupe complétement

unie. Le pied, formé d’un autre morceau, est également embouti et

retreint, et, lorsqu’on lui a donné avec le marteau un renflement

composé d’un nœud, d’une bague supérieure et d’une bague inférieure,

on le rive (_configes_) à la tige. La patène (_rotula_) n’était pas

tournée, mais faite aussi au marteau[1113]. Les anses du calice étaient

fondues à cire perdue et montées à froid en même temps que soudées sur

le calice[1114]. Les anses du calice d’or étaient en deux morceaux

chacune[1115].

Pour emboutir et retreindre certaines pièces, on les remplissait de

cire et on se servait de bigornes[1116].

Si l’habileté des artistes du moyen âge dans le travail et la fonte

des métaux n’était pas attestée par leurs œuvres, il suffirait, pour

s’en convaincre, de lire les deux chapitres que Théophile a consacrés

à l’encensoir battu et à l’encensoir fondu. Voici comment le premier

devait être exécuté. On emboutit la capsule supérieure de façon à ce

qu’elle soit plus profonde que large de moitié; puis, avec le marteau,

la lime, le burin, on la décore de trois étages de tours: au sommet une

tour octogone, au-dessous quatre tours carrées percées de fenêtres;

enfin huit tours dont quatre rondes et quatre carrées, les premières

correspondant aux tours carrées de l’étage supérieur, les secondes

plus larges et ornées de bustes d’anges. Au-dessous de ce couronnement

architectural, dans le tympan d’arcs surbaissés (_in supremo modice

producti_), seront sculptés les quatre évangélistes ou leurs symboles.

Sur la capsule inférieure quatre arcs, répondant aux premiers,

surmonteront des figures représentant les quatre fleuves du Paradis,

le Phison, le Gehon, le Tigre et l’Euphrate. Les chaînes passeront

dans des têtes d’hommes ou de lions fondues et montées sur les deux

capsules. Le pied n’était pas toujours pris dans le même morceau que

la capsule inférieure; il était quelquefois soudé, qu’il eût été fondu

ou battu. La platine de main par où passe la chaîne centrale avait la

forme d’un lis et était surmontée d’un anneau; elle était faite au

marteau ou fondue[1117].

L’encensoir fondu offrait une ornementation encore plus riche: il

était ajouré et représentait la Jérusalem céleste. Les figures qui s’y

détachaient en ronde-bosse en rendaient la fonte très-difficile. Les

noyaux des capsules étaient faits d’un mélange d’argile et de fumier

bien pétri, séché au soleil et soigneusement passé. Lorsque ces noyaux

étaient secs, on les aplanissait et on les égalisait entre eux. On y

taillait ensuite les formes qu’on voulait donner à l’encensoir. Celui

dont Théophile trace le modèle a la forme d’une croix dont chaque

capsule constitue la moitié[1118]. La capsule supérieure est couronnée

de pignons que surmonte un clocher à trois étages en retraite. La

capsule inférieure se termine par un fond hémisphérique.

On étendait sur une planchette (_ascellam_) une couche de cire d’une

épaisseur égale et on appliquait cette cire sur le noyau en autant

de morceaux que le noyau comptait de surfaces. On soudait tous ces

morceaux au fer chaud. On planait et on unissait l’enduit. On traçait

sur toutes les faces des arcs et au-dessous de chacun d’eux un apôtre

entre deux portes, conformément à la description de l’Apocalypse:

«Il y avait trois portes à l’orient, trois portes au septentrion,

trois portes au midi et trois portes à l’occident.» Dans le tympan

des pignons on dessinait des pierres dont chacune était placée

au-dessus de l’apôtre avec lequel elle avait par son nom un rapport

symbolique[1119]. Aux quatre angles on modelait des tourelles rondes

par lesquelles passaient les chaînes. Sur les quatre faces de la tour

inférieure étaient représentés des anges armés de lances et d’écus qui

semblaient garder les murailles. Des anges à mi-corps accompagnaient

la seconde tour. La tour supérieure, plus mince, était percée de

fenêtres, entourée au sommet de créneaux (_propugnacula in circuitu_),

au centre desquels était un agneau où était fixée la chaîne centrale.

