Tantdiz que j'ay bonne audience, je veil compter ung gracieux compte

advenu au bon et gracieux païs de Haynau. En ung gros village du païs

que j'ay nommé avoit une gente femme mariée qui amoit plus beaucop le

clerc ou coustre de l'eglise parochial dont elle estoit paroissienne que

son mary; et pour trouver moien de soy trouver avec son coustre, faindit

à son mary qu'elle devoit ung pelerinage à quelque saint qui n'estoit

pas loing d'illec, comme d'une lieue ou environ, et que promis luy avoit

quant elle avoit esté en traveil, luy priant qu'il fust content qu'elle

y allast ung jour qu'elle nomma, avec une sienne voisine qui ce mesme

jour y alloit. Le bon simple mary, qui ne se doubtoit de rien, accorda

ce pelerinage, mais il vouloit qu'elle revenist le jour qu'elle

partiroit. «Peut estre, dit elle, retourneray je au disner, ainsi que le

temps nous aprendra; mais premièrement, dit elle, il convient que j'aye

une paire de bons souliers.» Tout luy fut liberalement accordé; et

pource que le mary demouroit seul, il luy dist qu'elle appoinctast son

disner et soupper tout ensemble, avant qu'elle se partist, aultrement il

yroit menger à la taverne. Elle fist son commendement, car le jour de

son partement se leva bien matin pour aller à la boucherie, et appoincta

ung bon poussin et une pièce de mouton, et puis manda le cordoennier qui

luy chaussa ses souliers. Et quand toutes ses preparacions furent

faictes, dist à son mary que tout estoit prest, et qu'elle alloit querir

de l'eaue beneiste pour soy partir après. Elle entre en l'eglise, et le

premier homme qu'elle trouva, ce fut celuy qu'elle queroit, c'est

assavoir son coustre, à qui elle compta ces nouvelles, comment elle

avoit congié d'aller en pelerinage, et cetera, pour toute la journée.

«Mais il y a ung cas, dit elle; je suis seure que si tost qu'il sentira

que je seray hors de l'ostel il s'en ira à la taverne, et n'en

retournera jusques au vespre bien tard; je le cognois tel: et pourtant

j'ayme mieulx demourer à l'ostel tantdiz qu'il n'y sera point que aller

hors. Et doncques vous vous rendrez une demye heure entour de nostre

hostel, affin que je vous mecte ens par derrière, s'il advient que mon

mary n'y soit point; et s'il y est nous yrons faire nostre pelerinage.»

