compaignie de monseigneur d'Estampes, qui le deffrayoit, qui est une
chose qu'il prend assez bien en gré. Ung jour entre les aultres,
d'adventure il rencontra maistre Ymbert de Playne, maistre Roland Pipe,
et Jehan Le Tourneur, qui luy firent grand chère. Et pour ce qu'il est
plaisant et gracieux, comme chacun scet, ilz desirèrent sa compaignie et
luy prièrent de venir loger avec eulx, et qu'ilz feroient la meilleure
chère de jamais. Montbleru de prinsault s'excusa sur monseigneur
d'Estampes, qui l'avoit là amené, et dist qu'il ne l'oseroit
habandonner: «Et la raison y est bonne, car il me deffraye de tout
point», dit-il. Néantmains toutesfoiz il fut content d'abandonner
monseigneur d'Estampes, ou cas que entre eulx le voulsissent deffrayer;
et eulx, qui ne desiroient que sa compaignie, accorderent legierement et
de bon cueur ce marchié. Or escoutez comment il les paya. Ces trois bon
seigneurs, maistre Ymbert, maistre Roland, et Jehan Le Tourneur,
demourerent à Envers plus qu'ilz ne pensoient quand ilz partirent de la
court, et soubz esperance de bref retourner, n'avoient apporté chacun
qu'une chemise; si devindrent les leurs, leurs couvrechefz et petiz
draps, bien sales, et à grand regret leur venoit d'eulx trouver en ce
party, car il faisoit bien chault, comme en la saison de Penthecoste. Si
les baillèrent à blanchir à la chambrière de leur logis ung samedy au
soir, quand ilz se couchèrent, et les devoient avoir blanches au
lendemain, à leur lever. Et si eussent ilz, mais Montbleru les en garda
bien. Et pour venir au fait, la chambriere, quand vint au matin, qu'elle
eut blanchy ces chemises, couvrechefz et petiz draps, les sechez au feu,
et ploiez bien et gentement, elle fut appellée de sa maistresse pour
aller à la boucherie faire la provision pour le disner. Elle fist ce que
sa maistresse luy commenda, et laissa en la cuisine, sur une scabelle,
tout ce bagage, chemises, couvrechefz, et petiz draps, esperant à son
retour les retrouver; à quoy elle faillit, car Montbleru, quand il peut
veoir du jour, se lève de son lit et print une robe longue sur sa
chemise, et descendit en bas. Il vint veoir qu'on disoit en la cuisine,
où il ne trouva ame, fors seullement ces chemises, couvrechiefz, et
petiz draps, qui ne demandoient que marchand. Montbleru congneut tantost
que c'estoit sa charge, si y mist la main, et fut en grand effroy où il
les pourroit sauver. Une foiz il pensoit de les bouter dedans les
chaudières et grands potz de cuyvre qui estoient en la cuisine,
aultrefoiz de les bouter en sa manche; bref il les bouta en l'estable
de ses chevaulx, bien enfardelées dedans le fain et ung gros monceau de
fiens; et cela fait, il s'en revint coucher dont il estoit party
d'emprès de Jehan Le Tourneur. Or veezcy la chambriere retournée de la
boucherie, qui ne trouve pas ces chemises, qui ne fut pas bien contente,
et commence à demander par tout qui en scet nouvelles. Chacun à qui elle
en demandoit disoit qu'il n'en savoit rien, et Dieu scet la vie qu'elle
menoit. Et veezcy les serviteurs de ces bons seigneurs qui attendent
après leurs chemises, qui n'osent monter vers leurs maistres, et
enragent tous vifz, si font l'oste et l'ostesse et la chambriere. Quand
vint environ neuf heures, ces bons seigneurs appellent leurs gens, mais
nul ne vient, tant craindent à dire les nouvelles de ceste perte à leurs
maistres. Toutesfoiz en la fin, qu'il estoit entre xj et xij, l'oste
vint et les serviteurs; et fut dit à ces bons seigneurs comment leurs
chemises estoient desrobées, dont les aucuns perdirent pacience, comme
