Comme il est de coustume par tous païs que par les villes et villages

souvent s'espartent les religieux mendians, tant de l'ordre des

Jacobins, Cordeliers, Carmes, et Augustins, pour prescher les vices, les

vertuz exaulser et loer, advint que, à Libers, bonne petite ville en la

conté d'Artoys, arriva ung carme du couvent d'Arras, par ung dimenche

matin, ayant intencion d'y prescher, comme il fist bien et dévotement et

haultement; car il estoit bon clerc et très beau langagier. Tantdiz que

le curé disoit la grand messe, maistre carme se pourmenoit, attendant

que quelqu'ung le feist chanter pour gaigner deux patars ou trois gros;

mais nul ne s'en avançoit. Et ce voyant une ancienne damoiselle vefve, à

qui print pitié du pouvre religieux, luy fist dire messe, et par son

varlet bailler deux patars, et encores prier de disner. Et maistre moyne

happa cest argent, promectant de venir au disner, comme il fist tantost

qu'il eut presché et que la grand messe de la parroiche fut finie. La

damoiselle qui l'avoit fait chanter et semondre au disner se partit de

l'eglise, elle et sa chambrière, et vindrent à l'ostel faire tout prest

pour recevoir le prescheur, qui en la conduicte d'un serviteur de la

dicte damoiselle vint arriver à l'ostel, où il fut receu bien

honnestement; et, après les mains lavées, la damoiselle luy assigna sa

place, et elle se tint auprès de luy, et le varlet et la chambrière se

misrent à servir, et de prinsault apportèrent la belle porée avecques

beau lard, et belles trippes de porc, et une langue de beuf rostie. Dieu

scet comment, tantost que damp moyne vit la viande, il tire ung beau,

long et large cousteau, bien trenchant, qu'il avoit à sa cincture, tout

en disant _Benedicite_, et puis se mect en besoigne à la porée. Tout

premièrement qu'il eut despeschée, et le lard aussi, sy prins cy mis, de

là il se tire à ces trippes belles et grasses, et fiert dedans comme ung

loup dedans les brebis. Et avant que la bonne damoiselle son hostesse

eust à moitié mengé sa porée, il n'y avoit ne trippe ne trippette dedans

le plat. Si se prend à ceste langue de beuf, et de son coulteau bien

trenchant en deffist tant de pièces qu'il n'en demoura oncques lopin. La

bonne damoiselle, qui tout ce sans mot dire regardoit, souvent regardoit

l'oeil sur son varlet et sa chambrière, et eulx, en soubzriant tout

doulcement, pareillement la regardoient. Elle fist apporter une pièce de

bon beuf salé et une belle pièce de mouton de bon endroit, et mettre sur

la table. Et bon moine, qui n'avoit appetit nesq'un chien, s'apiert à la

pièce de beuf, et s'il avoit eu peu de pitié des trippes et de la langue

de beuf, encores en eut il mains de mercy de ce beau beuf entrelardé.

