BOUCHERIE

Nombre des bestiaux consommés chaque semaine.--Achat du

bétail.--Commerce de la boucherie.--Prix de la viande de

boucherie.--Bouchers et poulaillers fournisseurs de l’hôtel

du roi.

L’auteur du _Ménagier de Paris_, qui écrivait vers 1393, a voulu nous

faire connaître le nombre des boucheries de la ville, celui de leurs

bouchers et la quantité de bestiaux livrés hebdomadairement par chacune

à la consommation[757]. Dans cette statistique, plusieurs choses

étonnent et éveillent la méfiance. Que les trente et un étaux de la

Grande-Boucherie ne fussent exploités que par dix-neuf bouchers, cela

ne surprendra pas ceux qui se rappelleront que ces étaux ne sortaient

pas de certaines familles. Parmi les maîtres bouchers, il y en avait

qui ne laissaient pas de postérité masculine et dont l’étal passait

par conséquent à un confrère. Pour cette raison ou pour une autre,

Guillaume de Saint-Yon, le plus riche boucher de la Grande-Boucherie au

XIVe siècle, était devenu propriétaire de trois étaux[758]. Si l’auteur

du _Ménagier_ se contredit sur le nombre de bestiaux nécessaires à

l’approvisionnement de la maison du duc de Berry[759], c’est peut-être

qu’il a négligé de corriger sa première estimation pour y substituer le

résultat de ses nouvelles informations. Mais cette statistique présente

d’autres difficultés qu’il est moins facile d’expliquer. Dans son

énumération des boucheries, l’auteur oublie celle de Saint-Éloi établie

en 1358. A l’en croire, la boucherie de Saint-Germain-des-Prés, avec

ses treize bouchers[760], n’aurait débité que vingt-six bestiaux de

plus que celle du Temple, qui ne comptait que deux bouchers. Enfin, le

total des bestiaux de diverses espèces est faux, à l’exception de celui

des veaux. Il est cependant impossible de considérer les chiffres de

l’auteur comme purement imaginaires. On voit, au contraire, qu’il se

renseignait aux meilleures sources et contrôlait les renseignements

qui lui étaient fournis[761]. D’ailleurs, ses chiffres n’ont rien

d’invraisemblable et s’accordent assez avec l’idée qu’on peut se faire

de la population de Paris à la fin du XIVe siècle. Voici, d’après lui,

le nombre des bestiaux consommés dans cette ville, y compris ceux qui

servaient à l’alimentation de la maison du roi, de la reine, des ducs

d’Orléans, de Berry, de Bourgogne et de Bourbon.

Moutons: 3,626 par semaine, soit 188,552 par an.

Bœufs: 583 » » » 30,316 »

Veaux: 377 » » » 19,604 »

Porcs: 592 » » » 30,784 »

Ces évaluations nous paraissent bien en rapport avec une population

qu’on peut fixer approximativement à 300,000 âmes. Nous savons en effet

qu’en 1328, Paris comptait 61,098 feux qui, en adoptant une moyenne de

4,50 par feu, représentent 274,941 habitants[762]. On peut croire, sans

être taxé d’exagération, que soixante-cinq ans plus tard, à la suite du

règne prospère et réparateur de Charles V, la population s’était accrue

de 25,000 âmes. Ce rapport entre la population et la consommation de la

viande de boucherie ne diffère pas sensiblement de celui qui existait

dans les années immédiatement antérieures à la Révolution. A cette

époque, Paris, qui comptait une fois plus d’habitants qu’en 1393 soit

600,000[763], consommait 350,000 moutons, 78,000 bœufs et vaches et

120,000 veaux[764], c’est-à-dire que la consommation du mouton n’avait

pas tout à fait doublé, que celle du bœuf avait plus que doublé et que

celle du veau avait quintuplé.

Au XIVe siècle, Paris avait deux marchés aux bestiaux. L’un est

mentionné dans la grande ordonnance du 30 janvier 1351 (n. s.) sous

le nom de _Place aux pourceaux_. Situé vers la jonction des rues de

la Ferronnerie et des Déchargeurs, il ne fut transporté qu’en 1528 à

l’entrée de la rue Sainte Anne[765]. Il n’était pas, comme on pourrait

le croire, exclusivement réservé aux pourceaux, car il résulte des

termes de l’ordonnance précitée qu’en 1351 le bétail ne se vendait

pas ailleurs[766]. C’est donc plus tard seulement que s’ouvrit dans

le voisinage de la Grande-Boucherie, le marché ou la _place aux

veaux_[767]. Quant au marché aux moutons, près de la Tour-de-Bois, bien

que Delamare affirme qu’il exista «de tout temps[768],» nous préférons,

en l’absence de textes, nous en rapporter à M. Berty qui ne paraît pas

en avoir trouvé trace avant 1490[769].