Elle vint à l'ostel, où elle trouva encores son mary, dont elle ne fut

pas trop contente, qui luy dist: «Comment estes vous cy encores?--Je

m'en vois, dit elle, chausser mes soulliers, et puis je ne tarderay

guères que je partiray.» Elle alla au cordoennier, et tantdiz qu'elle

faisoit chausser ses souliers, son mary passe par devant l'ostel au

cordoennier avec ung aultre son voisin qui alloit de coustume à la

taverne. Et combien qu'elle supposast que, pource qu'il estoit

acompaigné du dit voisin, il s'en allast sur le bancq, toutesfoiz si

n'en avoit il nulle volunté, mais s'en alloit sur le marché, pour

trouver encores ung ou deux bons compaignons et les amener disner

avecques luy au commencement qu'il avoit davantage, c'est assavoir ce

poussin et la pièce de mouton. Or nous lairrons ycy nostre mary sercher

compaignie, et retournerons à celle qui chaussoit ses souliers, qui, si

tost que chaussez furent, revint à l'ostel le plus hastivement qu'elle

peut, où elle trouva le gentil coustre qui faisoit la procession entour

de l'ostel, à qui elle dist: «Mon amy, nous sommes les plus eureux du

monde, car j'ay veu mon mary qui va à la taverne; j'en suis seure, car

il a ung sien goisson qu'il maine par le bras, lequel ne le lairra pas

retourner quand il vouldra; et pour tant donnons nous bon temps jusques

à la nuyt. J'ay appoincté ung bon poussin et une belle pièce de mouton,

dont nous ferons goghettes.» Et sans plus rien dire le mist ens, et

laissa l'huis de devant entrouvert, affin que les voisins ne se

doubtassent. Or retournons maintenant à nostre mary, qui a trouvé deux

bons compaignons, avec le premier dont j'ay parlé, lesquelz il amaine

pour desfaire ce poussin en la compaignie de beau vin de Beaulne, ou

aultre meilleur, s'il est possible d'en finer. A l'arriver à sa maison,

il entra le premier, où incontinent qu'il fut entré il perceut noz deux

amans, qui faisoient ung pou d'ouvrage. Et quand il vit sa femme qui

avoit les jambes levées, il luy dist qu'elle n'avoit garde de user ses

souliers, et que sans raison avoit traveillé le cordoennier, puis

qu'elle vouloit faire son pelerinage par telle manière. Il hucha ses

compaignons et dist: «Messeigneurs, regardez comment ma femme ayme mon

prouffit; de paour qu'elle ne use ses beaulx neufs souliers, elle

chevauche sur son doz; il ne l'a pas telle qui veult.» Il prend ung

petit demourant de ce poussin, et luy dist qu'elle parfist son

pelerinage; puis ferma l'huys et la laissa avec son coustre, sans luy

aultre chose dire; et s'en alla à la taverne, dont il ne fut pas tensé

au retourner, ne les aultres foiz quand il y alloit, pource qu'il

n'avoit rien ou pou parlé de ce pelerinage que sa femme avoit fait à

l'ostel.

LA XCIVe NOUVELLE.

Es marches de Picardie, ou diocèse de Teroenne, avoit puis an et demy en

çà, ou environ, ung gentil curé demourant à la bonne ville, qui faisoit

du gorgias tout oultre. Il portoit la robe courte, chausses tirées, à la

fasson de court; tant gaillard estoit que l'on ne povoit plus, qui

n'estoit pas pou d'esclandre aux gens d'eglise. Le promoteur de

Teroenne, qui telles manières de gens appellent dyable, fut informé du

gouvernement de nostre gentil curé, et le fist citer pour le corriger et

luy faire muer ses meurs. Il comparut à tout ses habitz courts, comme

s'il n'eust tenu compte du promoteur, cuidant par aventure que pour ses

beaulx yeux on le deust delivrer; mais ainsi n'advint. Quand il fut

devant monseigneur l'official, sa partie, le promoteur, lui compta sa

legende au long, demanda, par ses conclusions, que ses habillemens et

aultres menues manières de faire luy fussent defendues; et avec ce,

qu'il fust condemné en certaine emende. Monseigneur l'official, voyant à

ses yeux que tel estoit nostre curé qu'on luy baptisoit, luy fist les

deffenses, sur les peines du canon, que plus ne se desguisast en telle

manière qu'il avoit fait, et qu'il portast longues robes et courts

cheveux; et avec ce, le condemna à paier une bonne somme d'argent. Il

promist que ainsi feroit il, et que plus ne seroit cité pour telles

choses. Il print congié au promoteur et retourna à sa cure; si tost

qu'il fut venu, il fist hucher le drapier et le parmentier, si fist

tailler une robe qui luy traisnoit plus de trois quartiers, disant au

parmentier les nouvelles de Teroenne, comment c'est assavoir avoit esté

reprins de porter courte robe, et qu'on luy avoit chargé de la porter

longue. Il vestit ceste robbe longue et laissa croistre ses cheveulx de

sa teste et de sa barbe, et en cest estat servoit sa parroiche,

chantoit messe et faisoit les autres choses appartenant à curé. Le

promoteur fut arrière adverty comment son curé se gouvernoit oultre la

règle et bonne et honeste conversacion des personnes d'eglise, qui le

fist citer comme devant, et il y comparut ès mesmes habitz longs.

«Qu'est cecy? dist monseigneur l'official quand il fut devant luy; il

semble que vous vous mocquez des statuz et ordonnances de l'eglise;

