Origine des corps de métiers.--Population
industrielle.--Industries parisiennes les plus
florissantes.--Quartiers occupés par les diverses industries.
Une curiosité naturelle et légitime porte l’esprit humain à s’enquérir
de l’origine des institutions qui ont fourni une longue carrière et
joué un grand rôle. Malheureusement l’historien éprouve souvent de
grandes difficultés à satisfaire cette curiosité. Il en est ainsi pour
les corporations de métiers. L’histoire ne nous fait pas assister à
leur formation; quand elles nous apparaissent dans les documents,
elles comptent déjà de longues années d’existence et nous offrent une
organisation complète. Pourtant il n’est peut-être pas impossible, en
rapprochant certains traits de cette organisation de quelques textes
mérovingiens et carolingiens, de se représenter ce qu’était l’industrie
avant les corps de métiers, ainsi que la façon dont ceux-ci prirent
naissance.
Lorsque les Francs s’établirent en Gaule et s’approprièrent les
domaines du fisc impérial et ceux qui avaient été abandonnés par leurs
propriétaires[2], les artisans fixés sur ces domaines durent travailler
pour leurs nouveaux maîtres. Les uns restèrent isolés et conservèrent
leur fonds colonaire à la charge de fournir des produits de leur
industrie[3]. La plupart furent distribués, suivant leurs métiers, dans
des ateliers dont chacun était dirigé par une sorte de contre-maître
(_ministerialis_)[4]. La nombreuse domesticité du conquérant germain
comprenait donc tous les artisans dont l’industrie lui était
nécessaire[5]. Dans les gynécées, des femmes se livraient au cardage
de la laine, au tissage, au lainage, au foulage et à la teinture des
étoffes à l’aide des matières livrées par l’intendant du domaine[6].
Le maître tirait un profit pécuniaire des talents de ses esclaves en
vendant les produits de leur industrie ou en louant leurs bras à prix
d’argent[7]. Les plus habiles avaient pour lui une grande valeur à
cause des bénéfices qu’ils lui rapportaient. Aussi celui qui tuait un
esclave initié à un art mécanique payait au maître un wergeld plus
élevé lorsque cet esclave avait donné des preuves publiques d’habileté
(publice probati)[8]. C’est à ces ouvriers travaillant à la fois au
profit de leur maître et à leur profit personnel, que s’adressaient
les hommes libres qui n’étaient pas assez riches pour entretenir des
esclaves aussi nombreux, aussi experts que l’exigeaient leurs besoins.
Les villages possédaient aussi des moulins et des forges, où des
agents, ayant un caractère public, travaillaient pour les membres de
la communauté[9]. Enfin il y avait dans les villes quelques artisans
libres[10]. Mais on n’en a pas moins le droit de dire que, pendant
la période mérovingienne et la période carolingienne, le travail
industriel eut en général un caractère domestique et servile.
C’est de ces groupes d’artisans créés dans les domaines des grands
propriétaires que sortirent les corps de métiers du moyen âge. Une
organisation, imaginée dans l’intérêt du maître pour discipliner et
rendre plus productif le travail servile, devint la garantie des
priviléges de la classe industrielle, la source de sa prospérité.
Cette transformation s’accomplit par degrés; l’artisan réussit d’abord
à s’assurer une partie des bénéfices de son travail, et nous venons
de voir que, dès le VIe siècle[11], il avait parfois franchi ce
premier pas, puis le maître les lui abandonna entièrement en stipulant
seulement des droits pécuniaires, enfin les associations ouvrières
s’attribuèrent des priviléges exclusifs qui firent disparaître les
travailleurs isolés. Parvenues à une indépendance complète, elles
conservaient encore, nous le verrons, des traces de leur origine. Le
mouvement communal ne fut pour rien dans cette émancipation de la
classe ouvrière, elle était terminée quand il commença, et ce fut, au
contraire, l’existence des corporations qui favorisa la formation des
communes.
Si la plupart des corporations de métiers ont l’origine que nous
venons d’indiquer, il en est cependant quelques-unes qui descendent
directement des colléges romains. Parmi les corporations parisiennes,
celles des _marchands de l’eau_ et des bouchers de la Grande-Boucherie
doivent remonter à l’époque romaine. Les nautes parisiens, qu’une
inscription nous montre dès l’époque de Tibère consacrant un autel
à Jupiter, survécurent à l’invasion franque et ne perdirent rien de
leur importance, puisqu’ils formèrent la municipalité parisienne[12].
