VIE CIVILE ET RELIGIEUSE DU CORPS DE MÉTIER.

Le corps de métier était une personne morale.--Ses revenus

et ses dépenses.--Il n’avait pas en principe le droit de

sceau.--La confrérie.

Les corporations d’artisans étaient indépendantes jusqu’à un certain

point de l’État, et constituaient des personnes morales. En effet,

d’une part elles nommaient assez fréquemment leurs magistrats, investis

quelquefois d’une juridiction professionnelle, et réglaient leur

discipline intérieure avec une liberté presque complète, l’autorité

publique se contentant généralement d’homologuer leurs statuts; de

l’autre, elles étaient capables d’acquérir, d’aliéner, de faire en un

mot tous les actes de la vie civile. Ainsi, en 1183, Philippe-Auguste

accensa aux drapiers de Paris, pour 100 liv. parisis, vingt-quatre

maisons confisquées sur les Juifs[84]. Au mois d’août 1219, un certain

Raoul Duplessis leur donna, moyennant un cens de 12 den., une maison

avec son pourpris, située derrière le mur du Petit-Pont, ainsi que 30

s. 2 den. de cens à percevoir sur les maisons voisines de celle où

leur corporation tenait ses séances[85]. Au mois de novembre 1229,

cette même corporation reçut de Nicolas Brunel, bourgeois de Paris, et

d’Emeline, sa femme, 11 liv. et 19 den. parisis de croît de cens, dont

un cinquième à titre gratuit et le surplus moyennant 200 liv. parisis.

La terre sur laquelle était assis ce surcens relevant de l’évêque de

Paris, les drapiers s’engagèrent à servir à celui-ci, ainsi qu’à ses

successeurs, comme droit de lods et ventes, une rente de 20 s. parisis,

payable moitié à l’octave de la Nativité de saint Jean-Baptiste (24

juin) et moitié à l’octave de Noël[86]. En janvier 1234 (n. s.), en

présence d’un clerc commis par l’official de Paris, Philippe d’Étampes

et sa femme Émeline donnèrent aux bouchers de la Grande-Boucherie, pour

9 liv. parisis de croît de cens payables moitié quinze jours après Noël

(_ad quindenam Nativitatis Domini_), et moitié quinze jours après la

Saint-Jean-Baptiste, une place située dans la rue Pierre-à-Poissons

(_in platea piscium_)[87], près des étaux desdits bouchers. Philippe

d’Étampes et sa femme garantirent aux bouchers la possession paisible

de ladite place, sur laquelle Émeline renonça à tous les droits qu’elle

avait ou pouvait avoir à titre de douaire ou autrement. Eudes, maître

des bouchers, au nom de la communauté, affecta en garantie du payement

du surcens aux termes fixés 60 s. parisis de croît de cens que ladite

communauté percevait sur une maison de la rue de l’Écorcherie. A

défaut de payement à échéance, Philippe et Émeline stipulèrent une

indemnité de 12 den. par chaque jour de retard. En outre, ils avaient

la faculté d’opérer la saisie de la place et des 60 s. de surcens qui

garantissaient leur créance[88].

On vient de voir le maître des bouchers contracter pour ses

confrères, dont il était le représentant naturel; les corps de

métiers étaient également habiles à se faire représenter en justice

par des procureurs[89], tandis que les associations qui n’avaient

pas le caractère de personnes morales, ne pouvaient pas plus plaider

qu’acquérir sans y être autorisées par le roi[90].

Outre leurs revenus ordinaires, tels que loyers, cens, rentes, etc.,

les corporations avaient des revenus casuels qui se composaient du

droit payé à l’occasion de l’entrée en apprentissage, des droits de

réception et d’une partie des amendes encourues pour infractions

aux règlements. Lorsque ces revenus étaient insuffisants, elles

obtenaient l’autorisation de s’imposer. Ainsi les tisserands, étant

endettés de 660 livres, mirent sur chaque pièce de drap fabriquée à

Paris une taxe de 12 den. parisis, qui devait être perçue jusqu’à

leur entière libération, et dont ils affermèrent le produit pour une

somme égale au montant de leurs dettes et payable par quotités de

110 s. parisis chaque semaine. Ce n’était pas la première fois que

les tisserands recouraient à ce moyen pour se créer des ressources

extraordinaires[91]. Lorsqu’elles devaient avoir un procès, les

corporations se réunissaient, avec l’autorisation du prévôt, pour

s’imposer une contribution destinée à couvrir les frais de justice.

