n'est mains vraye que l'euvangile, comme il a esté et est cogneu de
pluseurs notables gens, dignes de foy et de croire. Et fut le cas tel,
pour abreger: Ung gentilhomme, chevalier des marches de Picardie, pour
lors bruyant et frez, de grand autorité et de grand lieu, se vint loger
en une hostellerie qui par le fourrier de monseigneur le duc Phelippe de
Bourgoigne son maistre luy avoit esté delivrée. Tantost qu'il eut mis
pié à terre, comme il est de coustume aus dictes marches, son hostesse
luy vint au devant, et trèsgracieusement, comme elle estoit coustumière
de ce faire, le receut et bienviengna; et luy, des courtois le plus
honorable, la baisa doulcement, car elle estoit belle et gente et en
bon point, et mise sur le bon bout, appellant sans mot dire trop bien
son marchant à son baisier et accolement, et de prinsault n'y eut celuy
des deux qui ne pleust bien à son compaignon. Si pensa le chevalier par
quel train et moien il parviendroit à la joissance de son hostesse, et
s'en descouvrit à ung de ses serviteurs, qui en peu d'heure tellement
batist les besoignes, qu'ilz se trouvèrent ensemble. Quand ce gentil
chevalier vit son hostesse preste d'oyr, d'entendre et escouter ce qu'il
vouldroit dire, pensez qu'il fut joyeux oultre mesure, et de grand haste
et ardent desir qu'il eut d'entamer la matère qu'il vouloit ouvrir, il
oblya de serrer l'huys de la chambre, que son serviteur au partir de
leur assemblement laissa entrouverte, et commença sa harengue à l'heure,
sans regarder à aultre chose; et l'ostesse, qui ne l'oyoit pas à regret,
luy respondoit tout au propos, tant qu'ilz estoient si bien d'accord
qu'oncques musicque ne fut pour eulx plus doulce, instrumens ne
pourroient mieulx estre accordez que eulx deux, la mercy Dieu, estoient.
Or advint, ne sçay par quelle adventure, ou si l'oste de leens, mary de
l'ostesse, queroit sa femme pour aucune chose luy dire, en passant par
adventure par devant la chambre où sa femme avec le chevalier jouoit des
cimbales, il en oyt le son; si se tira vers le lieu où ce beau deduit se
faisoit, et au hurter qu'il fist à l'huys, il trouva l'atelée du
chevalier et de sa femme, dont d'eulx il fut le plus esbahy de trop, et
en reculant subitement, doubtant les empescher et destourber de la
doulce oeuvre qu'ilz faisoient, leur dist, pour toutes menaces et
tençons: «Et par la mort bieu, vous estes bien meschantes gens, et à
vostre fait mal regardans, qui n'avez eu tant de sens, quand vous voulez
faire telz choses, que de serrer et tirer les huys après vous. Or pensez
que c'eust esté si ung aultre que moy vous eust trouvez! Et, par Dieu,
vous estiez gastés et perduz, et eust esté vostre fait decelé, et
tantost sceu par toute la ville. Faictes aultrement une aultre foiz, de
par le dyable!» Et sans plus dire tire l'huys et s'en va; et bonnes gens
de raccorder leurs musettes, et de parfaire la note encommencée. Et
quand ce fut fait, chacun s'en alla à sa chacune, sans faire semblant de
rien; et n'eust esté, espoir, leur cas jamais descouvert ou au mains si
publicque que de venir à l'oreille de vous ne de tant d'aultres gens, si
n'eust esté le mary, qui ne se doubtoit pas tant de ce qu'on l'avoit
fait coupaut que de l'huis qu'il trouva desserré.
LA LXXIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE QUIEVRAIN.
