En une gente petite ville cy entour, que je ne veil pas nommer, est n'a

guères advenu adventure dont je vous fourniray une petite nouvelle. Il y

avoit ung bon, simple, rude paisant, marié à une plaisant et assez gente

femme, laquelle laissoit le boire et le menger pour amer par amours. Le

bon mary d'usage demouroit trèssouvent aux champs, en une maison qu'il y

avoit, aucunesfoiz trois jours, aucunesfoiz quatre jours, aucunesfoiz

plus, aucunesfoiz mains, ainsi qu'il luy venoit à plaisir, et laissoit

sa femme prendre du bon temps à la bonne ville, comme elle faisoit; car

affin qu'elle ne s'espantast, elle avoit toujours ung homme qui gardoit

la place du bon homme et entretenoit son ouvrouer de paour que le rouil

ne s'i prenist. La règle de ceste bonne bourgoise estoit de attendre

toutesfoiz son mary jusques ad ce qu'on ne voyoit guères, et jusques ad

ce qu'elle se tenoit seure de son mary qu'il ne retourneroit point ne

laissoit venir le lieutenant, de paour que trompé ne feust. Elle ne

sceut mettre si bonne ordonnance en sa veille ou règle accoustumée que

trompée ne fust; car une foiz, ainsi que son mary avoit demouré deux ou

trois jours routiers, et pour le quatriesme avoit attendu aussi tard

qu'il estoit possible avant la porte clorre de la ville, cuidant que

pour ce jour ne deust point retourner, ferma l'huys et les fenestres

comme les aultres jours, et mist son amoureux au logis, et commencerent

à boire d'autant et faire grand chère. Guères n'avoient assis à la table

que nostre mary vint hucquer à l'huys, tout esbahi qu'il le trouva

fermé. Et quand la bonne dame l'oyt, fist sauver son amoureux et le fist

bouter soubz le lict, pour le plus abreger, puis vint demander à l'huys

qui avoit hurté: «Ouvrez, ouvrez, dist le mary.--Ha mon mary, dit-elle,

estes vous là? Je vous devoye demain bien matin envoier ung message et

faire savoir que ne retournissiez point.--Comment! quelle chose y a il?

dit le bon mary.--Quelle chose? vrai Dieu de paradis! dit elle; helas!

les sergens ont esté céans plus de deux heures et demye, pour vous mener

en prison.--En prison! dit il; comment, en prison? Quelle chose ay je

meffait! A qui dois-je? Qui se plaint de moy?--Je n'en scay rien, dit la

rusée, mais ilz avoient grand volunté de mal faire; ilz sembloit qu'ilz

voulsissent tuer quaresme.--Voire mais, disoit nostre ami, ne vous ont

ilz point dit quelle chose ilz me vouloient?--Nenny, dit elle, fors que

s'ilz vous tenoient, vous n'eschapperiez de la prison devant long

temps.--Ils ne me tiennent pas, Dieu mercy, encores! A dieu, je m'en

retourne.--Où yrez vous? dit elle, qui ne demandoit aultre chose.--Dont

je viens, dit il.--Je yray doncques avec vous, dit-elle.--Non ferez;

gardez bien et gracieusement la maison, et ne dictes point que j'ay icy

esté.--Puis que vous voulez retourner aux champs, hastez vous, dit elle,

avant que l'on ferme la porte; il est jà tard.--Quand elle seroit

fermée, si feroit tant le portier pour moy qu'il reouvriroit

trèsvoluntiers.» A ces motz il se part, et quand il vint à la porte, il

la trouva fermée, et pour prière qu'il sceust faire, le portier ne la

voult ouvrir. Il fut bien mal content de ce qu'il convenoit qu'il

retournast à sa maison, doubtant les sergents; toutesfoiz falloit il

qu'il y retournast, s'il ne se vouloit coucher sur les rues. Il vint

arrière hurter à son huys, et la dame, qui s'estoit reatellée avecques

son amoureux, fut plus esbahie que devant; elle sault sus, et vint à

l'huys toute esperdue, disant: «Mon mary n'est point revenu, vous perdez

temps.--Ouvrez, ouvrez, m'amye, dit le bonhomme, ce suis-je.--Hellas!

