Maîtres des œuvres.--Maçons et charpentiers jurés.--Système
dans lequel s’exécutaient les travaux.--Matériaux et engins de
construction.--Corps d’état du bâtiment.
Le plan que nous suivrons pour exposer les conditions du travail
dans le bâtiment est tiré de la nature même des choses. Nous
traiterons d’abord de l’architecte qui fournit la conception, puis des
entrepreneurs des divers corps d’état qui l’exécutent.
Le terme d’architecte n’apparaît, on le sait, qu’au XVe siècle. A
l’époque qui nous occupe, on ne connaît que le maître de l’œuvre.
Véritable architecte, celui-ci trace les plans, fait les devis, achète
les matériaux, passe les marchés avec les entrepreneurs, surveille les
travaux, toise et reçoit l’ouvrage, paye les ouvriers ou leur délivre
des mandats de payement. Etait-il aussi appareilleur? M. Viollet-le-Duc
n’en doute pas[798] et l’art de l’appareilleur est en effet assez
délicat, assez important pour avoir été réservé au maître de l’œuvre. A
première vue, le texte suivant semble confirmer une opinion d’ailleurs
plausible: «A Me Jehan le Noir... pour le salaire et despens de lui
et son cheval par XL jours qu’il a vacqué durans les ouvrages de
maçonnerie d’icelle chapelle, tant à visiter et solliciter les ouvriers
et _leur faire les trez de la devise desd. ouvrages_[799]...» Mais,
après réflexion, nous pensons qu’il s’agit ici de plans et d’épures
et non de traits d’appareil. Au reste, voici un autre texte qui nous
paraît trancher la question: «Me Dreufavier, tailleur de pierre,
pour avoir taillé et faict l’appareil aux maçons d’un portail de
pierre[800]...» Les maîtres maçons-tailleurs de pierre (on verra plus
tard pourquoi nous ne distinguons pas ces deux métiers) étaient donc
parfaitement en état de faire le tracé de la coupe des pierres, et le
maître de l’œuvre devait le plus souvent s’en rapporter à eux sur ce
point. Il n’en reste pas moins vrai qu’il dirigeait entièrement les
travaux et que la construction devait s’en ressentir, tant pour le
choix des matériaux que pour le soin de l’exécution.
La maçonnerie étant l’industrie la plus importante du bâtiment,
le maître de l’œuvre appartenait toujours à ce corps d’état. Il
s’adjoignait pour la charpenterie un maître charpentier qui dessinait
les plans des ouvrages de charpente, adjugeait les travaux, les
recevait et les estimait, mais tout cela avec le concours et sous
l’autorité du maître de l’œuvre. La direction de celui-ci s’étendait à
tout. C’est ainsi que les comptes des travaux du collége de Beauvais
nous le montrent faisant prix avec un tailleur de pierre et un tombier
pour tailler et polir la pierre tombale du fondateur, Jean de Dormans,
pour y faire graver son épitaphe et sculpter son écu[801]. On le voit
encore donner à un orfévre le dessin d’une couronne de cuivre pour une
statue de la Vierge destinée à la chapelle du collége[802].
Le maître de l’œuvre, partageant souvent son temps entre plusieurs
constructions, qui nécessitaient des voyages, se déchargeait sur des
remplaçants d’une partie du contrôle. Par exemple, Raymond du Temple
charge un pauvre tailleur de pierres de vérifier et de recevoir les
carreaux que des voitures ne cessaient d’apporter de Gentilly pour ces
mêmes travaux du collége de Beauvais[803]. Une autre fois, le temps lui
manquant, ainsi qu’au charpentier en chef, pour examiner et estimer des
travaux de charpente, du consentement de l’entrepreneur, on les fait
vérifier et régler par des charpentiers jurés du roi et de l’évêque
de Paris[804]. En prévision de ces empêchements, le maître de l’œuvre
désignait un remplaçant qu’il payait tant par jour[805]; mais bien
entendu, il ne se faisait jamais suppléer que dans la surveillance des
travaux et non dans la direction artistique.