La corporation des bouchers de la Grande-Boucherie se recrutait
héréditairement, et cette particularité, qu’on ne rencontre dans aucune
autre corporation de la capitale, fait inévitablement penser aux
colléges romains chargés de l’alimentation publique, dont les membres
étaient également héréditaires. A ces deux exceptions près, on ne peut
retrouver les _collegia opificum_ dans les corps de métiers du moyen
âge. Aucun texte n’indique la persistance de ces colléges, tandis
que nous en avons cité plusieurs qui témoignent de l’existence d’un
régime industriel tout différent. Si, faisant abstraction des textes
qui sont loin, il faut bien en convenir, d’être tout à fait topiques
et concluants, on cherche à se représenter ce qui s’est passé lorsque
les Francs ont occupé Paris, on est porté à penser qu’ils firent subir
aux membres des colléges le sort de leurs esclaves germains, qu’ils
les réduisirent à un état voisin de la servitude pour s’assurer leurs
services. Des associations, dont les membres étaient enchaînés à leur
profession dans un intérêt public, n’étaient pas faites pour être
respectées ni même comprises par un peuple qui ne s’était pas encore
élevé jusqu’à la notion de l’État.
Faut-il admettre qu’une partie des gens de métiers échappa à la
servitude et, pour protéger son indépendance, forma des ghildes que
le temps transforma en corps de métiers? Nous ne le pensons pas, et
le petit nombre d’artisans qui avaient conservé leur liberté, comme
le tailleur dont parle Grégoire de Tours, ne tarda pas, selon nous, à
disparaître.
Mais nous avons hâte de renoncer aux conjectures pour aborder une
époque où le secours des textes ne nous fera plus défaut. Il faut
arriver à la seconde moitié du XIIe siècle pour trouver les premières
traces de l’existence des corporations. Cette existence se révèle pour
la première fois dans une charte de 1160 par laquelle Louis VII concède
à Thèce Lacohe les revenus des métiers de tanneurs, baudroyeurs,
sueurs, mégissiers et boursiers. Il résulte implicitement de cette
charte que ces cinq métiers étaient exercés par autant de corporations.
La corporation des bouchers de la Grande-Boucherie remontait, nous
l’avons dit, à l’époque romaine; on ne s’étonnera donc pas de voir
leurs usages qualifiés d’antiques en 1162, lorsque Louis VII les remit
en vigueur. Les drapiers qui, en 1183, prirent à cens des maisons de
Philippe-Auguste faisaient par là même acte de corporation. Enfin c’est
au même prince que plusieurs corps de métiers font remonter certains
priviléges consignés dans les statuts du _Livre des métiers_.
Du reste le fond de ces statuts pris dans leur ensemble a une origine
bien antérieure à l’époque où ils furent rédigés. C’est ce qui fait
leur importance. Nous n’avons pas besoin de dire qu’Étienne Boileau n’a
pas donné aux corporations leurs règlements; cela est trop évident.
Il n’a pas même, comme les auteurs de nos codes, fait un choix parmi
les coutumes de ces corporations dans des vues d’harmonie, d’équité et
de progrès. Il s’est contenté de les recueillir par écrit telles que
les gens de métiers les lui firent connaître, sans faire disparaître
leurs contradictions, sans résoudre les questions soulevées par les
requêtes de plusieurs corporations. Dans ces statuts une seule chose
lui appartient: le plan. S’ils gardent en effet le silence sur une
foule de points, ils s’occupent toujours, et cela dans un ordre
uniforme, de la franchise ou de la vénalité du métier, du nombre des
apprentis et des gardes-jurés, des impôts et du guet. Leurs nombreuses
lacunes ne doivent pas plus nous étonner que l’époque relativement
tardive à laquelle ils ont été rédigés; la tradition qui avait permis
de se passer pendant si longtemps de règlements écrits, suppléait à
leur silence. En dépit de leur laconisme, les statuts d’Ét. Boileau
ont une haute valeur et parce qu’ils reflètent un état de choses bien
plus ancien et parce qu’ils conservèrent longtemps leur autorité et
servirent de base à la législation postérieure. On reconnaîtra l’usage
fréquent que nous en avons fait dans le cours de notre travail.
