chaperon fourré de parlement de Paris. Et affin qu'il en soit memoire,
j'en fourniray ceste nouvelle, non pas que je veille toutesfoiz dire que
tous les chaperons fourrez ne soient bons et veritables; mais car il y
eut non pas ung peu de desloyaulté en cestuy cy, mais largement, qui est
chose estrange et non accoustumée, comme chacun scet. Or, pour venir au
fait, ce chaperon fourré, en lieu de dire ce seigneur de parlement,
devint amoureux à Paris de la femme d'un cordoannier qui estoit belle et
gente, et enlangagée à l'advenant et selon le terrouer. Ce maistre
chaperon fourré fist tant, par moyens d'argent et aultrement, qu'il
parla à la belle cordoannière dessoubz sa robe et à part, et s'il avoit
d'elle esté bien amoureux avant la joissance, encores en fut il trop
plus feru depuis, dont elle se parcevoit et donnoit trèsbien garde, s'en
tenoit trop plus fière, et se faisoit acheter. Luy estant en ceste rage,
pour mandement, prière, promesse, don, ne requeste qu'il sceust faire,
elle s'appensa de non plus comparoir, affin encores de luy rengreger et
plus accroistre sa maladie. Et veezcy nostre chaperon fourré qui envoye
ses ambaxadeurs devers sa dame la cordoannière; mais c'est pour neant,
elle n'y viendroit pour morir. Finalement, pour abreger, affin qu'elle
voulsist venir vers luy comme aultresfoiz, il luy promist en la presence
de trois ou de iiij qui estoient de son conseil quant à telles
besoignes, qu'il la prendroit à femme si son mary terminoit vie par
mort. Quand elle eut ceste promesse, elle se laissa ferrer et vint,
comme elle souloit, au lever et aux aultres heures qu'elle povoit
eschapper, devers le chaperon fourré, qui n'estoit pas mains feru que
l'autre jadiz d'amours. Et elle, sentant son mary desjà vieil et ancien,
et ayant la promesse desusdicte, se reputoit desjà comme sa femme. Pou
de temps après, la mort trèsdesirée de ce cordoannier fut sceue et
publiée; et bonne cordoannière se vient bouter de plain sault en l'ostel
du chaperon fourré, qui la receut joyeusement, promist aussi de rechef
qu'il la prendroit à femme. Or sont maintenant ensemble ces deux bonnes
gens, le chaperon fourré et sa dame la cordoannière. Mais, comme souvent
chose eue en dangier est trop plus cher tenue que celle qu'on a à
bandon, ainsi advint ycy; car nostre chaperon fourré se commença à
ennuyer et lasser de la cordoannière, et soy refroider de l'amour
d'elle. Et elle le pressoit tousjours de paraccomplir le mariage dont il
avoit fait la promesse, mais il luy dist: «M'amye, par ma foy, je ne me
puis jamais marier, car je suis homme d'eglise et tiens benefices telz
et telz, comme vous savez; la promesse que je vous faiz jadis est nulle,
et ce que j'en feis lors estoit pour la grand amour que je vous portoye,
esperant aussi par ce moyen vous attraire plus legièrement. «Elle,
cuidant qu'il fust lyé à l'eglise, et soy voyant aussi bien maistresse
de léens que s'elle fust sa femme espousée, ne parla plus de ce mariage
et alla son chemin accoustumé. Mais nostre chaperon fourré fist tant par
belles parolles et pluseurs remonstrances, qu'elle fut contente de se
partir de luy et espouser ung barbier, leur voisin, auquel il donna iij