Le bétail amené à Paris était vendu par les soins de vendeurs

attitrés, à l’intervention desquels les parties ne pouvaient échapper.

On n’exigeait d’eux aucune garantie de capacité ni de solvabilité.

Aussi il y en avait dans le nombre qui s’acquittaient mal de leur

emploi, d’autres qui se sauvaient avec le prix des bestiaux. Au

mois de novembre 1392, Charles VI, qui venait de nommer courtiers

douze personnes de sa maison, ordonna que ce nombre ne serait pas

dépassé[770]. Le 31 janvier 1393 (n. s.), il confirma la réduction de

ces charges en faveur des titulaires actuels, se réserva la nomination

de leurs successeurs, rendit le ministère de ces courtiers facultatif,

leur accorda la saisie et la contrainte par corps contre les acheteurs,

qui furent privés du bénéfice de cession de biens, exigea des candidats

une aptitude reconnue, un serment et une caution de 400 liv. par.[771].

Ce n’était pas seulement à Paris que les bouchers se procuraient

le bétail. Ils allaient l’acheter ou le faisaient acheter au loin

par leurs facteurs soit au pâturage, soit dans les foires et les

marchés[772]. Eux-mêmes étaient éleveurs[773]. A la vérité, il leur

était défendu d’acheter du bétail près de Paris et avant son arrivée

au marché. Ainsi, Jean Marceau, garçon boucher, ayant acheté des

moutons à Notre-Dame-des-Champs pour son oncle, Thomassin de Saint-Yon,

n’évita l’amende qu’en déclarant qu’il était clerc non marié, sur

quoi le prévôt lui interdit l’exercice du métier de boucher[774]. Le

boucher, qui allait acquérir aux portes de Paris des bestiaux destinés

à l’approvisionnement de la ville, faisait tort à ses confrères; il

n’en était pas de même de celui qui allait en chercher au delà d’une

certaine distance. Revenus des marchés et des foires, les bouchers se

réunissaient parfois pour se partager le plus également possible les

animaux qu’ils rapportaient[775].

On sait qu’ils vendaient la chair de porc. Il en était encore ainsi à

la fin du XVe siècle. Les charcutiers qui ne formèrent une corporation

qu’à partir de 1476 (n. s.), vendaient presque exclusivement de la

chair cuite, et c’était les bouchers qui leur fournissaient la chair

à saucisses[776]. Dans les villes où l’on mangeait la chair du bouc

et de la chèvre, elle était généralement considérée comme viande de

boucherie[777]. C’était surtout lorsqu’ils étaient à la mamelle que ces

animaux servaient à l’alimentation. A Paris, le chevreau ne faisait pas

partie du commerce du boucher, mais du poulailler[778].

On ne pouvait mettre en vente la chair des animaux morts de maladie

et en général de ceux qui n’avaient pas été abattus, des bêtes trop

jeunes, atteintes du fi et du loup ou venant de pays où sévissait une

épizootie. La même prohibition s’appliquait à la viande gardée trop

longtemps sur l’étal, à moins qu’elle ne fût salée et conservée dans

des baquets. Les porcs nourris chez les barbiers, les huiliers, dans

les maladreries, étaient considérés comme malsains. Les vaches en

chaleur, nouvellement saillies ou ayant récemment vêlé, ne pouvaient

être tuées et débitées avant trois semaines[779]. Il était défendu de

souffler la viande[780]. Les bouchers de la Grande-Boucherie avaient

presque tout le jour sur leurs étaux des chandelles allumées dont

l’éclat donnait une apparence de fraîcheur à la viande avancée et

corrompue. Sur la plainte qu’on lui adressa, le prévôt leur défendit

de les allumer après sept heures du matin en été et huit heures en

hiver[781]. Les viandes de mauvaise qualité étaient brûlées et on

confisquait parfois en même temps la bonne viande trouvée chez le

coupable, qui payait une amende et était privé du métier[782].

Grâce à l’auteur du _Ménagier de Paris_, nous connaissons l’état dans

lequel le bœuf arrivait à l’étal et le dépeçage qu’il y subissait.