A propos de la nouvelle precedente, es marches de Picardie avoit
naguères ung gentilhomme, et tien que encores y soit il à ceste heure,
qui tant amoureux estoit de la femme d'un chevalier son voisin, qu'il
n'avoit ne bon jour ne bonne heure s'il n'estoit auprès d'elle, ou à
tout le mains qu'il en eust nouvelle, et il n'estoit pas mains cher tenu
d'elle, qui n'est pas pou de chose. Mais la doleur estoit qu'ilz ne
savoient trouver fasson ne manière d'estre à part et en lieu secret,
pour à loisir dire et deceler ce qu'ilz avoient sur le cueur que, pour
rien en la presence de nul, tant fust leur amy, n'eussent voulu
descouvrir. Au fort, après tantes males nuitz et jours doloureux, amour,
qui ses serviteurs loyaulx aide et secoure quand bien luy plaist, leur
appresta ung jour trèsdesiré, ou quel le doloreux mary, plus jaloux que
nul homme vivant, contrainct fut d'abandonner le mesnaige et aller aux
affaires qui tant luy touchoient, que sans y estre en personne il
perdoit une grosse somme de deniers, et par sa presence il la povoit
conquerir, ce qu'il fist; en laquelle gaignant, il conquist bien
meilleur butin, comme d'estre nommé coux, avec jaloux qu'il avoit nom
auparavant; car il ne fut pas si tost sailly de l'ostel, que le
gentilhomme, qui ne glatissoit après aultre beste, vint pour se fourrer
dedans, et, sans faire long sejour, incontinent executa ce pour quoy il
venoit, et print de sa dame tout ce que ung serviteur en ose ou peut
demander, si plaisantement et à si bon loisir qu'on ne pourroit mieulx
souhaitter. Et ne se donnèrent garde que le mary les surprint; dont ne
se donnèrent nul mal temps, esperans la nuyt parachever ce que le jour
trèsjoieulx, et pour eulx trop court, avoyent encommencé, pensant à la
verité que le dyable de mary ne deust retourner jusques au lendemain au
disner, voire au plus tost. Mais aultrement alla, car les deables le
rapportèrent à l'ostel, ne scay et aussi ne me chault de savoir comment
il sceut tant abreger ses besoingnes; assez souffist dire qu'il revint
le soir, dont la compaignie, c'est assavoir des deux amans, fut bien
esbahie; et furent si surprins, car point ne se doubtoient de ce dolent
retourner, que le pouvre gentilhomme n'eut aultre advis que de se bouter
ou retraict de la chambre, esperant en saillir par quelque voye que sa
dame trouveroit avant que le chevalier y mist le pié; dont il advint
tout aultrement, car nostre chevalier, qui pour ce jour avoit chevauché
xv ou xvj grosses lieues, estoit tant las qu'il ne povoit les rains
trayner; et voulut souper en sa chambre où il s'estoit deshousé, et il
fist couvrir, sans aller en la sale. Pensez que le bon gentilhomme
rendoit bien gorge du bon temps qu'il avoit eu ce jour, car il mouroit
de faim, de froit et de paour. Et encores, pour plus enrager et engreger
son mal, une toux le va prendre si grand et horrible que merveille, et
ne failloit guères que chacun coup qu'il toussoit qu'il ne fust oy de la
chambre où estoit l'assemblée du chevallier, de la dame et des aultres
gens de léens. La dame, qui avoit l'oeil et l'oreille tousjours à son
amy, l'entreoyt d'adventure, dont elle eut grand frayeur au cueur,
doubtant que son mary ne l'oyst aussi. Si trouva manière, tantost après
soupper, de se bouter seulette en ce retraict, et dist à son amy pour
Dieu qu'il se gardast d'ainsi tousser. «Helas! dit il, m'amye, je n'en
puis mais; Dieu scet comment je suis puny; et, pour Dieu, pensez de moy
tirer d'icy.--Si feray je», dit elle. Et à tant se part, et bon escuyer
de recommencer sa chanson de tousser, voire si trèshault qu'on l'eust
bien peu oyr de la chambre, si n'eussent esté les devises que la dame
faisoit mettre en termes. Quand ce bon escuyer se vit ainsi assailly de
la toux, il ne sceut aultre remède, affin de non estre oy, que de bouter
sa teste ou pertuis du retrait, où il fut bien encensé, Dieu le scet, de
la conficture de léens; mais encores amoit il ce mieulx que d'estre oy.