Dans la capsule inférieure on dessinait sur les faces de la croix des

figures de prophètes que l’on plaçait sous les apôtres, d’après la

concordance des témoignages que les uns et les autres ont portés sur

le Christ, et qui étaient inscrits sur des rouleaux. Les angles de la

croix sont occupés par des tourelles semblables à celles de la capsule

supérieure et auxquelles sont fixées les chaînes. La partie inférieure

terminée en cul-de-lampe, est ornée de médaillons représentant les

vertus personnifiées par des femmes. Enfin on modelait le pied. Après

avoir posé les jets et les évents, on faisait les moules de potée. On

faisait fondre la cire et on chauffait les moules à blanc. On fondait

le métal, et, après avoir ôté les moules du feu et les avoir enduits

d’une nouvelle couche, on les plaçait dans la fosse où devait avoir

lieu la coulée. On coulait et on laissait les moules dans la fosse

jusqu’à ce qu’on vît le jet noircir; on les ôtait alors et on les

faisait refroidir, en ayant soin qu’ils ne fussent pas mouillés, ce

qui aurait tout rompu. Après les avoir défaits, on faisait disparaître

les soufflures avec la lime et on fondait de nouveau les parties qui

n’étaient pas venues. Les morceaux refaits étaient soudés, si cela

était nécessaire, avec un mélange de tartre calciné et de limaille

d’argent et de cuivre. On perfectionnait et on finissait l’œuvre avec

des limes de toutes formes, des burins (_ferris fossoriis_), des

rifloirs (_rasoriis_), enfin on la nettoyait pour la dorer[1120].

Mais, avant de parler de la dorure, nous devons dire comment Théophile

enseigne à composer et à appliquer la soudure. La soudure était au

tiers, c’est-à-dire qu’elle se composait pour les deux tiers d’or ou

d’argent et pour un tiers de cuivre rouge. Il n’y entrait pas de borax,

mais du tartre de vin calciné, mêlé d’eau et de sel ou une décoction de

cendres de hêtre, mêlée de saindoux et de savon, et passée[1121]. On ne

l’employait pas, comme aujourd’hui, en paillons, mais avec une plume

d’oie.

Le ciment à repousser se composait de brique pilée, de résine et de

cire[1122]. Théophile, dans son manuel, ne prescrit la mise en ciment

que pour les pièces concaves et non pour les plaques[1123]. On n’avait

pas encore imaginé la resingle pour repousser du dedans au dehors les

pièces dont le col étroit ne permet pas de travailler directement avec

le ciselet[1124]. On ne travaillait donc ce genre d’ouvrages qu’à

l’extérieur et on ne repoussait que les fonds. Après avoir fait le

dessin avec des traçoirs (_ferros ductorios_), l’artiste prenait la

pièce de la main gauche, et, appliquant les ciselets de la main droite

aux endroits qu’il voulait repousser, il faisait frapper dessus plus ou

moins fort par un apprenti. Il donnait ensuite une chaude à la pièce,

la décimentait, la remplissait de nouveau, recommençait à repousser et

ainsi de suite jusqu’à ce qu’elle eût l’aspect d’une pièce fondue[1125].

Pour repousser une plaque, on travaillait tour à tour à l’endroit

et à l’envers. Lorsque la plaque se crevait, ce qui était d’autant

plus facile qu’elle n’était pas, comme nous l’avons dit, sur

ciment, on soudait les bords de la déchirure; lorsque la déchirure

était trop large, on soudait une pièce. On repoussait ainsi des

couvertures de livres liturgiques, des plaques de selles, des

figures pour l’ornementation de hanaps (_scyphis_) et de soucoupes

(_scutellis_)[1126].