Le roi, les grands personnages, les établissements religieux avaient
leurs maîtres des œuvres attitrés, l’un pour la maçonnerie, l’autre
pour la charpenterie. Ce partage d’attributions est bien antérieur à
l’époque que M. Lance lui assigne[806], c’est-à-dire au commencement
du XVe siècle. En effet, le maçon et le charpentier jurés du roi, qui
figurent dans le _Livre des métiers_, ceux qui faisaient partie de
la maison de Philippe le Bel en 1286, ne sont autres que les maîtres
des œuvres de maçonnerie et de charpenterie. Cette identité résulte
des attributions importantes que le _Livre des métiers_ reconnaît
au maître maçon et au maître charpentier du roi, et des titres de
maçon et de maître des œuvres de maçonnerie que nos documents donnent
indifféremment à Raymond du Temple. Dès le XIIIe siècle, les travaux de
charpente et de maçonnerie intéressant le souverain étaient donc placés
sous la direction de deux personnes différentes.
Ces directeurs des bâtiments royaux étaient nommés par le roi qui
les attachait à sa personne en leur donnant une charge de cour, ils
prêtaient serment à la chambre des comptes, et résignaient leurs
fonctions entre les mains du chancelier[807]. Au temps de saint Louis,
le traitement du maître charpentier se composait de 18 den. par jour
et de 100 s. payables à la Toussaint et représentant le costume qu’il
recevait jadis aux grandes fêtes, comme les autres officiers de la
cour. Sous Philippe le Bel, présent au palais ou absent, il touchait,
ainsi que le maître maçon, 4 s. par jour et la même gratification de
100 s. De plus, on mettait à la disposition de chacun deux chevaux,
qui étaient ferrés à la forge du palais, et ils avaient bouche à
cour[808]. En dehors de ces appointements fixes, ils recevaient des
honoraires lorsqu’ils dirigeaient des travaux. Nous n’en avons pas,
il est vrai, la preuve directe; mais, quand on voit le duc de Berry
fixer à 20 s. par jour les honoraires de son maître des œuvres,
Guy de Dammartin, pour les travaux qu’il dirigeait au château de
Poitiers[809], on a peine à croire que les maîtres des œuvres du
roi se contentassent d’un traitement égal seulement au cinquième de
cette somme. Nous pensons qu’on leur allouait aussi une indemnité de
déplacement. Le même Guy de Dammartin, ayant fait venir de Bourges un
certain Hugues Joly pour se faire suppléer dans la surveillance des
travaux du château de Riom, lui paya ses journées de transport (le
voyage avait duré trois jours) sur le même pied que ses journées de
travail, c’est-à-dire 7 s. par jour[810]. Or, si un simple auxiliaire,
travaillant de ses mains, était indemnisé de ses frais de route, il en
était de même _à fortiori_ d’un architecte, dont le temps était bien
plus précieux. Il arrivait rarement au contraire qu’il fût défrayé, lui
et son cheval, pendant les travaux[811].
Le propriétaire lui témoignait assez souvent sa satisfaction par
des libéralités. Le 22 novembre 1362, le duc de Normandie donne à
Raymond du Temple, son maçon, 20 fr. d’or pour acheter un roncin[812].
Devenu roi, il en fait un de ses sergents d’armes, et accorde à son
fils, Charlot du Temple, dont il était le parrain et qui étudiait à
l’université d’Orléans, 200 fr. d’or pour s’entretenir et acheter
des livres. En 1394, Louis d’Orléans récompense le même Raymond de
ses services comme architecte de l’hôtel de Bohême et de la chapelle
d’Orléans aux Célestins, par le don de la même somme[813].
Nous ne parlons pas des bénéfices illicites que les maîtres des œuvres
pouvaient réaliser en vendant à leur profit les matériaux dont ils
avaient la disposition. Contre cet abus la chambre des comptes prit des
mesures, qu’elle fit consigner au dos des provisions de maître général
des œuvres de charpenterie expédiées à Pierre Souchet en 1402. Les
matériaux de toute espèce, vieux ou neufs, plomb, tuile, fer, bois de
charpente, échafaudages, verre, châssis, durent dès lors être renfermés
dans un magasin, fermé de deux clefs, dont l’une était entre les mains
du maître des œuvres, l’autre entre celles du comptable, que ce fût
un clerc des œuvres ou le receveur. De cette façon, les détournements
n’étaient possibles que dans le cas improbable d’une entente entre
l’architecte et le comptable. On employait ceux de ces matériaux, qui
étaient en état de servir, les autres étaient vendus par les vicomtes
et les receveurs, en présence du maître des œuvres[814].
