gouverneur de Monsieur le Dauphin depuis l'avoir lu, et non pas
ces sentences que j'ai faites. Je n'ai en ma vie rien vu de si
beau ni de si judicieusement écrit. Si cet ouvrage-là était
publié, je crois que chacun serait obligé en conscience de le
lire, car rien au monde ne serait si utile; il est vrai que ce
serait faire le procès à bien des gouverneurs que je connais. Tout
ce que j'apprends de cette morte dont vous me parlez me donne une
curiosité extrême de vous en entretenir: vous savez bien que je ne
crois que vous sur de certains chapitres, et surtout sur les
replis du coeur. Ce n'est pas que je ne croie tout ce que l'on dit
là-dessus; mais enfin je croirai l'avoir vu quand vous me l'aurez
dit vous-même. J'ai envoyé des sentences à M. Esprit pour vous les
montrer, mais il ne m'a point encore fait réponse, et il me semble
que c'est mauvais signe pour les sentences. Je vous baise très
humblement les mains, et je vous assure, Madame, que personne du
monde n'a tant de respect pour vous que moi.
La Rochefoucauld
9. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Même
époque.
«L'honneur acquis est caution de celui que l'on doit acquérir.»
«La vertu est un fantôme produit par nos passions, du nom duquel
on se sert pour faire impunément tout ce qu'on veut.»
«On se mécompte toujours quand les actions sont plus grandes que
les desseins.»
«L'intérêt, à qui on reproche d'aveugler les uns, est ce qui fait
toute la lumière des autres.»
10. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Avant avril 1663.
Je vous envoie un placet que je vous supplie très humblement de
vouloir recommander à M. de Marillac, si vous avez du crédit vers
lui, ou de faire que Mme la comtesse de Maure le donne avec une
recommandation digne d'elle. Je n'ai pu refuser cet office à une
personne à qui je dois bien plus que cela, et, afin que vous
n'ayez point de scrupule, cette personne est Mme de Linières.
J'aurai l'honneur de vous voir dès que je serai de retour d'un
voyage de cinq ou six jours que je vais faire en Normandie. Je
n'ai pas vu de maximes il y a longtemps: je crois pourtant qu'en
voici une.
«Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts»
11. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. 1663.
Je viens de lire les grandes maximes. Les miennes y sont si bien
déguisées par l'agencement des paroles que je les puis louer comme
si elles ne venaient pas de moi. Celle de la paresse est
représentée par votre esprit et par vos sentiments d'une sorte
qu'il semble qu'elle passe toutes les autres en pénétration. Je ne
sais pourtant si c'est parce qu'elle est la dernière, car à mesure
que je les ai lues, je les ai toujours trouvées plus belles. Il y
en a deux qui ne me semblent pas vraies, celle de l'orgueil, et la
fin du mal est un bien, je ne l'entends pas assez. En vérité vous
êtes le plus habile homme du monde et cela ne se comprend pas que
sans étude vous sachiez si parfaitement toutes choses. Tout de
bon, et de l'abondance de mon coeur, cette dernière passe tout ce
qu'on peut jamais penser. Il faut renoncer à toutes les morales et
ne voir plus que la vôtre. Je ne vous puis rien dire encore des
autres, car j'ai toujours été accablée d'affaires et de gens qui
m'ont empêchée de les lire, parce que je veux que ce soit avec
liberté, pour y avoir toute l'attention. Si j'ai l'honneur de vous
voir, je vous marquerai ce que je trouverai le plus à mon goût.
12. Maximes adressées par La Rochefoucauld à Mme de Sablé 1663.
«De plusieurs actions diverses que la fortune arrange comme il lui
plaît, il s'en fait plusieurs vertus.»
«Le désir de vivre ou de mourir sont des goûts de l'amour-propre,
dont il ne faut non plus disputer que des goûts de la langue ou du
choix des couleurs.»
«Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des hommes
que de leur faire trop de bien.»
«Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui découvrent le
coeur de l'homme, c'est que l'on craint d'y être découvert.»
«Dieu a permis, pour punir l'homme du péché originel, qu'il se fît
un dieu de son amour-propre, pour en être tourmenté dans toutes
les actions de sa vie.»
13. Lettre de La Rochefoucauld à Mlle de Scudéry, 3 décembre 1663
(?).