maistre Ymbert et maistre Roland. Mais Jehan Le Tourneur tint assez
bonne maniere, et n'en faisoit que rire, et appella Montbleru, qui
faisoit la dormeveille, qui savoit et oyoit tout, et luy dist:
«Montbleru, véezcy compaignons bien en point: on nous a desrobé noz
chemises.--Saincte Marie! que dictes vous? dit Montbleru, contrefaisant
l'endormy, véezcy mal venu.» Quand on eut grand pièce tenu parlement de
ces chemises perdues, dont Montbleru cognoissoit bien le larron, ces
bons seigneurs dirent: «Il est jà tard, nous n'avons encores point oy de
messe, et si est Dimanche; et si ne povons bonnement aller sans
chemises: qu'est il de faire?--Par ma foy, dist l'oste, je n'y sçay
d'aultre remède, que je vous preste chacun une chemise des miennes,
telles qu'elles sont; elles ne sont pas pareilles aux vostres, mais
elles sont blanches, et si ne povez mieulx faire.» Ilz furent contens de
prendre ces chemises de l'oste, qui estoient courtes et estroictes, et
de dure et aspre toille, et Dieu scet qu'il les faisoit bon veoir. Ilz
furent prestz, Dieu mercy; mais il estoit si tard qu'ilz ne savoient où
ilz pourroient oyr messe. Alors dist Montbleru, qui tenoit trop bien
manière: «Tant que d'oyr messe, il est meshuy trop tard; mais je sçay
une eglise en ceste ville où nous ne fauldrons point de veoir
Dieu.--Encores vault il mieulx que rien, dirent ces bons seigneurs.
Allons, allons, et nous avançons vistement, c'est trop tardé: car perdre
noz chemises, et ne oyr point aujourdhuy de messe, ce seroit mal sur
mal; et pourtant il est temps d'aler à l'église, si meshuy nous voulons
ouyr la messe.» Montbleru les mena en la grand eglise d'Envers, où il y
a ung Dieu sur ung asne. Quand ilz eurent chacun dit une paternostre,
ilz dirent à Montbleru: «Où est ce que nous verrons Dieu?--Je le vous
monstreray», dit il. Alors il leur monstra ce Dieu sur l'asne, et leur
dist: «Véezlà Dieu: vous ne fauldrez jamais à quelque heure de veoir
Dieu céens.» Ilz se commencèrent à rire, jasoit ce que la doleur de
leurs chemises ne fust pas encores appaisée. Et sur ce point ilz s'en
vindrent disner et furent depuis ne sçay quans jours à Envers; et après
se despartirent sans avoir leurs chemises, car Montbleru les mist en
lieu sauf, et les vendit depuis cinq escuz d'or. Or advint, comme Dieu
le voult, que en la bonne sepmaine de quaresme ensuyvant le mercredy,
Montbleru se trouva au disner avecques ces trois bons seigneurs dessuz
nommez; et entre aultres parolles il leur ramentut leurs chemises qu'ilz
avoient perdues à Envers, et dist: «Hélas! le pouvre larron qui vous
desroba, il sera bien damné si son meffait ne lui est pardonné de par
Dieu, et de par vous; vous ne le vouldriez pas?--Ha! dit maistre Ymbert,
par dieu, beau sire, il ne m'en souvenoit plus, je l'ay pieçà
oublié.--Au mains, dit Montbleru, vous luy pardonnez, faictes
pas?--Saint Jehan, dist il, je ne vouldroye pas qu'il fust damné pour
moy.--Et par ma foy, c'est bien dit, dist Montbleru. Et vous, maistre
Roland, ne luy pardonnez vous pas aussi?» A grand peine disoit-il le
mot; toutesfoiz il dist qu'il luy pardonnoit, mais pour ce qu'il pert à
regret, le mot luy coustoit plus à prononcer. «Et vrayement, vous luy
pardonnerez aussi, maistre Roland, dist Montbleru; qu'avez vous gaigné
d'avoir damné ung pouvre larron pour une meschante chemise et ung
couvrechef?--Et je luy pardonne vrayement, dist il lors, et l'en clame
quicte, puisqu'ainsi est que aultre chose n'en puis avoir.--Et par ma
