Embauchage de l’ouvrier.--Travail en ville et en chambre.
--Travail à temps et à façon.--Taux des salaires.
--Responsabilité de l’ouvrier.--Fin de l’engagement de
l’ouvrier.--Rapports du patron et de l’ouvrier.
La condition de l’apprenti était au moyen âge à peu près ce qu’elle
est aujourd’hui. Celle de l’ouvrier, au contraire, dépendant
directement du régime industriel, diffère au moyen âge et dans les
temps modernes au même degré que l’industrie manufacturière diffère
de la petite industrie. Ce n’est pas que sa part dans la production
et la répartition ait changé; au fabricant qui faisait les avances il
apportait, comme aujourd’hui, le concours de son travail moyennant
un salaire fixé indépendamment des bénéfices de l’entreprise. Mais,
si l’on cesse de considérer son rôle économique pour envisager
son bien-être et ses rapports avec le fabricant, on verra que la
grande industrie et l’industrie corporative lui font une situation
très-différente.
Tandis que le contrat d’apprentissage était passé par écrit, les
conventions entre patrons et ouvriers étaient le plus souvent conclues
verbalement[329]. Les ouvriers sans ouvrage se réunissaient à des
endroits fixés pour se faire embaucher[330]. Les foulons qui voulaient
se louer à la journée se rassemblaient devant le chevet de l’église
Saint-Gervais, ceux qui travaillaient à l’année, près de la maison de
l’Aigle, rue Baudoyer; ils devaient s’y rendre isolément[331]. Ces
agglomérations d’ouvriers n’étaient pas sans danger; elles pouvaient
donner lieu à des troubles ou au moins à des coalitions. Aussi
l’autorité publique se vit quelquefois obligée de les interdire[332].
Il était défendu de faire des propositions à l’ouvrier d’un
confrère[333]. Un mois seulement avant l’expiration de son engagement,
il était libre d’en contracter un nouveau avec un autre patron[334],
car des offres prématurées lui auraient fait négliger son travail[335].
C’est par exception qu’il pouvait, en prévenant son patron, se louer
avant le dernier mois[336].
L’ouvrier n’était reçu dans un atelier qu’après avoir prouvé
par serment ou par témoin qu’il avait bien et dûment fait son
apprentissage[337]. La première fois qu’il prenait du travail, il
jurait de travailler conformément aux statuts et de dénoncer les
contrevenants, sans excepter son patron. Celui-ci était responsable de
l’omission de cette formalité[338]. L’ouvrier n’entrait chez un nouveau
patron que sur la présentation d’un congé d’acquit du précédent[339].
Chez les tapissiers, il payait aux gardes un droit d’un sou, chaque
fois qu’il changeait d’ateliers[340]. Les ouvriers pourpointiers se
faisaient payer à boire par leur nouveau camarade d’atelier, qui
dépensait ainsi 2 à 3 s. pour sa bienvenue[341]. Certaines corporations
l’obligeaient à avoir un trousseau; chez les foulons, le trousseau
devait valoir au moins 12 den., puis, dans le cours du XVe siècle, 4
s.[342]. Dès le XIIIe siècle, le costume de l’ouvrier fourbisseur,
destiné par sa profession à être en rapport avec des gentilshommes,
représentait une valeur d’au moins 5 sous[343].
Il était interdit de donner de l’ouvrage aux débauchés, aux voleurs,
aux meurtriers, aux bannis, aux gens de mauvaise réputation. Les
ouvriers vivant en concubinage étaient, sur la dénonciation d’un membre
de la corporation, privés de leur place et même expulsés de la ville;
le défaut de dénonciation était puni d’une amende[344]. Le forain
venu à Paris en compagnie d’une femme pour être ouvrier tisserand ne
trouvait de l’ouvrage qu’après avoir justifié de son mariage soit par
témoins, soit par un certificat de l’église qui l’avait marié[345].
Les statuts défendent aux ouvriers de travailler en ville, ce qui
veut dire qu’ils ne doivent pas mettre leur savoir-faire au service
de personnes étrangères au métier qui l’utiliseraient dans un but
commercial. Le monopole du fabricant aurait été inutile, si le premier
venu avait pu, à l’aide d’ouvriers, entreprendre une industrie pour
laquelle il n’était pas qualifié. Mais, bien entendu, les patrons
emmenaient ou envoyaient leurs ouvriers chez les clients, et ceux-ci
pouvaient même les faire venir chez eux, sans l’aveu d’un patron.