Je suis encore trop ébloui de tout ce que je viens de recevoir de
votre part pour entreprendre de vous en rendre les très humbles
remerciements que je vous dois. On n'a jamais fait un si beau
présent de si bonne grâce, et la lettre que vous m'avez fait
l'honneur de m'écrire passe encore tout ce que vous m'avez envoyé.
Je suis très affligé, par l'intérêt public et par le mien
particulier, de ne pouvoir plus espérer de voir la suite de ce qui
était si bien commencé, je ne sais néanmoins si on voudra soutenir
jusqu'au bout ce qu'on vient de faire là-dessus, si la liberté est
rétablie, j'oserai vous demander la continuation de vos bienfaits.
Je crois, Mademoiselle, que M. de Corbinelli vous a témoigné
combien j'ai pris de part à ceux que vous avez reçus du Roi; le
remerciement que vous lui avez fait est bien digne de lui et de
vous; il me semble qu'il sied toujours bien d'écrire ainsi quand
on le peut faire et qu'il ne sied pas toujours bien d'écrire de
belles lettres: c'est un grand art que de le savoir si bien
déguiser. Au reste, Mademoiselle, vous avez tellement embelli
quelques-unes de mes dernières maximes qu'elles vous appartiennent
bien plus qu'à moi. Je souhaiterais passionnément que vous
voulussiez faire la même grâce aux autres. Faites-moi, s'il vous
plaît, celle de croire, Mademoiselle, que rien ne me sera jamais
si cher que la part que vous m'aviez fait l'honneur de me
promettre dans votre amitié et que personne ne l'estime ni ne la
désire si véritablement que votre très humble et très obéissant
serviteur.
La Rochefoucauld
Le 3 de décembre.
14. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 10 décembre 1663.
Ce n'est pas assez pour moi d'apprendre de vos nouvelles par ce
qu'on a accoutumé de m'en mander; je vous supplie de me permettre
de vous en demander de temps en temps à vous-même, et de souffrir,
puisque je n'ai pu vous envoyer des truffes, que je vous présente
au moins des maximes qui ne les valent pas; mais, comme on ne fait
rien pour rien en ce siècle-ci, je vous supplie de me donner en
récompense le mémoire pour faire le potage de carottes, l'eau de
noix et celle de mille-fleurs; si vous avez quelque autre potage,
je vous le demande encore.
«Il semble que plusieurs de nos actions aient des étoiles
heureuses ou malheureuses aussi bien que nous, d'où dépend une
grande partie de la louange ou du blâme qu'on leur donne.»
«Il n'y a d'amour que d'une sorte, mais il y en a mille
différentes copies.»
«L'espérance et la crainte sont inséparables.»
«L'amour, aussi bien que le feu, ne peut subsister sans un
mouvement continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse
d'espérer ou de craindre.»
«Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits tout le monde
en parle, mais peu de gens en ont vu.»
«L'amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on lui
attribue, où il n'a souvent guère plus de part que le Doge en a à
ce qui se fait à Venise.»
«Si nous n'avions point de défauts, nous ne serions pas si aises
d'en remarquer aux autres.»
«Je ne sais si on peut dire de l'agrément, séparé de la beauté,
que c'est une symétrie dont on ne sait point les règles, et un
rapport secret des traits ensemble, et des traits avec les
couleurs et l'air de la personne.»
«La promptitude avec laquelle nous croyons le mal sans l'avoir
assez examiné est souvent un effet de paresse qui se joint à
l'orgueil, on veut trouver des coupables, et on ne veut pas se
donner la peine d'examiner les crimes.»
«Ce qui fait croire si aisément que les autres ont des défauts,
c'est la facilité que l'on a de croire ce qu'on souhaite.»
«Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est
presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-même.»
«Le goût change mais l'inclination ne change point.»
«Les défauts de l'âme sont comme les blessures du corps; quelque
soin qu'on prenne de les guérir, la cicatrice paraît toujours, et
elles se peuvent toujours rouvrir.»
Ne croyez pas que je prétende mériter par là le potage de carottes
je sais que toutes les maximes du monde ne peuvent pas entrer en
comparaison avec lui; mais je vous donne ce que j'ai, et j'attends
tout de votre générosité. Mandez-moi, s'il vous plaît, si on les
doit mettre au rang des autres, et ce qu'il y a à y changer. S'il
vous en est venu quelqu'une, je vous supplie de m'en faire part et
de me continuer l'honneur de vos bonnes grâces.