foy, vous estes bon homme», dist Montbléru. Or vint le tour de Jehan Le
Tourneur. Si luy dist Montbleru: «Or ça, Jehan, vous ne ferez pas pis
que les aultres, tout est pardonné à ce pouvre larron de chemises, si à
vous ne tient.--A moy ne tiendra pas, dit il, je luy ay pieçà pardonné,
et luy en baille de rechef absolucion.--On ne pourroit mieulx dire, dit
Montbleru, et par ma foy, je vous sçay trèsbon gré de la quictance que
vous avez faicte au larron de voz chemises, et en tant qu'il me touche,
car je suis le larron mesmes qui vous desrobay voz chemises à Envers; je
prens ceste quictance à mon prouffit, et vous en mercye toutesfoiz, car
je le doy faire.» Quand Montbleru eut confessé ce larrecin, et qu'il eut
trouvé sa quictance par le party qu'avez oy, il ne fault pas demander si
maistre Ymbert, maistre Roland et Jehan Le Tourneur furent bien esbahiz,
car ilz ne se fussent jamais doubtez qui leur eust fait ceste
courtoisie. Et luy fut bien reprouché, voire en esbatant, ce pouvre
larrecin. Mais luy, qui scet son entregens, se desarmoit gracieusement
de tout ce dont charger le vouloient; et leur disoit bien que c'estoit
sa coustume que de gaigner et de prendre ce qu'il trouvoit sans garde,
specialement à telles gens qu'ilz estoient. Ilz n'en firent que rire;
mais trop bien demandèrent comment il les desroba. Et il leur declara
tout au long, et dist aussi qu'il avoit eu de tout ce butin cinq escuz,
dont ilz n'eurent ne demandèrent aultre chose.
LA LXIVe NOUVELLE.
PAR MESSIRE MICHAULT DE CHANGY.
Il est bien vray que naguères, en ung lieu de ce pays que je ne puis
nommer, et pour cause; mais au fort, qui le scet si s'en taise comme je
fays, avoit ung maistre curé qui faisoit raige de confesser ses
parrochiennes. De fait, il n'en eschappoit pas une qui ne passast par
là, voire des plus jeunes. Au regard des veilles, il n'en tenoit compte.
Quand il eut longuement maintenu ceste saincte vie et ce vertueux
exercice, et que la renommée en fut espandue par toute la marche et ès
terres voisines, il fut puny en la façon que vous orrez, et par
l'industrie de l'un de ses parrochiens, à qui toutesfoiz il n'avoit
encores rien meffait touchant sa femme. Il estoit ung jour au disner, et
faisoit bonne chère en l'ostel de son parrochien que je vous dy. Et
comme il estoient ou meilleur endroit de leur disner et qu'ilz faisoient
le plus grand het, veezcy leens venir ung homme qui s'appelle
Trenchecoille, lequel se mesle de taillier gens, d'arracher dens, et
d'un grand tas d'aultres brouilleries; et avoit ne sçay quoy à besoigner
à l'oste de léens. L'oste l'encueillit tresbien et le fist seoir, et
sans se faire beaucoup prier, il se fourre avecques nostre curé et les
aultres; et s'il estoit venu tard, il met peine d'aconsuyvir ceulx qui
le mieulx avoient viandé. Ce maistre curé, qui estoit grand farseur et
fin homme, commence à prendre la parolle à ce trenchecoille et luy va
demander de son mestier et de cent mille choses, et le trenchecoille luy
respondoit au propos le mieulx qu'il savoit. A chef de pièce, maistre
curé se vire verz l'oste et en l'oreille luy dist: «Voulons nous bien
tromper ce trenchecoille?--Oy, je vous en prie, ce dit l'oste; mais en
quelle manière le pourrons-nous faire?--Par ma foy, dit le curé, nous le
tromperons trop bien, si vous me voulez aider.--Et je ne demande aultre
chose, dit l'oste.--Je vous diray que nous ferons, dit le curé: je
faindray avoir mal au coillon et marchanderay à lui de le m'oster, et me
feray lyer et mettre sur la table tout en point, comme pour le trencher.