Si celui-ci payait quelquefois les matériaux et la main-d’œuvre[815],
la comptabilité des travaux était plus souvent confiée à un «payeur
des œuvres» du roi. Ce comptable acquittait les mandats de payement
délivrés par l’architecte aux fournisseurs et aux ouvriers. Le 12 mars
1319 (n. s.), Philippe le Long accorde au payeur de ses bâtiments à
Paris, qui était en même temps valet de son hôtel, le droit de toucher
son traitement (8 s. par jour et 100 s. de robe annuelle) pendant toute
sa vie, même dans le cas où il n’exercerait plus ses fonctions[816].
A défaut de payeur des œuvres, les payements étaient faits à Paris
par le receveur, dans les provinces par les vicomtes et les receveurs
des bailliages. Voici un certificat ou mandat de payement délivré par
un maître des œuvres à un entrepreneur pour le receveur du bailliage:
«Jehan Frangile, maistre des œuvres de charpenterie du Roy nostre
sire ou bailliage de Meaulx, à Guillaume......, receveur pour le Roy
n. s. ou dit bailliage, salut. Je vous certiffie que Regnault de
Gastins, masson, a bien guagné et deservi et lui est deu sept livres
trois sols tournois pour avoir fait et parfait les besongnes qui
ensuivent......... Si les lui vueilliez paier, car je vous certiffie
que la besongne est faicte et parfaicte. Tesmoing mon seel à ces
presentes le Xe jour de fevrier l’an MCCCLX et seize[817].»
Les maîtres des œuvres du roi étaient souvent commis pour faire des
expertises, mais les fonctions d’experts étaient remplies aussi par
des «maçons et charpentiers jurés du roi,» qui ne doivent pas être
confondus avec les premiers. En effet, les maîtres des bâtiments royaux
n’étaient pas plus de deux, l’un pour la maçonnerie, l’autre pour la
charpenterie[818]. On ne peut donc pas considérer comme tels les huit
maçons et charpentiers jurés dont nous possédons un rapport d’experts
de 1326, ni les douze jurés qui figurent dans une ordonnance de 1405.
Les maîtres des œuvres étaient, nous l’avons dit, des officiers de
l’Hôtel; on va voir que les jurés paraissent avoir eu le caractère
d’officiers municipaux. Élus par le maître maçon du roi, qui n’est
autre que le maître des œuvres de maçonnerie, et par les jurés en
exercice, ils étaient institués par le prévôt de Paris, qui recevait
par conséquent leur serment. Ce mode de nomination fut confirmé par un
jugement du prévôt de 1402, maintenant Pierre Denis, en possession de
la charge de maçon juré, qu’il avait obtenue régulièrement, contre les
prétentions de Jean Prieur, auquel le roi l’avait donnée[819]. Lorsque
Pierre Denis mourut, sa charge fut également l’objet d’un débat entre
deux candidats, dont l’un avait été élu, l’autre nommé par le roi. Le
prévôt adjugea la charge au premier, et le second, qui avait appelé au
parlement, ne tarda pas à se désister[820]. C’est pour éviter que ces
places fussent données à la faveur, et pour maintenir le recrutement
par l’élection, que fut rendue l’ordonnance de 1405 (n. s.)[821]. Cette
ordonnance ne parle pas de la part prise à l’élection par le maître
maçon du roi. Celui-ci y restait-il alors étranger, ou son concours
a-t-il été passé sous silence? Quoi qu’il en soit, il y participait
quelques années auparavant, et le texte qui le constate, en le nommant
à côté des jurés, empêche par cela même de le confondre avec eux. Les
jurés qui exercèrent depuis le commencement du XVe siècle jusqu’en
1473, figurent, avec les officiers de la ville, dans un registre
d’élections municipales[822]. C’est à eux que s’applique la taxe des
expertises fixée d’un commun accord par le prévôt de Paris et le prévôt
des marchands, en 1293. Les vacations y sont taxées à 2 s. par partie,
et à 2 s. par jour, lorsque la clôture de l’expertise est retardée par
la faute des parties. Lorsque le retard était imputable aux experts,
quelle qu’en fut la durée, ils n’avaient pas droit à plus de 2 s.[823].
