avoit l'aultre hier ung medicin, Dieu scet quel; oncques Ypocras ne
Gallien ne practicquèrent ainsi la science comme il faisoit: car en lieu
de cyrops, de buvraiges, de doses, d'electuaires et de cent mille
aultres besoignes que medicins solent ordonner tant à conserver la santé
de l'homme que pour la recouvrer s'elle est perdue, il ne usoit
seullement que d'une manière de faire, c'est assavoir, de bailler
clistères. Quelque maladie qu'on luy apportast ou denunçast, tousjours
faisoit bailler clistères, et toutesfoiz si bien luy venoit en ses
besoignes et affères que chacun estoit content de luy, et garisoit
chacun, dont son bruyt creut et augmenta qu'on l'appeloit par tout, tant
ès maisons des princes et seigneurs comme en grosses abbayes et bonnes
villes. Et ne fut oncques Aristote ne Gallien ainsi autorisé, par
especial du commun peuple, que ce bon maistre dessus dit. Et tant monta
sa renommée que pour toute chose l'on demandoit son conseil; et estoit
tant entonné incessamment qu'il ne savoit au quel entendre. Se une
femme avoit rude mary, fel et mauvais, elle venoit au remède à ce bon
maistre. Bref, de tout ce dont on peust demander conseil d'homme, nostre
bon maistre avoit la huée. Advint ung jour que ung bon simple homme
champestre avoit perdu son asne; et après la longue queste d'icelluy,
s'advisa de tirer vers ce maistre qui si trèssage estoit; et à la coup
de sa venue il estoit tant avironné de peuple qu'il ne savoit au quel
entendre. Ce bon homme néantmains rompit la presse, et, quoy que le
maistre parlast et respondist à pluseurs, luy compta son cas, c'est
asavoir de son asne qu'il avoit perdu, priant pour Dieu qu'il luy
voulsist radressier et bailler chose dont il le peust recouvrer. Ce
maistre, qui plus aux aultres que à luy entendoit, quand le bruyt et son
de son langage, dont rien il n'avoit entendu, fut finy, se vira devers
luy, cuidant qu'il eust aucune enfermeté; et affin d'en estre despesché,
dist à ses gens: «Baillez luy clistère.» Et ce dit, devers les aultres
se tourna. Et le bon simple homme qui l'asne avoit perdu, non sachant
que le maistre avoit dit, fut prins des gens du maistre, qui tantost,
comme il leur estoit chargé, luy baillèrent ung clistère, dont il fut
bien esbahy, car il ne savoit que c'estoit. Quand il eut ce clistère,
dès qu'il fut dedans son ventre, il picque et s'en va, sans plus
demander de son asne, cuidant certainement par ce le retrouver. Il n'eut
guères esté avant que le ventre luy brouilla et grouilla tellement qu'il
fut contraint de soy bouter en une vieille masure inhabitable, pour
faire ouverture au clistère, qui demandoit la clef des champs. Et au
partir qu'il fist, il mena si grant bruyt que l'asne du pouvre homme,
qui passoit assez près, comme esgaré et venu d'adventure, commence à
racaner et cryer; et bon homme de s'avancer et lever sus et chanter _Te
Deum_, et venir à son asne, qu'il cuidoit avoir recouvert ou trouvé par
le clistère que luy fist bailler le maistre, qui eut encores plus de
renommée sans comparaison que paravant. Car des choses perdues on le
tenoit vray enseigneur, et de toute science aussi le trèsparfait
docteur, quoy que d'un seul clistère toute ceste renommée venist. Ainsi
avez oy comment l'asne fut trouvé par ung clistère, qui est chose bien
apparente et qui souvent advient.
LA IIII^{xx}e NOUVELLE.
PAR MESSIRE MICHAULT DE CHANGY, GENTILHOMME DE LA CHAMBRE DE
MONSEIGNEUR.
Es marches d'Alemaigne, comme pour vray oy naguères compter à deux
gentilz seigneurs dignes de croire, advint que une fille, de l'eage
d'environ de xv. à xvj. ans, fut donnée en mariage à ung bon gentil
compaignon, qui tout devoir faisoit de paier le deu que voluntiers
demandent femmes sans mot dire, quand en cest eage et tel estat sont.