Et quand il viendra près et il vouldra veoir que c'est pour ouvrer de
son mestier, je me leveray et luy monstreray le derrière.--Et que c'est
bien dit, dist l'oste, qui à coup pensa ce qu'il vouloit faire; vous ne
feistes jamais mieulx; laissez nous faire entre nous aultres, nous vous
aiderons bien à parfaire la farce.--Je le veil, dit le curé.» Après ces
paroles monseigneur le curé rassaillit nostre trenchecoille d'unes et
d'aultres, et en la parfin luy dist, pardieu, qu'il avoit bien mestier
d'un tel homme qu'il estoit, et qu'il avoit ung coillon tout pourry et
gasté, et vouldroit qu'il luy eust cousté bonne chose, et qu'il eust
trouvé homme qui bien luy sceust oster. Et si froidement le disoit que
le le trenchecoille cuidoit veritablement qu'il deist voir. Lequel luy
respondit: «Monseigneur le curé, je veil bien que vous sachez, sans nul
despriser, ne moy vanter de rien, qu'il n'y a homme en ce pays qui
mieulx que moi vous sceust aider; et pour l'amour de l'oste de ceens, je
vous feray de ma peine telle courtoisie, si vous vous voulez mettre en
mes mains, que par droit vous en devrez estre content.--Et vrayment, dit
maistre curé, c'est bien dit.» Conclusion, pour abreger, ilz furent
d'accort. Et tost après fut la table ostée, et commença maistre
trenchecoille à faire ses préparatoires pour besoigner; et d'aultre part
le bon curé se mettoit à point pour faire la farse, qui ne lui tourna
pas à jeu, et devisoit à l'oste et aux aultres comment il devoit faire.
Et tantdis que ces approuches d'un costé et d'aultre se faisoient,
l'oste de léens vint au trenchecoille, et luy dist: «Garde bien, quelque
chose que ce prestre te dye, quand tu le tiendras pour ouvrer à ses
coillons, que tu les lui trenches tous deux rasibus, et n'y fay faulte,
si cher que tu as ton corps.--Saint Martin, si feray je, dist le
trenchecoille, puis qu'il vous plaist. J'ai ung instrument si prest et
si bien trenchant, que je vous feray present de ses genitoires avant
qu'il ait loisir de moy rien dire.--Or on verra que tu feras, dist
l'oste; si tu faulx, je ne te fauldray pas.» Tout fut prest, et la table
apportée, et monseigneur le curé en pourpoint, qui bien contrefaisoit
l'adolé, et promectoit bon vin à ce trenchecoille. L'oste aussi et les
serviteurs de léens, qui devoient tenir bon curé, qui n'avoient garde de
le laisser eschapper. Et affin d'estre plus seur, le lièrent trop bien,
et luy disoient que c'estoit pour mieux faire la farce, et quand il
vouldroit ilz le laisseroient aller; et il les creut comme fol. Or vint
ce vaillant trenchecoille garny à la couverte main de son petit rasoir,
et commença à vouloir mettre les mains aux coillons de monseigneur le
curé: «A dya! dit monseigneur le curé, faictes à traict et tout beau;
tastez les le plus doulcement que vous pourrez, et après je vous diray
lequel je veil avoir osté.--Trop bien», dit il: et lors tout souef lève
la chemise et prend ses maistres coillons, gros et quarrez, et sans en
plus enquerir, subitement les luy trencha tous deux d'un seul cop. Et
bon curé de cryer, et de faire la plus male vie que jamais fist homme.
«Hola! hola, dist l'oste, pille la pacience, ce qui est fait est fait;
laissez-vous adouber.» Alors le trenchecoille le mect à point du surplus
qui en tel cas appartient, et part et s'en va, attendant de l'oste il
savoit bien quoy. Or ne fault-il pas demander se monseigneur le curé fut
bien camus de se veoir ainsi desgarny. Et mectoit sus à l'oste qu'il
estoit cause de son meschef; mais Dieu scet qu'il s'en excusoit bien, et
disoit que si le trenchecoille ne se fust si tost sauvé, qu'il l'eust
mis en tel estat que jamais n'eust fait bien après. «Pensez vous, dit
il, qu'il ne me desplaist bien de vostre ennuy, et plus beaucop qu'il
est advenu en mon hostel?» Ces nouvelles furent tost vollées par toute
la ville; et ne fault pas dire que aucunes damoiselles n'en furent bien
marries d'avoir perduz les instrumens de monseigneur le curé; mais aussi
d'aultre part les dolens mariz en furent si joyeulx qu'on ne vous saroit
dire n'escripre la dixiesme partie de leur lyesse. Ainsi que vous avez
oy fut maistre curé puny, qui tant d'aultres avoit trompez et deceuz; et
oncques depuis ne se osa veoir entre gens, mais reclus et plain de
melencolie fina bien tost après ses dolens jours.