Son hostesse, qui grand plaisir prenoit à le veoir menger, trop plus que

le varlet et la meschine, qui entre leurs dens le maudisoient, luy

faisoit tousjours emplir sa tasse si tost qu'elle estoit vuide. Et

pensez qu'il descouvroit bien viande, et point n'espargnoit le boire. Il

avoit si grand haste de fournir son pourpoint qu'il ne disoit mot, si

pou non. Quand la pièce de beuf fut comme toute mengée et despeschée, et

plus part de celle de mouton, de laquelle l'ostesse avoit ung tantinet

mengé, elle voyant que son hoste n'estoit encores saoul, fist signe à sa

chambrière qu'elle apportast ung gros jambon cuict du jour devant pour

la garnison de l'ostel. La chambrière, tout maudisant le prestre qui

tant gourmandoit, fist le commendement de sa maistresse, et mist le

jambon sur la table. Et bon moyne, sans demander qui vive, frappe sus et

le navra et affola; car de prinsault il luy trencha le jaret, et,

ensuyvant le terminé propos, de tous poins le desmembra, et n'y laissa

que les os. Qui adonc veist rire le varlet et la meschine, il n'eust

jamais eu les fièvres, car il avoit desgarny tout l'ostel, et avoient

grand doubte qu'il ne les mangeast aussi. Pour abréger, après tous les

mets dessusdiz, la dame fist mectre à la table ung très beau fromage

gras, et ung plat bien fourny de tartes, de pommes, et de fromage,

avecques la belle pièce de beurre frez, dont on ne rapporta si petit

non. Le disner fut fait ainsi qu'avez oy, et vint à dire graces, que

maistre prescheur pronunça enflé comme ung ticquet, et en là fin il dist

à son hostesse: «Damoiselle, je vous mercye de voz biens; vous m'avez

tenu bien aise, la vostre mercy. Je prie à celuy qui repeut cinq mille

hommes de pains d'orge et de deux poissons, dont après qu'ilz furent

saoulez de menger, demoura de relief xij. corbeilles, qu'il le vous

veille rendre.--Saint Jehan, dist la meschine, qui s'avança de parler,

sire, vous en povez bien tant dire; je croy que, si vous eussez esté

l'un de ceulx qui là furent repeuz, qu'on n'en eust point rapporté de

relief, car vous eussez bien tout mangé, et moy aussi se je y eusse

esté.--Vrayement, m'amye, dit le moyne, qui estoit ung garin tout fait,

je ne vous eusse point mengée, mais je vous eusse bien embrochée et mise

en rost, ainsi que vous pensez qu'on fait.» La dame commença à rire, et

si firent le varlet et la chambrière, malgré qu'ilz en eussent. Et

nostre moyne, qui avoit la panse farcye, mercya de rechef son hostesse,

qui si bien l'avoit repeu, et s'en alla en quelque aultre village

gaigner son soupper; je ne sçay s'il fut tel que le disner.

LA IIII^{xx}IIIIe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR LE MARQUIS DE ROTHELIN.