Pour abreger, il fut long temps la teste en ce retraict, crachant,
mouchant et toussant, et sembloit que jamais ne deust faire aultre
chose. Neantmains, après ce bon coup, sa toux le laissa, et se cuida
tirer dehors; mais il n'estoit en sa puissance de soy ravoir, tant
parestoit avant et fort bouté leens. Pensez qu'il estoit bien à son
aise. Bref il ne savoit trouver fasson d'en saillir, quelque peine qu'il
y mist. Il avoit tout le col escorché et les oreilles detrenchées. En la
parfin, comme Dieu le voulut, il s'efforça tant qu'il eracha l'ays percé
du retrait, et le rapporta à son col; mais en sa puissance n'eust esté
de l'en oster, et quoy qu'il luy fust ennuyeux, si amoit il mieux estre
ainsi que comme il estoit par avant. Sa dame le vint trouver en ce
point, dont elle fut bien esbahie, et ne luy sceut secourir, mais luy
dist, pour tous potages, qu'elle ne saroit trouver fasson du monde de le
traire de leens. «Est-ce cela? dist il; hola, hola! par la mort bieu, je
suis assez armé pour en combatre ung aultre, mais que j'aye une espée en
ma main», dont il fut tantost saisy d'une trèsbonne. La dame le voyant
en tel point, quoy qu'elle eust trèsgrand doubte, ne se pouvoit tenir de
rire, ne l'escuyer aussi. «Or çà, à Dieu me commend, dist il lors, je
m'en voys essayer comment je passeray par céans; mais premier brouillez
moy le visage bien noir.» Si fist elle, et le commenda à Dieu. Et bon
compaignon, à tout l'ays du retraict en son col, l'espée nue en sa main,
la face plus noire que charbon, commence à saillir en la chambre, et de
bonne adventure le premier qu'il encontra ce fut le dolent mary, qui eut
de le veoir si grand paour, cuidant que ce fust ung dyable, qu'il se
laissa tumber du hault de luy à terre que à pou qu'il ne se rompit le
col, et fut longuement comme tout paulmé. Sa femme, l'oyant en ce point,
saillit avant, monstrant plus de semblant d'effroy qu'elle ne sentoit
beaucop, et le print aux braz, luy demandant qu'il avoit. A chef de
pièce qu'il fut revenu à luy, il dist à voix casse bien piteuse: «Et
n'avez vous veu ce dyable que j'ay encontré?--Certes si ay, dit elle; à
peu que je n'en suis morte, de la grand frayeur que j'ay eue à le
veoir.--Et dont peut il venir ceens, dit il, ne qui le nous a envoyé? Je
ne seray de cest an ne de l'autre rasseuré, tant ay esté espoventé.--Par
Dieu, ne moy aussi, dist la devote dame; creez que c'est signifiance
d'aucune chose. Dieu nous veille garder et defendre de toute male
adventure! Le cueur ne me gist pas bien de ceste vision.» Alors tous
ceulx de l'ostel dirent chacun sa rastelée de ce dyable, cuidans à la
verité que la chose fust vraye. Mais la bonne dame savoit bien la
trainnée, qui fut bien joyeuse de les veoir tous en ceste opinion; et
depuis continua avec le dyable dessus dit le mestier que chacun fait
volentiers, au desceu du mary et de tous aultres, fors d'une chambrière
secretaire de leurs affaires.
LA LXXIIIe NOUVELLE.
PAR MAISTRE JEHAN LAUVIN.
En la bonne et doulce conté de saint Pol, naguères, en ung gros village
assez prochain de la ville de saint Pol, avoit ung bon simple laboureur
marié avec une femme belle et en grand point, de laquelle le curé du dit
village estoit tant amoureux que l'on ne pourroit plus. Et pour ce qu'il
se sentoit si esprins du feu d'amours et que difficile luy estoit de
servir sa dame sans estre sceu ou à tout le mains suspicionné, se pensa
qu'il ne povoit bonnement parvenir à la joissance d'elle sans premier
avoir celle du mary, mesmement que necessaire luy estoit ainsi faire.