LA LXVe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR LE PRÉVOST DE WASTENNES.
Comme souvent l'on mect en terme pluseurs choses dont en la fin on se
repent, et à tard, advint naguères que ung gentil compaignon, demourant
en ung village assez près du Mont-Saint-Michel, se devisoit à ung
soupper, present sa femme, et aucuns estrangiers et pluseurs de ses
voisins, d'un hostellain dudit Mont-Saint-Michel, et disoit, affermoit
et juroit sur son honneur, qu'il portoit le plus beau membre, le plus
gros et le plus quarré qui fust en toute la marche d'environ; et
avecques ce, qui n'empire pas le jeu, il s'en aidoit tellement et si
bien que les quatre, les v, les six foiz ne luy coustoient non plus que
s'on les prinst en la corne de son chaperon. Tous ceulx de la table
oyrent bien voluntiers le bon bruyt qu'on donnoit à cet hostellain du
Mont-Saint-Michel, et en parlèrent chacun comme il l'entendoit. Mais qui
que y prinst garde, la dame de leens, femme au racompteur de l'ystoire,
y presta trèsbien l'oreille, et luy sembla bien que la femme estoit
eureuse et bien fortunée qui de tel mary estoit douée. Et pensa dèslors
en son cueur que, s'elle povoit trouver honneste voye et subtille, elle
se trouvera quelque jour audit Saint-Michel, et à l'ostel de l'homme au
gros membre se logeroit; et ne tiendra que à luy qu'elle n'espreuve si
le bon bruyt qu'on luy donne est vray. Pour executer ce qu'elle avoit
proposé et en son courage deliberé, au chef de vj ou viij jours, elle
print congé de son mary, pour aller en pelerinage au Mont-Saint-Michel.
Et pour colorer l'occasion de son voyage, elle, comme femmes sçavent
bien faire, trouva une bourde toute affaictée. Et son mary ne luy refusa
pas le congé, combien qu'il se doubta tantost de ce qui estoit. Au
partir, son mary luy dist qu'elle feist son offrande à saint Michel, et
qu'elle se logeast à l'ostel dudit hostellain, et qu'elle le
recommendast à luy cent mille foiz. Elle promist de tout accomplir, et
sur ce prend congé, et s'en va, Dieu scet, desirant beaucop se trouver
au lieu de Saint-Michel. Tantost qu'elle fut partie, et bon mary de
monter à cheval, et par aultre chemin que sa femme tenoit picque tant
qu'il peut au Mont-Saint-Michel, et vint descendre tout secrètement
avant que sa femme à l'ostel de l'ostellain dessus dit, lequel
trèslyement le receut, et luy fist grand chère. Quand il fut en sa
chambre, il dist à l'oste: «Or ça, mon hoste, vous estes mon amy de
pieçà, et je suis le vostre; je vous veil dire qui m'amaine en ceste
ville maintenant. Il est vray qu'environ v ou vj jours a, nous estions
au soupper, en mon hostel, un grant tas de bons compaignons; et comme
l'on entre en devises, je commençay à compter comment on disoit en ce
pays qu'il n'y avoit homme mieux oustillé de vous»; et au surplus luy
dist au plus près qu'il peut toutes les parolles qui alors touchant le
propos furent dictes, et comme dessus est touché. «Or est il ainsi, dit
il, que ma femme entre les aultres recueillit trèsbien mes parolles, et
n'a jamais arresté tant qu'elle ayt trouvé manière de impétrer son congé
pour venir en ceste ville. Et par ma foi, je me doubte fort et croy
veritablement que sa principale intencion est d'esprouver, s'elle peut,
si mes parolles sont vrayes que j'ay dictes touchant vostre gros membre.