Mais, quoy que le pouvre homme feist bien la besoigne et s'efforsast
espoir plus souvent qu'il ne deust, si n'estoit euvre qu'il fist
agréablement receu, et ne faisoit incessamment sa femme que rechigner,
et souvent ploroit bien tendrement comme si tous ses amys fussent mors.
Son mary, la voyant ainsi lamenter, ne se savoit assez esbahir quelle
chose luy povoit falloir, et luy demandoit doulcement: «Helas! m'amye,
et qu'avez vous? Et n'estes vous pas bien vestue, bien logée, bien
servye, et de tout ce que gens de nostre estat pevent par raison desirer
bien convenablement partie?--Ce n'est pas là qu'il me tient, respondit
elle.--Et qu'est ce donc? dictes le moy, ce dit il, et si je y puis
remède mettre, pensez que je le feray pour y mettre et corps et biens.»
Les plus des foiz elle ne respondoit mot, mais tousjours rechignoit et
de plus en plus triste chère et matte elle faisoit, que le mary ne
portoit pas bien paciemment, quand savoir ne povoit la cause de ceste
doléance. Tant en enquist que partie il en sceut, car elle luy dist
qu'elle estoit trop desplaisante qu'il estoit si petitement fourny de
cela que vous savez, c'est asavoir du baston de quoy on plante les
hommes, comme dit Bocace. «Voire! dist il, et est ce cela dont tant vous
dolez? Et par mon serment, vous avez bien cause. Toutesfoiz il ne peut
estre aultre, et fault que vous en passez tel qu'il est, voire si vous
ne voulez aller au change.» Ceste vie se continua ung grand temps, tant
que le mary, voyant l'extimacion d'elle, assembla ung jour à ung disner
ung grant tas des amys d'elle, et leur remonstra le cas comme il est icy
dessus touché, et disoit qu'il luy sembloit qu'elle n'avoit cause de se
douloir de luy en ce cas, car il cuidoit aussi bien estre party de
l'instrument naturel que voisin qu'il eust: «Et affin, dist il, que j'en
soye mieulx creu, et vous voiez son tort evident, je vous monstreray
tout.» Il mist sa denrée avant sur la table, devant tous et toutes, et
dist: «Veezci de quoy.» Et sa femme de plorer de plus belle: «Et par
saint Jehan, dirent sa mère, sa seur, sa tante, sa cousine, sa voisine,
m'amye, vous avez tort; et que demandez vous? voulez vous plus demander?
et qui est celle qui ne devroit estre contente d'ung mary ainsi estoffé?
Ainsy m'ayde Dieu, je me tiendroye bien eureuse d'en avoir autant, voire
beaucop mains; appaisez vous, appaisez vous, et faictes bonne chère
doresenavant. Par dieu! vous estes la mieulx partie de nous toutes, ce
croy-je.» Et la jeune espousée, oyant le collége des femmes ainsi
parler, leur dist, bien fort plorant: «Véezcy le petit asnon de céans,
qui n'a guères d'aage avec demy an, et si a l'instrument grand et gros
de la longueur d'un bras.» Et en ce disant, tenoit son braz destre par
le coute, et si le branloit trop bien. «Et mon mary, qui a bien xxiiij
ans, n'en a que ce tant peu qu'il a monstré; vous semble-t-il que j'en
doyve estre contente?» Chacun commença à rire, et elle de plus plorer,
tant que l'assemblée longuement fut sans mot dire. Alors la mère print
la parolle, et à part dist à sa fille tant d'unes et d'aultres que
aucunement se contenta; mais ce fut à grand peine. Véezcy la cause des
filles d'Alemaigne; si Dieu plaist, bien tost seront ainsi en France.
LA IIII^{xx}Ie NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE VAURIN.
Puis que les comptes et histoires des asnes sont acevez, je vous feray
en bref et à la verité ung bien gracieux compte d'un chevalier que la
plus part de vous, mes bons seigneurs, congnoissez de pieçà. Il fut bien
vray que le dit chevalier s'adventura trèsfort, comme il est assez de
coustume aux jeunes gens, d'une trèsbelle, gente et jeune dame, et du
quartier du pays où elle se tenoit la plus bruyant et la plus renommée.