c. escuz d'or contens; et Dieu scet s'elle partit bien baguée. Or, vous
devez savoir que nostre chaperon fourré ne fist pas legièrement ceste
despartie ne ce mariage, et n'en fust point venu à bout si n'eust esté
qu'il disoit à sa dame qu'il vouloit doresenavant servir Dieu et vivre
de ces benefices et soy du tout rendre à l'eglise. Or fist il tout le
contraire, quand il se vit desarmé d'elle et allyée au barbier; car il
fist secrètement traicter, environ ung an après, pour avoir en mariage
la fille d'un notable et riche bourgois de Paris. Et fut la chose faicte
et passée, et fut jour prins et assigné pour les nopces; disposa aussi
de ses benefices, qui ne sont que à simple tonsure. Ces choses sceues
aval Paris et venues à la cognoissance de la cordoannière, maintenant
barbière, creez qu'elle fut bien esbahie: «Voire, dist elle, le
traistre, m'a il en ce point deceue? il m'a laissée soubz umbre d'aller
servir Dieu et m'a baillée à ung aultre. Et par nostre Dame de Clery, la
chose ne demourra pas ainsi.» Non fist elle, car elle fist comparoir
nostre chaperon fourré devant l'evesque, et illec son procureur
remonstra bien et gentement sa cause, disant comment le chaperon fourré
avoit promis à la cordoannière, en presence de pluseurs, que si son mary
mouroit qu'il la prendroit à femme. Son mari mort, il l'a tousjours
tenue jusques environ à ung an qu'il l'a baillée à ung barbier. Pour
abreger, les tesmoings ouy, et la chose bien debatue, l'evesque
adnichilla et jugea estre nul ledit mariage de ladicte cordoannière au
barbier, et enjoindit et commenda au chaperon fourré qu'il la prinst
comme sa femme; car elle estoit sienne, et de droit, puisqu'il avoit eu
compaignie charnelle avecques elle après la promesse dessus dicte. Ainsi
fut nostre chaperon fourré ramené des meures; il faillit d'avoir la
belle fille du bourgois, et si perdit ses iij c. escus d'or que le
barbier eut, et si luy maintint sa femme plus d'un an. Et s'il estoit
bien mal content d'avoir sa cordoannière, le barbier estoit aussi joyeux
d'en estre despesché. En la façon qu'avez oy s'est depuis naguères
gouverné l'un des chaperons fourré du parlement de Paris.
LA LXVIIIe NOUVELLE.
PAR MESSIRE CHRESTIAN DE DYGOYNE, CHEVALIER.
Il n'est pas chose pou acoustumée ne de nouvel mise sus que femmes ont
fait leurs mariz jaloux, voire, par Dieu, et coux aussi. Si advint
naguères, en la ville d'Envers, ce propos, que une femme mariée, qui
n'estoit pas des plus seures du monde, fut requise d'un tresgentil
compaignon de faire la chose que savez. Et elle, comme courtoise et
telle qu'elle estoit, ne refusa pas le service qu'on luy presentoit,
mais debonnairement se laissa ferrer, et maintint ceste vie assez et
longuement. En la parfin, comme fortune voult, qui ennemye et
desplaisante estoit de leur bonne chevance, fist tant que le mary trouva
la brigade en present meffait, dont en y eut de bien esbahiz. Ne sçay
toutesfoiz lequel, ou l'amant, ou l'amye, ou le mary; toutesfoiz,
l'amant, à l'aide d'une bonne espée à deux mains dont il estoit saisy,
se sauva sans nul mal avoir, et ne fut de ame poursuy. Or demourèrent le
mary et la femme; de quoy leurs propos furent, il se peut assez penser.