Tandiz que quelqu'ung s'avancera de dire quelque bon compte, j'en feray

ung petit qui ne vous tiendra guères, mais il est veritable et de nouvel

advenu. J'avoie ung mareschal qui bien et longuement m'avoit servy de

son mestier; il luy print volunté de soy marier; si le fut, et à la plus

devoiée femme qui fust, comme on disoit, en tout le païs. Et quand il

cogneut que par beau ne par lait il ne la povoit oster de sa mauvaistié,

il l'abandonna, et ne se tint plus avec elle, mais la fuyoit comme

tempeste; car, s'il l'eust sceue en une place, jamais n'y eust tiré,

mais tousjours au contraire. Quand elle vit qu'il la fuyoit ainsi, et

qu'elle n'avoit à qui tencer ne monstrer sa devoiée manière, elle se

mist en la queste de luy et partout le suyvoit, Dieu scet disant quelx

motz; et l'aultre se taisoit et picquoit son chemin. Et elle tant plus

montoit sur son chevalet, et disoit de maulx et de maledictions à son

pouvre mary, plus que ung deable ne saroit faire à une ame damnée. Un

jour entre les aultres, voyant que son mary ne respondoit mot à chose

qu'elle proposast, le suyvant par la rue, devant tout le monde cryoit

tant qu'elle povoit: «Vien-çà, traistre! parle à moy; je suis à toy, je

suis à toy.» Et mon mareschal, qui estoit devant, disoit à chacun mot

qu'elle disoit: «J'en donne ma part au deable, j'en donne ma part au

deable.» Et ainsi la mena tout du long de la ville de Lille toujours

cryant: «Je suis à toy»; et l'autre respondoit: «J'en donne ma part au

deable.» Tantost après, comme Dieu voulut, ceste bonne femme mourut, et

l'on demandoit à mon mareschal s'il estoit fort courroucié de la mort de

sa femme, et il disoit que jamais si grand eur ne luy vint, et que si

Dieu luy eust donné ung souhait à choisir, il eust demandé la mort de sa

femme, «laquelle, disoit il, estoit tant male et obstinée en malice que,

si je la savoye en paradis, je n'y vouldroye jamais aller tant qu'elle y

fust, car impossible seroit que paix fust en nulle assemblée où elle

fust. Mais je suis seur qu'elle est en enfer, car oncques choses creée

n'approucha plus à faire la manière des deables qu'elle faisoit.» Et

puis on luy disoit: «Et vrayement il vous fault remarier et en querre

une bonne, paisible et preude femme.--Maryer! disoit il; j'aymeroye

mieulx me aller pendre au gibet que jamais me rebouter ou dangier de

trouver enfer, que j'ay, la Dieu mercy, à ceste heure passé.» Ainsi

demoura et est encores; ne sçay je qu'il fera.

LA IIII^{xx}Ve NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE SANTILLY.

