semble tout à fait malin, et il ressemble fort à la production
d'un esprit fier, orgueilleux, satirique, dédaigneux, ennemi
déclaré du bien, sous quelque visage qu'il paraisse, partisan très
passionné du mal, auquel il attribue tout, qui querelle et qui
choque toutes les vertus, et qui doit enfin passer pour le
destructeur de la morale et pour l'empoisonneur de toutes les
bonnes actions, qu'il veut absolument qui passent pour autant de
vices déguisés. Mais quand on le lit avec un peu de cet esprit
pénétrant qui va bientôt jusqu'au fond des choses pour y trouver
le fin, le délicat et le solide, on est contraint d'avouer ce que
je vous déclare, qu'il n'y a rien de plus fort, de plus véritable,
de plus philosophe, ni même de plus chrétien, parce que dans la
vérité c'est une morale très délicate qui exprime d'une manière
peu connue aux anciens philosophes et aux nouveaux pédants la
nature des passions qui se travestissent dans nous si souvent en
vertus. C'est la découverte du faible de la sagesse humaine et de
la raison, et de ce qu'on appelle force d'esprit; c'est une satire
très forte et très ingénieuse de la corruption de la nature par le
péché originel, de l'amour-propre et de l'orgueil, et de la
malignité de l'esprit humain qui corrompt tout quand il agit de
soi-même sans l'esprit de Dieu. C'est un agréable description de
ce qui se fait par les plus honnêtes gens quand ils n'ont point
d'autre conduite que celle de la lumière naturelle et de la raison
sans la grâce. C'est une école de l'humilité chrétienne, où nous
pouvons apprendre les défauts de ce que l'on appelle si mal à
propos nos vertus; c'est un parfaitement beau commentaire du texte
de saint Augustin qui dit que toutes les vertus des infidèles sont
des vices, c'est un anti-Sénèque, qui abat l'orgueil du faux sage
que ce superbe philosophe élève à l'égal de Jupiter; c'est un
soleil qui fait fondre la neige qui couvre la laideur de ces
rochers infructueux de la seule vertu morale; c'est un fonds très
fertile d'une infinité de belles vérités qu'on a le plaisir de
découvrir en fouissant un peu par la méditation. Enfin, pour dire
nettement mon sentiment, quoiqu'il y ait partout des paradoxes,
ces paradoxes sont pourtant très véritables, pourvu qu'on demeure
toujours dans les termes de la vertu morale et de la raison
naturelle, sans la grâce. Il n'y en a point que je ne soutienne,
et il en a même plusieurs qui s'accordent parfaitement avec les
sentences de l'Ecclésiastique, qui contient la morale du Saint-Esprit.
Enfin, je n'y trouve rien à reprendre que ce qu'il dit qu'on
ne loue jamais que pour être loué, car je vous jure que je
ne prétends nulles louanges de celles que je suis obligé de lui
donner, et dans l'humeur où je suis je lui en donnerais bien
d'autres Mais il y a là-bas un fort honnête homme qui m'attend
dans son carrosse pour me mener faire l'essai de notre chocolate.
Vous y avez quelque intérêt, et moi aussi, parce que vous êtes de
moitié avec Mme la princesse de Guymené pour m'en faire ma
provision.
32. Lettre de Mme de Guymené à Mme de Sablé. 1663.
Je vous allais écrire quand j'ai reçu votre lettre pour vous
supplier de m'envoyer votre carrosse aussitôt que vous aurez dîné.
Je n'ai encore vu que les premières maximes, à cause que j'avais
hier mal à la tête; mais ce que j'en ai vu me paraît plus fondé
sur l'humeur de l'auteur que sur la vérité, car il ne croit point
de libéralité sans intérêt, ni de pitié; c'est qu'il juge tout le
monde par lui-même. Pour le plus grand nombre, il a raison; mais
assurément il y a des gens qui ne désirent autre chose que de
faire du bien.
Je crois vous avoir déjà mandé que je n'ai jamais souhaité
d'Altesse de vous. Je n'ai garde d'en vouloir en sérieux, et en
dérision elle me choquerait. J'aurai l'honneur de vous voir après
dîner si vous m'envoyez votre carrosse.