Le 10 de décembre.
En voici une qui est venue en fermant ma lettre, qui me déplaira
peut-être dès que le courrier sera parti:
«La nature, qui a pourvu à la vie de l'homme par la disposition
des organes du corps, lui a sans doute encore donné l'orgueil pour
lui épargner la douleur de connaître ses imperfection et ses
misères.»
15. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Fin 1663, ou début
1664.
À Vincennes, ce mardi matin.
«Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est
presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-même.»
«L'intérêt est l'âme de l'amour-propre, de sorte que, comme le
corps, privé de son âme, est sans vue, sans ouïe, sans
connaissance, sans sentiment, sans mouvement, de même l'amour-propre,
séparé, s'il le faut dire ainsi, de son intérêt, ne voit,
n'entend, ne sent et ne se remue plus. De là vient qu'un même
homme qui court la terre et les mers pour son intérêt devient
soudainement paralytique pour l'intérêt des autres; de là vient le
soudain assoupissement et cette mort que nous causons à tous ceux
à qui nous contons nos affaires; de là vient leur prompte
résurrection, lorsque dans notre narration nous y mêlons quelque
chose qui les regarde, de sorte que nous voyons dans nos
conversations et dans nos traités que, dans un même moment, un
homme perd connaissance et revient à soi, selon que son propre
intérêt s'approche de lui ou qu'il s'en retire.»
En voilà deux que je vous envoie pour vous reprocher votre
ingratitude de me laisser partir sans m'avoir donné les vôtres. Je
m'en vais [...] d'être [...]
En voici encore une:
«En vieillissant, on devient plus fou et plus sage»
16. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.
C'est à moi, à cette heure, à faire des façons pour mes maximes,
et après avoir vu les vôtres, n'en espérez plus de moi. Je vous
jure sur mon honneur que je ne les ai point fait copier, quoique
je fusse fort en droit de le faire, et je vous assure de plus que
je l'aurais fait si je n'espérais que vous consentirez à me les
donner. Je vous mènerai, quand il vous plaira, M. de Corbinelli,
qui meurt d'envie de vous montrer quelque chose. Vous nous avez
fait un cruel tour à M. l'abbé de la Victoire et à moi: vous le
réparerez quand il vous plaira.
Je pensais vous rendre moi-même hier vos maximes.
17. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.
Je vous envoie un billet que Mme de Puisieux m'écrit, où vous
verrez que j'ai obéi à vos ordres, et qu'elle voudrait bien avoir
de la poudre de vipère Si vous avez la bonté de lui en envoyer,
vous l'obligerez extrêmement. Souvenez-vous, s'il vous plaît, de
faire copier vos maximes, et de me les donner à mon retour. Je
vous baise très humblement les mains, et je prends encore une fois
congé de vous.
18. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.
Je vous envoie ce que j'ai pris chez vous en partie. Je vous
supplie très humblement de me mander si je ne l'ai point gâté, et
si vous trouvez le reste à votre gré. Souvenez-vous, s'il vous
plaît, de la poudre de vipère et de la manière d'en user.
19. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.
Je sais qu'on dîne chez vous sans moi, et que vous faites voir des
sentences que je n'ai pas faites, dont on ne me veut rien dire;
tout cela est assez désobligeant pour vous demander permission de
vous en aller faire mes plaintes demain. Tout de bon, que la honte
de m'avoir tant offensé ne vous empêche pas de souffrir ma
présence, car ce serait encore augmenter mon juste ressentiment.
Prenez donc, s'il vous plaît, le parti de le faire finir, car je
vous assure que je suis fort disposé à oublier le passé, pour peu
que vous vouliez le réparer.
Ce lundi au soir
20. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.
Je pensais avoir l'honneur de vous voir aujourd'hui, et vous
présenter moi-même mes ouvrages, comme tout auteur doit faire;
mais j'ai mille affaires qui m'en empêchent; je vous envoie donc
ce que vous m'avez ordonné de vous faire voir, et je vous supplie
très humblement que personne ne le voie que vous. Je n'ose vous
demander à dîner devant que d'aller à Liancourt, car je sais bien
qu'il ne vous faut pas engager de si loin; mais j'espère pourtant
que vous me manderez, vendredi au matin, que je puis aller dîner
chez vous; j'y mènerai M. Esprit, si vous voulez. Enfin
j'apporterai de mon côté toutes les facilités pour vous y faire
consentir.
21. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.
Voilà encore une maxime que je vous envoie pour joindre aux
autres. Je vous supplie de me mander votre sentiment des dernières
que je vous ai envoyées. Vous ne les pouvez pas désapprouver
toutes, car il y en a beaucoup de vous. Je ne partirai que lundi;
j'essaierai d'aller prendre congé de vous.
Ce jeudi au soir.
22. Lettre de La Rochefoucauld à Mme Sablé. Date inconnue.
Vous ne pouvez faire une plus belle charité que de permettre que
le porteur de ce billet puisse entrer dans les mystères de la
marmelade et de vos véritables confitures, et je vous supplie très
humblement de faire en sa faveur tout ce que vous pourrez. Je
passerai après dîner chez vous pour avoir l'honneur de vous voir,
si vous me le voulez permettre. Il me semble que nous avons bien
de choses à dire. Songez, s'il vous plaît, à me donner vos
maximes, car je m'en vais dans quatre jours.
Ce mardi matin.
23. Lettre de La Rochefoucauld à Mme Sablé. Date inconnue.
Je suis au désespoir de m'en retourner à Liancourt sans avoir
l'honneur de vous voir et de vous rendre compte de nos
prospérités; car enfin vous savez bien, Madame, que, quelque
agréables qu'elles me puissent être d'elles-mêmes, elles me le
sont encore davantage par le plaisir que j'ai de vous en
entretenir. Je ferai tout ce que je pourrai pour aller prendre
congé de vous, à Auteuil, avant que de commencer mon grand voyage.
Cependant, s'il y a quelque sentence nouvelle, je vous supplie
très humblement de me l'envoyer M. Esprit a admiré celle de la
jalousie.
Ce mercredi au soir
24. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. Date inconnue.
J'envoie savoir de vos nouvelles, et si vous vous êtes souvenue de
ce que vous m'aviez promis. Je vous ai cherché un écrivain qui
fera mieux que l'autre. Je vous renvoie l'écrit de M Esprit que
j'emportai dernièrement avec ce que vous m'avez donné, et je vous
envoie aussi ce qui est ajouté aux sentences que vous n'avez point
vues. Comme c'est tout ce que j'ai, je vous supplie très
humblement qu'il ne se perde pas, et de mander quand je pourrai
avoir l'honneur de vous voir pour prendre congé de vous.
25. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. Date inconnue
Si vous eussiez demandé à venir ici une heure plus tôt, je vous
eusse dit non. Il y a quelques jours que j'avais tellement perdu
l'appétit que je croyais que c'en était fait de mon foie et de mon
estomac; mais, Dieu merci, j'ai mangé deux vives aujourd'hui;
c'est pourquoi, encore que j'aie renoncé à voir tous les gens
faits comme vous, je ne saurais résister à la tentation, et vous
serez le très bien venu. Pour les maximes, ne m'en parlez plus,
elles sont supprimées. M. de Sens a mis les vôtres au-dessus de
cent piques, et ainsi de me parler d'avoir les miennes, c'est me
parler de mon déshonneur.
26. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. Date inconnue.
Cette sentence n'est que pour faire une sentence, car je suis
assurée qu'elle n'a pas son effet en ce sujet ici; mais vous
jugerez aisément que la maladie que vous m'avez donnée des
sentences ne peut manquer de jouer son jeu en toute rencontre.
Encore que je comprenne fort bien que vous avez beaucoup
d'affaires, je ne laisse pas à être surprise que vous puissiez
aller à Liancourt sans me voir, et en quelque façon ce pourrait
être une marque de la vérité de la sentence, puisque vous n'avez
pas autant de plaisir de me parler de vos joies que vous en aviez
de me parler de vos désirs et de vos inquiétudes. Néanmoins je
vous pardonne sincèrement, jugeant bien les terribles embarras que
vous avez. Vous pouvez penser par beaucoup de raisons la part que
je prends à votre satisfaction, quand il n'y aurait que l'amour-propre
de voir que j'ai si bien deviné ce qui est si ponctuellement arrivé.