Après toutesfoiz aucunes parolles dictes, et d'un costé et d'aultre, le
mary, pensant en soy mesmes, puis qu'elle avoit encommencé à faire la
folye, que fort seroit de l'en retirer, et quand plus elle n'en feroit,
si estoit tel le cas, que, venu à la cognoissance du monde, il en estoit
noté comme deshonnoré; consydera aussi de la batre ou injurier de
parolles que c'estoit peine perdue; si s'advisa à chef de pièce qu'il la
chassera paistre ensus de luy, et ne sera jamais d'elle ordoyée sa
maison au mains qu'il puisse. Si dist à sa femme assez doulcement: «Or
cà, je voy bien que vous ne m'estes pas telle que vous deussiez estre
par raison; toutesvoies, esperant que jamais ne vous adviendra, de ce
qui est fait ne soit il plus parlé; mais devisons d'un aultre. J'ay ung
affaire qui me touche beaucop, et à vous aussi; si vous fault engager
tous noz joyaulx, et si vous avez quelque minot d'argent à part, il le
vous fault mettre avant; car le cas le requiert.--Par ma foy, dit la
gouge, je le feray volontiers et de bon cueur; mais que vous me
pardonnez vostre maltalent.--N'en parlez plus, dit il, nen plus que
moy.» Elle, cuidant estre absolue et avoir remission de tous ses pechez,
pour complaire à son mary, après la noise dessus dicte, bailla ce
qu'elle avoit d'argent, ses verges, ses tixus, aucunes bourses estoffées
bien richement, ung grand tas de couvrechefs bien fins, pluseurs pennes
entières et de tresbonne valeur; bref, tout ce qu'elle avoit, et que son
mary voulut demander, elle luy bailla pour en faire son bon plaisir. «En
dya, dist il, encores n'ay je pas assez.» Quand il eut tout jusques à la
robe et la cotte simple qu'elle avoit sur elle, «Il me fault avoir
ceste robe, dit il.--Voire, dit-elle, et je n'ay aultre chose à vestir;
voulez vous que je voise toute nue?--Force est, dit il, que vous la me
baillez, et la cotte simple aussi, et vous avancez; car, soit par amours
ou par force, il la me fault avoir.» Elle, voyant que la force n'estoit
pas sienne, se desarma de sa robe et de sa cotte simple, et demoura en
chemise: «Tenez, dit elle, fays je bien ce qu'il vous plaist?--Vous ne
l'avez pas tousjours fait, dit il; si à ceste heure vous m'obeissez,
Dieu scet si c'est de bon cueur; mais laissons cela, parlons d'ung
aultre. Quand je vous prins à mariage à la male heure, vous ne
apportastes guères avecques vous, et encore le tant peu que ce fut, si
l'avez vous et forfait et confisqué; il n'est jà mestier que je vous
redye vostre gouvernement: vous sçavez mieulx quelle vous estes que nul
aultre; et pour telle que vous estes à ceste heure, je vous baille le
grand congé et vous dy le grand adieu; veezla l'huys, prenez garin, et
si vous faictes que sage, ne vous trouvez jamais devant moy.» La pouvre
gouge, plus esbahie que jamais, n'osa plus demourer après ces horribles
parolles, après cest horrible ban, ains se partit et s'en vint rendre,
ce croy je, à l'ostel de son amy par amours, pour ceste première nuyt,
et fist mettre sus beaucop d'ambaxadeurs pour ravoir ses bagues et
habillemens de corps; mais ce fut pour neant, car son mary, obstiné et
endurcy en son propos, n'en voult oncques oyr parler, et encores mains
de la reprendre; si en fut il beaucop pressé, tant des amis de son costé
comme de ceulx de la femme; si fut sa bonne femme contrainte de gaigner
au mieulx qu'elle peut des aultres habillemens, et en lieu de mary user
d'amy, attendant le rappaisement de son dit mary, qui à l'heure de ce
compte estoit encores mal content de sa dicte femme, et aucunement ne la
vouloit veoir.
LA LXIXe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR.
Il n'est pas seullement cogneu de ceulx de la ville de Gand, où le cas
que j'ay à vous descripre n'a pas long temps advint, mais de la plus
part de ceulx de Flandres, et de vous qui estes cy presens, que à la
bataille qui fut entre le roy de Honagrie et monseigneur le duc Jehan,
que Dieu absoille, d'une part, et le grand Turc en son pais de Turquie
d'aultre, plusieurs chevaliers et escuiers françois, flamens, alemans et
picards furent prisonniers, dont les aucuns furent mors et executez,
present le dit Turc, les aultres en chartre à perpetuité, les aultres
condemnez à estre et faire office d'esclave, du nombre des quelx fut ung
gentil chevalier du dit pais de Flandres, nommé messire Clayz
Utenhoven. Et par pluseurs ans exercea ledit office, qui ne luy estoit
pas petit labeur, mais martire intollerable, attendu les delices où il
avoit esté nourry et l'estat dont il estoit. Or devez vous savoir qu'il
estoit marié pardeçà à Gand, et avoit espousé une trèsbelle et bonne
dame qui de tout son cueur l'amoit et tenoit cher, laquelle prioit Dieu
journellement que bref le peust ravoir et reveoir par deçà, si encores
il estoit vif; s'il estoit mort, que par sa grâce luy voulsist ses
pechez pardonner et le mettre au nombre des glorieux martirs qui pour le
reboutement des infidèles et l'exaltacion de sa saincte foy catholicque
se sont voluntairement offers et habandonnez à la mort temporelle. Ceste
bonne dame, qui riche, belle et bonne estoit, et de grans amys
continuellement pressée estoit et assaillye de ces amys qu'elle se
voulsist remarier; lesquelx disoient et asseurement affermoyent que son
mary estoit mort, et que s'il fust vif il fut retourné comme les
aultres; s'il fust aussi prisonnier, on eust eu nouvelle de luy pour
faire sa finance. Quelque chose qu'on dist à ceste bonne dame, ne raison
qu'on luy sceust amener de apparence en cestuy fait, elle ne vouloit
condescendre à ce mariage, et au mieulx qu'elle savoit s'en excusoit.