voiez vous point comme les aultres prestres s'abillent? Si ne fust pour

l'honneur de voz bons amys, je vous feroie affuler la prison de

ceans.--Comment, monseigneur, dist nostre curé, ne m'avez vous pas

chargé de porter longue robe et longs cheveulx? Ne fays je pas ainsi que

m'avez commendé! N'est pas ceste robe assez longue, mes cheveux sont ilz

point longs? Que voulez vous que je face?--Je veil, dist monseigneur

l'official, que portez robe et cheveulx à demy longs, ne trop ne pou; et

pour ceste grand faulte, je vous condemne à paier dix livres au

promoteur, vingt blancs à la fabrice de ceans, et autant à monseigneur

de Teroenne, à convertir à son aumosne.» Nostre curé fut bien esbahy,

mais toutefois il faillit qu'il passast par là. Il prend congé et

revient à sa maison, et pensa comment il s'abilleroit pour garder la

sentence de monseigneur l'official. Il manda le parmentier, à qui il

fist tailler une robe longue d'un costé, comme celle dont nous avons

parlé, et courte comme la première de l'autre costé, puis se fist

barbaier du costé où la robe estoit courte; et en ce point alloit par

les rues et faisoit son divin office. Et combien qu'on lui dist que

c'estoit mal fait, si n'en tenoit il toutesfoiz compte. Le promoteur en

fut encores adverty, et le fist citer comme devant. Quand il comparut,

Dieu scet comment monseigneur l'official fut malcontent; à peine qu'il

ne saillit de son siége hors du sens, quand il regardoit son curé estre

habillé en guise de mommeur. Si les aultres deux foiz avoit esté bien

rachassé, il le fut encores mieulx à ceste foiz, et condemné en belles

et grosses amendes. Lors nostre bon curé, se voyant ainsi desplumé

d'amendes et de condemnacions, dist: «Monseigneur l'official, il me

semble, sauve vostre reverence, que j'ay fait vostre commandement; et

entendez moy, je vous diray la raison.» Adoncques il couvrit sa barbe

longue de sa main qu'il estandit sus, et dist: «Si vous voulez, je n'ay

point de barbe.» Puis mist sa main de l'aultre costé, couvrant la partie

tondue ou rase, et dist: «Si vous voulez, longue barbe. Est ce pas ce

que m'avez commendé?» Monseigneur l'official, voyant que c'estoit ung

vrai trompeur, et qu'il se trompoit de luy, fist venir le barbier et le

parmentier, et devant tous les assistens luy fist faire sa barbe et

cheveulx, et puis coupper sa robe de la longueur qu'il estoit de besoing

et de raison; puis le renvoya à sa cure, où il se maintint et conduit

haultement, gardant ceste dernière manière qu'il avoit aprinse à la

sueur de sa bourse.

LA XCVe NOUVELLE.

PAR PHILIPE DE LOAN.

Comme il est assez de coustume, Dieu mercy, que en pluseurs religions y

a de bons compaignons à la pie et au jeu des bas instrumens, à ce

propos, naguères avoit en ung couvent de Paris ung bon frère prescheur,

qui entre les autres ses voisines choisit une trèsbelle femmelette jeune

et en bon point, et mariée assez nouvellement à ung bon compaignon. Et

devint maistre moyne amoureux d'elle, et ne cessoit de penser et

subtilier voies et moiens pour parvenir à ses attainctes, qui, à dire en

gros et en bref, estoient pour faire cela que vous savez. Ores disoit:

«Je feray ainsi», ores concluoit aultrement. Tant de propos luy venoient

en la teste qu'il ne savoit sur lequel s'arrester; trop bien disoit il

que de langage n'estoit point de abatre, «car elle est trop bonne et

trop seure; force est que, si je veil parvenir à mes fins, que par

cautele et deception je la gaigne.» Or escoutez de quoy le larron

s'advisa, et comment frauduleusement la pouvre beste il attrapa, et son

desir trèsdeshonneste qu'il proposa accomplir. Il faindit ung jour

d'avoir trèsgrand doleur en ung doy, celluy d'emprès le poulce qui est

le premier des quatre en la main dextre; et de fait le banda et envelopa

de draps linges, et le dora d'aucun oignement trèsfort sentent. Et en ce

point se tint ung jour ou deux, tousjours se monstrant aval son eglise

devant la dessus dicte, et Dieu scet s'il faisoit bien la dole. La

simplette le regardoit en pitié, et voyoit bien à sa contenance que

grand doleur le martiroit; et pour la grand pitié qu'elle en eut, luy

demanda son cas; et le subtil regnard luy compta si trèspiteusement

qu'il sembloit mieulx hors de son sens que aultrement, tant sentoit

grand doleur. Ce jour se passa; et à lendemain, environ l'heure de

vespres, que la bonne femme estoit à l'ostel seulette, ce patient la

vient trouver, ouvrant de soye, et emprès d'elle se met, faisant si

trèsbien le malade que nul ne l'eust veu à ceste heure qui ne l'eust

jugé en trèsgrand danger. Or se viroit vers la fenestre, maintenant vers

la femme; tant d'estranges contenances il faisoit que vous fussez esbahy

et abusé à le veoir. Et la simplette, qui toute pitié en avoit, à peine

que les larmes ne luy sailloient des yeulx, le confortoit au mieulx

qu'elle savoit: «Helas! frère Aubry, disoit elle, avez vous parlé aux

medicins telz et telz?--Oy certes, m'amye, disoit il, il n'y a medicin

ne cyrurgien en Paris qui n'ait veu mon cas.--Et qu'en disent ils?