C’est ce que firent les barbiers en 1398, les boulangers et les

_chandeliers_ de suif en 1399, les mégissiers en 1407[92].

Indépendamment des revenus dont jouissaient les autres corporations,

le budget des bouchers de la Grande-Boucherie comprenait les produits

de la juridiction exercée par le maître et les jurés. Le droit de deux

deniers auquel donnait lieu l’apposition du signet de la communauté

sur une obligation, et celui d’un denier acquitté par la partie ou le

témoin qui prêtait serment, faisaient partie des revenus judiciaires,

sur lesquels le maître prenait un tiers, et dont le reste était employé

aux dépenses sociales. Les exploits de justice et même les revenus

dans leur ensemble étaient quelquefois affermés. Le vendredi après

la Saint-Jacques et la Saint-Christophe (25 juillet), chaque boucher

payait le loyer de son étal et passait un nouveau bail. Lorsque l’un

d’eux ne se présentait pas ce jour-là pour faire un bail et qu’il

n’avait pas payé le loyer échu au fermier, celui-ci était mis en

possession de l’étal et s’en appropriait les revenus pendant l’année

courante, à la charge d’en payer le loyer au nouveau fermier[93].

Le boucher, bien que son créancier fût désintéressé, n’était admis

à continuer son métier qu’après s’être libéré de sa dette au profit

de la corporation, et il était en outre condamné à l’amende, s’il

ne justifiait pas son absence auprès du maître et des jurés. Quand

un boucher mourait avant d’avoir payé son loyer, le fermier était

également mis en possession de l’étal, à moins que les jurés ne

consentissent à le louer à un confrère, qui devait payer le loyer échu

et celui de l’année suivante. Il en était de même lorsque le locataire

mourait avant le jour de l’échéance; cependant, si le défunt laissait

un fils exerçant la même profession, celui-ci pouvait occuper l’étal

de son père jusqu’à l’expiration du bail, à la condition de payer le

loyer[94].

L’entretien de la maison commune, la rétribution d’un conseil chargé

des intérêts de la société[95], les frais de représentation, des repas

de corps et des services religieux, les aumônes, telles étaient les

principales dépenses auxquelles les corps de métier avaient à faire

face.

Les corporations industrielles avaient-elles un sceau? On serait tenté

de le croire, quand on considère qu’elles formaient des personnes

morales: en effet, la faculté de passer des contrats semble impliquer

celle de les valider par l’apposition d’un sceau[96]. Cependant il

n’en était pas ainsi, et le droit de sceau, loin d’être inhérent aux

corporations, ne leur appartenait que lorsqu’il leur avait été octroyé

par une concession spéciale[97]. Or, l’autorité publique devait, on le

comprend, se montrer assez avare de ces concessions, qui avaient pour

résultat de la priver d’une source de revenus. Parmi les corporations

parisiennes, bien peu possédaient un sceau. Leroy nous a transmis la

copie de celui des orfévres, qu’il regarde comme ayant été gravé au

XIIIe siècle. Il a pour type saint Éloi, et pour légende les mots:

_Sigillum confratrie sancti Eligii aurifabrorum_[98]. Les bouchers de

la Grande-Boucherie, comme on l’a vu, jouissaient également du droit de

sceau. Enfin, un accord passé entre les prévôts, ouvriers et monnayers

du serment de France et l’évêque de Paris, fut scellé du «séel commun

de la monnoie de Paris[99].»

Nous avons envisagé le corps de métier dans l’ordre civil; étudions-en

maintenant le caractère moral et religieux. La pratique de la dévotion

et de la charité venait, en effet, resserrer entre les artisans

de même profession les liens formés par la communauté d’intérêts.