Du reste, à part cette différence que les uns appartenaient à la maison
royale, tandis que les autres relevaient de l’Hôtel de Ville, maîtres
des œuvres et jurés se confondaient par leurs attributions. En effet,
non-seulement les uns et les autres faisaient des expertises dans
l’intérêt du roi ou pour éclairer la justice, mais les jurés étaient
aussi architectes et dirigeaient les travaux que le roi, les princes
du sang et autres personnages faisaient exécuter à Paris[824]. Ils se
confondaient aussi dans le langage, car les maîtres des œuvres prennent
souvent, on l’a vu, le simple titre de maçons et de charpentiers du
roi. Quelquefois les textes leur donnent celui de maître général des
œuvres, de maçon général du roi, ce qui dénote bien une certaine
prééminence sur les jurés[825].
C’est parmi ces derniers qu’il faut ranger le charpentier juré
qui, de l’accord de l’abbaye de Saint-Magloire et du prieuré de
Saint-Martin-des-Champs, fut désigné par le prévôt pour remettre
une jumelle et deux chevaliers à un pressoir banal au sujet duquel
ces deux communautés étaient en procès (août 1273)[826]. Nous avons
déjà mentionné un rapport du vendredi après l’Épiphanie 1326 (n. s.)
adressé au prévôt par huit maçons et charpentiers jurés sur une maison
du Grand-Pont. On n’apprendra pas sans un certain intérêt les noms
de ces experts, qui comptaient parmi eux des architectes de mérite.
C’étaient Me Nicolas de Londres, Me Jean de Plailly, Me Pierre de
Longperier, Me Michel de Saint-Laurent, Me Jean de Saint-Soupplet, Me
Pierre de Pontoise, Me Aubry de Roissy et Me Jacques de Longjumeau.
Un certain Soupplicet, chasublier, avait présenté requête pour faire
visiter une maison contiguë à la sienne, et qui menaçait ruine. Les
jurés allèrent sur les lieux et déclarèrent sous serment, dans un
rapport scellé de leurs sceaux, que cette maison, propriété d’Isabelle
de Tramblay, mettait en péril imminent celle de Soupplicet, ainsi que
le Grand-Pont, et qu’elle devait être rasée sans retard[827]. Philippe
de Valois ayant autorisé Guillaume Judet, chapelain de la chapelle
Saint-Michel-et-Saint-Louis à la Sainte-Chapelle, à percer à ses frais
le mur de sa maison, qui formait la clôture du Palais, et bordait le
chemin du Grand-Pont, et à y établir des ouvroirs dont les revenus
seraient appliqués à la dotation de la chapelle, manda en même temps à
ses maîtres des œuvres de se transporter sur les lieux pour examiner
l’endroit où le mur pouvait être percé avec le moins d’inconvénient
(novembre 1334)[828].
Les jurés étaient chargés aussi d’estimer les immeubles. En 1349, le
roi voulut acheter une maison de la rue Thibaut-aux-Dés, attenante à
l’hôtel des Monnaies. Deux maçons jurés, Jean Pintoin et Vincent du
Bourg-la-Reine, et un charpentier, Renier de Saint-Laurent, visitèrent
cette maison, et, déduction faite d’un cens de 25 liv., dont elle
était grevée, l’évaluèrent à 50 liv. par., somme moyennant laquelle
elle fut vendue au roi. Les experts reçurent 40 s. par. pour leurs
vacations. Au bas de leur rapport, qui est accompagné de la mention
du payement de leurs honoraires, on voit la marque de trois cachets
plaqués, ainsi que trois cachets pendants sur queues de parchemin.
C’est que les experts ont scellé d’abord la prisée, puis la partie
de l’acte constatant le payement. Les mêmes signets se retrouvent au
pied de la quittance, et dans le type on remarque des outils[829].
Nous avons conservé deux rapports estimatifs rédigés et scellés par
Raymond du Temple. L’un, en date du 24 avril 1372, est la prisée
d’un terrain vague de la rue de la Lanterne, près du parvis de
Saint-Denis-de-la-Chartre. Le grand architecte fut assisté dans cette
expertise par le maître charpentier du roi, Jacques de Chartres[830].