Toutefois, sur ce dernier point, les corporations se montraient plus
ou moins libérales. Chez les brodeurs, cela était défendu, parce que
les patrons n’auraient plus trouvé d’ouvriers pour exécuter leurs
commandes[346]. Chez les cloutiers, les ouvriers ne travaillaient pour
le public que lorsque les patrons n’avaient plus d’ouvrage à leur
donner[347]. En s’adressant à de simples ouvriers, le public n’enlevait
pas seulement aux fabricants les bras dont ils avaient besoin, il
faisait hausser les salaires et encourageait une concurrence d’autant
plus dangereuse que les ouvriers, exempts de frais d’établissement,
offraient leur travail à meilleur marché. En outre, le travail en ville
échappait à la surveillance des gardes-jurés. Pour toutes ces raisons,
les rapports directs des ouvriers et du public, lorsqu’ils n’étaient
pas interdits ou soumis à une autorisation spéciale, n’étaient que
tolérés, comme un mal inévitable, par les corporations[348].
Les ouvriers travaillaient généralement chez leur patron. Il faut
naturellement excepter ceux dont l’industrie ne s’exerce qu’en plein
air. En outre, le travail en chambre, qui répugnait tellement à
l’esprit méfiant de la législation industrielle[349], n’était pas
cependant interdit dans tous les métiers. Ainsi les lormiers faisaient
coudre leurs harnais hors de chez eux[350]. Les chapeliers de coton
employaient aussi des ouvriers en chambre[351]. Les merciers donnaient
leur soie à des ouvrières qui la filaient et la travaillaient à
domicile[352].
L’ouvrier travaillait à temps ou à façon. L’auteur du _Ménagier de
Paris_ distingue les ouvriers qui, livrés pour la plupart aux travaux
agricoles, se louaient à la journée, à la semaine ou pour la saison, et
ceux qui travaillaient à la pièce ou à la tâche[353]. Il est difficile
de dire lequel de ces deux modes de travail était le plus commun.
S’il est plus souvent question dans les textes du travail à temps,
c’est qu’il prêtait à des abus et nécessitait la réglementation de
l’autorité[354]. Au contraire, le travail à la tâche avait l’avantage
de proportionner le salaire à la peine et de garantir le patron contre
la paresse et la mauvaise foi de son ouvrier. Aussi le fabricant
mettait probablement l’ouvrier à ses pièces toutes les fois que le
genre de travail ne s’y opposait pas. Si les textes ne s’occupent pas
davantage de ce mode de rémunération[355], c’est précisément parce
qu’il ne donnait lieu à aucun abus, à aucune difficulté.
L’ouvrier qui travaillait à temps se louait à la journée[356], à
l’année[357] et même pour une période de plusieurs années[358]. Chez
les chapeliers, l’engagement ne pouvait excéder un an[359]. Les
textes qui nous parlent d’ouvriers logés et nourris chez leur patron
s’appliquent surtout à des ouvriers à l’année[360]. Les tréfiliers
d’archal engageaient généralement leurs ouvriers pour un an[361]. Chez
les fourbisseurs, le nombre de ces ouvriers à demeure était restreint à
un par atelier, à deux pour le fourbisseur du roi[362].