Cest advis descouvrit à sa dame pour en avoir son oppinion, qui luy
conseilla souverainement estre propice et très bonne pour mener à fin
leurs amoureuses intencions. Nostre curé donc, en ensuyvant le conseil
tant de sa dame comme le sien propre, se fist par gracieux et subtilz
moyens accoincte de celuy dont il vouloit estre compaignon ou
lieutenant, et tant bien se conduisit avec le bon homme qu'il ne buvoit
ne mangoit quelque jour, meismement quand aultre euvre faisoit, que
tousjours ne parlast de son bon curé; chacun jour de la sepmaine le
vouloit avoir à disner, ou à souper; bref riens n'estoit bien fait à
l'ostel du bon homme si le curé n'estoit present. Et à ce moien,
toutesfoiz qu'il vouloit, il venoit à l'ostel et à telle heure que bon
luy sembloit. Mais quand les voisins de ce simple laboureur, voyant par
adventure ce qu'il ne povoit veoir, obstant la credence et faebleté qui
luy avoient bandé et caché les yeulx, luy dirent qu'il ne luy estoit
honeste d'avoir ainsi journellement le repaire du curé, et que ce ne se
povoit ainsi continuer sans le grand deshonneur de sa femme, mesmement
que les aultres voisins et ses amis l'en notoient et parloient en son
absence. Quand le bon homme se sentit ainsi aigrement reprins de ses
voisins, et qu'ilz luy blasmoient le repaire de son curé en son hostel,
force luy fut de dire au curé qu'il se deportast de hanter en sa maison;
et de fait, luy defendit par motz exprès et menasses que jamais ne s'i
trouvast s'il ne luy mandoit, affermant par grands sermens que s'il l'y
trouvoit, il compteroit avecques luy et le feroit receveur oultre son
plaisir, et sans luy en savoir gré. La defense despleut au curé plus que
ne vous saroie dire; mais nonobstant qu'elle fust aigre, pourtant ne
furent les amourettes rompues, car elles estoient si parfond enracinées
ès cueurs des autres deux parties par les exploiz qui s'en estoient
ensuyz, que impossible estoit les desrompre ne desjoindre, quelque
menace qui sourdre prist. Or, oez comment nostre curé se gouverna après
que la defence luy fut faicte. Par l'ordonnance de sa dame, il print
règle et coustume de la venir visiter toutes les foiz qu'il sentoit le
mary estre absent. Mais assez lourdement s'i conduisit, car il ne sceut
faire sa visitacion sans le sceu des voisins qui avoient esté cause que
la defense avoit esté faicte, ausquelx le fait autant desplaisoit que
s'il leur eust touché singulièrement. Le bon homme fut de rechef adverty
par eulx, qui luy dirent que le curé avoit prins accoustumance d'aller
estaindre le feu en son hostel comme paravant la defense. Nostre simple
mary, oyant ces nouvelles, fut bien esbahy et encores plus courroucé la
moitié, lequel, pour y trouver expedient et convenable remède, pensa tel
moyen que je vous diray. Il dist à sa femme, sans monstrer aultre
semblant que tel qu'il avoit accoustumé, qu'il vouloit aller, ung jour
tel qu'il nomma, mener à saint Omer une charrettée de blé, et que pour
mieulx besoigner, il y vouloit mesmes aler. Quand le jour nommé qu'il
vouloit partir fut venu, il fist, ainsi qu'on a de coustume en Picardie,
et specialement entour saint Omer, charger son chariot de blé à mynuyt,
et à celle mesme heure voulut partir, et quand tout fut appareillé et
prest, print congé à sa femme, et vuida avecques son chariot. Et si tost
qu'il fut hors de sa porte, elle la ferma et tous les huys de sa maison.
Or vous devez entendre que nostre marchant de blé fist son saint Omer de
l'ostel d'un de ses amys qui demouroit au bout de la ville, où il alla
arriver, et mist son chariot en la cour du dit amy, qui savoit toute la
traynnée, et lequel il envoya pour faire le guet et escouter à l'entour
de sa maison pour veoir si quelque larron y viendroit. Ce bon voisin et
amy, quand il fut à l'endroit où il devoit asseoir son guet, il se tapit
au coing d'une forte haye espesse, duquel lieu luy apparoient toutes les
entrées de la maison au dit marchant, dont il estoit serviteur et grand
amy en ceste partie. Guères n'eut escouté que veezcy maistre curé qui
vient pour alumer sa chandelle, ou pour mieulx dire pour l'estaindre, et
tout coyement et doulcement hurte à l'huys de la court; lequel fut
tantost oy de celle qui n'avoit pas talent de dormir en celle attente:
c'estoit sa dame, laquelle sortit habilement en chemise, et vint mettre