Il figure seul, au contraire, dans l’autre rapport, qui est du 13
décembre de la même année, et qui a pour objet l’estimation d’un autre
terrain nu, sis rue aux Oublies, autrement dite de la Licorne[831].
En 1388, il est commis, avec d’autres experts, par la Chambre des
comptes, pour examiner si l’on pouvait sans inconvénient accorder aux
fripiers colporteurs le droit d’établir aux halles des escabeaux, sur
lesquels ils s’assiéraient en vendant leurs hardes. Ceux qui prennent
part avec lui à cette expertise sont: Robert Foucher, charpentier du
roi, Jean Bérenger et Jean Filleuil, maçons; Jean de Marne et Gilbert
Bernart, charpentiers jurés du roi, et Philippot Milon, charpentier
juré de l’évêque de Paris[832]. En 1397, les maîtres des œuvres furent
appelés à se prononcer sur une question du même genre. Il s’agissait,
cette fois, d’une communication que Pierre Lorfévre, chancelier du duc
d’Orléans, voulait établir au-dessus de la rue du Plâtre, entre son
hôtel et ses jardins et bâtiments d’en face[833].
Les maîtres des œuvres des établissements religieux, des grands
personnages, leur rendaient, comme experts, les mêmes services. Une
difficulté s’élevait-elle entre les justiciables, le seigneur justicier
commettait son maçon et son charpentier jurés pour visiter les lieux
litigieux et lui dire leur avis. Par exemple, nous avons un rapport
du maçon et du charpentier jurés du Temple sur les servitudes que
Nicaise de la Prévôté, tavernier, domicilié dans le ressort du Temple,
avait usurpées sur un autre tavernier, son voisin, nommé Gros Perrin.
Les jurés décident que Nicaise fera boucher les vues qu’il a prises
sur son voisin, qu’il fera faire un contre-mur à l’endroit où ses
«aisances» touchent au mur mitoyen, qu’il s’abstiendra d’appuyer quoi
que ce soit contre un mur qui appartient exclusivement à Gros Perrin
(mardi 29 avril 1371)[834]. Lorsqu’un chanoine de Notre-Dame mourait,
les jurés du chapitre constataient la valeur des réparations dont la
maison claustrale, occupée par le défunt, avait besoin et qui étaient
à la charge de la succession[835]. Il en était de même pour les
maisons dont l’évêque avait joui pendant sa vie[836]. Les exécuteurs
testamentaires contestaient parfois cette estimation et demandaient
au chapitre l’autorisation de faire faire les réparations à moins de
frais par d’autres que les jurés[837]. Les travaux terminés, les jurés
examinaient s’ils étaient satisfaisants et en faisaient leur rapport
au chapitre[838]. Nous nous bornons à indiquer ici quelques-unes des
circonstances dans lesquelles on avait recours aux lumières de ces
praticiens; si l’on voulait citer d’autres exemples des services qu’ils
rendaient en qualité d’experts, il ne serait pas difficile d’en réunir
un plus grand nombre. Les textes nous offriraient en même temps bien
des noms d’architectes que l’on pourrait attacher à des monuments
disparus ou encore subsistants[839].
Nous nous sommes étendu peut-être un peu longuement sur le rôle de
l’architecte, tant comme directeur de travaux que comme expert; nous
devons cependant ajouter encore que quelquefois le propriétaire se
passait de lui et traitait lui-même avec les entrepreneurs. Nous
citerons, par exemple, le marché passé entre le chapitre de la
cathédrale de Troyes et plusieurs maçons pour la construction d’un
jubé[840] et celui que la chambre des comptes d’Angers conclut avec
un maçon pour élever un bâtiment dans le château du roi de Sicile à la
Ménitré[841].
Il est temps maintenant d’examiner les clauses habituelles des marchés
pour donner une idée des rapports des ouvriers du bâtiment avec leurs
clients. La rédaction proprement dite des marchés ne peut donner lieu
à de longues observations. Il est à peine nécessaire de dire qu’ils
étaient rédigés en autant d’exemplaires qu’il y avait de parties[842]
et scellés parfois du sceau d’une juridiction, telle que le Châtelet,
ce qui leur donnait un caractère authentique. On payait à boire à
l’ouvrier en l’arrêtant; c’était une façon de sceller le marché[843].