Le _Livre des métiers_ contient déjà des dispositions pieuses et

charitables. Ainsi les statuts des tréfiliers d’archal condamnent

le contrevenant à payer 4 den. pour l’entretien du luminaire de

l’église des frères Sachets[100]. Le boulanger, qui cuisait un jour

de fête chômée, encourait, par fournée, une amende de 2 s. de pain

qui était convertie en aumône, et le pain trop petit (les règlements

ne permettaient pas d’en faire de plus petit que celui d’une obole),

était confisqué au profit des pauvres[101]. Chez les tapissiers

de tapis _sarrazinois_[102], la moitié des amendes était, par les

soins des gardes du métier, distribuée aux pauvres de la paroisse

des Saints-Innocents[103]. Les tailleurs de robes, les cordonniers

et les gantiers en consacraient une partie au soutien de leurs

confrères indigents[104]. La volaille et le gibier, saisis dans

certain cas sur les poulaillers, revenaient à l’Hôtel-Dieu et aux

prisonniers du Châtelet[105]. Le droit payé par l’apprenti à son

entrée en apprentissage recevait parfois un emploi charitable[106].

Chez les fabricants de courroies, il servait, ainsi que le droit de

réception à la maîtrise, à mettre en apprentissage les fils de maîtres

devenus orphelins et privés de ressources[107]. Chez les _boucliers_

de fer (fabricants de boucles), il subvenait également aux frais

d’apprentissage des fils de maîtres tombés dans la misère[108]. Nous

croyons, avec Jaillot[109], qu’il faut attribuer aux monnayeurs de

la monnaie de Paris, ou au moins à l’un d’eux, la fondation de la

léproserie du Roule dont on trouve la première mention dans des lettres

de Pierre de Nemours, évêque de Paris, du mois d’Avril 1217-18[110].

C’est sans doute à titre de fondateurs qu’ils avaient, sur

l’administration de cet hospice, des prétentions qui furent, jusqu’à

un certain point, reconnues par une transaction faite entre eux et

l’évêque de Paris, Fouques de Chanac, le 12 mars 1343 (n. s.). D’après

cet accord, le _gouverneur_ de l’hospice était nommé et révoqué par

l’évêque qui pouvait y faire entrer quatre personnes, en comptant le

chapelain, et davantage si les revenus de la maison le permettaient. De

leur côté, les monnayeurs avaient le droit d’y placer quatre de leurs

confrères et de commettre quelques-uns d’entre eux pour recevoir, avec

des délégués de l’évêque, les comptes de l’administrateur. En revanche,

ils s’engagèrent à contribuer aux dépenses pour une somme de 220 livres

parisis jusqu’à la Saint-Jean-Baptiste et, à partir de cette époque, à

y consacrer le montant des boîtes des monnaies de Paris, Rouen, Troyes

et Montdidier, où chaque ouvrier versait 1 denier tournois par 20

marcs convertis en espèces, et chaque monnayer un denier tournois par

semaine[111].

Si les faits que nous venons de citer ne prouvent pas nécessairement

que les corporations formassent, dès le XIIIe siècle, des confréries

religieuses, ils témoignent du moins des sentiments de piété et

de charité qui devaient amener la création de ces confréries. Les

statuts du _Livre des métiers_ ne sont pas assez explicites à cet

égard pour nous permettre le juger exactement du développement que

ces associations pouvaient avoir atteint dès cette époque. Ils nous

font cependant connaître la confrérie de Saint-Léonard, fondée à

Saint-Merry par les _boucliers_ d’archal et de cuivre[112], et celle de

Saint-Blaise, érigée par les maçons dans une chapelle de ce vocable,

voisine de Saint-Julien-le-Pauvre[113]. Un article du statut des

orfévres nous autorise à faire remonter au même temps la confrérie

de Saint-Éloi. D’après cet article, l’argent versé dans la caisse de

la confrérie des orfévres était destiné à un dîner offert, le jour

de Pâques, aux pauvres de l’Hôtel-Dieu. Il est évident qu’il s’agit

ici, non du corps de métier, dont tous les revenus ne pouvaient

être applicables à ce dîner, mais de la caisse particulière de la

confrérie de Saint-Éloi; cela ressort d’ailleurs de la comparaison

de cet article avec un article des statuts de 1355, qui, malgré

certaines différences, a été fait sur le premier, et nous en révèle le

véritable sens[114]. En dehors de ces cas, le mot _confrérie_, qui se

présente souvent dans le recueil d’É. Boileau, nous paraît y désigner

le corps de métier, plutôt que l’association toute morale que ce nom

désigne plus spécialement. Quoi qu’il en soit, ces sociétés pieuses

et bienfaisantes étaient déjà nombreuses quand Philippe le Bel les

abolit, c’est-à-dire, probablement au commencement du XIVe siècle[115].