hélas! vous n'avez point trouvé la porte ouverte. Je m'en doubtoye bien,

dit elle; veritablement, je ne voy remède en vostre fait que ne soiez

prins, car les sergens me dirent, il m'en souvient maintenant, qu'ilz

retourneroient sur la nuyt.--Or çà, dist-il, il n'est mestier de long

sermon; advisons qu'il est de faire.--Il vous faut musser quelque part

ceans, dit elle, et si ne sçay lieu ne retraict où vous puissez estre

bien asseur.--Seroye je point bien, dit l'autre, en nostre colombier?

qui me chasseroit là?» Et elle, qui fut moult joyeuse de ceste invencion

et expedient trouvé, feindant toutesfoiz, dist: «Le lieu n'est grain

honneste; il y fait trop puant.--Il ne me chault, dit-il; j'ayme mieulx

me bouter là pour une heure ou deux et estre sauvé, que en aultre

honeste lieu et estre trouvé.--Or ça, dit elle, puis que vous avez ce

ferme et bon courage, je suis de vostre opinion que vous y mussiez.» Ce

vaillant homme monta en ce colombier, qui se fermoit par dehors à clef,

et se fist illec enfermer, et pria sa femme que si les sergens ne

venoient tantost après, qu'elle le mist dehors. Nostre bonne bourgoise

habandonna son mary, et le laissa toute la nuyt rencouller avec les

colons, à qui ne plaisoit guères, et n'estoit de mot sonné ne huché;

tousjours doubtoit ces sergens. Au point du jour, qui estoit l'heure que

l'amoureux se partoit du logis, ceste bonne femme vint hucher son mary

et luy ouvrit l'huys, qui demanda comment on l'avoit là laissé si

longuement tenir compagnie aux colons. Et elle, qui estoit faicte à

l'euvre, luy dist comment les sergens avoient toute nuyt veillé autour

de leur maison, et que pluseurs foiz avoit à eulx devisé, et qu'ilz ne

faisoient que partir, mais ilz avoient dit qu'ilz viendroient à telle

heure qu'ils le trouveroient. Le bon homme, bien esbahy quelle chose

ces sergens luy povoient vouloir, se partit incontinent et retourne aux

champs, promettant bien que de long temps ne reviendroit. Et Dieu scet

que la gouge le print bien en gré, combien qu'elle s'en monstrast

doloreuse. Et par tel moien elle se donna meilleur temps que devant, car

elle n'avoit quelque soing du retour de son mary.

LA IIII^{xx}IXe NOUVELLE.

PAR PONCELET.

En ung petit hamelet ou village de ce monde, assez loing de la bonne

ville, est advenue une petite histoire qui est digne de venir en

l'audience de vous, mes bons seigneurs. Ce village ou hamellet, ce m'est

tout ung, estoit habité d'un moncelet de bons, rudes et simples paysans

qui ne savoient comment ilz devoient vivre. Et si bien rudes et non

sachans estoient, leur curé ne l'estoit pas une once mains, car luy

mesme failloit à cognoistre ce qui est necessaire à tous generalement,

comme je vous en monstreray par l'experience, par ce qui luy advint.