II. Jugements recueillis par Mme de Sablé
27. Lettre de Mme de Maure à Mme de Sablé. 3 mars 1661.
Il me semble, m'amour, que M. de La Rochefoucauld n'y est pas
assez loué pour le lui envoyer, et du moins il y faudrait remettre
quelque chose que j'ai oublié avant que de dire «Mais je trouve
qu'il fait à l'homme une âme trop laide». Renvoyez-le moi, s'il
vous plaît, m'amour, pour voir si je pourrai le rendre aussi
propre pour lui qu'il peut l'être pour M Esprit Depuis que ceci
fut écrit, M. le M[arquis] d'Antin étant ici avec M. le Comte de
Maure, je leur montrai ce que vous et M. Esprit avez écrit; et en
disant que j'avais bien de la peine à croire que vous vous fussiez
méprise, parce que cela ne vous arrivait jamais, ils furent tous
deux d'une même opinion, et je dis au philosophe d'écrire la
sienne:
«Défense de Mme la M[arquise] de Sablé par M. le Marquis d'Antin,
jadis M. l'abbé d'Antin.--Il y a un plus grand mécompte dans le
mécompte prétendu parce qu'il est assuré que la possibilité suffit
pour le fondement de la beauté, et principalement Mme la
M[arquise] ayant restreint ce qui pouvait même convenir aux
beautés en général à la beauté des productions de l'esprit,
puisque les tragédies, et les romans, qui sont de ce nombre et
d'une manière assez illustre et assez à la mode en tous les temps,
n'ont pour l'ordinaire et peuvent même selon Aristote n'avoir que
la possibilité et la vraisemblance pour fondement de leur beauté.»
28. Lettre de Mme de Maure à Mme de Sablé. Même époque.
Votre sentence, m'amour, est admirable et de ce tour court que
j'aime aux sentences, et pour celle de M. Esprit, encore qu'il me
semble qu'il y a de la témérité de croire qu'il puisse faillir, je
ne saurais concevoir que, quand les passions font tant que de
parler équitablement et raisonnablement, elles puissent offenser,
si ce n'est Dieu qui voit les coeurs et qui voit par conséquent le
principe de toutes les actions.
Je ne trouve pas non plus qu'il soit vrai que la charité ait le
privilège de dire tout ce qui lui plaît; et j'eus une grande joie
de ce que vous y ayez fait mettre le quasi que j'y ai trouvé; il
faudrait, ce me semble, pour rendre cela véritable, que l'on vît
le coeur aussi bien sur ce point-là que sur l'autre, car alors
sans doute, comme on verrait que c'est la charité toute seule qui
parle, toutes les personnes raisonnables recevraient bien les
choses mêmes qui seraient les plus contraires à leurs sentiments;
mais parce que le coeur ne se voit pas, nous voyons tous les jours
que quand la repréhension est rude, elle blesse, encore qu'elle
parte de la charité, et quand même elle est douce, elle ne laisse
pas quelquefois de blesser, parce qu'il faut être merveilleusement
raisonnable pour n'être pas blessée de tout ce qui donne de la
confusion.
Je vous engage, ma chère m'amour, par la fidélité que nous avons
l'une pour l'autre, de ne faire voir ceci qu'à Mlle de Chalais,
car pour M. Esprit il n'y faut pas seulement songer. Je vous
demande cela, m'amour, au pied de la lettre, c'est-à-dire qu'il ne
sache jamais que je vous aie montré d'y trouver rien à redire. Je
lui dis seulement quelque chose qui signifiait qu'il y fallait le
quasi que vous y avez mis; mais vous, m'amour, vous m'apprendrez,
s'il vous plaît, si je ne me suis point trompée dans le reste[...]
29. Lettre de Mlle de Vertus à Mme de Sablé. Printemps 1663.
[...] Que me dites-vous de ces maximes qu'on a montrées à M. le
comte de Saint-Paul? Je ne sais ce que c'est, mais il me semble
qu'il ne faudrait point trop le laisser entretenir par ce
M. de Neuré; car c'est une personne qui apparemment n'est pas
contente de Mme de Longueville, et qui a bien envie, à ce qu'on
m'a dit, de rentrer dans cette maison. Si vous disiez à M. le
comte de Saint-Paul qu'il ne faut pas qu'il s'amuse à les lire? Il
a une grande déférence pour vous, et ainsi cela lui deviendrait
suspect [...]