Depuis cent ans en çà ou environ, ès marches de France est advenu, en

une bonne paroisse, une joyeuse adventure que je mettray ycy pour

croistre mon nombre, et pource qu'elle est digne d'estre ou reng des

aultres. En ladicte bonne ville avoit ung maryé, de qui la femme estoit

belle, doulce et gracieuse, et avec tout ce trèsamoureuse d'un seigneur

d'eglise, son propre curé et prochain voisin, qui ne l'aimoit rien mains

qu'elle luy; mais de trouver la manière comment ilz se pourroient

conjoindre bien amoureusement ensemble fut difficile, combien qu'en la

fin fust trouvée, et par l'engin de la dame, en la fasson que je vous

diray. Le bon mary orfèvre estoit, tant allumé et ardent en convoitise

qu'il ne dormoit heure ne bon somme pour labourer. Chacun jour se levoit

une heure ou deux devant jour, et laissoit sa femme prendre la longue

crastine jusques à viij. ou à ix. heures, ou si longuement qu'il luy

plaisoit. Ceste bonne et entière amoureuse, voyant son mary chacun jour

continuer la diligence et entente de soy lever pour ouvrer et marteler,

s'advisa qu'elle employroit avecques son curé le temps qu'elle estoit

habandonnée de son mary, et que à telle heure son dit amoureux la

pourroit visiter sans le sceu de son dit mary, car la maison du curé

tenoit à la sienne sans moyen. La bonne manière fut descouverte et mise

en termes à nostre curé, qui la prisa trèsbien, et luy sembla bien que

trèsaisément le feroit et secretement. Ainsi doncques que la façon fut

trouvée et mise en termes, tout ainsi fut elle executée, et le plustost

que les amans purent, et la continuèrent par aucun temps qui dura assez

longuement. Mais comme fortune, envyeuse peut estre de leur bien et

doulx passetemps, le vouloit, leur cas fut descouvert maleureusement en

la manière que vous orrez. Cest orfèvre avoit ung serviteur, qui estoit

amoureux et jaloux trèsgrandement de sa dame; et pource que

trèssubtilement avoit perceu nostre maistre curé parler à sa dame, il se

doubtoit trèsfort de ce qui estoit. Mais la manière comment ce povoit

faire, il ne le pouvoit ymaginer, si n'estoit que le curé viensist à

l'heure qu'il forgeoit au plus fort avec son maistre. Ceste ymaginacion

lui hurta tant à la teste qu'il fist le guet et se mist aux escoutes

pour savoir la verité de ce qu'il ignoroit. Il fist si bon guet qu'il

perceut et eut vraye experience du fait; car, une matinée, il vit le

curé venir tantost après que l'orfèvre fut vuidé de sa chambre, et y

entrer, puis fermer l'huys. Quand il fut bien asseur que sa suspicion

estoit vraye, il se descouvrit à son maistre, et luy dist en ceste

manière: «Mon maistre, je vous sers, de vostre grâce, non pas seulement

pour gaigner vostre argent, menger vostre pain, et faire bien et

loyalement vostre besoigne, mais aussi pour garder vostre honneur et

vostre dommage empescher; et si aultrement faisoie, digne ne seroye

d'estre vostre serviteur. J'ay eu dès pieçà suspicion que nostre curé

vous feist desplaisir, et le vous ay celé jusques ore que j'en ay eu la

vraye experience; et affin que vous ne cuidez que je vous veille en vain

tromper, je vous prie que nous allions en vostre chambre, et sçay que

l'on l'y trouvera maintenant. Quand le bon homme oyt ces nouvelles, il

se tint trèsbien de rire, et fut content de visiter sa chambre en la

compaignie de son varlet, qui luy fist promectre qu'il ne tueroit point

le curé, car aultrement ne luy vouloit point tenir compaignie, mais trop

bien vouloit qu'il fust bien puny. Ilz montèrent en la chambre, qui fut

tantost ouverte; et le mary entra le premier, et vit que monseigneur le

curé tenoit sa femme entre ses braz et forgeoit ainsi qu'il povoit; si

s'escrya disant: «A mort, à mort, ribauld! Qui vous a cy bouté?» Qui fut

adoncques bien esbahy, ce fut maistre curé, et demanda mercy. «Ne sonnez

mot, ribauld prestre, ou je vous tueray maintenant.--Ha! mon voisin,

pour Dieu mercy, dit le curé, faicte de moi vostre bon plaisir.--Par

l'ame de mon père, avant que vous m'eschappez, je vous mettray en tel

estat que jamais n'arez volunté de marteler sur enclume femenine. Sus,

laissez vous manyer, si vous ne voulez morir.» Le pouvre maleureux se

laissa lyer par ses deux ennemis sur ung bancq, le ventre dessus, et les

deux jambes esraillées en dehors du bancq. Si bien fut lyé qu'il ne

povoit rien mouvoir que la teste; puis fut porté ainsi marescaucié en

une petite maisonnette qui estoit derrière l'ostel de l'orfèvre, et

estoit la place où il fondoit son argent. Quand il fut ou lieu où l'on

le vouloit avoir, l'orfèvre envoya querir deux grands clouz à large

teste, desquelx il attacha au bancq les deux marteaulx qui avoient en

son absence forgé sur l'enclume de sa femme, et puis le deslya de tous

poins. Si print après une poignée d'estrain, et en bouta le feu en la

maisonnette, et habandonna nostre curé, et s'enfuyt en la rue crier au

feu. Quand le prestre se vit environné de feu, et que remède n'y avoit

qu'il ne luy faillist perdre les genitoires ou estre brullé, se lève et

s'encourt, et laisse sa bourse cloée. L'effroy du feu fut tantost elevé

par toute la rue; si venoient les voisins pour l'estaindre. Mais nostre

curé les faisoit retourner, disant qu'il en venoit, et que tout le

dommage qui en povoit advenir estoit jà advenu, et que aider plus n'y

pouvoient; mais il ne leur disoit pas que le dommage luy competoit.

Ainsi fut le pouvre amoureux curé salarié du service qu'il fist à

amours, par le moien de la faulse et traistresse alousie du varlet,

comme vous avez oy.

LA IIII^{xx}VIe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR PHILIPE VIGNIER, ESCUIER DE LA CHAMBRE DE MONSEIGNEUR.