Vous devez savoir que ce prestre curé, comme je vous ay dit, avoit sa

teste affulée de simplesse si parfecte, qu'il ne savoit point annuncer

les festes des sains, qui viennent chacun an et à jour determiné, la

plus part, comme chacun scet. Et quand ses parroissiens demandoient

quand la feste seroit, il failloit à la coup de le dire. Entre aultres

telles faultes qui souvent advenoient, en fist une qui ne fut pas

petite, car il laissa passer cinq sepmaines du quaresme sans point

l'annuncer à ses parroissiens. Mais entendez comment il perceut qu'il

avoit failly. Le samedy qui estoit la nuyt de la blanche Pasque, que

l'on dist Pasques flories, luy vint volunté d'aller à la bonne ville

pour aucune chose qu'il y besoignoit. Quand il entra en la bonne ville,

et qu'il chevauchoit parmi les rues, il perceut que les prestres

faisoient provision de palmes et aultres verdures, et veoit que au

marché on les vendoit pour servir à la procession pour lendemain. Qui

fut bien esbahy, ce fut maistre curé, combien que semblant n'en fist. Il

vint aux femmes qui vendoient ces palmes ou boyz, faignant que ce fust

pour aultre chose n'estoit venu à la bonne ville, et puis hastivement

monte à cheval chargé de sa marchandise, et picque en son village, et le

plustost que possible luy fut s'y trouva, et avant qu'il fust descendu

de son cheval rencontra aucuns de ses parroissiens auxquelx il commenda

que l'on allast sonner les cloches, et que chacun de ceste heure venist

à l'eglise, où il leur vouloit dire aucunes choses necessaires pour le

salut de leurs ames. L'assemblée fut tantost faicte, et se trouva chacun

en l'eglise, où monseigneur le curé, tout housé et esperonné, vint bien

embesoigné, Dieu le scet, et monta devant l'aultier, et dist les motz

qui s'ensuyvent: «Mes bonnes gens, je vous signifie et vous faiz

assavoir que aujourd'uy a esté la veille de la feste et solemnité de

Pasques flories, et de ce jour en huit prochain vous arez la veille de

la grand Pasque que l'on dit Pasques communiaulx.» Quand ces bonnes gens

oyrent ces nouvelles, commencèrent à murmurer, et eulx esbahir trèsfort

comment se povoit ce faire. «Ho, dist le curé, je vous appaiseray

tantost, et vous diray vraies raisons pour quoy vous n'avez que viij

jours de quaresme à faire voz penitences pour ceste année; et ne vous

esmaiez jà de ce que je vous diray, que le quaresme est ainsi venu tard.

Je tien qu'il n'y a celuy de vous qui ne sache bien et soit recors comme

ceste année les froidures ont esté longues et aspres, merveilleusement

plus que oncques mais; et long temps a qu'il ne fist aussi perilleux et

dangereux chevaucher comme il a fait tout l'yver, pour les verglaz et

neges qui ont longuement duré. Chacun de vous scet ceci estre vray comme

l'euvangile, pour quoy ne vous donnez merveilles de la longue demeure de

quaresme, mais emerveillez vous encores comment il est peu venir,

mesmement que le chemin est si long jusques à sa maison. Si vous prie

que le veillez excuser, et luy mesme vous en prie, car aujourdhuy j'ay

disné avecques luy.» Et leur nomma le lieu, c'est assavoir la ville où

il avoist esté. «Et pourtant, dist-il, disposez vous de venir ceste

sepmaine à confesse, et de comparoir demain à la procession comme il

est de coustume céens. Et ayez pacience ceste foiz; l'année qui vient,

si Dieu plaist, sera plus doulce, par quoy il viendra ainsi qu'il a

chacun an d'usage.» Ainsi monseigneur le curé trouva le moien d'excuser

sa simplesse et ignorance, et, en donnant la beneisson, descendit de sa

predicacion, disant: «Priez Dieu pour moy et je le prieray pour vous.»

Et s'en alla à sa maison appoincter son boys et ses palmes, pour les

faire le lendemain servir à la procession.

LA XCe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE BEAUMONT.

Pour accroistre et amplier mon nombre des nouvelles que j'ay promis

compter et descripre, j'en monstreray cy une dont la venue est fresche.

Ou gentil pays de Brabant, qui est celuy du monde où les bonnes

adventures adviennent souvent, avoit ung bon et loyal marchant duquel la

femme estoit trèsfort malade, en gisant, pour l'aigreur de son mal,

continuellement sans habandonner son lit. Ce bon homme, voyant sa bonne

femme ainsi attaincte et languissant, menoit la plus doloreuse vie du

monde, tant marry et desplaisant estoit qu'il ne povoit plus, et avoit

grand doubte que la mort ne l'en fist quicte. En ceste doleance

perseverant, et doubtant la perdre, se vint rendre aux piez d'elle et

luy donnoit esperance de garison, et la reconfortoit au mieulx qu'il

povoit, l'amonnestant de penser au sauvement de son ame. Et après qu'il

eut aucun petit de temps devisé avec elle et finé ses amonnestemens et

exortacions, luy cria mercy, luy requerant que si aucune chose luy avoit

meffait, qu'il luy fust pardonné par elle. Entre les cas où il se

sentoit l'avoir courroussée, luy declara comment il estoit bien recors

qu'il l'avoit troublée pluseurs foiz, et trèssouvent, de ce qu'il

n'avoit besoigné sur son harnois, que l'on peut appeller cuirasses,

toutes les foiz qu'elle eust bien voulu; et mesmes que bien le savoit,

dont trèshumblement luy requeroit pardon et mercy. Et la pouvre malade,

ainsi qu'elle povoit parler, luy pardonnoit les petiz cas et legiers;