Mais toutesfoiz, quelque pourchaz, quelque semblant, quelque devoir
qu'il sceust faire pour obtenir sa grace, jamais il ne peut parvenir
d'estre serviteur retenu; dont il estoit mains que bien content, attendu
que tant ardemment, tant loyallement et tant entierement l'amoyt que
jamaiz femme ne le fut mieulx. Et n'est pas à oblier que autant faisoit
pour elle qu'oncques serviteur fist pour sa dame, comme de joustes,
d'habillemens; et néantmains, comme dit est, tousjours trouvoit sa dame
rude et mal tractable, et luy monstrant mains de semblant d'amour que
par raison ne deust: car elle savoit, et de vray, que loyallement et
cherement de luy estoit bien fort aymée. Et à dire la verité, elle luy
estoit trop dure, et fait assez à penser qu'il procedoit de fierté, dont
elle estoit plus que bon ne luy fust, comme on disoit, remplye. Les
choses estans comme dit est, une aultre dame voisine et amye de la
dessus dicte, voyant la queste du dit chevalier, fut tant esprise de son
amour que plus on ne pourroit, et, par trop bonne fasson qui trop longue
seroit à descripre, fist tant que ce bon chevalier s'en apperceut; dont
il ne se meut que bien à point, tant fort s'estoit donné à sa rebelle et
rigoreuse maistresse. Trop bien, comme gracieux qu'il estoit, tout
sagement entretenoit celle de luy esprinse, affin que si à la
cognoissance de l'autre fust parvenu, cause n'eust eu d'en rien blasmer
son serviteur. Or escoutez quelle chose advint de ces amours, et quelle
en fut la conclusion. Ce bon chevalier amoureux, qui pour la distance du
lieu ne povoit estre si souvent emprès sa dame que son loyal cueur et
trop amoureux desiroit, s'advisa ung jour de prier aucuns chevaliers et
escuiers, ses bons amys, qui toutesfois de son cas rien ne savoient,
d'aller esbattre, voler et querir les lièvres en la marche du pais où
sa dame se tenoit, sachant de vray par ses espies que le mary d'elle n'y
estoit point, mais estoit venu à court, où souvent se tenoit, comme
celluy de qui se fait ce compte. Comme il fut proposé de ce chevalier
amoureux et de ses compaignons, se partirent le lendemain, bien matin,
de la bonne ville où la court se tenoit, et, tout querans les lièvres
passèrent temps jusques à basse nonne, sans boire ne sans menger. Et en
grand haste vindrent repaistre en ung petit village; et après le disner,
qui fut court et sec, montèrent à cheval et de plus belles s'en vont
querans les lièvres. Et le bon chevalier, qui ne tiroit qu'à une, menoit
tousjours la brigade le plus qu'il povoit arrière de la bonne ville, où
ses compaignons avoient grand vouloir de retirer, et souvent luy
disoient: «La vespre approuche, il est heure de retirer à la ville; si
nous n'y advisons, nous serons enfermez dehors, et nous fauldra gesir en
ung meschant village et tous morir de faim.--Vous n'avez garde, disoit
nostre amoureux, il est encore heure assez; et au fort je sçay ung lieu
en ce quartier où l'on nous fera trèsbonne chère; et pour vous dire, si
à vous ne tient, les dames nous festieront. Comme gens de court se
trouvent voluntiers avec les dames, ilz furent contens de soy gouverner
à l'appetit de celuy qui les avoit mis en train, et passèrent le temps
querans les lièvres et les perdris tant que le jour dura. Or vint
l'heure de venir au logis, si dist le chevalier à ses compaignons:
«Tirons, tirons pais, je vous mainray bien.» Environ une heure ou deux
de nuyt, ce bon chevalier et sa compaignie arrivèrent à la place où se
tenoit la dame dessus dicte, de qui tant fort estoit feru la guide de la
compaignie, qui mainte nuyt en avoit laissé le dormir. On hurta à la
porte du chasteau, et varletz assez tost vindrent avant, qui demandoient
qu'on vouloit. Et celuy à qui le fait touchoit print la parolle et leur
dist: «Messeigneurs, monseigneur et madame sont ilz céans?--En verité,
respondit l'un pour tous, monseigneur n'y est pas, mais madame y
est.--Vous luy direz, s'il vous plaist, que telz et telz chevaliers et
escuiers de la court, et moy ung tel, venons d'esbatre et querre les
lièvres en ceste marche, et nous sommes esgarez jusques à ceste heure,
qui est trop tard de retourner à la ville. Si luy prions qu'il luy
plaise nous recevoir pour ses hostes pour meshuy.--Voluntiers», dist il.