Après l’avoir tué, on le coupait en six pièces, à savoir les deux

épaules, les deux cuisses, la partie antérieure, la partie postérieure

du corps. Lorsque l’animal était d’une taille au-dessus de la moyenne,

ces deux derniers quartiers étaient séparés longitudinalement en

deux. A l’étal, on subdivisait ces six ou huit quartiers de la façon

suivante: on commençait par lever la poitrine, puis on coupait le

soupis, c’est-à-dire la chair au-dessous du pis ou de la poitrine,

le flanchet ou la partie entre la poitrine et la tranche grasse, la

surlonge--dans laquelle il faut voir soit ce qu’on entend encore par

là, le morceau entre les plats de joues et le collier, soit plutôt,

comme le croit M. Pichon, une partie de la culotte,--la longe, le

nomblet ou filet, morceau voisin du rognon et auquel avait droit le

garçon qui tenait les pieds du bœuf pendant qu’on l’écorchait. Le

filet était donc, on le voit, bien différent de ce qu’on appelle ainsi

aujourd’hui[783]. Le noyau, que nous nommons maintenant le talon

de collier, était le morceau le plus estimé[784]. La poitrine se

partageait en deux; chaque moitié coûtait 3 s. et fournissait quatre

morceaux, dont le meilleur était le grumel, c’est-à-dire la partie

au-dessous du collet. La longe se vendait de 6 s. à 6 s. 8 den., et

se débitait en six morceaux. La surlonge valait 3 s., le gîte 8 s. On

vendait le gîte en huit morceaux, et on en faisait un bouillon qui

ne le cédait qu’au bouillon de plats de joues[785]. Chez les grands,

les plats de joues n’en étaient pas moins laissés à l’office avec

les mâchoires et le collier[786]. Le nombre des morceaux que l’on

coupait dans chaque partie de l’animal se multipliait naturellement

en raison de sa taille[787]. On mangeait aussi la langue, soit salée

et fumée[788], soit fraîche, lardée, rôtie, accommodée avec une sauce

épicée nommée cameline[789].

L’auteur ne s’occupe guère des autres animaux de boucherie que pour

donner la recette des différentes façons de les accommoder. Nous

laisserons de côté des détails qui ne concernent que l’économie

domestique et qui sont étrangers au commerce de la boucherie. Ajoutons

seulement que le quartier de mouton se vendait 3 s., le quartier de

veau 8 s., que la poitrine de mouton s’appelait le brichet, que chez

cet animal le flanchet, au lieu de désigner, comme dans le bœuf, le

bas-ventre, faisait partie du quartier de devant[790].

Lorsque le consommateur ne payait pas comptant, il marquait ses

achats sur une taille[791]. L’usage de la taille pour constater les

fournitures n’était pas du reste particulier à la boucherie, il

s’appliquait à tous les marchés[792].

Nulle part, il n’est question du poids de la viande, ce qui nous fait

croire qu’elle n’était pas vendue au poids mais au morceau ou, comme

on dit, à la main. Elle n’était donc pas taxée. En ce qui touche le

prix, nous ne connaissons d’autre texte qu’un article de l’ordonnance

du 30 janvier 1351 (n. s.) qui défend aux bouchers de gagner plus du

dixième sur un animal, en déduisant du prix de revient les profits en

nature[793]. Il était bien difficile de rendre cette défense efficace;

comment prouver à un boucher que la vente au détail d’un bœuf ou d’un

mouton a produit un total supérieur de plus du dixième au prix de

revient?

Parmi les profits en nature que les bouchers tiraient des bestiaux,

il faut compter le suif qui, fondu et clarifié une première fois par

leurs soins, passait ensuite dans les mains des chandeliers. Pas plus

que les chandeliers, ils ne pouvaient y mêler du saing ni de l’oing,

c’est-à-dire de la graisse de porc[794].

L’hôtel du roi était approvisionné de viande de boucherie et de

volaille par le boucher et le poulailler qui s’étaient rendus

adjudicataires de ces deux fournitures[795]. Comme fournisseur de la

cour, le boucher du roi avait le droit de prises, et, sous ce prétexte,

il commettait une foule d’abus. Il saisissait les bestiaux même avant

leur arrivée au marché, les gardait, sans les faire estimer, pendant

deux ou trois jours, après quoi il les laissait aux marchands ou, s’il

les achetait, c’était au dessous du prix courant; encore les marchands

ne parvenaient-ils pas à se faire payer. En outre, il livrait pour la

consommation du roi et de sa maison de la mauvaise viande et gardait

celle qui était de meilleure qualité. Le 16 mars 1369 (n. s.), Charles

V renouvela les ordonnances qui défendaient au boucher pourvoyeur de

l’hôtel de vendre au détail, d’aller au devant des bestiaux, de les

acheter au-dessous du cours et lui enjoignaient de payer intégralement

et sans délai[796]. Du reste, le mandement royal ne lui enleva pas le

droit de prises, il en corrigea seulement les abus[797].

Études sur l'industrie et la classe industrielle à Paris au XIIIe et au XIVe siècle · 第 41 / 199 题