ens son confesseur, et puis ferme l'huys, le menant au lieu où son mary
deust avoir esté. Or revenons à nostre guet, qui, quand il parceut tout
ce qui fut fait, se leva de son guet, et s'en alla sonner sa trompette
et declara tout au bon mary. Sur quoy incontinent conseil fut prins et
ordonné en ceste manière: le marchand de blé faindit retourner de son
voyaige avecques son chariot de blé, pour certaines adventures qu'il
doubtoit luy advenir ou estre advenues; si vint hurter à sa porte et
hucher sa femme, qui se trouva bien esbahie quand elle oyt sa voix; et
tant ne le fut qu'elle ne print bien le loisir de mucer son amoureux le
curé en ung casier qui estoit en la chambre. Et pour vous donner à
entendre quelle chose c'est ung casier, c'est ung garde-mangier en la
façon d'une huche, long et estroict par raison et assez profund. Après
que le curé fut mussé où l'on musse les oeufz, le beurre, le fourmage et
aultres telles vitailles, la vaillante mesnagière, comme moitié dormant,
moitié veillant, se presenta devant son mary, et luy dist: «Helas! mon
bon mary, quelle adventure pouvez vous avoir, que si hastivement
retournez? certainement il y a aucune chose et meschef qui ne vous
laisse faire vostre voyage? Helas! pour Dieu, dictes le moy tost.» Le
bon homme, qui ne povoit plus s'il n'enrageoit, combien que semblant ne
fist, voulut aller en sa chambre, et illec dire les causes de son hastif
retour. Quand il fut où il cuidoit trouver son curé, c'est assavoir en
sa chambre, commença à compter les raisons de la rompture de son
voyaige. Premier dit que pour la suspicion qu'il avoit de la desloyaulté
d'elle, craindoit trèsfort estre du reng de bleuz vestuz, qu'on appelle
communement noz amis, et que au moien de ceste suspicion estoit il ainsi
tost retourné. Item, que ceste suspicion avoit si trèsfort frappé et
hurté à son ymaginacion, que, quand il s'estoit trouvé hors de sa
maison, aultre chose ne luy venoit au devant, que le curé estoit son
lieutenant tantdiz qu'il alloit marchander. Item, pour experimenter son
ymaginacion, dit qu'il estoit ainsi retourné, et à celle heure voulut
avoir la chandelle et regarder si sa femme osoit bien couscher sans
compaignie en son absence. Quand il eut achevé les causes de son
retour, la bonne dame s'escrya, disant: «Ha! mon bon mary, dont vous
vient maintenant ceste vaine jalousie? Avez vous perceu en moy aultre
chose qu'on ne doit veoir ne juger d'une bonne, loyale et preude femme?
Helas! que maudicte soit l'heure qu'oncques je vous cogneu, et que
l'alyance fut de moy avec vous, pour ainsi à tort estre suspicionnée de
ce que mon cueur ne sceut oncques penser. Ha! vous me cognoissez encores
mal, et ne savez combien net et entier mon cueur veult estre et
demourer.» Le bon marchant eust peu estre contraint de croire ses
bourdes, s'il n'eust rompu sa parolle; si dist qu'il vouloit averer son
ymaginacion. Incontinent, et sans plus la laisser sermonner, vint
sercher et visiter les angletz de sa chambre à tous lez au mieulx qu'il
luy fut possible; esquelx lieux, quand il les eut visitez et qu'il n'y
trouvoit point ce qu'il queroit, il se donna garde du casier, et jugea
qu'il convenoit que son compaignon y fust, et sans en monstrer semblant,
hucha sa femme et luy dist: «M'amye, combien que sans cause et à grand
tort je vous suspicionne d'estre vers moy desloyale, et que telle ne
soiez que ma faulse ymaginacion m'apporte, toutesfoiz je suis si ahurté
et enclin à croire et m'arrester en mon opinion, que impossible m'est
d'estre jamais plaisamment avecques vous. Et pour ce je vous prie que
soiez contente que la divorce et separacion soit faicte de nous deux, et
que amoureusement partissons noz biens communs par egale porcion.» La
gouge, qui desiroit assez ce marché, affin que plus aiséement se
trouvast avec son curé, accorda sans guères dissimuler à la requeste de
son mary, par telle condicion toutesfoiz qu'elle faisant la part des
meubles, elle commenceroit et feroit le premier choix. «Et pour quelle
raison, dit le mary, voulez vous choisir la première? c'est contre tout
droit et justice.» Ilz furent longtemps en different pour choisir
premier; mais en la fin le mary vaincquit, qui print le premier et print
le casier, où il n'y avoit que flans, tartes et fourmages, et aultres
menues vitailles, entre lesquelx nostre curé estoit ensevely, et lequel