Il vint faire ce message à sa maistresse, laquelle cy prins cy mis fist
faire la response sans venir vers eulx, qui fut telle: «Monseigneur, dit
le varlet, madame vous fait savoir que monseigneur son mary n'est pas
icy, dont il luy desplaist, car, s'il y fust, il vous feist bonne chère;
et en son absence elle n'oseroit recevoir personne; si vous prie que luy
pardonnez.» Le chevalier meneur de l'assemblée, pensez qu'il fut bien
esbahy et trèshonteux d'oyr ceste response, car il cuidoit bien veoir à
loisir sa maistresse et deviser tout son cueur saoul, dont il se treuve
arrière et bien loing; et encores beaucop luy grève d'avoir amené ses
compaignons en lieu où il s'estoit vanté de les bien faire festoyer.
Comme sachant et gentil chevalier, il ne monstra pas ce que son pouvre
cueur portoit; si dist de plain visage à ses compaignons: «Messeigneurs,
pardonnez moy que je vous ay fait paier la bée; je ne cuidoie pas que
les dames de ce pais fussent si peu courtoises que de refuser ung giste
aux chevaliers errans; prenés en pacience. Je vous promectz par ma foy
de vous mener ailleurs, ung peu ensus de céans, où l'on nous fera toute
aultre chère.--Or avant donc, dirent les aultres, picquez avant: bonne
adventure nous doint Dieu.» Ilz se mettent au chemin; et estoit
l'intencion de leur guide de les mener à l'hostel de la dame dont il
estoit le cher tenu, et dont mains de compte il tenoit que par raison il
ne deust; et conclud à ceste heure de soy oster de tous poins de l'amour
de celle qui si lourdement avoit refusé la compaignie, et dont si peu de
bien luy estoit venu estant en son service; et se delibera d'amer,
servir et obéir tant que possible luy seroit celle qui tant de bien luy
vouloit, et où, se Dieu plaist, se trouvera tantost. Pour abreger, après
la grosse pluye que la compaignie eut plus d'une grosse heure et demye
sur le dos, ont arrivé à l'hostel de la dame dont naguères parloye; et
hurta l'on de bon het à la porte, car il estoit bien tard, environ neuf
ou dix heures de nuyt, et doubtoient fort qu'on ne fust couché. Varlez
et meschines saillirent dehors, qui s'en vouloient aller coucher, et
demandent qu'est ce là? Et on leur dist. Ilz vindrent à leur maistresse,
qui estoit jà en cotte simple, et avoit mis couvrechef de nuyt; et luy
dirent: «Madame, à la porte est monseigneur de tel lieu, qui veult
entrer, et avec luy aucuns aultres chevaliers et escuiers de la court,
jusques au nombre de trois.--Ilz soient les trèsbien venuz, dist elle;
avant, avant, vous telz et telz, allez tuer chappons et poullailles, et
ce que nous avons de bon, et mectez en haste.» Bref, elle disposa comme
femme de bien et de grant façon, comme elle estoit et encores est, tout
subit les besoignes comme vous orrez tantost. Et print bien à haste sa
robe de nuyt, et ainsi attournée qu'elle estoit, le plus gentement
qu'elle peut vint au devant des seigneurs dessusdis, deux torches devant
elle et une seulle femme avecques elle, trèsbelle fille; les aultres
mettoient les chambres à point. Elle vint rencontrer ses hostes sur le
pont du chasteau, et le gentil chevalier qui tant estoit en sa grace,
comme des aultres la guide et le meneur, se mist en front devant, et en
faisant les recognoissances, il la baisa, et puis après tous les aultres
la baisèrent pareillement. Alors, comme femme bien enseignée, dist aux
seigneurs dessus ditz: «Messeigneurs, vous soiez les trèsbien venuz;
monseigneur tel, c'est assavoir leur guide, je le cognois de pieçà, il
est, de sa grace, tout de céens; s'il luy plaist, il fera mes
accointances devers vous.» Pour abreger, accointances furent faictes,
le soupper assez tost appresté, et chacun d'eulx logié en belle et bonne
chambre bien garnye de tapisserie et de toute aultre chose necessaire.