On évidait quelquefois les fonds pour faire des ouvrages à jour. On

reperçait de cette façon des plaques de livres en argent, des plaques

en cuivre destinées à être appliquées sur des chaises peintes, sur

des bancs, sur des lits, sur des livres à bon marché. Ces plaques de

cuivre, trempées dans l’étain, avaient l’air d’être argentées. Pour

repercer, on se servait non, comme aujourd’hui, de scies très-fines,

mais de ciseaux pointus; les contours découpés par le ciseau étaient

régularisés à la lime[1127].

Décrivons maintenant les procédés de la dorure et de l’argenture.

L’or battu en feuille et uni dans un creuset avec une composition de

brique en morceaux et de sel, était soumis à une cuisson qui durait

trois jours et trois nuits[1128]. Lorsqu’on voulait le moudre, on y

mêlait du mercure et on le triturait au feu ou à froid; il suffisait

même de l’agiter dans un vaisseau de terre chauffé à blanc. L’argent,

ne pouvant supporter la mouture au feu, était toujours moulu à froid.

Théophile, auquel nous devons l’indication de ces procédés, met

l’ouvrier en garde contre le danger des émanations mercurielles. L’or

moulu était pesé, divisé en deniers de poids et conservé par parties

égales dans des plumes d’oie[1129]. Avant de l’appliquer, on nettoyait

ou, pour employer le mot technique, on dérochait l’argent destiné à la

dorure. Il était frotté avec un linge et une brosse de soies de porc

trempée dans une composition de tartre de vin, de sel et de mercure. On

le frottait et on le chauffait tour à tour, et, dans les endroits où la

brosse ne pouvait pénétrer, on se servait de l’avivoir et d’un petit

bâton. Ensuite on appliquait l’or avec l’avivoir, on l’étendait d’une

façon égale avec la brosse, on passait la pièce au feu, et ainsi de

suite, jusqu’à ce que la dorure adhérât partout. On dorait une seconde

et une troisième fois de la même façon. On blanchissait la dorure en

frottant à sec et en mettant au feu successivement. Lorsqu’elle était

également répartie, on lui donnait une teinte jaune en la lavant avec

une brosse et en la chauffant[1130]. Elle était alors polie avec des

brosses de fil de laiton que l’on nomme aujourd’hui gratte-boësses

ou cardes[1131]; enfin elle était mise en couleur. Pour cela, on la

recouvrait entièrement d’une matière noire (_atramentum_) qui, mêlée de

sel et trempée de vin ou d’urine, formait une lie épaisse. On chauffait

la pièce jusqu’à ce qu’elle fût sèche, on la lavait avec une brosse de

soies de porc, et on la faisait sécher de nouveau sur le feu[1132].

La dorure du cuivre jaune s’opérait de la même manière que celle de

l’argent; le cuivre devait seulement être avivé plus longtemps et avec

plus de soin, lavé plus souvent et plus complétement séché[1133].

Si la dorure était permise, il n’en était pas de même de ce qu’on

nommait le «fourré,» de ce que nous appelons le doublé ou le plaqué.

En 1396 (n. s.), le parlement défendit de plaquer d’or les ouvrages

en argent; la question avait été portée devant lui à l’occasion d’un

hanap d’argent, sur lequel l’orfévre avait rivé un revêtement d’or.

L’artiste, nommé Albert le Grand, eut beau représenter que la vraie

nature du métal était évidente et par le poids du hanap et par des

rivets (_clavellum_) apparents en argent, et par les anses dorées

qui, d’après les règlements, n’auraient pu être qu’en or si la pièce

elle-même avait été en or plein; la cour, moins sévère que le procureur

général, qui concluait à ce que le hanap fût brisé et l’orfévre expulsé

de la corporation, autorisa la vente secrète de l’ouvrage au profit de

l’auteur, mais interdit le plaqué d’une façon générale[1134].