Avant d’exposer l’organisation de l’industrie parisienne, il faut
dire quelques mots du développement auquel elle était parvenue. Les
chroniques et les autres compositions historiques ne contribuent
presque pour rien à l’idée que nous pouvons nous en faire. L’_Éloge
de Paris_, composé en 1323 par Jean de Jandun[13], est presque le
seul document de ce genre qui nous fournisse à cet égard quelques
renseignements; encore n’ont-ils pas toute la précision désirable.
A défaut de précision, on découvre du moins, sous l’obscurité et le
pédantisme de son style, la vive impression produite sur l’auteur par
l’industrie et le commerce de la capitale. Renonçant à décrire tout
ce qu’il a vu aux Halles, dans ces Halles que Guillebert de Metz nous
dépeindra au siècle suivant comme aussi vastes qu’une ville[14], Jean
de Jandun se borne à signaler les provisions considérables de draps,
les fourrures, les soieries, les fines étoffes étrangères exposées au
rez-de-chaussée, et, dans la partie supérieure qui présente l’aspect
d’une immense galerie, les objets de toilette, couronnes, tresses,
bonnets, épingles à cheveux en ivoire, besicles, ceintures, aumônières,
gants, colliers. Les divers ornements destinés aux fêtes, nous dit-il
dans un style que nous sommes obligé de simplifier pour le rendre
intelligible, fournissent à la curiosité un aliment inépuisable. Jean
de Jandun exprime d’une façon vive et frappante le développement de
l’industrie parisienne, en déclarant qu’on ne trouvait presque pas deux
maisons de suite qui ne fussent occupées par des artisans. Ce trait
est ce qu’il y a de plus intéressant dans le court chapitre consacré
par lui aux professions manuelles et où il se contente d’énumérer un
certain nombre de métiers, sans donner de particularités sur aucun
d’eux. Cette énumération comprend l’art de la peinture, de la sculpture
et du relief, l’armurerie et la sellerie, la boulangerie, dont les
produits sont d’une exquise délicatesse, la poterie de métal, enfin
les industries des parcheminiers, des copistes, des enlumineurs et des
relieurs.
Heureusement nous ne sommes pas réduits à cette vague description pour
nous représenter l’état de l’industrie parisienne au XIIIe et au XIVe
siècles. Les rôles des tailles levées à Paris de 1292 à 1300, puis en
1313 nous offrent des informations plus précises. On y trouve rue par
rue la liste de tous les artisans soumis à la taille, avec l’indication
de leur cote. Ces documents officiels pourraient donc servir de base
à une statistique de l’industrie parisienne, s’ils contenaient le
recensement de toute la population ouvrière. Mais les simples ouvriers
n’y figurent qu’en petit nombre; et les patrons eux-mêmes n’y sont
pas tous compris, comme on en verra les preuves plus loin. Toutefois,
si ces rôles ne nous font pas connaître l’ensemble de la population
industrielle, ils permettent du moins de s’en faire une idée
approximative, ainsi que du nombre des artisans de chaque métier; ils
nous indiquent en même temps la répartition des diverses corporations
dans Paris et par la cote de leurs membres, leur prospérité relative.
Géraud a fait le relevé des gens de métiers mentionnés dans le rôle
de 1292; leur nombre, si on exclut de cette liste tous ceux qui
n’exerçaient pas l’industrie proprement dite, s’élève à 4,159. Nous
avons fait le même travail pour le rôle de 1300 et nous y avons compté
5,844 contribuables voués aux professions mécaniques. Nous avons
constaté qu’un assez grand nombre de contribuables, dont la profession
est indiquée dans le rôle de 1300, sont inscrits sans cette indication
dans celui de 1292, et par conséquent ne sont pas entrés dans le
recensement de Géraud; on peut aussi supposer que celui-ci a vu maintes
fois un surnom là où nous avons cru reconnaître une qualification
professionnelle. Toutefois ces raisons ne suffisent pas à expliquer
une différence de 1,685 contribuables et il faut en chercher la cause
soit dans l’augmentation de la population ouvrière de 1292 à 1300, soit
dans l’assiette de la taille à ces deux époques, assiette qui nous est
malheureusement inconnue.
Nous allons donner le recensement des artisans de chaque métier.
Aux chiffres qui nous sont fournis par les rôles de 1292 et de 1300
nous ajouterons ceux que nous avons trouvés dans les statuts et dans
quelques autres documents. Le tableau suivant présentera aussi les
explications nécessaires sur les industries qui y figurent.