C’est en partie à l’aide des lettres patentes par lesquelles ses

successeurs autorisèrent le rétablissement de plusieurs d’entre elles,

que nous essaierons de donner une idée de leur organisation; mais, pour

suppléer à l’insuffisance de ces documents, et en général de ceux qui

rentrent strictement dans les limites de notre sujet, nous avons dû

quelquefois les franchir, soit en descendant jusqu’au XVe siècle, soit

en consultant les statuts des confréries de province, ou de celles qui

n’avaient pas un caractère professionnel.

La composition de la confrérie n’était pas toujours la même que celle

de la corporation. Tantôt elle ne comprenait qu’une partie des gens

du métier, tantôt, au contraire, elle admettait des personnes qui y

étaient étrangères. Ainsi les pourpointiers de la rue des Lombards

formaient une confrérie à part qui se tenait dans l’église voisine de

Sainte-Catherine[116]. Les valets merciers avaient aussi leur confrérie

particulière en l’honneur de saint Louis[117]. Il en était de même

des ouvriers cordonniers, qui naturellement avaient pris pour patrons

saint Crépin et saint Crépinien[118]. Un certain nombre de boursiers,

originaires pour la plupart de Bretagne, avaient établi une confrérie

sous l’invocation de saint Brieuc, patron de leur pays[119]. Plusieurs

cardeurs de laine, fixés à Paris où ils avaient cherché un refuge

contre les guerres qui désolaient le pays au XIVe siècle, s’étaient

unis en confrérie sous la protection de la Trinité, de la Vierge

et de saint Jean-Baptiste[120]. Les orfévres se partageaient entre

plusieurs confréries, parmi lesquelles nous avons déjà signalé celle

de Saint-Éloi[121] et celle de Saint-Denis et de ses compagnons. Il

faut y joindre la confrérie de Notre-Dame-du-Blanc-Mesnil, instituée,

pendant le XIVe siècle, au village de ce nom, pour ne pas parler de

celle de Saint-Anne et de Saint-Marcel, dont la création ne date que de

1447[122].

D’un autre côté, la confrérie de Sainte-Véronique, à Saint-Eustache,

composée en majorité de marchands et de marchandes de toile des Halles,

comptait, parmi ses membres, des personnes qui n’appartenaient pas à

cette profession[123]. La confrérie des drapiers recevait également

des personnes n’exerçant pas le commerce des draps[124]. Les bouchers

de la Grande-Boucherie, qui, le jour de leur confrérie, célébraient la

Nativité de Notre-Seigneur, y admettaient tous ceux qui désiraient en

faire partie[125]. Tout le monde enfin pouvait entrer dans la confrérie

fondée à Saint-Germain-l’Auxerrois par des paroissiens de cette église,

dont la plupart étaient ouvriers pelletiers[126].

Mais, en général, la confrérie, par la façon dont elle était composée,

se confondait avec le corps de métier et ne s’en distinguait que par

son but et son organisation.

La célébration d’offices religieux, l’assistance mutuelle, les bonnes

œuvres, les repas de corps, tel était l’objet multiple des confréries.

La dévotion, la charité, le plaisir s’y unissaient si intimement qu’il

est impossible de nous en occuper successivement à ces divers points

de vue, comme l’exigerait un ordre rigoureux. Chacune d’elles, on le

sait, se plaçait sous l’invocation d’un saint qui était considéré comme

le patron du métier, et dont elle prenait le nom. La Grande-Boucherie

et la maison commune des orfévres renfermaient une chapelle[127];

mais, le plus souvent, les confrères se réunissaient à l’église pour

assister aux cérémonies religieuses. Chaque semaine, la confrérie de

Saint-Brieuc faisait célébrer une messe en l’honneur du patron[128].