Le travail à la lumière étant le plus souvent interdit, la journée
durait habituellement depuis le lever jusqu’au coucher du soleil. Elle
se composait donc nominalement de seize heures au maximum et de huit
heures et demie au minimum. Mais il faut en retrancher les heures
de repas. Ajoutons que, si telle est la durée que les ordonnances
applicables au travail manuel en général assignent à la journée, dans
certains métiers elle se terminait à vêpres ou à complies, c’est-à-dire
à quatre et à sept heures, suivant que les jours étaient courts ou
longs[363]. Les ouvriers prenaient de l’ouvrage pour la soirée ou
_vesprée_, mais ils contractaient alors un engagement nouveau, pour
lequel ils se faisaient payer à part. Ainsi les ouvriers foulons,
promettant de travailler consciencieusement pour leurs patrons,
distinguent les _vesprées_ des journées et des façons[364]. Les patrons
prolongeaient ces veillées assez tard pour que les ouvriers, en
rentrant chez eux, courussent risque d’être assassinés. Sur la plainte
des ouvriers, le prévôt de Paris ordonna que la _vesprée_ ne durerait
pas au delà du soleil couchant[365]. Au XVe siècle et peut-être dès le
XIVe la journée des ouvriers foulons durait de six heures du matin à
cinq heures du soir, soit onze heures, en hiver (de la Saint-Rémi aux
Brandons), de cinq heures du matin à sept heures du soir, c’est-à-dire
quatorze heures, pendant les longs jours (des Brandons à la
Saint-Rémi)[366]. La journée des ouvriers mégissiers, lorsqu’elle eut
été, sur leur demande, réduite par le prévôt, commença et finit avec le
jour. Le samedi et la veille des jours fériés, ils pouvaient quitter
leur ouvrage au troisième coup de vêpres sonnant à Notre-Dame[367].
Pendant les mois où les jours sont le plus courts, d’octobre à février,
les ouvriers tondeurs de draps se mettaient à l’œuvre à minuit. Le
jour venu, ils prenaient un repos d’une demi-heure pour se rafraîchir.
Ils travaillaient ensuite jusqu’à neuf heures et jouissaient alors
d’une heure de liberté, pendant laquelle ils déjeunaient. Ils dînaient
de une heure à deux de l’après-midi et se remettaient à la besogne
jusqu’au soleil couchant. Cela faisait plus de treize heures et demie
de travail effectif. Le reste de l’année, ils n’allaient à l’atelier
qu’au soleil levant et y restaient jusqu’à la fin du jour. Ils avaient
deux heures pour dîner et un repos supplémentaire d’une demi-heure
pendant l’après-dînée pour se rafraîchir sans sortir de l’atelier.
Ce règlement ne s’appliquait pas aux ouvriers à l’année[368].
Malgré l’opposition des patrons, les ouvriers tondeurs obtinrent la
suppression du travail de nuit et la réduction de la journée, pendant
les mois de novembre, décembre et janvier, à neuf heures et demie de
travail effectif. La journée commença dès lors à six heures du matin
pour finir à cinq heures du soir; elle était suspendue une demi-heure
pour le déjeuner et une heure pour le dîner. Le reste de l’année, elle
continua à être réglée par la longueur des jours[369]. On s’étonnera
sans doute que le commencement et la fin de la journée fussent fixés
d’une façon aussi vague[370], aussi sujette à contestation[371]; mais
il est probable que les parties s’entendaient pour considérer comme le
signal de l’ouverture et de la clôture des travaux le son de la cloche
paroissiale, le passage d’un crieur public ou tout autre fait quotidien
et régulier de la vie parisienne. Nous savons, par exemple, que le
jour était annoncé, au son du cor, par le guetteur du Châtelet[372].
Quoi qu’il en soit, il n’y avait pas à Paris, comme dans plusieurs
villes industrielles, une cloche spéciale pour appeler au travail et en
annoncer la suspension et le terme[373].