mais ce derrain ne pardonnoit-elle point voluntiers sans savoir les

raisons qui avoient meu et induict son mary à non fourbir son harnois,

quand mesmes il savoit bien que c'estoit le plaisir d'elle, et que

aultre chose ne demandoit. «Comment! dit-il, voulez vous morir sans

pardonner à ceulx qui vous ont meffait?--Je suis contente, dist elle, de

le pardonner, mais je veil savoir qui vous a meu; aultrement ne le

pardonneray je jà.» Le bon mary, pour trouver moien d'avoir pardon,

cuidant bien faire la besoigne, dist: «M'amye, vous savez que pluseurs

foiz avez esté malade et deshaitée, combien que non pas tant que

maintenant je vous voy; et durant la maladie je n'ay jamais osé presumer

de vous requerre de bataille, doubtant que pis vous en fust; et soyez

toute seure que ce que j'en ay fait, amour le m'a fait faire.--Taisez

vous, menteur que vous estes; oncques ne fus si malade ne si deshaitée

pour quoy j'eusse fait refus de combatre; querez moy aultre moien, si

voulez avoir pardon, car cestuy cy ne vous aidera; et puis qu'il vous

convient tout dire, meschant et lasche bonhomme que vous estes, et

aultre ne fustes oncques, pensez vous qu'en ce monde cy soit medicine

qui plus puisse aider ne susciter la maladie d'entre nous femmes que la

doulce et amoureuse compaignie des hommes? Me voiez vous bien deffaicte

et seche par grefté de mal? Aultre chose ne m'est mestier que compaignie

de vous.--Ho! dit l'aultre, je vous gariray prestement.» Il sault sur le

lit, et besoigna le mieulx qu'il peut, et tantost qu'il eut rompu deux

lances, elle se lève et se mist sur ses piez. Puis demye heure après

alla par les rues, et ses voisines, qui la cuidoient comme morte, furent

trèsesmerveillées jusques ad ce qu'elle leur dist par quelle voie elle

estoit ravivée, qui dirent tantost qu'il n'y avoit que ce seul remède.

Ainsi le bon marchant aprint à garir sa femme, qui luy tourna à grand

prejudice, car souvent se faindoit malade pour recevoir la medicine.

LA XCIe NOUVELLE.

PAR L'ACTEUR.

Ainsi que j'estoye n'a guères en la conté de Flandres, en l'une des plus

grosses villes du pays, ung gentil compaignon me fist ung joyeux compte

d'un homme maryé, de qui la femme estoit tant luxurieuse et chaulde sur

potage et tant publicque, que à paine estoit elle contente qu'on la

cuignast en plaines rues avant qu'elle ne le fust. Son mary savoit bien

que de telle condicion estoit, mais de subtilier ne querir remède pour

luy donner empeschement, il ne le savoit trouver, tant estoit à ce joly

mestier rusée. Il la menassoit de la batre, de la laisser seule ou de la

tuer; mais querez qui le face! autant eust il prouffité de menasser ung

chien enragé ou aultre beste. Elle se pourchassoit à tous lez et ne

demandoit que hutin; il y avoit peu d'hommes en toute la contrée où elle

repairoit pour estaindre une petite estincelle de son grand feu; et

quiconques la barguignoit, il l'avoit aussi bien à creance que à argent

sec, fust l'homme vieil, layt, bossu, contrefait ou d'aultre quelque

deffigurance; bref, nul ne s'en alloit sans denrée reporter. Le pouvre

mary, voyant ceste vie continuer, et que grosses menasses rien n'y

prouffitoient, il s'advisa qu'il l'espanteroit par une voye et manière

qu'il trouva. Quand il la peut avoir seulle en sa maison, il luy dist:

«Or çà, Jehanne ou Betriz, ainsi qu'il l'appelloit, je voy bien que vous

estes obstinée en vostre meschante vie, et que, à quelque menasse ou

punicion que je vous face, vous n'en comptez non plus que si je me

taisoie.--Helas! mon mary, dit elle, en verité, j'en suis plus

courroussée que vous n'estes, et trop plus me desplaist; mais je n'y

puis remède mettre, car je suis tellement née soubz telle estoille pour

estre preste et servant aux hommes.--Voire dya, dist le mary, y estes

vous destinée? Sur ma foy, j'ay bon remède et hastif.--Vous me tuerez,

dit elle, aultre n'y a.--Laissez moy faire, dist il, je sçay mieulx

beaucop.--Et quel, dit elle, que je le sache?--Par la mort bieu, dist

il, je vous hocheray tant ung jour que je vous bouteray ung quarteron

d'enfans ou ventre, et puis je vous habandonneray, et les vous lairray

seulle nourrir.--Vous! dit elle; mais où prins? Vous n'avez pour

commencer; telles menasses m'espantent pou, je ne vous crain. Touchez

cela; si j'en desmarche, je veil qu'on me tonde en croix; et s'il vous

semble que vous ayez puissance, avancez vous, et commencez tout

maintenant; je suis preste pour livrer le moulle.--Au deable telle

femme, dist le mary, qu'on ne peut par quelque voye corriger.» Il fut

contraint de la laisser passer sa destinée; trop plustost se fust

ecervelé et rompu la teste pour la reprendre que luy faire tenir le

derrière coy, pour quoy la laissa courre comme une lisse entre deux

douzaines de chiens, et accomplir tous ses vouloirs et desordonnez

desirs.

LA XCIIe NOUVELLE.

PAR L'ACTEUR.

En la bonne cité de Mix, en Lorraine, avoit puis certain temps en çà une

bonne bourgoise maryée qui estoit tout oultre de la confrarie de la

houlette; et rien ne faisoit plus voluntiers que ce joly esbatement que

chacun scet; et où elle povoit desploier ses armes, elle se monstroit

vaillant et pou redoubtant horions. Or, entendez quelle chose luy advint

en exercent son mestier: elle estoit fort amoureuse d'un gros chanoine

qui avoit plus d'argent que ung vieil chien n'a de puces; mais pour ce

qu'il demouroit en lieu où les gens estoient à toutes heures, comme on

diroit à une gueule baée ou place publicque, elle ne savoit comment se

trouver avec son chanoine. Tant subtilia et pensa à sa besoigne, qu'elle

s'avisa qu'elle se descouvreroit à une sienne voisine qui estoit sa seur

d'armes touchant le mestier et usance de la houlette; et luy sembla

qu'elle pourroit aller veoir son chanoine accompaignée de sa voisine,

sans qu'on y pensast nul mal ou suspeçonnast. Ainsi qu'elle advisa,

ainsi fist elle; et comme si pour une grosse matère fust allée devers

monseigneur le chanoine, ainsi honorablement et gravement y alla elle

accompaignée comme dit est. Pour estre bref, incontinent que noz

bourgoises furent arrivées, après toutes salutacions, ce fut la

principale qui s'encloit avec son amoureux le chanoine, et fist tant

qu'il luy bailla une monteure, ainsi qu'il peut. La voisine, voyant

l'autre avoir l'audience et gouvernement du maistre de léens, n'en eut

pas peu d'envye, et luy desplaisoit que l'on ne luy faisoit ainsi comme

à l'autre. Au vuider de la chambre, celle qui avoit sa pitance dist:

«Ça, voisine, en yrons-nous?--Voire, dit l'autre, s'en va l'on ainsi? Si

l'on ne me fait la courtoisie comme à vous, par dieu, j'accuseray la

compaignie et le mesnage; je ne suis pas icy venue pour chaufer la

cire.» Quand l'on perceut sa bonne volunté, on luy offrit le clerc de ce

chanoine, qui estoit ung fort et roidde galant, et homme pour la

trèsbien fournir; de quoy elle ne tint compte, mais le refusa de tous

poins, disant que aussi bien vouloit-elle avoir le maistre que l'autre,

aultrement ne seroit-elle contente. Le chanoine fut contraint, pour

sauver son honneur, de s'accorder. Quand ce fut fait, elle voulut bien

adonc dire à Dieu et se partir. Mais l'autre ne le voulut pas, ains dist

toute courroussée que elle qui l'avoit amenée et estoit celle pour qui

l'assemblée estoit faicte devoit estre mieulx partie que l'autre, et

qu'elle ne se partiroit point qu'elle n'eust encores ung picotin. Le

chanoine fut bien esbahy quand il entendit les nouvelles, et combien

qu'il priast celle qui vouloit avoir le surcroiz, toutesfoiz, ne se

voult rendre contente. «Or ça, de par Dieu, dist il, puisqu'il fault que

ainsi soit, je suis content, mais plus n'y revenez pour tel pris.» Quand

les armes furent accomplies, celle damoiselle au surcroiz à dire adieu

dist à son chanoine qu'il leur falloit donner aucune chose gracieuse

pour souvenance. Et sans se faire trop importuner ne traveiller de

requestes, et aussi pour estre delivré d'elles, il avoit ung demeurant

de couvrechefz qu'il leur donna, et la principale receut le don, et en

remercyant dirent adieu. «C'est, dist-il, ce que je vous puis maintenant

donner; prenez chacune en gré, je vous en prie.» Elles ne furent guères

loing allées, qu'en plaine rue la voisine qui avoit eu sans plus ung

picotin dist à sa compaigne qu'elle vouloit avoir sa part de leur don.

«Et bien, dit l'autre, je suis contente; combien en voulez vous

avoir?--Fault-il demander cela? dit elle; j'en doy avoir la moitié et

vous autant.--Comment osez vous demander, dist l'autre, plus que vous

n'avez deservy? Avez vous point de honte? Vous savez que vous n'avez

esté qu'une foiz avecques le chanoine, et moy deux foiz; et pardieu, ce

n'est mie raison que vous soiez partie aussi avant que moy.--Par dieu,

j'en aray autant que vous, dit l'autre; ay je pas fait mon devoir aussi

avant que vous?--Comment l'entendez vous?--N'est ce pas autant d'une

foiz que de deux? Et affin que vous cognoissez ma volunté, sans tenir cy

halle de neant, je vous conseille que me baillez ma part justement de la

moitié, ou vous arez incontinent hutin; me voulez vous ainsi

gouverner?--Voire dya, dist sa compaigne, y voulez-vous proceder d'euvre

de fait? Et par la naissance Dieu, vous n'en arez fors ce qui sera de

raison, c'est assavoir des trois pars l'une, et j'aray le remanent; ay

je pas eu plus de peine que vous?» Adonc l'aultre hausse et de bon poing

charge sur le visage de sa voisine, qui ne le tint pas longuement sans

le rendre, apellans l'une l'autre ribaulde. Bref, elles s'entre batirent

tant et de si bonne manière que à bien petit qu'elles ne s'entre-tuèrent;

et l'une appelloit l'autre ribaulde. Quand les gens de la rue virent la

bataille de ces deux compaignes, qui peu de temps devant avoient passé

par la rue ensemble amoureusement, furent tous esbahiz, et les vindrent

tenir et deffaire l'une de l'autre. Puis leurs mariz furent huchez, qui

vindrent tantost, et chacun d'eux demandoit à sa femme la matère de leur

different. Chacune comptoit à son plus beau; et tant par leur faulx

donner à entendre, sans toutesfoiz toucher de ce pour quoy la question

estoit meue, les animèrent et esmeurent l'ung contre l'autre, tellement

qu'ilz se vouloient entretuer, si les sergens ne fussent survenuz, qui

les menèrent tous deux refroider en belle prison. La justice fut à toute

diligence sollicitée de leurs amys pour leur delivrance; mais pour ce

que le cas estoit venu pour le debat des femmes, premier le conseil

voult savoir dont avoit procedé le fondement de la question entre les

deux femmes; elles furent mandées et contrainctes de confesser que ce

avoit esté pour faire parchon d'une pièce de couvrechefs, et cetera. Les

gens du conseil, qui estoient bons et sages, voyans que la cognoissance

de ceste cause appartenoit au roy de bourdelois, tant pour les merites

de la cause que pour ce que les femmes estoient de ses subjectes, la

renvoyèrent pardevant luy. Et pendant le procès, les bons mariz

demourèrent en la prison, attendans la sentence diffinitive qui devoit

estre rendue sur l'avis des subjects du roy, qui, pour le nombre infiny

d'eulx, est taillée de demourer pendue au clou.

LA XCIIIe NOUVELLE.

PAR MESSIRE TIMOLEON VIGNIER, GENTILHOMME DE LA CHAMBRE DE MONSEIGNEUR.

Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome II · 第 10 / 17 段