En la bonne ville de Rouen, puis peu de temps en çà, ung jeune homme

print à mariage une tendre jeune fille, aagée de XV ans ou environ. Le

jour de leur grand feste, c'est assavoir des nopces, la mère de ceste

fille, pour garder et entretenir les cerimonies accoustumées en tel

jour, escolla et introduisit la dame des nopces, et luy aprint comment

elle se devoit gouverner pour la première nuyt avec son mary. La belle

fille, à qui tardoit l'attente de la nuyt dont elle recevoit la

doctrine, mist grosse peine et grand diligence de retenir la leczon de

sa bonne mère; et luy sembloit bien que quand l'heure seroit venue où

elle devroit mettre à execution celle leczon, qu'elle en feroit si bon

devoir que son mary se loeroit d'elle, et en seroit trèscontent. Les

nopces furent honorablement faictes en grand solennité, et vint la

desirée nuyt; et tantost après la feste faillye, que les jeunes gens

furent retraiz et qu'ilz eurent prins congié du sire des nopces et de sa

dame, la bonne mère, les cousines, voisines et aultres privées femmes

prindrent nostre dame des nopces et la menèrent en la chambre où elle

devoit coucher pour la nuyt avec son espousé, où elles la desarmèrent de

ses atours, joyaux, et la firent coucher ainsi qu'il estoit de raison;