Nous avons indiqué sur quel pied l’ouvrier était payé; il faut se
demander maintenant si son salaire suffisait seulement à ses premiers
besoins ou lui assurait en outre un certain bien-être, première
condition de moralité. Quand même nous aurions des documents assez
nombreux, assez précis pour connaître la valeur intrinsèque de la
main-d’œuvre dans les diverses branches de l’industrie parisienne
pendant le cours du XIIIe et du XIVe siècle, il resterait à en fixer
la valeur relative. Or les tentatives faites jusqu’ici pour déterminer
la puissance de l’argent au moyen âge n’ont pas réussi, comme le
prouve la diversité des systèmes et des résultats auxquels elles ont
conduit. Les conditions du marché du travail peuvent donc seules
nous fournir quelques lumières sur le taux des salaires. Le prix de
la main-d’œuvre, comme celui de toutes les autres marchandises, est
soumis au rapport de l’offre et de la demande. Dans quel rapport la
population ouvrière à Paris se trouva-t-elle avec les besoins de
la production du commencement du XIIIe à la fin du XIVe siècle? Si
nous ne sommes pas en mesure de résoudre avec certitude ce problème,
susceptible de plusieurs solutions suivant qu’on se place à tel moment
ou à tel autre de cette période, nous signalerons du moins certains
faits de nature à l’éclairer. Le premier de ces faits qui se présente
à l’esprit, c’est que la limitation du nombre des apprentis avait
nécessairement pour conséquence de borner, dans une certaine mesure,
celui des ouvriers. Mais cette considération ne doit pas faire oublier
qu’on pouvait travailler à Paris pour le compte d’autrui sans avoir
fait son apprentissage dans cette ville. Il suffisait qu’il eût duré
le temps prescrit par les statuts parisiens[374]. Cette condition ne
fermait pas la porte aux ouvriers du dehors attirés par les avantages
de la capitale. Aussi voit-on les maîtres tailleurs se préoccuper des
_estranges varlez_ qui venaient à Paris et y exerçaient le métier
en cachette[375]. Les ouvriers teinturiers étaient si nombreux que
la moitié demeurait quelquefois sans ouvrage[376]. Les statuts des
cloutiers prévoient le cas où les ouvriers ne trouveraient pas
d’ouvrage chez les patrons[377]. L’existence des ouvriers n’était
pas sédentaire, comme on serait porté à le croire[378], et ils ne
se fixaient pas pour toujours là où ils étaient nés, où ils avaient
fait leur apprentissage. L’attrait des grandes villes, la sécurité
qu’elles leur offraient contre les gens de guerre[379], l’espérance de
trouver du travail et de gagner de gros salaires[380], la curiosité,
le désir de se perfectionner dans leur métier[381], tout contribuait
à les faire changer souvent de résidence. S’il était un séjour
capable de les retenir, c’était assurément Paris. Il faut donc tenir
compte, dans l’appréciation du taux des salaires, de la concurrence
que les ouvriers du dehors venaient faire aux ouvriers parisiens.
Il est probable que ceux-ci étaient animés envers leurs concurrents
de l’hostilité que les tisserands de Troyes témoignaient contre les
ouvriers étrangers et qui s’est produite dans tous les temps[382].
Les fabricants occupaient en outre des ouvriers des environs, qui
naturellement se faisaient payer moins cher que ceux de la ville. A
la vérité, les produits fabriqués hors Paris subissaient l’examen des
gardes-jurés[383]; mais ce contrôle, auquel les produits indigènes
étaient également soumis, n’empêchait pas les fabricants de chercher
au dehors l’économie de la main-d’œuvre. En outre, ils travaillaient
eux-mêmes, et, grâce à la longue durée de l’apprentissage, leurs
apprentis leur rendaient autant de services que des ouvriers.
Ajoutons qu’ils pouvaient prendre parmi leurs parents des apprentis
supplémentaires. Enfin, en dépit des règlements, ils se faisaient aider
par leurs domestiques[384]. Ces raisons nous donnent à penser que le
travail manquait aux ouvriers plus souvent que les bras ne manquaient
à l’industrie, et que les patrons faisaient la loi du marché[385].
Sans doute la population ouvrière a beaucoup augmenté depuis le
moyen âge, et, à ne considérer que ce fait, il semblerait que le taux
des salaires ait dû baisser dans la même proportion. Mais le capital
engagé dans l’industrie, la production, les échanges, enfin tout ce
qui peut développer le besoin de bras, a suivi une progression plus
rapide encore, de sorte qu’en définitive la proportion entre l’offre
et la demande s’est modifiée au profit des ouvriers. En même temps que
le taux des salaires s’est élevé, la valeur des denrées de première
nécessité a diminué plus encore que celle de l’argent, et l’ouvrier, à
la fois mieux payé et vivant à meilleur marché, jouit d’un bien-être
plus grand. On objectera peut-être que, sous un régime industriel qui
n’était pas celui de la libre concurrence, le fabricant n’était pas
obligé de réduire autant que possible les salaires pour vendre aussi
bon marché que ses concurrents; mais, si ce n’était pas pour lui,
comme aujourd’hui, une condition de vie ou de mort, il était autant
qu’aujourd’hui intéressé à diminuer le prix de revient, à payer le
moins possible ses ouvriers et à augmenter ses bénéfices. Ce serait
prêter au fabricant du moyen âge une équité et un désintéressement
supérieurs à la nature humaine que de croire que, pouvant prendre
des ouvriers au rabais, il se préoccupât de leur assurer un salaire
rémunérateur et se contentât pour lui-même d’un bénéfice raisonnable.