33. Lettre de Mme de Liancourt à Mme de Sablé. 1663.
Je n'avais qu'une partie d'un petit cahier des maximes que vous
savez, quand j'eus l'honneur de vous voir, et il débutait si
cruellement contre les vertus qu'il me scandalisa, aussi bien que
beaucoup d'autres; mais depuis j'ai tout lu, et je fais amende
honorable à votre jugement, car je vois bien qu'il y a dans cet
écrit de fort jolies choses, et même, je crois, de bonnes, pourvu
qu'on ôte l'équivoque qui fait confondre les vraies vertus avec
les fausses. Un de mes amis a changé quelques mots en plusieurs
articles, qui raccommodent, je crois, ce qu'il y avait de mal; je
vous les irai lire un de ces jours, si vous avez loisir de me
donner audience.
34. Lettre, d'auteur inconnu, à Mme de Sablé. 1663.
Je vous ai beaucoup d'obligation d'avoir fait un jugement de moi
si avantageux que de croire que j'étais capable de dire mon
sentiment de l'écrit que vous m'avez envoyé. Je vous proteste,
Madame, avec toute la sincérité de mon coeur, quoique l'auteur de
l'écrit n'en croie point de véritable que j'en suis incapable et
que je n'entends rien en ces choses si subtiles et si délicates;
mais puisque vous commandez, il faut obéir. Je vous dirai donc,
Madame, après avoir bien considéré cet écrit que ce n'est qu'une
collection de plusieurs livres d'où l'on a choisi les sentences,
les pointes et les choses qui avaient plus de rapport au dessein
de celui qui a prétendu en faire un ouvrage considérable. J'ai
l'esprit si rempli des idées de maçonneries que je m'imagine que
tout ce que je vois en a la ressemblance et que cet ouvrage s'y
peut comparer. Je sais bien que vous direz que je ne suis qu'un
maçon ou un charpentier en cette matière, mais vous m'avouerez
aussi qu'il est composé de différents matériaux, on y remarque de
belles pierres, j'en demeure d'accord; mais on ne saurait
disconvenir qu'il ne s'y trouve aussi du moellon et beaucoup de
plâtras, qui sont si mal joints ensemble qu'il est impossible
qu'ils puissent faire corps ni liaison, et par conséquent que
l'ouvrage puisse subsister. Après la raillerie il est bon d'entrer
un peu dans le sérieux, et de vous dire que les auteurs des livres
desquels on a colligé ces sentences, ces pointes et ces périodes
les avaient mieux placées; car si l'on voyait ce qui était devant
et après, assurément on en serait plus édifié ou moins scandalisé.
Il y a beaucoup de simples dont le suc est poison, qui ne sont
point dangereux lorsqu'on n'en a rien extrait et que la plante est
en son entier. Ce n'est pas que cet écrit ne soit bon en de bonnes
mains, comme les vôtres, qui savent tirer le bien du mal même;
mais aussi on peut dire qu'entre les mains de personnes libertines
ou qui auraient de la pente aux opinions nouvelles, que cet écrit
les pourrait confirmer dans leur erreur, et leur faire croire
qu'il n'y a point du tout de vertu, et que c'est folie de
prétendre de devenir vertueux, et jeter ainsi le monde dans
l'indifférence et dans l'oisiveté, qui est la mère de tous les
vices. J'en parlai hier à un homme de mes amis, qui me dit qu'il
avait vu cet écrit, et qu'à son avis il découvrait les parties
honteuses de la vie civile et de la société humaine, sur
lesquelles il fallait tirer le rideau; ce que je fais, de peur que
cela fasse mal aux yeux délicats, comme les vôtres, qui ne
sauraient rien souffrir d'impur et de déshonnête.
35. Lettre d'auteur inconnu, à Mme de Sablé. 1663.
Je vous suis infiniment obligé, Madame, de m'avoir donné la pièce
que je vous renvoie, et encore que je n'aie eu que le loisir de la
parcourir dans le peu de temps que vous m'avez prescrit pour la
lire, je n'ai pas laissé d'en retirer beaucoup de plaisir et de
profit, et une estime si particulière pour l'auteur et pour son
ouvrage qu'en vérité je ne suis pas capable de vous la bien
exprimer.
L'on voit bien que ce faiseur de maximes n'est pas un homme nourri
dans la province, ni dans l'Université; c'est un homme de qualité
qui connaît parfaitement la cour et le monde, qui en a goûté
autrefois toutes les douceurs, qui en a aussi senti souvent les
amertumes, et qui s'est donné le loisir d'en étudier et d'en
pénétrer tous les détours et toutes les finesses. Mais outre cela,
comme la nature lui a donné cette étendue d'esprit, cette
profondeur et ce discernement, joint à la droiture, à la
délicatesse et à ce beau tour dont il parle en quelques endroits
de cet écrit, il ne faut pas s'étonner s'il a prononcé si
judicieusement sur des matières qu'il avait si parfaitement
connues.