Tous les lundis, le service divin était célébré à Notre-Dame devant

les images des saints Crépin et Crépinien pour les compagnons

cordonniers[129]. Le même jour, la confrérie des cardeurs faisait dire

une messe dans l’hôpital du Saint-Esprit[130]. Au mois d’août 1336,

Philippe de Valois amortit une rente de 20 livres parisis, destinée

par les orfévres de la confrérie Saint-Éloi à la fondation d’une

chapellenie, à charge de chanter chaque jour l’office des morts[131].

Les drapiers achetèrent aussi une rente amortie avec l’intention de

fonder une chapelle ou un hôpital[132].

Les confréries rendaient à leurs membres les derniers devoirs. Celui

qui n’assistait pas aux obsèques d’un confrère était mis à l’amende. Le

tabletier, qui n’accompagnait pas le corps en personne, devait du moins

envoyer quelqu’un de sa maison, sous peine de payer une demi-livre

de cire à la confrérie[133]. Dans la confrérie des boulangers et

pâtissiers d’Amiens, le maître ou la maîtresse qui, n’étant pas absent

de la ville et ayant reçu une convocation, n’allait pas à l’enterrement

ou même au mariage d’un confrère, encourait une amende de 4 deniers

parisis[134]; mais, si l’un des époux s’y rendait, l’autre pouvait

s’en dispenser. La confrérie fournissait quatre torches pour ces

cérémonies, ainsi que pour le baptême des enfants des confrères[135].

A Soissons, lorsqu’un tailleur mourait, les quatre compagnons les plus

voisins du défunt veillaient le corps toute la nuit, et, le lendemain,

tous les confrères assistaient au service et à l’enterrement; ceux

qui manquaient à ces devoirs de confraternité étaient punis d’une

amende. Si le défunt ne laissait pas de quoi se faire enterrer,

la confrérie faisait les frais du linceul et des cierges[136]. La

confrérie de Saint-Paul donnait, pour l’enterrement de ses membres,

quatre torches, quatre cierges, la croix et le poêle, et, le lundi

qui suivait le décès, elle faisait chanter, pour l’âme du défunt, une

messe de _Requiem_ avec diacre et sous-diacre[137]. Les boursiers de

la confrérie de Saint-Brieuc faisaient également chanter une messe de

_Requiem_ le jour des obsèques d’un confrère[138].

La confrérie se tenait généralement le jour de la fête du patron; par

exception, celle des bouchers de la Grande-Boucherie, en l’honneur de

la Nativité de Jésus-Christ, était fixée au dimanche après Noël[139].

Un crieur parcourait les rues, une clochette à la main, en annonçant

le lieu et l’heure de la réunion[140]. Les confrères, parés de leurs

plus beaux habits, se réunissaient à l’église pour entendre une

grand’messe en l’honneur du patron, accompagnée quelquefois d’un sermon

et d’une procession, et suivie des vêpres[141]. C’était après ou même

pendant les vêpres que le bâtonnier en exercice était remplacé. Dans

ce dernier cas, au moment où l’on chantait le verset du _Magnificat_:

_Deposuit potentes de sede_, le bâtonnier sortait de charge et, aux

mots suivants: _et exaltavit humiles_, on installait son successeur.

C’est ce qu’on appelait _faire le deposuit_, soit que l’installation

eût lieu par les soins du clergé, soit que le nouveau bâtonnier reçût

le bâton des mains de son prédécesseur. Cette cérémonie, qui mettait en

action les paroles du psaume, était suivie d’un _Te Deum_, après lequel

on terminait les vêpres[142]. Le nouveau dignitaire faisait un don à la

confrérie[143].