Ce que nous disons du prix de la main-d’œuvre et du bien-être de
l’ouvrier ne s’applique, bien entendu, qu’aux conditions ordinaires
du marché du travail. Ce marché était naturellement soumis à des
fluctuations, à des révolutions. C’est ainsi que la peste de 1348
produisit une hausse considérable et générale des salaires. La grande
ordonnance de police de 1351 (n. s.) défend aux ouvriers de stipuler
des salaires supérieurs de plus d’un tiers à ceux qu’ils gagnaient
avant l’épidémie[386]. La main-d’œuvre enchérit également à la suite de
la mortalité qui sévit à Paris et dans le reste de la France de 1399 à
1400[387]. La guerre de cent ans, les ravages des aventuriers qu’elle
enfanta et amena en France eurent sur les salaires l’effet inverse,
parce que, tout en réduisant la population, ces calamités publiques
ruinèrent les classes riches, ôtèrent toute sécurité au commerce et
diminuèrent la production et la demande de travail. Les variations
monétaires, si fréquentes au XIVe siècle, changeaient la valeur réelle
des salaires et obligeaient le roi à les faire taxer. L’affaiblissement
du titre provoquait une hausse, et, la bonne monnaie rétablie, les
ouvriers ne rabattaient pas toujours de leurs prétentions[388].
Sous l’empire de pareilles circonstances, le renchérissement de la
main-d’œuvre était tel que quelquefois les ouvriers vivaient toute
la semaine avec le produit de deux jours de travail. C’est ce que
constate une ordonnance du mois de novembre 1354 qui leur défend de
rester oisifs, d’aller au cabaret et de jouer les jours ouvrables, leur
prescrit de se rendre avant le lever du soleil aux endroits où l’on
venait les embaucher, détermine la durée des journées et charge les
magistrats municipaux de veiller à ce que les gens valides gagnent leur
vie par un travail quelconque, sous peine de vider la ville dans le
délai de trois jours[389].
Les corporations s’efforçaient aussi de fixer le prix de la
main-d’œuvre. Plusieurs statuts défendent d’accorder aux ouvriers des
salaires supérieurs au taux traditionnel[390]. Le prix convenu entre le
patron et l’ouvrier _corroier_ pour la première journée devait rester
le même jusqu’à la fin de la semaine[391]. Les corroyeurs de robes de
vair ne pouvaient faire d’avances à leurs ouvriers[392].
Pour avoir une idée juste du prix de la main-d’œuvre au moyen âge, il
faut songer que l’ouvrier était bien plus souvent qu’aujourd’hui nourri
et logé par le patron. Les ouvriers foulons déjeunaient à leur choix
chez le patron ou au dehors, mais ne dînaient pas à l’atelier, car les
statuts leur recommandent de se rendre au travail sans retard après
dîner[393]. Les journées des ouvriers tondeurs de draps étaient de 2 et
de 3 sous, suivant qu’ils étaient nourris par le patron ou qu’ils se
nourrissaient à leurs frais[394]. Les ouvriers à l’année avaient chez
le patron la nourriture et le logement.
L’ouvrier loué à la tâche ou à la journée apportait ses outils, les
entretenait et les remplaçait; mais, si son engagement était de longue
durée, d’un an par exemple, le patron était tenu de les faire réparer
et de lui en fournir de neufs[395].
Certaines corporations demandaient compte à l’ouvrier lui-même de ses
contraventions professionnelles, d’autres considéraient le patron comme
responsable[396].
L’engagement de l’ouvrier prenait naturellement fin par l’expiration
du temps pour lequel il s’était loué ou l’achèvement de sa tâche. La
mort du patron n’entraînait pas, on l’a vu, la résiliation du contrat
d’apprentissage, dans lequel la considération de la personne avait
cependant plus d’importance. A plus forte raison, l’ouvrier devait
continuer son travail auprès du successeur du défunt. Le patron, de son
côté, ne lui donnait pas congé arbitrairement. Chez les fourbisseurs,
il soumettait les motifs du renvoi à l’appréciation des quatre
gardes-jurés et de deux camarades de l’ouvrier[397]. L’interdiction
d’achever, sans l’autorisation des gardes, le travail commencé par un
camarade protégeait l’ouvrier contre les caprices du patron[398].