Mais que luy valut ceste excusance, certes pou ou rien; car elle fut ad
ce menée de ses parens et amys qu'elle fut contente d'obéir. Mais Dieu
scet que ce ne fut pas à pou de regret, et estoient environ neuf ans
passez qu'elle estoit privée de la presence de son bon et loyal mary,
lequel elle reputoit pieça mort; et si faisoient la plus part, et
presque tous ceulx qui le cognoissoient. Mais Dieu, qui ses serviteurs
et champions garde et preserve, l'avoit aultrement disposé; car encores
vivoit, faisant son ennuyeux office d'esclave. Pour rentrer en matère,
ceste bonne dame fut mariée à ung aultre chevalier, et fut environ demi
an en sa compaignie, sans aultres nouvelles oyr de son bon mary que les
precedentes, c'est asavoir qu'il étoit mort. D'adventure, comme Dieu le
voult, ce bon et loyal chevalier messire Clays estant encore en Turquie
à l'heure que madame sa femme s'est ailleurs allyée, faisant le beau
mestier d'esclave, fist tant par le moien d'aucuns crestians
gentilzhommes et marchans qu'il fut delivré, et se mist en leur galée,
et s'en retourna par deçà. Et comme il estoit sur son retour, il
rencontra et trouva, passant pays, pluseurs de sa congnoissance qui
trèsjoyeux furent de sa delivrance: car à la vérité dire il estoit
trèsvaillant homme, bien renommé et vertueux. Et tant s'espandit le
trèsjoyeux bruit de sa désirée délivrance qu'il parvint en France, en
Artoys et en Picardie, où ses vertuz n'estoient pas mains cogneues que
en Flandres, dont il estoit natif. Et de ces marches ne tarda guères
qu'elles vindrent en Flandres et jusques aux oreilles de sa trèsbelle et
bonne dame et espouse, qu fut bien esbahie, et de tous ses sens tant
alterée et soupprinse qu'elle ne savoit sa contenance. «Ha! dist elle,
à chef de pièce, quand elle sceut parler, mon coeur ne fut oncques
d'accord de faire ce que mes parens et amys m'ont à force contrainte de
faire. Hélas! et qu'en dira mon trèsloyal seigneur et mary, auquel je
n'ay pas gardé loyaulté comme je deusse, mais comme femme fresle, legère
et muable de courage, ay baillé part et porcion à aultruy de ce dont il
estoit et devoit estre le seul seigneur et maistre? Je ne suis pas celle
qui doit ou ose attendre sa presence; je ne suys pas aussi digne qu'il
me doye ou veille regarder, ne jamais veoir en sa compaignie.» Et ces
paroles dictes, accompaignées de grands larmes, son trèshoneste,
trèsvertueux et loyal cueur s'évanuyt, et cheut paulmée. Elle fut prinse
et portée sur ung lit, et luy revint le cueur; mais depuis ne fut en
puissance d'homme ne de femme de la faire menger ne dormir, ainçois fut
trois jours continuelz tousjours plorant, en la plus grand tristesse de
cueur que jamais femme fut. Pendant lequel temps elle se confessa et
ordonna comme bonne chrestienne, priant mercy à tout le monde,
specialement à monseigneur son mary. Et tost après elle mourut, dont ce
fut trèsgrand dommage; et n'est point à dire le desplaisir qu'en print
mon dit seigneur son mary, quand il en sceut la nouvelle; et à cause de
son dueil fut en trèsgrand danger de suyvir par semblable accident sa
trèsloyale espouse; mais Dieu, qui l'avoit sauvé d'aultres grands
perilz, le preserva de ce dangier.