souffrerez vous longuement ceste doleur?--Helas! oy, voire encores plus

la mort, si Dieu ne m'aide; car en mon fait n'a que ung remède, et

j'aymeroie à peine autant mourir que le deceler; car il est mains que

bien honeste et tout estrange de ma profession.--Comment! dist la

pouvrette, et n'est ce pas mal fait et peché à vous d'ainsi vous laisser

passionner? Vous vous mettez en dangier de perdre sens et entendement,

ad ce que je voy vostre doleur tant aspre.--Par dieu, bien aspre et

terrible est elle, dist frère Aubry; mais quoy! Dieu le m'a envoié, loé

soit-il; je aray pacience, et suis tout conforté d'attendre la mort, car

c'est le vray remède de mon mal, voire excepté ung dont je vous ay

parlé, qui me gariroit tantost; mais quoy! comme je vous ay dit, je

n'oseroie dire quel il est; et quand ainsi seroit que je serois forcé à

deceler ce que c'est, je n'aroie le hardement ne le vouloir de le mectre

à execution.--Et par ma foy, dist la bonne femme, frère Aubry, il me

semble que vous avez tort de tenir telz termes; et pour Dieu, dictes moy

qu'il faut pour vostre garison, et je vous asseure que je mettray peine

et diligence à trouver ce qui y servira. Pour Dieu, ne soiez cause de

vostre perdicion; laissez vous aider et secourir. Or dictes moy que

c'est, et vous verrez se je vous aideray; si feray par Dieu, et me deust

il couster plus que vous ne pensez.» Damp moine, voyant la bonne volunté

de sa voisine, après ung grand tas d'excusances et de refus que pour

estre bref je trespasse, dist à basse voix: «Puis qu'il vous plaist que

je le dye, je vous obeiray. Les medicins, tous d'un accord, m'ont dit

qu'en mon fait n'a que ung seul remède, c'est de bouter mon doy malade

dedans le lieu secret d'une femme nette et honeste, et le tenir là une

bonne pièce de temps, et après l'oingdre d'un oignement dont ilz m'ont

baillé la recepte. Vous oez que c'est, et pource que je suis de ma

nature et propre coustume honteux, j'ay mieulx amé endurer et seuffrir

jusques cy les maulx que j'ay porté qu'en rien dire à personne vivant;

vous seule savés mon cas, et malgré moy.--Hola! hola! dist la bonne

femme, je ne vous ay dit chose que je ne face; je vous veil aider à

garir: je suis contente et me plaist bien pour vostre garison et santé,

et vous oster de la terrible angoisse qui vous tourmente, que je vous

preste le lieu pour bouter vostre doy malade.--Et Dieu le vous rende,

damoiselle! Je n'en eusse osé requerir vous ne aultre; mais puis qu'il

vous plaist me secourir, je ne seray jà cause de ma mort. Or nous

mettons donc, s'il vous plaist, en quelque lieu secret que nul ne nous

voye.--Il me plaist bien», dist elle. Si le mena en une trèsbelle

garderobe, et serra l'huys, et sur le lit se mist; et maistre moyne luy

lève ses draps, et en lieu du doy de la main bouta son perchant dur et

roidde. Et à l'entrer qu'il fist, elle qui le sentit si trèsgros:

«Comment! dist elle, et vostre doy, comment peut il estre si gros? je

n'oy jamais parler du pareil.--En verité, fist il, ce fait la maladie

qui en ce point le m'a mis.--Vous me comptez merveilles», dit elle. Et

durant ces langages, maistre moyne accomplit ce pour quoy si bien avoit

fait le malade. Et celle qui sentit et cetera, demanda que c'estoit; et

il respondit: «C'est le clou de mon doy qui est effondré; je suis comme

gary, ce me semble, Dieu mercy et la vostre.--Et par ma foy, ce me

plaist moult, ce dit la dame, qui lors se leva; si vous n'estes bien

gary, si retournez toutesfoiz qu'il vous plaist: car pour vous oster de

doleur, il n'est rien que je ne face; et ne soiez plus si honteux que

vous avez esté pour vostre santé recouvrer.»