L’étampage était très-employé au moyen âge. C’est par l’étampage qu’on

exécutait ce que Théophile appelle le pointillé (_opus punctile_).

C’était une série de tout petits cercles obtenus avec une matrice

sur une feuille de métal et jaunis au feu[1135]. On étampait aussi

des feuilles d’argent et de cuivre doré sur des poinçons dont les

matrices en creux représentaient des fleurs, des animaux, des dragons

entrelacés. On appliquait ces feuilles de métal étampé sur des devants

et des retables d’autels, des lutrins (_in pulpitis_), des reliquaires,

des livres. On gravait encore sur ces poinçons le Christ en croix,

l’agneau divin, les quatre évangélistes, le Père éternel sur son

trône (_imago Majestatis_), des rois, des cavaliers. On ne frappait

pas directement sur la feuille de métal; mince comme elle était, elle

aurait pu se déchirer, on plaçait par-dessus une plaque épaisse de

plomb qui amortissait le coup[1136]. On étampait également des têtes

de clous en argent, en laiton, en cuivre doré, étamées en dessous,

auxquelles on soudait des tiges d’étain passées par la filière. Ces

clous servaient à décorer des étriers, des gaînes de couteaux, des

reliures de livres, etc.[1137] On obtenait, par le même procédé, des

ornements sur des boutons et des plaques de ceintures[1138]. Les

ornements frappés avec le poinçon étaient quelquefois découpés et

soudés de façon à former des crêtes, des rinceaux, des crochets, des

rosaces, bref tous les motifs de décoration que l’orfévrerie pouvait

emprunter à l’architecture[1139]. On poinçonnait enfin des ornements

sur les pièces d’orfévrerie elles-mêmes[1140].

Au temps de Théophile, le nielle se composait d’argent, de cuivre, de

plomb, de soufre et de charbon. Ce mélange était réduit en poudre et

conservé dans des plumes d’oie. Pour l’employer, on écrasait un peu

de borax dans l’eau, on mouillait avec cette eau la partie du métal

qu’on voulait nieller et on la saupoudrait de nielle. Puis on faisait

fondre la poudre qui coulait dans les traits de la gravure[1141].

On pouvait aussi frotter un morceau de nielle sur le métal rougi au

feu[1142]. Le nielle était poli successivement avec le grattoir, un

morceau d’ardoise, un bâton couvert de poussière d’ardoise, enfin avec

du suif[1143].

La plus grande partie de l’orfévrerie émaillée parvenue jusqu’à nous,

est sortie des ateliers limousins, ce qui tient et à la fécondité de

l’école limousine et surtout à ce que ses œuvres étant en cuivre doré,

représentaient une valeur matérielle beaucoup moins grande que celle de

l’orfévrerie en métal précieux et ont tenté beaucoup moins la cupidité.

Nous ne pouvons donc guère parler de l’émaillerie parisienne d’après

les monuments, et malheureusement les textes ne sont ni assez nombreux

ni assez explicites pour en tenir lieu. A défaut de renseignements

plus directement applicables à notre sujet, nous sommes encore obligé

d’avoir recours à Théophile et de lui emprunter la description des

procédés de l’émaillerie cloisonnée.

C’est en vue de l’ornementation du calice d’or que le moine allemand

expose ces procédés; mais il ajoute qu’on les emploie aussi pour les

patènes, les croix, les châsses, les reliquaires, ce qui montre que

l’émaillerie cloisonnée était plus cultivée en Occident qu’on ne croit.