puis luy donnèrent bonne nuyt, l'une disant: «M'amye, Dieu vous doint

joye et plaisir de vostre mary, et tellement vous gouverner avecques luy

que ce soit au salut de voz deux ames.» L'autre disoit: «M'amye, Dieu

vous doint telle paix et concordance avec vostre mary que puissez faire

euvre dont les sains cieulx soient remplis.» Et ainsi chacune faisant sa

prière se partit. La mère, qui demoura la derrenière, reduist à memoire

son escoliere sur la doctrine et leczon que aprinse luy avoit, luy

priant que penser y voulsist. Et la bonne fille, qui, comme l'on dit

communement, n'avoit pas son cueur en sa chausse, respondit que

trèsbonne souvenance avoit de tout, et que bien l'avoit, Dieu mercy,

retenu. «C'est bien fait, dist la mère; or je vous laisse et vous

recommende à la grace de Dieu, luy priant qu'il vous donne bonne

adventure. Adieu, belle fille.--Adieu, bonne et sage mère.» Si tost que

la maistresse de l'escole fut vuidée, nostre mary, qui à l'huys

n'attendoit aultre chose, entra ens; et la mère l'enferma et tira

l'huys, et luy pria qu'il se gouvernast sagement avec sa fille. Il

promist que aussi feroit il; et si tost que l'huys fut fermé, il, qui

n'avoit que son pourpoint en son dos, le rue jus et monte sur le lit, et

se joinct au plus près de sa dame la lance au poing, et luy presente la

bataille. A l'approucher de la barrière où l'escarmouche se devoit

faire, la dame prend et empoigne ceste lance droicte comme ung cornet de

vachier; et tantost qu'elle la sent aussi dure et de grosseur trèsbonne,

s'escrye, disant que son escu n'estoit assez puissant pour recevoir les

horions de si gros fust. Quelque devoir que nostre mary peust faire, ne

peut trouver la manière d'estre receu à cest escu ne ceste jouste; la

nuyt se passa sans rien besoigner, qui despleut moult à nostre sire des

nopces. Mais au fort il print pacience, esperant recouvrer tout la nuyt

prochaine, où il fut autant oy que à la première, et ainsi à la

troisiesme, quatriesme, et jusques à la quinziesme, où les armes furent

accomplies, comme je vous diray. Quand les xiij. jours furent passez que

noz deux jeunes gens sont mariez, combien qu'ilz n'eussent encores

ensemble tenu mesnage, la mère vint visiter son escolière, et, après

cent mille devises qu'elles eurent ensemble, luy demanda l'on de ce mary

quel homme il estoit, et s'il faisoit bien son devoir. Et la fille

disoit qu'il estoit trèsbon homme, doulx et paisible. «Voire mais,

disoit la mère, fait il bien ce que l'on doit faire?--Oy, disoit la

fille, mais...--Quelz mais? Il y a à dire en son fait, dit la mère, je

l'entends bien; dictes le moy et ne le me celez point. Est-il homme pour

accomplir le deu à quoy il est obligé par mariage et dont je vous ay

baillé la leczon?» La bonne fille fut tant pressée qu'il luy convint

dire que l'on n'avoit encores rien besoigné en son ouvrouer; mais elle

taisoit qu'elle fust cause de la dilacion, et que tousjours eust refusé

la jouste. Quand la mère entendit ces doloreuses nouvelles, Dieu scet

quelle vie elle mena, disant que par ses bons dieux elle y mettroit

remède et bref, et que tant avoit de bonne accointance de monseigneur

l'official de Roen qu'il luy seroit amy et qu'il favoriseroit à son bon

droit. «Or çà, ma fille, dist elle, il vous convient desmarier; je ne

fais nulle doubte que je n'en trouve bien la fasson; et soiez seure que

vous le serez ainçois qu'il soit deux jours de ceste heure, et vous

feray avoir aultre homme qui si paisible ne vous lairra; laissez moy

faire.» Ceste bonne femme, à demy hors du sens, vint compter ce grand

meschef à son mary, père de la fille dont je fais mon compte, et luy

dist bien comment ilz avoient perdu leur fille, amenant les raisons pour

quoy et comment, et concluant aux fins de la desmarier. Tant bien compta

sa cause que son mary tira de son costé, et fut content que l'on feist

citer nostre nouveau maryé, qui ne savoit rien de ce qu'ainsi on se

plaignoit de luy sans cause. Toutesfoiz il fut cité à personnellement

comparoir à l'encontre de monseigneur le promoteur, à la requeste de sa

femme, et par devant monseigneur l'official, pour quitter sa femme et

luy donner licence d'aultre part soy marier, ou alleguer les causes et

raisons pour quoy, en tant de jours qu'il avoit esté avec elle, n'avoit

monstré qu'il estoit homme comme les aultres, et fait ce qu'il

appartient aux mariez. Quand le jour fut venu, les parties se

presentèrent en temps et lieu; ils furent huchez à dire et plaidoyer

leur cause. La mère à la nouvelle mariée commença à compter la cause de

sa fille, et Dieu scet comment elle alleguoit les loiz que l'on doit

maintenir en mariage, lesquelles son gendre n'avoit accomplies ne

d'elles usé; pour quoy requeroit qu'il fust desjoinct de sa fille, et de

ceste heure mesme, sans faire long procès. Le bon jeune homme fut bien

esbahy quand ainsi oyt blasmer ses armes; guères n'attendit à respondre

aux allegations de son adversaire, et trèsfroidement et de manière

rassise compter son cas, et comment la femme luy avoit tousjours fait

refus quand il avoit voulu faire le devoir. La mère, oyant ces

responses, plus marrye que devant, combien que à peine le vouloit elle

croire, demanda à sa fille s'il estoit vray ce que son mary avoit

respondu; et elle dist: «Vrayement, mère, oy.--Ha! maleureuse, dist la

mère, comment l'avez vous refusé? Que vous avoye dit et monstré pluseurs

foiz? Vous avoys je baillé celle leczon?» La pouvre fille ne savoit que

dire, tant estoit honteuse et desplaisante. «Toutesfoiz, dist la mère,

je veil savoir la cause pour quoy vous avez fait le refus si vous ne me

voulez courousser mortellement, car je n'aray jamais bien, ou si saray

pour quoy et quelle raison vous n'avez voulu consentir à vostre mary.»