oyoit ces bons devis qui à sa cause se faisoient. Quand le mary eut
choisy le casier, la dame choisit la chaudière, puis le mary ung aultre
meuble, puis elle ung aultre, et ainsi consequemment jusques ad ce que
tout fut party et porcionné. Après laquelle parchon faicte le bon mary
dist: «Je suis content que vous demourez en ma maison jusques ad ce que
aurez trouvé logis pour vous; mais de ceste heure je veil emporter ma
part, et la mectre à l'ostel d'un de mes voisins.--Faictes en, dist
elle, vostre bon plaisir.» Et il demanda une bonne longue corde, et en
lya et adouba son casier, puis fist venir son charreton, à qui fist
atteler son casier d'un cheval, et luy chargea qu'il le menast à l'ostel
d'un tel son voisin. La bonne dame, oyant ceste deliberacion, laissoit
tout convenir, car de donner conseil au contraire ne s'osoit avancer,
doubtant que le casier ne fust ouvert; ainsi abandonna tout à telle
adventure que advenir povoit. Le casier, ainsi que dit est, fut attelé
au cheval, et mené par la rue, pour aller où le bon homme l'avoit
ordonné. Mais guères n'ala loing que le maistre curé, à qui les oeufz et
le beurre crevoient les yeulx, cria pour Dieu mercy. Le charreton, oyant
ceste voix piteuse resonnant de ce casier, descendit tout esbahy, et
hucha les gens et son maistre, qui ouvrirent le casier, où ilz
trouvèrent le pouvre prisonnier, doré et empapiné d'oeufz, de fromaige,
de laict et aultres choses plus de cent. Ce pouvre amoureux estoit tant
piteusement appoincté qu'on ne savoit du quel il avoit le plus. Et quand
le bon mary le vit en ce point, il ne se peut tenir de rire, combien que
courroussé deust estre. Si le laissa courre, et vint à sa femme monstrer
comment il n'avoit eu trop grand tort d'estre suspicionneux de sa faulse
desloyauté. Elle, qui se vit par exemple vaincue, cria mercy, et il luy
fut pardonné par telle condicion que si jamais le cas luy advenoit, elle
fust mieulx advisée de mettre son homme aultre part que ou casier, car
le curé en avoit eu sa robe en peril d'estre à tousjours gastée. Et
après ce, ilz demourèrent ensemble long temps, et rapporta l'omme son
casier, et ne sçay point que son curé s'i trouvast depuis, lequel, au
moien de ceste adventure, fut, comme encores est, appellé sire Baudin
casier.
LA LXXIVe NOUVELLE.
PAR PHILIPPE DE LOAN.
Ainsi que naguères monseigneur le seneschal de Boulennois chevauchoit
parmy le pays d'une ville à l'aultre, en passant par ung hamelet l'on y
sonnoit au sacrement, et pource qu'il avoit doubté de non povoir venir à
la vile où il contendoit en temps pour oyr messe, car l'heure estoit
près de midy, il s'advisa qu'il descendroit audit hamelet pour veoir
Dieu en passant. Il descendit à l'huis de l'eglise, et puis s'en alla
rendre assez près de l'aultier où l'on chantoit la grand messe, et si
prochain se mist du prestre qui celebroit, qu'il le povoit en celebrant
de costé percevoir. Quand il eut levé Dieu et calice, et fait ainsi
comme il appartient, pensant à part luy, après qu'il eut veu monseigneur
le seneschal estre derrière luy, et non sachant si à bonne heure estoit
venu pour veoir Dieu lever; ayant toutesfoiz opinion qu'il estoit venu
tard, il appella son clerc et luy fist alumer arrière la torche, puis en
gardant les cerimonies qu'il fault faire et garder, leva encores une
foiz Dieu, disant que c'estoit pour monseigneur le seneschal. Et puis ce
fait, proceda oultre jusques ad ce qu'il fust parvenu à son _agnus Dei_;
lequel quant il l'eut dit trois foiz, et que son clerc luy bailla la
paix pour baiser, la refusa, et, en rabrouant trèsbien son clerc, disant
qu'il ne savoit ne bien ne honneur, la fist bailler à monseigneur le
seneschal, qui la refusa de tous poins deux ou trois foiz. Et quand le
prestre vit que monseigneur le seneschal ne vouloit prendre la paix
devant luy, il laissa Dieu qu'il tenoit en ses mains, et print la paix
et la porta à monseigneur le seneschal, et luy dist que s'il ne la
prenoit devant luy il ne la prendroit jà luy mesmes: «Ce n'est raison,
dist le prestre, que j'aye la paix devant vous.» Adonc, monseigneur le
seneschal, voyant que sagesse n'avoit illec lieu, s'accorda au curé et
print la paix, puis le curé après; et ce fait, s'en retourna parfaire sa
messe de ce qui restoit à parfaire.
LA LXXVe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE THALEMAS.