Les émaux du calice étaient sertis alternativement avec des pierres

précieuses sur une feuille d’or garnissant, comme un galon, le bord

supérieur. Après avoir formé des alvéoles, de petites caisses emboîtant

parfaitement les chatons, on contournait les cloisons avec de petites

pinces en forme de fleurs, de cercles, de nœuds, d’animaux, de figures;

on les fixait sur les caisses avec de la colle de farine, puis on les

y soudait à deux ou trois reprises avec beaucoup de soin, de façon que

ce frêle réseau pût résister à la cuisson. L’émailleur s’assurait si

ces émaux étaient fusibles à la même température, faisait chauffer à

blanc ceux qui avaient subi cette épreuve d’une façon satisfaisante

et les éteignait dans l’eau, ce qui les faisait éclater en petits

morceaux. Avec un marteau rond il les écrasait et les conservait dans

des coquilles enveloppées de drap. Il fixait ensuite les alvéoles avec

de la cire sur une planche unie, puisait avec une plume d’oie les émaux

colorés et humides, et, avec une tige de cuivre, les faisait tomber

dans les cloisons. Il plaçait la petite caisse dans un moufle, qu’il

chauffait à blanc. Le moufle refroidi, il retirait la pièce émaillée

et la lavait. Si l’émail avait baissé, il remplissait de nouveau les

cloisons et remettait au feu. L’opération se renouvelait jusqu’à ce

que l’émail fût également fondu partout et affleurât les cloisons. La

plaque émaillée était frottée sur une pierre de grès unie et mouillée,

qui purifiait le cloisonnage des bavures de l’émail. Enfin on donnait

à celui-ci de l’éclat en le polissant successivement sur une pierre

de Cos, sur une plaque de plomb unie, sur un cuir de bouc. La pierre

de Cos, la plaque de plomb, le cuir de bouc avaient été préalablement

enduits de salive mêlée de poussière de tet[1144].

Si les émaux cloisonnés avaient été aussi rares qu’on le dit, si la

fabrication de ces émaux ne s’était pas répandue en Occident, Théophile

ne leur aurait pas accordé une attention qui contraste avec son

silence sur les émaux champlevés[1145]. Il faut d’ailleurs considérer

comme des émaux cloisonnés ces émaux de _plite_ dont on trouve la

mention dans des textes du XIIIe et du XIVe siècle et où un éminent

archéologue a vu à tort des émaux _appliqués_, sertis sur des pièces

d’orfévrerie[1146]. C’est à Paris qu’avaient été fabriqués les émaux

de plite dont il est question dans une relation des procédures faites

contre des orfévres qui avaient contrevenu aux statuts. Cette relation

mentionne à la date de 1346 des «émaux de plite d’argent,» c’est-à-dire

des émaux dont le fond et le cloisonnage étaient en argent, en 1348

des «émaux de plite qui n’estoient ne bons ne souffisans et estoient

plaquiés à cole[1147].»

Nul doute que l’émaillerie en taille d’épargne et l’émaillerie de basse

taille fussent aussi cultivées à Paris à la même époque. Il est permis

d’attribuer à des émailleurs parisiens les émaux en taille d’épargne

des tombes que saint Louis fit élever à ses enfants, Jean et Blanche

de France, et dont l’une existe encore presque entièrement[1148].

La cassette du saint roi avec ses émaux champlevés, son anneau

émaillé de niellure, peuvent encore être considérés comme des œuvres

parisiennes[1149]. Quoi qu’il en soit, le trésor du saint-siége

renfermait à la fin du XIIIe siècle des émaux faits à Paris[1150], et

l’émaillerie était assez répandue dans cette ville pour occuper une

corporation spéciale qui fit enregistrer ses statuts en 1309, mais qui

existait déjà antérieurement. A cette date, elle comptait 38 maîtres

et un nombre indéterminé mais certainement supérieur d’apprentis et

d’ouvriers. En effet, les statuts montrent que certains patrons avaient

deux ou trois apprentis et défendent d’en former à l’avenir plus d’un.