Si vous fault dire que tantdiz que le soupper s'apprestoit, la dame et
le bon chevalier se devisèrent tant et si longuement, et se porta
conclusion entre eulx que pour la nuyt ilz ne feroient que ung lit, car
de bonne adventure le mary n'estoit point léens, mais plus de quarante
lieues loing. Or est heure, tantdiz que ce soupper s'appreste, que ces
devises se font, et que l'on souppe le plus joyeusement que l'on
pourroit. Après les adventures du jour, que je vous dye de la dame qui
son hostel refusa à la brigade dessus dicte, mesmes à celuy que bien
savoit qui plus l'amoit que tout le monde, et fut si mal courtoise
qu'oncques vers eulx ne se monstra. Elle demanda à ses gens, quand ilz
furent vers elle retournez de faire leur message, quelle chose avoit
respondu le chevalier. L'un luy dist: «Madame, il le fist bien court:
trop bien dist il qui menoit ses gens en ung lieu en sus d'icy où l'on
leur feroit tout recueil et meilleure chère.» Elle pensa tantost ce qui
estoit et dist en soy mesmes: «Ha! il s'en est allé à l'ostel d'une
telle, qui, comme bien sçay, ne le voit pas envis. Léens se tractera, je
n'en doubte point, quelque chose à mon prejudice.» Et elle estant en
ceste ymaginacion et pensée, subitement le dur courage que tant rigoreux
avoit envers son serviteur porté fut tout changé et alteré, et en
trèscordial et bon vouloir transmué, dont envye pour ceste heure fut
cause et motif; conclusion oncques ne fut tant rigoreuse que à ceste
heure trop plus ne soit doulce et desireuse d'accorder à son serviteur
tout ce qu'il vouldroit requerir. Ainsi va la besoigne. Et doubtant que
la dame où la brigade estoit ne joyst de celuy que tant avoit traicté
durement, escripvit unes lettres de sa main à son serviteur, dont la
plus part des lignes estoient de son precieux sang escriptes, qui
contenoit en effect que, tantost ces lettres veues, toutes aultres
choses mises arrière, il venist vers elle avecques le porteur tout seul,
et il seroit si agreablement receu que oncques serviteur ne fut plus
content de sa dame qu'il seroit. Et, en signe de plus grand verité, mist
dedans la lettre ung dyamant que bien cognoissoit. Ce porteur, qui
estoit seur, print la lettre et vint trouver au lieu dessus dit le
chevalier auprès de son hostesse au souper et toute l'assemblée. Tantost
après graces, le tira d'un costé, et, en luy baillant la lettre, dist
qu'il ne feist semblant de rien, mais qu'il accomplist le contenu. Ces
lettres veues, le bon chevalier fut bien esbahy et encores plus joyeux;
car combien qu'il eust conclu et deliberé de soy retirer de l'amour et
accointance de celle qui luy escripvoit, si n'estoit il pas si converty
que la chose que plus il desiroit ne luy fust par ceste lettre permise.