LA XCVIe NOUVELLE.

Or escoutez, s'il vous plaist, qu'il advint l'aultrhier à ung simple

riche curé de village, qui par simplesse fut à l'emende devers son

evesque en la somme de cinquante bons escuz d'or. Ce bon curé avoit ung

chien qu'il avoit nourry de jeunesse et gardé, qui tous les aultres

chiens du païs passoit d'aller en l'eaue querir le vireton, ung chappeau

si son maistre l'oblyoit ou de fait apensé le laissoit quelque part.

Bref, tout ce que bon et sage chien doit et scet faire il estoit le

passe route; et à l'occasion de ce, son maistre l'amoit tant, qu'il ne

seroit pas legier à compter combien il en estoit assoté. Advint

toutesfoiz, je ne sçay par quel cas, ou s'il eut trop chault ou trop

froit, ou s'il mengea quelque chose qui mal luy fist, qu'il devint

trèsmalade, et de ce mal mourut, et de ce siecle tout droit au paradis

des chiens alla. Que fist ce bon curé? Il qui sa maison, c'est assavoir

le presbitaire, dessus le cimitère avoit, quand il vit son chien de ce

monde trespassé, il se pensa que une si sage et bonne beste ne demourast

sans sepulture; et pourtant il fist une fosse assez près de l'huys de sa

maison, qui dessus l'aitre, comme dit est, respondoit, et là l'enfouyt

et sepultura. Je ne sçay pas s'il luy fist ung marbre et par dessus

engraver une epythaphe, si m'en tais. Ne demoura guères que la mort du

bon chien au curé fut par le village et les lieux voisins annuncé, et

tant s'espandit que aux oreilles de l'evesque du lieu parvint, ensemble

de la sepulture saincte que son maistre luy bailla; si le manda vers luy

venir par une citation que ung cicaneur luy apporta. «Helas! dist le

curé au cicaneur, et que ay je fait, et qui m'a fait citer d'office? Je

ne me sçay trop esbahir que la court me demande.--Quand à moy, dit

l'autre, je ne sçay qu'il y a, si ce n'est pour tant que vous avez

enfouy vostre chien dedans lieu saint où l'on mect les corps des

chrestians.--Ha! ce pensa le curé, c'est cela?» Or à primes luy vint en

teste qu'il avoit mal fait, et dist bien en soy mesmes qu'il passeroit

par là, et que s'il se laisse emprisonner qu'il sera escorché, car

monseigneur l'evesque, la Dieu mercy, est le plus convoiteux prelat de

ce royaume, et si a gens entour de luy qui scevent faire venir l'eaue au

moulin, Dieu scet comment. «Or bien force est que je la perde; si vault

mieulx tost que tard.» Il vint à sa journée, et de plain bout s'en alla

devers monseigneur l'evesque, qui tantost comme il le vit luy fist ung

grand prologue pour la sepulture saincte qu'il avoit fait bailler à son

chien, et luy baptisa son cas si merveilleusement qu'il sembloit que le

curé eust fait pis que regnier Dieu. Et après tout son dire, il commenda

que le curé fust mené en la prison. Quand le curé vit qu'on le vouloit

bouter en la boeste aux caillouz, il requist qu'il fust oy, et

monseigneur l'evesque luy accorda. Et devez savoir que à ceste calonge

estoient foison de gens de grand fasson, comme l'official, les

promoteurs, les scribe, notaires, advocatz et procureurs, qui tous

ensemble grand joye avoient du non accoustumé cas du pouvre curé, qui à

son chien avoit donné la terre saincte. Le curé en sa defense et excuse

parla en bref et dist: «En verité, monseigneur, si vous eussez autant

congneu mon bon chien, à qui Dieu pardoint, comme j'ay, vous ne seriez

pas tant esbahy de la sepulture que je luy ai ordonnée comme vous estes,

car son pareil ne fut ne jamais sera.» Et lors racompta balme de son

fait: «Et s'il fut bien bon et sage en son vivant, encores le fut il

autant ou plus à sa mort, car il fist un trèsbeau testament, et pour ce

qu'il savoit vostre necessité et indigence, il vous ordonna cinquante

escuz d'or, que je vous apporte.» Si les tira de son sein et à l'evesque

les bailla, qui les receut voluntiers, et lors loa et approuva le sens

du vaillant chien, ensemble son testament et la sepulture qu'il luy

bailla.