Pour ce qui est de l'ouvrage, c'est à mon sens la plus belle et la
plus utile philosophie qui se fit jamais; c'est l'abrégé de tout
ce qu'il y a de sage et de bon dans toutes les anciennes et
nouvelles sectes des philosophes, et quiconque saura bien cet
écrit n'a plus besoin de lire Sénèque, ni Épictète, ni Montaigne,
ni Charron, ni tout ce qu'on a ramassé depuis peu de la morale des
sceptiques et des épicuriens. On apprend véritablement à se
connaître dans ces livres, mais c'est pour en devenir plus superbe
et plus amateur de soi-même; celui-ci nous fait connaître, mais
c'est pour nous mépriser et pour nous humilier; c'est pour nous
donner de la défiance et nous mettre sur nos gardes contre
nous-mêmes et contre toutes les choses qui nous touchent et nous
environnent; c'est pour nous donner du dégoût de toutes les choses
du monde et nous en détacher, nous tourner du côté de Dieu, qui
seul est bon, juste, immuable et digne d'être aimé, honoré, et
servi. On pourrait dire que le chrétien commence où votre
philosophe finit, et l'on ne pourrait faire une instruction plus
propre à un catéchumène, pour convertir à Dieu son esprit et sa
volonté; et cela me fait souvenir d'une excellente comparaison,
que j'ai autrefois lue dans une épître de Sénèque: C'est une chose
bien étrange, dit-il, de considérer un enfant, pendant les neuf
mois qu'il demeure dans le ventre de sa mère, avant que de venir
au monde; il a des yeux, et ne voit point; il a des oreilles, et
il n'entend point; il ne sait ce qu'il doit devenir; il n'a aucune
connaissance de la vie en laquelle il doit entrer. Que si cet
enfant pouvait raisonner, n'est-il pas vrai qu'il jugerait bien
que toutes ces facultés et tous ces organes ne lui sont pas donnés
en vain par la nature? que puisqu'il a une bouche il ne doit pas
prendre la nourriture comme une plante? que puisqu'il a des pieds,
des mains et des bras, il n'est pas dans l'existence des choses
pour être toujours en la forme d'une boule, parmi des ordures,
dans une prison étroite et ténébreuse? et, de ces réflexions, il
viendrait assurément à la connaissance de la vie qu'il doit mener
sur la terre. Il en est de même, dit Sénèque, de l'état des hommes
qui sont en cette vie présente, à l'égard de la future: ils
ressemblent, pour la plupart, à ces enfants faibles et impuissants
dont nous venons de parler; ils vivent sans réflexion; ils se
laissent conduire à la coutume; ils s'abandonnent à leurs
passions; mais s'ils prenaient garde qu'ils ont une âme vaste et
noble qui s'élève au-dessus de la matière, qu'ils ont des
puissance qui ne peuvent être remplies ni rassasiées par la
possession d'aucune créature, qu'ils ont des désirs qui ne peuvent
être limités ni par les lieux, ni par les temps, et qu'enfin ils
ne ressentent ici que des misères au lieu de la félicité à
laquelle ils aspirent naturellement, ils concluraient sans doute
qu'il y doit avoir un autre monde que celui-ci, et que Dieu ne les
a mis sur la terre que pour y mériter le ciel.
Mais je n'ai jamais mieux vu la force de ces raisonnements
qu'après la lecture de l'écrit de votre ami, et il me semble que
j'étais non seulement changé, mais encore transfiguré, pour me
servir du terme de ce philosophe romain. Je n'aurais rien à
souhaiter en cet écrit sinon qu'après avoir si bien découvert
l'inutilité et la fausseté des vertus humaines et philosophiques,
i reconnût qu'il n'y en a point de véritables que les chrétiennes
et les surnaturelles. Non pas que je veuille dire qu'il n'y a
point de fausses vertus parmi les chrétiens, ou que ceux qui en
ont de véritables les aient parfaites et sans mélange de vanité ou
d'intérêt; je ne sais que trop par expérience la malignité et les
ruses de la nature corrompue; je sais que son venin se répand
partout, et qu'encore qu'elle ne règne et ne domine pas dans les
âmes solidement dévotes, elle ne laisse pas d'y vivre, d'y
demeurer, et se remuer et se débattre souvent, pour se remettre
au-dessus de la raison et de la grâce. Mais il faut demeurer
d'accord qu'un homme vivant selon les règles de l'Évangile peut
être dit véritablement vertueux, parce qu'il ne vit pas selon les
maximes de cette nature dépravée et qu'il n'est point esclave de
sa cupidité, mais qu'il vit selon les lois de l'esprit et de la
raison, et que s'il commet quelquefois des fautes, en faisant même
le bien, comme il ne se peut faire autrement, il en tire des
motifs et des occasions continuelles de mépris de soi-même,
d'humilité, et de soumission à la justice et à la providence de
Dieu; et c'est ce qui fait voir la nécessité de la pénitence
chrétienne, qui a été une vertu inconnue à la philosophie.