Ces statuts sont loin de satisfaire notre curiosité sur la technique de

l’émaillerie. Deux articles visent les plaques d’orfévrerie émaillées

dont on ornait les chapeaux et les vêtements. Ces plaques devaient être

cousues et non clouées à l’étoffe, afin qu’on ne pût pas les faire

passer pour pleines lorsqu’elles étaient creuses[1151]. L’emploi du

carbonate de plomb était prohibé. Certains émailleurs décoraient les

ouvrages d’orfévrerie de morceaux de verre colorés imitant les émaux;

cela ne fut désormais permis que dans les travaux pour les églises et

la famille royale, ou lorsque les clients le commandaient ainsi. On

émaillait beaucoup de plaques de ceinture «férues en tas,» c’est-à-dire

étampées sur une matrice; ces plaques étaient creuses et de si mauvais

argent que l’émail ne tenait pas. L’émail ne put dès lors s’appliquer

qu’à des plaques pleines, pas plus grandes qu’un sou (ou denier?)

artésien. Les statuts fixent à dix ans la durée de l’apprentissage et

interdisent le travail de nuit[1152].

Le texte que nous venons d’analyser était resté inconnu au marquis de

Laborde; c’est pour cela qu’il a pu croire que l’émaillerie n’avait

été cultivée au moyen âge que par les orfévres et que les émailleurs

mentionnés dans les textes n’étaient que des orfévres s’adonnant plus

spécialement que leurs confrères à cette branche de l’art[1153]. Nous

n’irons pas jusqu’à dire que les orfévres parisiens n’émaillaient

jamais eux-mêmes leurs ouvrages; mais, lorsque les comptes parlent

d’émaux fournis ou même exécutés par eux, cela veut dire le plus

souvent qu’ils s’étaient chargés de faire émailler les ouvrages qu’on

leur commandait, et qu’ils se faisaient rembourser le salaire de

l’émailleur[1154].

La joaillerie ne doit nous occuper ici que comme un des arts

auxiliaires de l’orfévrerie. Le commerce et la taille des pierres

précieuses se partageaient entre les orfévres et les lapidaires

qui, dès le XIIIe siècle, formaient une corporation sous le noms

de «cristalliers et pierriers de pierres naturelles.» Aux premiers

appartenait exclusivement le droit de les monter. Leurs statuts de

1355 leur défendent de tailler le cristal dans la forme du diamant, de

mettre du paillon sous l’améthyste et le grenat, de polir et de teindre

les pierres, et notamment le quartz hyalin ou prisme d’améthyste, de

façon à les faire passer pour des pierres fines; de sertir ce quartz

hyalin à côté du rubis et de l’émeraude, sinon en lui laissant son

aspect naturel de cristal de roche violet; de monter en or et en argent

des perles d’Ecosse avec des perles d’Orient, sauf dans la grande

orfévrerie d’église; d’enchâsser des verroteries en même temps que

des pierres fines dans la bijouterie d’argent, de monter sur or des

«doublés de voirrines,» c’est-à-dire de coller sous des pierres fines

très-minces des morceaux de verre coloré, qui en doublaient l’épaisseur

et l’éclat[1155]. La défense de tailler le cristal à l’imitation du

diamant prouve qu’avant 1355 on savait donner des facettes à cette

pierre précieuse et en obtenir des jeux de lumière. En 1382, un

Allemand, nommé Jean Boule, taillait le diamant à Paris[1156]. Ceux

qui, parmi les orfévres, se livraient spécialement à la taille des

pierres étaient, en 1307, au nombre de seize[1157].

Les orfévres gravaient aussi sur pierres fines[1158]. Pour amollir le

cristal et le rendre propre à recevoir la gravure, Théophile donne une

recette chimérique que Pline indique déjà pour réduire le diamant en

poudre; elle consiste à tremper le cristal dans du sang de bouc encore

chaud, ce qui le rend éclatant en même temps que tendre[1159]. On

trouve aussi dans Théophile le moyen de polir le cristal, l’onyx, le

béril, l’émeraude, le jaspe, la cassidoine et les pierres précieuses en

général[1160].