Les comptes que nous avons entre les mains nous autorisent à dire que
les travaux de construction s’adjugeaient au rabais et s’exécutaient
à la tâche et en régie. Ces conditions sont si avantageuses au
propriétaire qu’on n’est pas étonné de les voir généralement adoptées
au moyen âge. En 1345, Jean le Plâtrier reçoit 12 liv. pour avoir
refait au rabais la couverture de tuile du château du Goullet (vicomté
de Gisors) endommagé par un incendie[844]. Le même compte constate
que Jean Langre et son frère restèrent adjudicataires, après deux
rabais, de l’entreprise d’une maison en bois soumissionnée d’abord par
Rabel Gosset au prix de 40 liv.[845]. Monteil a publié un mandement
du vicomte d’Auge au sergent de Pont-l’Évêque pour adjuger à la criée
dans son ressort des travaux de maçonnerie[846]. C’est au rabais que
fut exécutée la charpenterie des combles d’une chapelle, d’un oratoire
et d’un escalier que le duc d’Orléans fit élever près des Célestins
d’Arpajon[847]. Raymond du Temple, ayant à faire exécuter les travaux
de maçonnerie du collége de Beauvais, se rend à la Grève, fait publier
et afficher son devis et ouvre l’adjudication. Mais il avait déjà fait
commencer les travaux, aux prix du devis, par des maçons qui, malgré
les rabais offerts, conservèrent l’entreprise parce qu’ils avaient fait
leurs preuves[848]. En effet, les devis fixaient nécessairement un
prix maximum qui servait de point de départ aux rabais. Nous n’avons
pas trouvé d’exemple d’adjudication à la chandelle avant le milieu du
XVe siècle; c’est de cette façon que la Chambre des comptes d’Angers
adjugea au prix de 300 écus, à la suite de plusieurs rabais de 20 écus,
la fourniture des pierres du tombeau du roi René[849].
Ainsi que nous l’avons dit, les ouvriers travaillaient généralement
à la tâche, soit qu’on leur payât à forfait et en bloc un travail
terminé, soit que le salaire fût fixé à tant la toise[850] ou à
tant la pièce. Le propriétaire fournissait les matériaux et même les
échafauds, les machines, jusqu’aux seaux et aux baquets à mettre
l’eau[851]; c’est dire que, généralement, les ouvriers n’étaient pas
entrepreneurs.
Le sol de Paris et des environs abondait en matériaux. Les textes
mentionnent les carrières de Lourcines au faubourg Saint-Marcel, celles
des Mureaux au faubourg Saint-Jacques, celles de Vaugirard, la pierre
de Vitry, de Bicêtre, de Charenton-le-Pont d’où l’on tirait aussi de la
pierre à chaux, la pierre de liais de Notre-Dame-des-Champs, la pierre
et les carreaux de Gentilly, les carreaux de Saint-Germain-des-Prés.
A une certaine distance de Paris, on exploitait déjà les carrières de
Saint-Leu d’Esserent[852]. Quant au bois de charpente, nous n’avons
trouvé qu’une fois l’indication de sa provenance, c’est dans un article
des comptes des travaux du Louvre qui constate l’abatage, la coupe
et l’équarissage de huit chênes de la forêt de Compiègne, amenés par
eau jusqu’au Louvre pour faire des planchers. Le bois nécessaire
aux travaux entrepris pour le roi ne devait être pris que dans les
parties des forêts du domaine affectées à l’exploitation, et moyennant
payement[853].
Les textes ne permettent pas de restituer les machines qu’on
employait dans la construction. L’un d’eux nous indique l’argent et la
main-d’œuvre consacrés à deux «engins» dont on ne peut que conjecturer
la nature et le but. Leur fabrication demanda 147 journées de
charpentiers à 3 s. L’ingénieur passa 52 jours sur le lieu des travaux
pour faire faire ces engins et toucha 5 s. par jour. Ils étaient en
bois et paraissent avoir été mis en mouvement au moyen d’une roue,
autour de laquelle s’enroulaient peut-être des câbles[854]. Dans un
compte, on trouve la mention d’une «maison des engins,» évidemment
destinée à renfermer des appareils semblables à nos grues, à nos
chèvres, etc[855]. Grâce à l’album de Villard de Honnecourt, on peut
se représenter ce qu’étaient au XIIIe siècle une scierie hydraulique,
et une machine à recéper des pilotis pour la construction d’un pont.