La fille confessa tout, et dist ouvertement en jugement que pource

qu'elle avoit trouvée la lance de son champion si grosse, ne luy avoit

osé bailler l'escu, doubtant qu'il ne la tuast, comme elle encores en

doubtoit, et ne se vouloit desmouvoir de ceste doubte, combien que sa

mère luy disoit que doubter ne craindre n'en devoit. Et après ce,

adressa sa parolle au juge en disant: «Monseigneur l'official, vous avez

oy la confession de ma fille et les defences de mon gendre; je vous

prie, appoinctez sur le different et rendez vostre sentence

diffinitive.» Monseigneur l'official, pour appoinctement, fist couvrir

un lit en sa maison, et ordonna par arrest que les deux mariez yroient

coucher ensemble, enjoignant à la mariée qu'elle empoignast baudement le

bourdon joustouer et le mist ou lieu où il estoit ordonné. Et quand

celle sentence fut rendue, la mère dist: «Grand mercy, monseigneur

l'official, vous avez trèsbien jugé. Or avant, ma fille, faictes ce que

vous devez faire, et gardez de venir à l'encontre de l'appoinctement de

monseigneur l'official; mettez la lance ou lieu où elle doit estre.--Et

je suis au fort contente, dist la fille, de la mettre et bouter où il

faut, mais si elle y devoit pourrir, je ne l'en retireray jà.» Ainsi se

partirent de jugement, et allèrent mettre à execution sans sergent la

sentence de monseigneur l'official, car eulx mesmes firent l'execution.

Et par ce moyen nostre gendre vint à chef de sa jousterie, dont il fut

plutost tanné que celle qui n'y avoit voulu entendre.

LA IIII^{xx}VIIe NOUVELLE.

PAR MONSIEUR LE VOYER.

Au gent et plantureux pais de Hollande avoit, n'a pas cent ans, ung

gentil chevalier logé en ung bel et bon hostel où il y avoit une

trèsbelle jeune chambrière servant, de laquelle trèsamoureux estoit, et

pour l'amour d'elle tant avoit fait au fourrier du duc de Bourgoigne,

que cest hostel luy avoit delivré, affin de mieulx pourchasser et

conduire sa queste, et venir aux fins et intencions où il entendoit et

où amours le faisoient encliner. Quand il eut esté environ cinq ou vj.

jours en ceste hostelerie, luy survint par accident une maleureuse

adventure, car une maladie le print en l'oeil si grieve, qu'il ne le

povoit tenir ouvert, tant en estoit aspre la doleur. Et pour ce que

trèsfort doubtoit de le perdre, mesmement que c'estoit le membre où il

devoit plus de guet et de soing, manda le cyrurgien de monseigneur le

duc, qui pour ce temps en la ville estoit. Et devez savoir que ledit

cyrurgien estoit ung trèsgentil compaignon, le plus renommé du pais, et

le fist venir parler à luy. Et sitost que maistre cyrurgien vit cest

oeil il le jugea comme perdu, ainsi par adventure qu'ils sont

coustumiers de juger des maladies, affin que quand ilz les ont sanéez,

ils en emportent plus de prouffit et de loenge. Le bon chevalier, à qui

desplaisoit d'oyr telles nouvelles, demandoit s'il y avoit nul remède

pour le garir; et l'autre dist que trèsdifficile seroit, neantmoins il

oseroit bien entreprendre à garir avec l'ayde de Dieu, mais qu'on le

voulsist croire. «Si vous me voulez garir et delivrer de ce mal sans la

perte de mon oeil, je vous donneray bon vin, dit le chevalier.» Le

marché fut fait, et entreprint garir net cest oeil, Dieu avant, et

ordonna les heures qu'il viendroit chacun jour pour le mettre à point.