A côté des lapidaires de cristal et de pierres naturelles, existait

une corporation de bijoutiers en faux qui taillaient et coloraient le

verre artificiel. Les premiers poursuivirent les seconds en contrefaçon

pour avoir teint et taillé des morceaux de verre à l’imitation des

doublets de cristal. Pour rendre la confusion impossible, le prévôt de

Paris défendit aux «verreniers» de teindre leurs verroteries avec de la

teinture de rose et de les tailler à facettes[1161].

Si l’on veut se rendre compte des applications multiples de

l’orfévrerie et du commerce étendu et varié des orfévres au moyen âge,

on n’a qu’à lire un mémoire de la corporation contre les merciers,

rédigé au XIVe siècle[1162]. On y trouvera l’énumération d’un certain

nombre de marchandises dont trafiquaient à la fois les orfévres et

les merciers. Il s’agissait de savoir si ces marchandises devaient

acquitter l’impôt de 4 den. pour livre comme articles d’orfévrerie

ou de mercerie. On voit, par ce mémoire, que les orfévres vendaient

une foule d’objets qui nous paraissent complétement étrangers à

l’orfévrerie, et qui ne s’y rattachaient que parce qu’il y entrait

de l’or, de l’argent ou des pierreries. On trouve tout simple de les

voir fabriquer et vendre l’or et l’argent trait, l’or et l’argent

en feuille; mais on est étonné d’apprendre qu’il y avait dans

leurs boutiques des gibecières, des bourses, des étuis à aiguilles

(_aguilliers_), des broderies, des tassetes, des ceintures, des

résilles de fil d’or et d’argent (_chapiaux sur bissete_)[1163], des

épingles, des agrafes, des couteaux, des écrins, des écritoires, des

cornets à encre, des miroirs, des boutons, des chapeaux. Bien entendu,

ils ne fabriquaient pas tout cela; mais on trouvait chez eux tous ceux

de ces objets qu’ils avaient enrichis d’or, d’argent, de pierreries et

dont ils avaient ainsi beaucoup augmenté la valeur. Eux seuls pouvaient

les garnir d’or, d’argent, de pierres précieuses. En 1402, les gardes

de l’orfévrerie saisissent sur un coutelier des bouterolles d’argent

que ce coutelier avait faites pour garnir une dague, et ne les lui

rendent qu’après lui avoir fait reconnaître devant le prévôt de Paris

qu’il avait usurpé sur les droits des orfévres[1164].

Les orfévres ne pouvaient travailler la nuit que pour le roi, la

famille royale, l’évêque de Paris, ou avec l’autorisation des

gardes[1165].

Chaque orfévre marquait ses ouvrages de son poinçon et de son

contre-seing. Le poinçon représentait une fleur de lis. En 1378, à la

suite de nombreuses infractions au titre légal, le roi ordonna aux

généraux maîtres des monnaies de faire briser tous les poinçons et de

les remplacer par de nouveaux, plus larges, et portant un autre signe.

Les généraux maîtres adoptèrent une fleur de lis couronnée[1166]. Les

pièces d’orfévrerie auxquelles manquait la couronne se trouvèrent dès

lors signalées à la défiance du public.

Le contre-seing variait avec chaque orfèvre; c’était un cœur, une

flamme, un croissant, une étoile, etc. La matrice portant en relief

la fleur de lis couronnée et la devise particulière de l’orfévre,

était étampée à côté du nom du propriétaire sur deux plaques de cuivre

conservées l’une à la chambre des monnaies, l’autre à la maison

commune. La propriété de la marque de fabrique se trouvait ainsi

assurée, en même temps que la responsabilité de l’orfévre[1167].

Études sur l'industrie et la classe industrielle à Paris au XIIIe et au XIVe siècle · 第 56 / 199 题