Elle sera tantost ceens, je n'en doubte point, car il luy tarde de soy y
trouver; si vous prie, quand elle viendra, que la recueillez lyement et
luy faictes bonne chère, et luy demandez la courtoisie, et faictes tant
qu'elle le vous accorde. Mais toutesfoiz ne me trompez point: gardez
bien que vous n'y touchez; prenez terme d'aller vers elle quand elle
sera couchée, et je me mettray en vostre lieu, et vous orrez après bonne
chose.--Laissez moy faire, par ma foy, dist l'ostellain, et je veil bien
et vous promectz que je feray bien mon personnage.--A dya, toutesfoiz,
dit l'autre, ne me faictes point de desloyauté; je sçai bien qu'il ne
tiendra pas à elle que ne le facez.--Par ma foy, dist l'ostellain, je
vous asseure que je n'y toucheray»; et non fist il. Il ne demoura guères
que vecy venir nostre gouge et sa chamberière, bien lassées, Dieu le
scet. Et bon hoste de saillir avant, et de recevoir la compaignie comme
il luy estoit enjoinct, et qu'il avoit promis. Il fist mener
madamoiselle en une trèsbelle chambre, et luy faire du bon feu et
apporter tout du meilleur vin de leens, et alla querir de belles cerises
toutes fresches, et vint bancqueter avec elle, en attendant le soupper.
Il commence de faire ses approuches quand il vit son point; mais Dieu
scet comment on le gecta loing de prinsault. En la parfin toutesfoiz,
pour abreger, marché fut fait qu'il viendroit coucher avec elle environ
la mynuyt tout secrètement. Et ce contract accordé, il s'en vint devers
le mary de la gouge et luy compta le cas, lequel à l'heure prinse entre
elle et l'ostellain, il se vint bouter en son lieu et besongna le
mieulx qu'il peult, et se leva devant le jour, et se vint remettre en
son lit. Quand le jour fut venu, nostre gouge, toute melencolieuse,
pensive et despiteuse, car point n'avoit trouvé ce qu'elle cuidoit,
appella sa chambrière, et se levèrent, et le plus hastivement qu'elles
peurent s'abillèrent, et voulrent paier l'oste et leur escot; mais
l'oste dist qu'il ne prendroit rien d'elle. Et sur ce, adieu, et se part
madamoiselle, sans aller ne oyr messe ne veoir saint Michel, ne
desjeuner aussi; et sans ung seul mot dire, s'en vint en sa maison. Mais
il vous fault savoir que son mary y estoit desjà, qui luy demanda qu'on
disoit de bon à saint Michel. Elle, tant marrye qu'on ne pourroit plus,
à peine s'elle daignoit respondre. «Et quelle chère, dit le mary, vous a
fait vostre hoste! Par Dieu, il est bon compaignon.--Bon compaignon!
dit-elle; il n'y a rien d'oultrage: je ne m'en saroie louer que tout à
point.--Non, dame, dist il; et par saint Jehan, je pensoye que pour
l'amour de moy il vous eust deu festoyer et faire bonne chère.--Il ne me
chault, dist-elle, de sa chère: je ne vois pas en pelerinage pour la
bonne chère de luy ne d'aultre; je ne pense qu'à ma devocion.--Devocion!
dame, dit il, nostre Dame, vous y avez failly; je sçay trop bien
pourquoy vous estes tant raffroignée, et que le cueur avez tant enflé.