30. Lettre de Mme de Schonberg à Mme de Sablé. 1663.
Je crus hier, tout le jour, vous pouvoir renvoyer vos maximes;
mais il me fut impossible d'en trouver le temps. Je voulais vous
écrire et m'étendre sur leur sujet. Je ne puis pas vous en dire
mon sentiment en détail, tout ce qu'il m'en paraît, en général,
c'est qu'il y a en cet ouvrage beaucoup d'esprit, peu de bonté, et
forces vérités que j'aurais ignorées toute ma vie si l'on ne m'en
avait fait apercevoir. Je ne suis pas encore parvenue à cette
habileté d'esprit où l'on ne connaît dans le monde ni honneur ni
bonté ni probité; je croyais qu'il y en pouvait avoir. Cependant,
après la lecture de cet écrit, l'on demeure persuadé qu'il n'y a
ni vice ni vertu à rien, et que l'on fait nécessairement toutes
les actions de la vie. S'il est ainsi que nous ne nous puissions
empêcher de faire tout ce que nous désirons, nous sommes
excusables, et vous jugez de là combien ces maximes sont
dangereuses. Je trouve encore que cela n'est pas bien écrit en
français, c'est-à-dire que ce sont des phrases et des manières de
parler qui sont plutôt d'un homme de la cour que d'un auteur. Cela
ne me déplaît pas, et ce que je vous en puis dire de plus vrai est
que je les entends toutes comme si je les avais faites, quoique
bien des gens y trouvent de l'obscurité en certains endroits. Il y
en a qui me charment, comme: «L'esprit est toujours la dupe du
coeur». Je ne sais si vous l'entendez comme moi; mais je
l'entends, ce me semble, bien joliment, et voici comment: c'est
que l'esprit croit toujours, par son habileté et par ses
raisonnements, faire faire au coeur ce qu'il veut, mais il se
trompe, il en est la dupe, c'est toujours le coeur qui fait agir
l'esprit; l'on suit tous ses mouvements, malgré que l'on en ait,
et l'on les suit même sans croire les suivre. Cela se connaît
mieux en galanterie qu'aux autres actions, et je me souviens de
certains vers sur ce sujet qui ne seront pas mal à propos:
La raison sans cesse raisonne
Et jamais n'a guéri personne,
Et le dépit le plus souvent
Rend plus amoureux que devant.
Il y en a encore une qui me paraît bien véritable, et à quoi le
monde ne pense pas, parce qu'on ne voit autre chose que des gens
qui blâment le goût des autres, c'est celle qui dit que «la
félicité est dans le goût, et non pas dans les choses; c'est pour
avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas ce que les
autres trouvent aimable». Mais ce qui m'a été tout nouveau et que
j'admire est que «la paresse, toute languissante qu'elle est,
détruit toutes les passions». Il est vrai--et l'on a bien
fouillé dans l'âme pour y trouver un sentiment si caché, mais si
véritable--que je crois que nulle de ces maximes ne l'est
davantage, et je suis ravie de savoir que c'est à la paresse à qui
l'on a l'obligation de la destruction de toutes les passions. Je
pense qu'à présent on doit l'estimer comme la seule vertu qu'il y
a dans le monde, puisque c'est elle qui déracine tous les vices;
comme j'ai toujours eu beaucoup de respect pour elle, je suis fort
aise qu'elle ait un si grand mérite.
Que dites-vous aussi, Madame, de ce que «chacun se fait un
extérieur et une mine qu'il met en la place de ce qu'on veut
paraître, au lieu de ce que l'on est»? Il y a longtemps que je
l'ai pensé, et que j'ai dit que tout le monde était en mascarade
et mieux déguisé que l'on ne l'est à celle du Louvre, car l'on n'y
reconnaît personne. Enfin que tout soit à se disposer honnête, et
non pas l'être, cela est pourtant bien étrange.
Je ne sais si cela réussira imprimé comme en manuscrit; mais si
j'étais du conseil de l'auteur, je ne mettrais point au jours ces
mystères qui ôteront à tout jamais la confiance qu'on pourrait
prendre en lui il en sait tant là-dessus, et il paraît si fin,
qu'il ne peut plus mettre en usage cette souveraine habileté qui
est de ne paraître point en avoir. Je vous dis à bâton rompu tout
ce qui me reste dans l'esprit de cette lecture; je ne pense qu'à
vous obéir ponctuellement, et en le faisant je crois ne pouvoir
faillir, quelque sottise que je puisse dire. Je n'ai point pris de
copie, je vous en donne ma parole, ni n'en ai parlé à personne.
31. Lettre, d'auteur inconnu, à Mme de Schonberg, transmise par
elle à Mme de Sablé. 1663.