LA XCVIIe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE LAUNOY.

Ilz estoient n'a guères une assemblée de bons compaignons faisans bonne

chère en la taverne, et buvant d'autant et d'autel. Et quand ilz eurent

beu et mangé, et fait si bonne chère que jusques à loer Dieu et aussi

_usque ad hebreos_ la plus part, et qu'ilz eurent compté et paié leur

escot, les aucuns commencèrent à dire: «Comment nous serons festoyés de

noz femmes, quand nous retournerons à l'ostel! Dieu scet que nous ne

serons pas excommuniez: on parlera bien à noz barbes.--Nostre dame! dist

l'un, je craing bien de m'y trouver.--Ainsi m'aist Dieu, dit l'autre,

aussi fays je moy; je suis tout seur d'oyr la passion. Pleust à Dieu que

ma femme fust muette! je buroye trop plus hardiment que je ne faiz.»

Ainsi disoient trestous, fors l'un d'eulx qui estoit bon compaignon,

qui leur alla dire: «Et comment, beaulx seigneurs, vous estes donc bien

fort maleureux, qui avez chacun femme qui ainsi vous reprend d'aller à

la taverne, et est tant mal contente que vous buvez? Par ma foy, Dieu

mercy, la mienne n'est pas telle; car de boire que je face vous n'avez

garde qu'elle en parle; mesmes, qui plus est, si je buvoie dix, voire

cent foiz le jour, si n'est ce pas assez à son gré; bref, oncques je ne

beu qu'elle n'eust voulu que j'eusse plus beu la moitié. Car quand je

reviens de la taverne, elle me souhaitte tousjours le demourant du

tonneau dedans le ventre, et le tonneau avecques; si n'esse pas signe

que je boive assez à son gré?» Quand ses compaignons oyrent ceste

conclusion, ilz se prindrent à rire et loèrent beaucop son compte, et

sur ce s'en allèrent tous, chacun à sa chacune. Nostre bon compaignon

qui le compte avoit fait s'en vint à l'hostel, où il trouva Pou Paisible

sa femme toute preste à tanser, qui de si loing qu'elle le vit commença

la souffrance accoustumée; et de fait, comme elle souloit, luy souhaitta

le demourant du vin du tonneau dedans le ventre. «La vostre mercy,

m'amye, dist il; encores avez vous meilleure coustume que les aultres

femmes de ceste ville: elles enragent de ce que leurs mariz boivent ne

tant ne quant, et vous, Dieu le vous rende, vouldriez bien que je beusse

tousjours ou une bonne foiz qui tousjours durast.--Je ne sçay, dit

elle, que je vouldroie, sinon que je prie à Dieu que tant vous buvez ung

jour que vous puissez crever.» Comme ilz se devisoient ainsi doulcement

comme vous oez, le pot à la porée, qui sur le feu estoit, commence à

s'enfuyr par dessus, pource que trop aspre feu avoit; et le bon homme,

voyant que sa femme n'y mettoit point la main, luy dist: «Et ne veez

vous, dame, ce pot qui s'en fuit?» Et elle, qui encores rappaisée

n'estoit, luy respondit: «Si faiz, sire, je le voy bien.--Or le haulsez

donc, Dieu vous mecte en mal an!--Si feray je, dist elle, je le

haulseray, je le mectz à xij. deniers.--Voire, dist il, dame, est ce la

response? Haulsez ce pot, de par Dieu!--Et bien, dit elle, je le mectz à

vij. sols; est ce assez hault?--Hen! hen! dist il, et par saint Jehan!

ce marché ne se passera pas sans trois coups de baston.» Et il choisit

ung gros baston et en descharge de toute sa force sur le doz de

madamoiselle, en disant: «Ce marché vous demoure.» Et elle commence à

cryer alarme, tant que les voisins s'i assemblèrent, qui demandèrent que

c'estoit; et le bon homme racompta l'ystoire comme elle alloit, dont ilz

rirent trèsbien de celle à qui le marché demoura.

LA XCVIIIe NOUVELLE.

PAR L'ACTEUR.

Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome II · 第 11 / 17 段