Les cérémonies religieuses, plus ou moins nombreuses suivant les

confréries, duraient parfois plusieurs jours; d’un autre côté, elles

ne remplissaient pas exclusivement le jour de la fête patronale, qui

était souvent consacré aussi à un repas de corps[144]. Lorsque cette

fête tombait un jour maigre, le banquet était remis[145]. Dans ce

banquet, où chaque convive payait son écot et n’était admis que sur

la présentation du méreau qui lui avait été délivré en échange de

sa cotisation[146], les pauvres avaient leur part. La confrérie de

Saint-Paul leur réservait quinze places et les y traitait avec de

touchants égards, les faisant asseoir et servir les premiers, à côté

des plus riches confrères, exigeant seulement qu’ils se présentassent

avec une tenue convenable[147]. Le repas de la confrérie des drapiers

était l’occasion d’abondantes aumônes en nature. Il avait lieu le

dimanche après les Étrennes, à moins que la confrérie de Notre-Dame ne

tombât ce jour-là. Les pauvres de l’Hôtel-Dieu recevaient chacun un

pain, un morceau de bœuf ou de porc et une pinte de vin, et les femmes

de l’hospice, nouvellement accouchées, un plat (_mez_) entier. La même

quantité de pain et de viande, avec le double de vin (une quarte au

lieu d’une pinte), était distribuée aux prisonniers du Châtelet; les

gentilshommes, qui se trouvaient parmi eux, avaient deux plats. Tous

les Jacobins et les Cordeliers étaient gratifiés d’un pain d’un denier

fort. On donnait à tous les pauvres qui se présentaient un pain, et,

lorsque le pain était épuisé, une bonne maille. Le pain et le vin de

reste revenaient aux maladreries et aux hôtels-Dieu de la banlieue qui

le demandaient. Les sains et les oings appartenaient aux religieuses de

l’abbaye de Valprofond[148].

On voit que la charité avait sa place dans des réunions dont le plaisir

semblait être le seul but; elle s’exerçait encore en temps ordinaire,

soit au sein même de la confrérie, soit en dehors. Les ouvriers

pourpointiers avaient l’habitude, en entrant chez un patron, de payer

à leurs camarades d’atelier une bienvenue de 2 ou 3 sous parisis,

qu’ils allaient dépenser ensemble au cabaret; ils la remplacèrent par

une cotisation de 8 deniers, payable au cas seulement où l’ouvrier,

à la fin de la première semaine, restait au service du patron, et

dont le produit devait être consacré aux dépenses de la confrérie,

notamment à secourir les pauvres du métier et à fonder en leur faveur

deux lits garnis à l’hôpital Sainte-Catherine[149]. Chez les tailleurs

de Soissons, le confrère pauvre qui tombait malade recevait des

secours sur la caisse de la confrérie[150]. La maison commune des

orfévres comprenait un hospice pour les vieillards et les pauvres de

la communauté, et c’est même sous le titre d’hôpital qu’on la trouve

le plus souvent désignée[151]. Nous avons déjà parlé du dîner que la

confrérie de Saint-Éloi donnait, le jour de Pâques, aux pauvres de

l’Hôtel-Dieu. Au XIVe siècle, cette bonne œuvre s’étendit à tous les

prisonniers de Paris[152]. Les drapiers, on l’a vu, avaient acheté une

rente amortie avec la pensée de fonder, soit une chapellenie, soit

un hôpital[153]. Les aumônes reçues par la confrérie de Saint-Louis

aux valets merciers profitaient exclusivement à l’hospice des

Quinze-Vingts, où elle se tenait[154].

A côté de ces confréries, qui ne se distinguaient pas moins par leur

caractère religieux que par leur caractère charitable, signalons une

véritable société de secours mutuels, fondée par les corroyeurs de

robes de vair, en dehors de toute préoccupation religieuse, afin de

venir en aide à ceux d’entre eux que la maladie réduisait au chômage.

Les ouvriers qui voulaient participer aux avantages de cette société,

payaient un droit d’entrée de 10 s., avec 6 d. pour le clerc, et

versaient une cotisation d’un denier par semaine ou de deux deniers

par quinzaine. Les membres qui se trouvaient débiteurs de plus de 6

d., ne pouvaient obtenir l’assistance de la société qu’après s’être

libérés. Le droit d’entrée et les cotisations étaient reçus par six

personnes du métier, élues annuellement, ainsi que le clerc, par la

corporation, à laquelle elles rendaient compte. Ces fonds étaient

exclusivement employés à secourir les ouvriers malades; pendant la

maladie, on leur donnait 3 s. par semaine, 3 s. pour la semaine où ils

entraient en convalescence (_pour la semaine qu’il relevera_), 3 s.

enfin, pour «_soy efforcer_,» c’est-à-dire pour leur permettre de se

rétablir entièrement; mais aucun secours n’était accordé à ceux qui

s’étaient attiré des blessures par leur humeur querelleuse (_par leur

diversité_)[155].