Mais peut-être que votre ami, Madame, a des raisons de ne point
passer les bornes de la sagesse humaine, et comme il a l'esprit
fort délicat, il pourra même croire qu'il y a de l'orgueil ou de
l'intérêt secret en mon avis, et quelque protestation que je lui
puisse faire du contraire, il n'est pas obligé de me croire. Il
vaut donc mieux, Madame, que vous ne lui en parliez point du tout,
s'il vous plaît, et que vous lui disiez seulement que, quand il
n'y aurait que son écrit au monde avec Évangile, je voudrais être
chrétien. L'un m'apprendrait à connaître mes misères, et l'autre à
implorer mon libérateur; ce sont les deux premiers degrés de la
vie spirituelle et quand on les franchit comme il faut, on n'en
demeure pas là ordinairement; les bonnes oeuvres suivent et l'on
fait profit de tout, des péchés même et des fautes qu'on a
commises, qu'on commet, et des ignorances, erreurs et faiblesses
naturelles et involontaires, auxquelles sont sujet tous les hommes
de ce monde et même ceux qui sont les plus établis dans les vertus
essentielles.
Que si cette pièce ne s'imprime pas, je vous prie très humblement,
Madame, de m'en faire avoir une copie.
36. Lettre, d'auteur inconnu, à Mme de Sablé, 1663.
J'appellerais volontiers l'auteur de ces maximes un orateur
éloquent et un philosophe plus critique que savant; aussi n'a-t-il
autre principe de ses sentiments que la fécondité de son
imagination. Il affecte dans ses divisions et dans ses
définitions, subtilement mais sans fondement inventées, de passer
pour un Sénèque, ne prenant pas garde néanmoins que celui-ci, dans
sa morale, tout païen qu'il était, ne s'est jamais jeté dans cette
extrémité que de confondre toutes les vertus des sages de son
temps, ni de les faire passer pour des vices; il a cru qu'il y en
avait de tempérants et de dissolus, de bons et de mauvais,
d'humbles et de superbes, et il n'a jamais dit qu'on pût, sous une
véritable humilité, cacher une superbe insolente: elles sont trop
antipathiques pour pouvoir habiter la même demeure. Je lui
donnerais néanmoins cette louange que de savoir puissamment
invectiver, et d'avoir parfaitement bien rencontré où il s'est agi
de mériter le titre de satirique. C'est à contrecoeur que je loue
de la sorte son ouvrage tout à fait spirituel, et peut-être
pourra-t-on dire que je tombe dans le même défaut dont je
l'accuse; mais certes, considérant que par ces maximes il n'y a
aucune vertu chrétienne, si solide qu'elle soit, qui ne puisse
être censurée, content du désavantage d'en être dépourvu, j'aime
mieux ne passer pas pour complaisant en approuvant sa doctrine,
que d'être dans un perpétuel danger de déclamer contre les belles
qualités, ni médire des plus vertueux.
37. Lettre de Mme de La Fayette à Mme de Sablé. 1663.
Ce jeudi au soir.
Voilà un billet que je vous supplie de vouloir lire, il vous
instruira de ce que l'on demande de vous. Je n'ai rien à y
ajouter, sinon que l'homme qu'il l'écrit [sic] est un des hommes
du monde que j'aime autant, et qu'ainsi c'est une des plus grandes
obligations que je vous puisse avoir, que de lui accorder ce qu'il
souhaite pour son ami. Je viens d'arriver de Fresnes, où j'ai été
deux jours en solitude avec Madame du Plessis; en ces deux
jours-là nous avons parlé de vous deux ou trois mille fois; il est
inutile de vous dire comment nous en avons parlé, vous le devinez
aisément. Nous y avons lu les maximes de M. de La Rochefoucauld.