L’action de la scierie hydraulique se compose de deux mouvements: le
mouvement d’une roue dentée qui fait avancer la pièce de bois à mesure
qu’elle est sciée et le mouvement vertical de la scie. Le recépage de
pilotis sous l’eau s’exécutait à bras; le contre-poids qui figure dans
le dessin servait, croyons-nous, à imprimer à la scie un mouvement de
recul, qui devait accélérer la besogne des manœuvres.
Lorsque le travail était de longue durée, le client était tenu
d’entretenir et de remplacer les outils des ouvriers. Dans des mémoires
de travaux exécutés au couvent des Augustins du mois d’août 1299 à la
fin de janvier 1300 (n. s.), puis du mois d’août de cette année au
commencement de septembre, nous remarquons des articles ainsi conçus:
Pro fabricando martellos, pour forge[856].
Dans les marchés importants, l’entrepreneur se soumettait à une clause
pénale pour le cas où il n’exécuterait pas le travail d’une façon
satisfaisante. Ainsi les maîtres maçons qui vinrent de Paris à Troyes
pour construire le jubé de la cathédrale de cette ville, s’obligèrent
solidairement et sous la caution de la belle-mère de l’un d’eux, à
payer 400 francs au chapitre s’ils ne remplissaient pas tous leurs
engagements[857].
Les travaux qui n’exigeaient pas la présence des ouvriers sur les
échafauds, s’exécutaient à couvert dans un atelier, qu’on chauffait
en hiver et auquel un de nos textes donne 25 toises de long sur 8 de
large[858].
Les diverses parties de la construction se partageaient entre un
assez grand nombre de corps d’état; nous en énumérerons plusieurs
en déterminant la spécialité de chacun. Le maçon et le tailleur de
pierre, bien que distincts dans le langage, exécutaient indifféremment
les mêmes travaux. Nous voyons, par exemple, un tailleur de pierre
(_scinsor lapidum_) poser deux barreaux de fer dans la grande tour
des prisons à Notre-Dame de Paris pour tenir une cloche, et sceller
dans la pierre les gargouilles de cette tour. Le même texte nous
montre un maçon (_lathomus_) taillant des pierres pour remplacer les
marches dégradées par lesquelles on descendait du palais épiscopal à la
Seine[859].
A côté du maçon-tailleur de pierre, il faut placer le carrier qui
faisait parfois équarrir la pierre de taille avant de l’envoyer
au chantier[860], le chaufournier appelé aussi plâtrier[861], le
mortelier, enfin les manœuvres qui dressaient les échafaudages
et faisaient les terrassements[862]. Chose étrange, des femmes
travaillaient aux terrassements[863]. On employait aussi les enfants à
tailler la pierre et le carreau[864].
Si nous recherchons maintenant les métiers qui mettaient en
œuvre le bois de charpente pour le bâtiment, nous trouvons le
charpentier-huchier, le _huissier_, le scieur de long, le lambrisseur,
le couvreur. La fabrication des meubles était l’objet propre de l’art
du huchier, mais cette fabrication n’occupait pas un corps d’état
distinct. Le même ouvrier qui faisait la grosse charpente, travaillait
pour l’ameublement. Un certain Jean Morille figure dans le même
compte tantôt avec le titre de charpentier, tantôt avec celui de
huchier, comme ayant fourni des «formes,» raccommodé et rembourré des
bancs, réparé un châssis de croisée, fabriqué deux fenêtres en bois
d’Irlande[865]. Un ouvrier, qui livre une «forme,» y est qualifié de
huchier-charpentier[866]. Un autre texte nous montre des charpentiers
réparant des râteliers d’étable et fournissant des barreaux neufs,
fabriquant des portes, des fenêtres, des coffres, des dressoirs[867].
Nous n’avons pas trouvé trace, dans les comptes, d’une profession
ayant pour objet la charpente des portes et l’on vient de voir que ce
travail rentrait dans l’industrie des charpentiers-huchiers. Peut-être
les huissiers, que le _Livre des métiers_ nomme parmi les corps d’état
faisant partie de la corporation des charpentiers, avaient cessé de
former une profession à part.