La caisse de la confrérie était alimentée par les droits d’entrée,

les cotisations, les amendes, les donations et les legs. Dans la

confrérie de Saint-Brieuc, le droit d’entrée était fixé à 12 d.; en

outre, chaque membre acquittait, à la fête du patron, une cotisation

de même valeur, et laissait à l’association, lorsqu’il cessait d’en

faire partie, soit par la mort, soit volontairement, une livre de cire

ou sa valeur en argent[156]. La confrérie de Saint-Paul laissait ses

membres libres de léguer ce qu’ils voulaient; mais, en revanche, le

droit d’entrée s’élevait à 5 sous, sans compter 1 sou pour les pauvres

et 2 deniers pour le clerc; il faut y joindre une cotisation annuelle

d’un sou[157]. Après sa réception à la maîtrise, le tailleur faisait à

la confrérie un don en rapport avec sa fortune, et ne pouvait exercer

sa profession que lorsque les jurés du métier s’étaient déclarés

satisfaits de sa générosité[158]. L’ouvrier foulon, qui s’établissait,

payait 60 sous à la confrérie érigée par les foulons en l’église

Saint-Paul[159]. Nous avons vu que l’ouvrier pourpointier, qui passait

au service d’un nouveau patron, versait 8 deniers dans la caisse de

la confrérie[160]. Les savetiers acquittaient, au profit de leur

confrérie établie à Saint-Pierre-des-Arcis, une cotisation annuelle

dont le taux était généralement de 12 deniers, mais n’avait cependant

rien d’obligatoire; la dépopulation de Paris et des environs ayant fait

perdre à la corporation beaucoup de ses membres, et les survivants

étant ruinés par les charges qui pesaient sur eux, plusieurs ouvriers

se dispensèrent d’entrer dans la confrérie qui ne se trouva plus, dès

lors, en état d’entretenir le mobilier sacré de sa chapelle et d’y

continuer la célébration du service divin. Pour prévenir sa ruine, les

savetiers prirent les mesures suivantes qui obtinrent l’approbation

royale. Désormais, personne ne put être admis à la maîtrise qu’à la

condition de faire partie de la confrérie et de lui payer une livre de

cire. Chaque apprenti, à son entrée en apprentissage, dut payer 4 sous

parisis. Enfin les patrons et ouvriers furent soumis à une cotisation

d’un denier par semaine[161]. Le drapier payait, sur chaque pièce de

drap qu’il achetait, un droit d’un denier parisis, dont le produit

servait à l’acquisition de blé pour les pauvres. Pour le confrère

non-commerçant, ce droit était remplacé par une cotisation de 8 sous,

payable à Noël et destinée au même usage[162]. Les arrhes que le

drapier recevait de l’acheteur étaient exclusivement consacrées aux

aumônes en nature faites à l’occasion du repas de corps, et celui qui

en disposait autrement était obligé de les remplacer de sa bourse.

Le vendeur devait rappeler à l’acheteur le payement des arrhes[163].

Chez les orfévres, elles étaient également versées dans la caisse de

la confrérie, ainsi que les bénéfices réalisés par celui qui, son tour

venu, avait ouvert boutique un jour chômé[164].

A la tête de la confrérie se trouvaient des administrateurs

particuliers, appartenant au métier, élus pour un an par les confrères

auxquels ils rendaient leurs comptes en sortant de charge. L’élection

avait lieu quelquefois à l’église même, en présence de deux clercs

notaires du Châtelet, délégués par le prévôt de Paris[165]. Des actes

relatifs à une maison de la rue aux Deux-Portes, dite l’_Hôtel des

trois pas de Degré_, sur l’emplacement de laquelle les orfèvres

construisirent leur maison commune, montrent bien que l’administration

de la confrérie était distincte de celle du corps de métier. En effet,

dans l’acte de vente, en date du 17 décembre 1399, la confrérie de

Saint-Éloi est représentée par ses maîtres ou gouverneurs, comme le

corps de métier par ses gardes. Les maîtres ou gouverneurs figurent

également à côté des gardes du métier dans l’acte d’ensaisinement, et

dans les lettres d’amortissement accordées par l’évêque de Paris en

qualité de seigneur censier[166].

Études sur l'industrie et la classe industrielle à Paris au XIIIe et au XIVe siècle · 第 15 / 199 题