Or entendez que chacune foiz que nostre cyrurgien venoit visiter son

malade, la belle chambrière le compaignoit et tenoit tousjours ou boitte

ou palette, et aidoit à remuer le pouvre patient, qui oublyoit la moitié

de son mal quand il sentoit la presence de sa dame. Si ce bon chevalier

estoit bien feru et avant de ceste chambrière, si fut le cyrurgien, qui,

toutes les foiz qu'il venoit faire sa visitacion, fichoit ses doulx

regards sur ce beau poly viaire de ceste chambrière, et tant s'i ahurta

qu'il luy declara son cas, et eut trèsbonne audience, car de prinsaut on

luy accorda et passa ses doulces requestes; mais la manière comment on

pourroit actuellement et par effect mettre à execution ses ardans

desirs, l'on ne la savoit comment trouver. Or toutesfoiz, à quelque

peine que ce fut, la façon fut trouvée par la prudence et subtilité du

cyrurgien, qui, fut telle: «Je donneray, dist il, à entendre à

monseigneur mon patient que son oeil ne se peut garir si n'est que son

aultre oeil soit caché, car l'usage qu'il a à regarder empesche la

garison de l'autre malade. S'il est content, dit il, qu'il soit caché et

bendé, ce nous sera la plus convenable voye du monde pour prendre nos

delicz et plaisances, et mesmement en sa chambre, affin que l'on y

prenne mains de suspicion.» La fille, qui avoit aussi grant desir que le

cyrurgien, prisa trèsbien ce conseil, ou cas que ainsi ce pourroit

faire. «Nous l'essayerons», dit le cyrurgien. Il vint à l'heure

accoustumée voir cest oeil malade, et quand il l'eut descouvert fist

bien de l'esbahy: «Comment! dit il, je ne vis oncques tel mal; cest oeil

cy est plus lait qu'il y a xv. jours. Certainement, monseigneur, il sera

bon mestier que vous ayez pacience.--Comment? dit le chevalier.--Il

fault que vostre bon oeil soit couvert et caché tellement qu'il n'ayt

point de lumière une heure ou environ après que je aray assis

l'emplastre et ordonné l'autre; car en verité il l'empesche à garir sans

doubte. Demandez, disoit il, à ceste belle fille qui l'a veu chacun

jour, comment il amende.» Et la fille disoit qu'il estoit plus lait que

paravant: «Or çà, dit le chevalier, je vous habandonne tout; faictes de

moy tout ce qu'il vous plaist; je suis content de cligner tant que l'on

vouldra, mais que garison s'ensuive.» Les deux amans furent adonc bien

joyeux, quand ilz virent que le chevalier fut content d'avoir l'oeil

caché. Quand il fut appoincté et qu'il eut les yeulx bandez, maistre

cyrurgien fainct de partir comme il avoit de coustume, promettant de

tantost revenir pour descouvrir cest oeil. Il n'ala guères loing, car

assez près de son pacient, sur une couche jecta sa dame, et d'aultre

planecte qu'il n'avoit remué son chevalier visita les cloistres secrez

de la chamberiere. Trois, quatre, cinq, six foiz maintint ceste manière

de faire envers ceste belle fille, sans ce que le chevalier s'en donnast

garde, combien qu'il en oyst la tempeste, mais non sachant que ce

vouloit estre, jusques à six foiz qu'il se doubta pour la continuacion;

à laquelle foiz, quand il oyt le tamburch et noise des combattans,

esracha bandeaulx et emplastres, et rua tout au loing, et vit les deux

amoureux qui se demenoient tellement l'un contre l'autre qu'il sembloit

qu'ilz deussent menger l'un l'autre, tant mettoient et joindoient leurs

dens ensemble. «Et qu'est ce là, dist-il, maistre cyrurgien? m'avez vous

fait jouer à la cligne musse pour me faire ce desplaisir? Doit estre mon

oeil gary par ce moien? Dictes, m'avez vous baillé de ce jeu? Et, par

saint Jehan! je m'en doubtoie bien que j'estoie plus souvent visité pour

l'amour de ma chambrière que pour mes beaulx yeulx. Or, bien, bien, je

suis en vostre dangier, sire, et ne me puis encore venger; mais ung jour

viendra que je vous feray souvenir.» Le cyrurgien, qui estoit le plus

gentil compaignon et des aultres le meilleur homme, commença à rire, et

firent la paix, et croy bien que tous deux, quand l'oeil fut gary,

s'accordèrent à besoigner par terme.

LA IIII^{xx}VIIIe NOUVELLE.

PAR ALARDIN.

Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome II · 第 9 / 17 段