Vous n'avez pas trouvé ce que vous cuidiez; il y a bien à dire une once,
largement. Dya, dya, madame, j'ay bien sceu la cause de vostre
pelerinage: vous cuidiez taster et esprouver le grand brichouart de
nostre hoste de saint Michel; mais, par saint Jehan, je vous en ay bien
gardée, et garderay, si je puis. Et affin que vous ne pensiez pas que je
vous mentisse quand je vous disoye qu'il l'avoit si grand, par Dieu, je
n'ay dit chose qui ne soit vraye; mais il n'est jà mestier que vous en
sachez plus avant que par oyr dire, combien que, s'il vous eust voulu
croire, et je n'y eusse contredit, vous aviez bonne devocion d'essayer
sa puissance. Regardez comment je sçay les choses. Et pour vous mettre
hors de suspection, sachez de voir que je vins ennuyt à l'heure que luy
aviez mise, et ay tenu son lieu; si prenez en gré ce que j'ay sceu
faire, et vous passez doresenavant de ce que vous avez. Pour ceste foiz
il vous est pardonné, mais de recheoir gardez vous en, pour autant qu'il
vous touche.» La damoiselle, toute confuse et esbahie, voyant son tort
evident, quand elle peut parler, crya mercy, et promist de non plus
faire. Et je tiens que non fist elle de sa teste.
LA LXVIe NOUVELLE.
PAR PHILIPE DE LOAN.
N'a guères que j'estoie à Saint-Omer avec ung grand tas de gentilz
compaignons, tant de céens comme de Bouloigne et d'ailleurs, et après le
jeu de paulme nous allasmes soupper en l'ostel d'un tavernier qui est
homme de bien et beaucop joyeux; et a une trèsbelle femme, et en grand
point, dont il a un trèsbeau filz, environ de l'eage de six à sept ans.
Comme nous estions tous assis au soupper, le tavernier, sa femme, et
leur filz d'emprès elle, avecques nous, les aucuns commencèrent à
deviser, les aultres à chanter, et faisions la plus grand chère de
jamais; et nostre hoste, pour l'amour de nous, ne s'i faindoit pas. Or
avoit esté sa femme ce jour aux estuves, et son petit filz avecques
elle. Si bien s'advisa nostre hoste, pour faire rire la compaignie,
qu'il demanderoit à son filz de l'estat et gouvernement de celles qui
estoient aux estuves avecques sa mère. Si luy va dire: «Vien çà, mon
filz; par ta foy, dy moy laquelle de toutes celles qui estoient aux
estuves avecques ta mère avoit le plus beau con et le plus gros.»
L'enfant, qui se oyoit questionner devant sa mère, qu'il craindoit comme
enfans font de coustume, vers elle regardoit et ne disoit mot. Et le
père, qui n'avoit pas aprins de le veoir si muet, luy dist de rechef:
«Or me dy, mon filz, qui avoit le plus gros con? dy hardiment.--Je ne
sçay, mon père, dit l'enfant, toujours virant le regart vers sa
mère.--Et par dieu, tu as menty, ce dist son père; or le me dy, je le
veil savoir.--Je n'oseroye, dit l'enfant, pour ma mère; elle me
batteroit.--Non fera, non, dit le père, tu n'as garde, je t'asseure.» Et
nostre hostesse sa mère, non pensant que son fils deust dire ce qu'il
dist, luy dit: «Dy, dy hardiment ce que ton père te demande.--Vous me
batteriez, dit il.--Non feray, non.» Et le père, qui vit que son filz
eut congé de souldre sa question, luy demanda de rechef: «Or ça, mon
filz, par ta foy, as tu bien regardé tous les cons de ces femmes qui
estoient aux estuves?--Saint Jehan, oy, mon père.--Et y en avoit il
largement? dy, ne mens point.--Je n'en vy oncques tant: ce sembloit une
droicte garenne de cons.--Or çà, dy nous maintenant qui avoit le plus
bel et le plus gros.--Vrayment, ce dist l'enfant, ma mère avoit tout le
plus bel et le plus gros, mais il avoit un si grand nez.--Si grand nez?
dit le père: va, va, tu es bon filz.» Et nous commenceasmes tous à rire
et à boire d'autant, et parler de cest enfant qui caquetoit si bien.
Mais sa mère n'en savoit sa contenance, tant estoit honteuse, pource que
son filz avoit parlé du nez; et croy bien depuis il en fut trèsbien
torché, car il avoit encusé le secret de l'escole. Nostre hoste fist du
bon compaignon; mais il se repentit assez depuis d'avoir fait la
question, dont la solucion le fist rougir. C'est tout pour le present.
LA LXVIIe NOUVELLE.
PAR PHILIPE DE LOAN.