LA LXXe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR.
Un gentil chevalier d'Alemaigne, grand voyageur, aux armes preux,
cortois, et de toutes bonnes vertuz largement doué, au retourner d'un
loingtain voiage, luy estant en ung sien chasteau, fut requis d'ung son
subject demourant en sa ville mesme d'estre parrain de tenir sur fons
son enfant, dont la mère s'estoit delivrée droit à la coup du retour du
dit chevalier. Laquelle requeste fut au dit bourgois libéralement
accordée, et jasoit que le dit chevalier eust en sa vie pluseurs enfans
tenuz sur fons, si n'avoit il jamais donné son entente aux sainctes
parolles par le prestre proferées ou mistère de ce saint et digne
sacrement, comme il fist à ceste heure; et luy semblerent, comme elles
sont à la verité, plaines de haulx et divins mistères. Ce baptesme
achevé, comme il estoit liberal et courtois, affin d'estre veu de ses
hommes, demoura à disner en la ville, sans monter au chasteau, et luy
tindrent compaignie le curé, son compère, et aucuns aultres des plus
gens de bien, lesquels, après pluseurs devises, montèrent en jeu d'unes
et d'aultres matères, tant que monseigneur commença à loer beaucop le
digne sacrement de baptesme, et dist hault et cler, oyans tous: «Si je
savoye veritablement que à mon baptesme eussent esté pronuncées les
dignes et sainctes parolles que j'ay oyes à ceste heure au baptesme de
mon nouveau filleul, je ne craindroye en rien le dyable qu'il eust sur
moy puissance ne autorité, sinon seulement de moy tempter, et me
passeroye de faire le signe de la croix; non pas, affin que bien vous
m'entendez, que je ne sache trèsbien que ce signe est suffisant à
rebouter le diable; mais ma foy est telle que les paroles dictes au
baptesme d'un chascun cristien, s'elles sont telles que aujourd'uy j'ay
oyes, sont valables à rebouter tous les dyables d'enfer, s'il en y avoit
encores autant.--En verité, respondit alors le curé, monseigneur, je
vous asseure, _in verbo sacerdotis_, que les mesmes paroles qui ont esté
dictes aujourd'uy au baptesme de vostre filleul furent dictes et
celebrées à vostre baptesme; je le sçay bien, car je mesmes vous
baptisay, et en ay aussi fresche memoire comme si ce eust hier esté.
Dieu fasse mercy à monseigneur vostre père; il me demanda le lendemain
de votre baptesme qu'il me sembloit de son nouveau fils; telz et telz
furent vos parrains, et telz et telz y estoient.» Et racompta toute la
manière du baptisement, et le fist bien certain que mot avant ne mot
arrière n'eut en son baptisement de celuy à son filleul. «Et
puisqu'ainsi est, dist alors ce gentil chevalier, je promectz à Dieu mon
createur tant honorer de ferme foy le saint sacrement de baptesme que
jamais, pour quelque peril, encontre ou assault que le dyable me face,
je ne feray le signe de la croix, mais par la seule memoire du sacrement
de baptesme l'en chasseray ensus de moy, tant ay ferme foy en ce divin
mistère; et ne me semblera jamais possible que le dyable puisse nuyre à
homme armé de tel escu; car il est tel et si ferme que seul y vault sans
aultre aide, voire acompaigné de vraye foy.» Ce disner se passa, et ne
sçay quants ans après, ce bon chevalier se trouva en une bonne ville en
Alemaigne, pour aucuns affaires qui l'y tirèrent, et fut logé en
l'hostellerie. Comme il estoit ung soir avec ses gens, après soupper,
devisant et esbatant avec eulx, fain luy print d'aller au retrait; et
car ses gens s'esbatoient, n'en voult nulz oster de l'esbat; si print
une chandelle et tout seul s'en va au retrait. Comme il entroit dedans,
il vit devant luy ung grand monstre horrible et terrible, ayant grandes
et longues cornes, les yeux plus alumés que flambe de fornaise, les braz
gros et longs, les griffes aguez et trenchans, et bref c'estoit ung