On n’a pas tout dit sur la condition matérielle de l’ouvrier, quand
on a parlé de son bien-être, tel qu’il résulte du rapport entre son
salaire et le prix des objets de première nécessité, il faut encore
mesurer la distance qui le séparait du fabricant et voir les chances
qu’il avait de la franchir. A ce point de vue, le sort de l’ouvrier
du moyen âge était bien préférable à celui de l’ouvrier contemporain.
L’industrie manufacturière exige des frais d’établissement qui
dépassent de beaucoup le capital que l’ouvrier peut amasser avec
son travail. Forcé de travailler toujours pour le compte d’autrui,
il s’habitue à opposer ses intérêts à ceux de son patron et à voir
en lui un ennemi. De son côté, celui-ci, qui le plus souvent n’a
pas travaillé de ses mains, compatit peu à des misères et à des
sentiments qu’il n’a pas éprouvés et ne songe qu’à s’enrichir le plus
vite possible. Au moyen âge, la situation respective du patron et de
l’ouvrier était toute différente. Les frais d’établissement étaient
si peu considérables que tout ouvrier laborieux et économe pouvait se
flatter de devenir patron. On jugera combien ces frais étaient peu
élevés si l’on se rappelle la spéculation de certains forcetiers.
Ces forcetiers s’établissaient, achetaient le métier, montaient une
forge, prenaient un apprenti, le tout dans le seul but de céder cet
apprenti avec bénéfice, après quoi ils quittaient leur forge et se
remettaient à travailler pour autrui. On ne devait pas leur payer bien
cher l’avantage d’avoir un apprenti un peu dégrossi par un travail
de trois semaines ou d’un mois, et cependant ce qu’ils recevaient
faisait nécessairement plus que couvrir leurs dépenses de maîtrise et
d’installation, car ils ne se seraient pas donné la peine de placer
des apprentis s’ils n’y avaient pas trouvé un bénéfice[399]. Les
conditions que l’ouvrier avait à remplir avant d’obtenir la maîtrise ne
constituaient pas des difficultés comparables à celles qui résultent
de l’importance des capitaux exigés par la grande industrie, d’autant
plus que ces conditions ne servaient pas encore de prétexte aux abus
qu’elles engendrèrent plus tard. Si l’ouvrier s’élevait facilement au
rang de patron, celui-ci n’était jamais un capitaliste occupé seulement
de la direction générale des affaires et abandonnant à un contre-maître
la surveillance de l’atelier; il travaillait à côté de ses ouvriers
et de ses apprentis, leur donnait ses instructions lui-même et avait
à sa table souvent les premiers, toujours les seconds. Du reste, les
rapports du patron et de l’ouvrier sont bien caractérisés par les noms
de _maître_ et de _valet_ ou _sergent_, que les textes leur donnent
habituellement. Ces termes n’expriment pas seulement l’autorité
et la dépendance, mais aussi une intimité domestique, conduisant
nécessairement à la camaraderie. Quelquefois le patron, soit
volontairement, soit par suite de mauvaises affaires, redevenait simple
ouvrier et travaillait pour ses anciens confrères[400]. Cette vie en
commun, cette facilité avec laquelle patrons et ouvriers passaient
d’une classe dans l’autre, empêchaient l’antagonisme systématique
qui les divise aujourd’hui. Bien entendu, les ouvriers ne laissaient
pas pour cela d’avoir des intérêts distincts et de former une classe
indépendante. Ils prenaient part à l’adoption et à la révision des
statuts[401], avaient leurs confréries particulières[402] et leurs
gardes-jurés spéciaux[403]. Leurs rapports avec les patrons donnaient
même lieu quelquefois à des procès[404].
En résumé, l’ouvrier parisien du XIIIe et du XIVe siècle ne jouissait
pas d’un bien-être égal à celui de l’ouvrier contemporain, mais il ne
restait pas toute sa vie, comme celui-ci, dans une condition précaire;
presque toujours il parvenait à s’établir et à travailler pour son
compte.