Il tira son hostesse à part, et luy dist comment son maistre le mandoit
hastivement, et que force luy estoit de partir tout à ceste heure, et
monstroit bien semblant que bien luy desplaisoit. Celle qui estoit
auparavant la plus joyeuse, attendant ce que tant avoit desiré, devint
triste et ennuyeuse, à peu de monstre. Il monte à cheval et laisse ses
compaignons léens, et avec le porteur des lettres vient et arrive
tantost après mynuyt à l'ostel de sa dame, de laquelle le mary estoit
naguères retourné de court et s'apprestoit pour s'en aller coucher, dont
Dieu scet en quel point en estoit celle qui son serviteur avoit mandé
querir par ces lettres. Ce bon chevalier, qui tout le jour avoit culetté
la selle, tant en la queste des lièvres comme pour querir logis, sceut à
la porte que le mary de sa dame estoit arrivé, dont il fut aussi joyeux
que vous povez penser. Si demanda à sa guide qu'il estoit de faire? Si
advisèrent ensemble qu'il feroit semblant de soy estre esgaré de ses
compaignons, et que de bonne adventure il avoit trouvé ceste guide qui
léens l'avoit adressé. Comme il fut dit il fut fait, en la male heure,
et vint trouver monseigneur et madame, et fist son personnage ainsi
qu'il sceut. Après boire une foiz, qui pou de bien luy fist, on le mena
en sa chambre pour coucher, où guères ne dormit la nuyt, et lendemain au
matin avec son hoste à la court retourna sans riens accomplir du contenu
de la lettre dessus dicte. Et vous dy que là ne à l'aultre oncques puis
ne retourna, car tost après la court se partit du pais, et il suyvit le
train, et tout fut mis en non challoir et oubly, comme souvent advient.
LA IIII^{xx}IIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LAUNOY.
Or escoutez, s'il vous plaist, qu'il advint en nostre chastellenie de
Lisle, d'un bergier des champs et d'une jeune pastorelle qui ensemble ou
assez près l'un de l'autre gardoient leurs brebiz. Marché se porta entre
eulx deux, une foiz entre les aultres, à la semonce de nature, qui desjà
les avoit elevez en eage de cognoistre que c'est de ce monde, que le
bergier monteroit sur la bergière pour veoir plus loing, pourveu
toutesfoiz qu'il ne l'embrocheroit neant plus avant que le signe qu'elle
mesme fist sur son instrument naturel du bergier de sa main, qui estoit
environ deux doiz, la teste franche; et estoit le signe fait d'une more
noire qui croist sur les hayes. Cela fait, ilz se mettent à l'ouvrage de
par Dieu, et bon bergier se fourre dedens, comme s'il ne coutast rien,
sans regarder mercque, ne signe, ne promesse qu'il eust faicte à sa
bergière, car tout ce qu'il avoit ensevelit jusques au manche; et si
plus en eust eu, il trouva lieu assez pour le loger. Et la belle
bergière, qui jamais ne fut à telles nopces, tant aise se trouva que
jamais ne voulsist faire aultre euvre. Les armes furent achevées, et se
tira tantost chacun vers ses brebis, qui desjà s'estoient d'eulx fort
esloignées, à cause de leur absence. Tout fut rassemblé et mis en bon
train, et bon bergier, pour passer temps comme il avoit de coustume, se
mist en contrepoix entre deux haloz sur une balochouère, et là
s'esbatoit et estoit plus aise que ung roy. La bergière se mist à faire
ung chapelet de florettes sur la rive d'un fossé assez loignet de la
balochoère au bergier, et regardoit tousjours, disant la chansonnette
jolye, pour veoir s'il reviendrait point à la morse; mais c'estoit la
maindre de ses pensées. Et quand elle vit qu'il ne venoit point, elle
commence à hucher tant qu'elle peut: «Hau! Hacquin! Hacquin!» Et il
respond: «Que veulx tu? que veulx tu?--Vien çà, vien çà, dit elle, si
feras.» Mais elle disoit tout oultre; et Hacquin, qui en avoit son
saoul, luy respondit: «En nom Dieu, j'ay aussi cher que je ne face neant
que je face; je m'esbas bien ainsi.» Et toute jour balochoit. Et dame
bergière rehuche de plus belle: «Vien çà, Hacquin, je te laisseray tout
bouter plus avant, sans faire mercque n'enseigne, ainsi que tu
vouldras.--Saint Jehan! dit Hacquin, j'ay passé le seing de la more, et
bouté tout ens jusques aux pennes; mais vous n'en arez plus aussi
maintenant.» Si se reprint Hacquin à balocher, et laissa la bergière
faire son chapellet, à qui bien desplaisoit de ce qu'il la laissoit
oyseuse.
LA IIII^{xx}IIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE VAURIN.