monstre trèsespoventable, et ung dyable, comme je croy. Et pour tel le
tenoit le bon chevalier, lequel de prinsault fut assez esbahi d'avoir
telle rencontre. Néantmains toutesfoiz print cueur, hardement et vouloir
de soy defendre s'il estoit assailly; et luy souvint du veu qu'il avoit
fait, et du saint et divin mistère de baptesme. Et en ceste foy marche
vers ce monstre, que j'appelle dyable, et luy demanda qui il estoit, et
qu'il demandoit. Ce dyable, sans mot dire, le commença à compter, et bon
chevalier de se defendre, qui n'avoit toutesfoiz pour toutes armeures
que ses mains, car il estoit en pourpoint comme pour aller coucher, et
son bon escu de ferme foy au saint mistère de baptesme. La lucte dura
longuement, et fut ce bon chevalier tant las que merveilles de soutenir
ce dur assault. Mais il estoit tant fort armé de son escu de foy que pou
luy nuysoient les coups de son ennemy. En la parfin que ceste bataille
eut bien duré une bonne heure, ce bon chevalier se print aux cornes de
ce dyable, et luy en esracha une dont il le bacula trop bien et malgré
luy. Comme victorieux se partit de luy, et le laissa là comme recréant,
et vint trouver ses gens qui s'esbatoient, comme ilz faisoient par avant
son partement, qui furent bien effraiez de veoir leur maistre en ce
point eschauffé qu'il estoit tant esgratigné le visage, le pourpoint,
chemises, chausses et tout desrompu et deschiré, et comme tout hors
d'alaine. «Ha! monseigneur, dirent-ilz, dont venez vous, et qui vous a
ainsi habillé?--Qui? dit il; ce a esté le deable, à qui je me suis tant
combatu que j'en suis tout hors d'alaine et en tel point que vous veez;
et vous asseure par ma foy que je tien veritablement qu'il m'eust
estranglé et devoré, se à ceste heure ne me fust souvenu de mon baptesme
et du hault mistère de ce saint sacrement, et de mon veu que je feis
ores a ne sçai quants ans; et creez que je ne l'ai pas faulsé; car,
quelque danger que j'aye eu, oncques ne feis le signe de la croix, mais
souvenant du saint sacrement dessus dit, me suis hardyment defendu et
franchement eschappé, dont je loe et mercye nostre seigneur, qui par ce
bon escu de saincte foy m'a si sauvement preservé. Viennent tous les
aultres qui en enfer sont, tant que ceste enseigne demeure, je ne les
crains; vive, vive nostre benoist Dieu, qui ses chevaliers de telles
armes scet adouber!» Les gens de ce bon seigneur, oyans leur maistre ce
cas racompter, furent bien joyeux de le veoir en bon point, mais esbahis
de la corne qu'il leur monstroit, qu'il avoit à ce dyable de la teste
esrachée. Et ne savoient juger, non fist oncques personne qui depuis la
veist, de quoi elle estoit, si c'estoit os ou corne, comme aultres
cornes sont, ou que c'estoit. Alors ung des gens de ce chevalier dist
qu'il vouloit aller veoir se ce dyable estoit encores où son maistre
l'avoit laissé, et s'il le trouvoit il se combatroit à luy et luy
arracheroit l'aultre corne. Son maistre luy dist qu'il n'y allast point;
il dist que si feroit. «N'en fay rien, dist son maistre, le peril y est
trop grand.--Ne m'en chault, dit l'autre, je y veil aller.--Si tu me
croiz, dit son maistre, tu n'yras pas.» Quoy qu'il fust, il y voult
aller, et desobeir à son maistre. Il print en sa main une torche et une
grande hache, et vint au lieu où son maistre s'estoit combatu. Quelle
chose il y fist, on n'en scet rien, mais son maistre, qui de luy se
doubtoit, ne le sceut si tost suyr qu'il ne le trouva pas, ne le dyable
aussi, et n'oyt oncques puis nouvelles de son homme. En la fasson
qu'avez oy se combatit ce bon chevalier au dyable, et le surmonta par la
vertu du saint sacrement de baptesme.
LA LXXIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR LE DUC.