Les scieries mécaniques n’étaient pas, comme on pense bien, assez
multipliées pour remplacer les bras de l’homme. Aussi certains ouvriers
faisaient leur métier de scier le bois, c’était les «soyeurs d’aisses»,
en latin «secatores asserum[868].»
Les couvreurs se distinguaient en couvreurs d’«estrain» ou de chaume,
couvreurs d’ardoise, couvreurs de tuile. En 1399 (n. s.), Jean Judas,
maçon, fut condamné à l’amende par le prévôt de Paris pour avoir
couvert une maison de tuiles, contrairement aux ordonnances qui
garantissaient le monopole des couvreurs[869].
L’ouvrier en bâtiment était assez souvent nourri par celui pour qui
il travaillait. A défaut de preuve directe, on est en droit de le
conclure d’une sentence du Châtelet condamnant Perrin d’Origny, maçon,
à terminer «à ses dépens de bouche» des travaux par lui commencés pour
Nicolas Larcher[870]. Assurément le prévôt n’aurait pas eu besoin de
décharger le client des frais de nourriture du maçon, si le premier
n’avait pas été obligé de nourrir le second, soit par une clause du
marché, soit plutôt par l’usage. L’ouvrier qui travaillait à demeure
chez le client y prenait nécessairement ses repas. Tel était le cas
d’un charpentier qui, dans les aveux qu’il fait au Châtelet où il est
traduit pour un vol commis aux dépens de l’abbaye de Notre-Dame de
Soissons, rapporte qu’il travaillait depuis six semaines pour l’abbaye
et qu’il y habitait[871].
Lorsque le travail était pressé, pour éviter qu’il fût interrompu, on
apportait à boire et à manger aux ouvriers sur le chantier[872].
L’ouvrier en bâtiment quittait souvent son pays pour aller travailler
au loin; il était naturel que celui pour qui il se déplaçait le logeât
ou lui procurât un logement. Ainsi le chapitre de Troyes mit une maison
de la ville à la disposition des maîtres maçons de Paris par qui il
faisait construire le jubé de la cathédrale[873].
Le salaire ne consistait pas toujours exclusivement en argent. Le
marché passé avec Mathieu Lepetit pour la charpenterie de la tour qui
surmontait la porte du château de Beaufort-en-Vallée lui accordait
80 liv. et six aunes de bon drap de la valeur de 6 liv. pour faire
une robe[874]. Thomas le couvreur se chargea de couvrir cette tour
moyennant 20 liv. et une cote hardie de 60 s.[875].
Indépendamment du salaire, l’ouvrier recevait des gratifications, des
pourboires. Les comptes nous en fournissent maint exemple. C’est tantôt
vingt-trois paires de gants données à des maçons[876], tantôt du vin
distribué aux charretiers et aux terrassiers pendant les longs jours de
l’été[877], tantôt enfin de l’argent. Le propriétaire ne visitait pas
les travaux sans faire donner un pourboire aux ouvriers[878].
La pose de la première pierre, du premier clou, de la clef de voûte,
les fêtes, tout servait de prétexte à des libéralités[879].
Le jour de carême prenant, l’usage était de donner aux ouvriers de quoi
faire un repas ensemble. Le jour de l’Ascension était également célébré
dans les chantiers importants par un repas en commun que présidait le
chef des travaux, le maître de l’œuvre[880].
Avant l’achèvement des travaux, l’ouvrier se faisait payer souvent
des acomptes; il en avait besoin surtout lorsqu’il travaillait à
l’entreprise et qu’il avait à avançer le prix des matériaux et de la
main-d’œuvre[881]. Il apportait alors soit à la chambre des comptes,
soit au comptable un certificat de l’architecte fixant la valeur
des travaux exécutés, et le montant de l’acompte qui lui était dû.
Naturellement le même certificat était nécessaire lorsqu’il se faisait
payer à la fin des travaux. C’était la preuve qu’ils avaient été reçus
et réglés[882].
L’ouvrier réparait ses malfaçons à ses frais[883]. Il garantissait
parfois dans le marché la solidité de l’ouvrage pendant un certain
temps[884].