Ha, Madame! quelle corruption il faut avoir dans l'esprit et dans
le coeur pour être capable d'imaginer tout cela! J'en suis si
épouvantée que je vous assure que, si les plaisanteries étaient
des choses sérieuses, de telles maximes gâteraient plus ses
affaires que tous les potages qu'il mangea l'autre jour chez vous.
38. Lettre de Mme de La Fayette à Mme de Sablé. 1663.
Vous me donneriez le plus grand chagrin du monde, si vous ne me
montriez pas vos maximes. Mme du Plessis m'a donné une curiosité
étrange de les voir, et c'est justement parce qu'elles sont
honnêtes et raisonnables que j'en ai envie, et qu'elles me
persuaderont que toutes les personnes de bon sens ne sont pas si
persuadées de la corruption générale que l'est M. de La
Rochefoucauld. Je vous rends mille et mille grâces de ce que vous
avez fait pour ce gentilhomme. Je vous en irai encore remercier
moi-même, et je me servirai toujours avec plaisir des prétextes
que je trouverai pour avoir l'honneur de vous voir; et si vous
trouviez autant de plaisir avec moi que j'en trouve avec vous, je
troublerais souvent votre solitude.
III. Lettres concernant la publication de la Ière édition des
maximes.
39. Lettre de La Rochefoucauld au Père Thomas Esprit. 6 février
1664.
6 février.
Vous me permettrez de vous dire que l'on fait un peu plus de bruit
de ces maximes qu'on ne devrait et qu'elles ne méritent. Je ne
sais si on y a ajouté ou changé quelque chose comme on a accoutumé
de faire. Mais si elles sont comme je les ai vues, je crois qu'on
les pourrait soutenir sans grand péril, au moins si on peut être
bien fondé à soutenir un ramas de diverses pensées à qui on n'a
point encore donné d'ordre, ni de commencement ni de fin. Il peut
y avoir même quelques expressions trop générales que l'on aurait
adoucies si on avait cru que ce qui devait demeurer secret entre
un de vos parents et un de vos amis eût été rendu public. Mais
comme le dessein de l'un et de l'autre a été de prouver que la
vertu des anciens philosophes païens, dont ils ont fait tant de
bruit, a été établie sur de faux fondements, et que l'homme, tout
persuadé qu'il est de son mérite, n'a en soi que des apparences
trompeuses de vertu dont il éblouit les autres et dont souvent il
se trompe lui-même lorsque la foi ne s'en mêle point, il me
semble, dis-je, que l'on n'a pu trop exagérer les misères et les
contrariétés du coeur humain pour humilier l'orgueil ridicule dont
il est rempli, et lui faire voir le besoin qu'il a en toutes
choses d'être soutenu et redressé par le christianisme. Il me
semble que les maximes dont est question tendent assez à cela et
qu'elles ne sont pas criminelles, puisque leur but est d'attaquer
l'orgueil, qui, à ce que j'ai oui dire, n'est pas nécessaire à
salut. Je demeure donc d'accord que c'est un malheur qu'elles
aient paru sans être achevées et sans l'ordre qu'elles devaient
avoir. Mais on aurait trop d'affaires sur les bras à la fois, de
se plaindre de ceux qui ont tort là-dessus. Nous discuterons à la
première vue s'il est vrai ou non que les vices entrent souvent
dans la composition de quelques vertus, comme les poisons entrent
dans la composition des plus grands remèdes de la médecine. Quand
je dis nous, j'entends parler de l'homme qui croit ne devoir qu'à
lui seul ce qu'il a de bon, comme faisaient les grands hommes de
l'antiquité, et comme cela je crois qu'il y avait de l'orgueil, de
l'injustice et mille autres ingrédients dans la magnanimité et la
libéralité d'Alexandre et de beaucoup d'autres; que dans la vertu
de Caton il y avait de la rudesse, et beaucoup d'envie et de haine
contre César; que dans la clémence d'Auguste pour Cinna il y eut
un désir d'éprouver un remède nouveau, une lassitude de répandre
inutilement tant de sang, et une crainte des événements à quoi on
a plutôt fait de donner le nom de vertu que de faire l'anatomie de
tous les replis du coeur. Je ne prétends pas de vous en dire
davantage, ni faire ici un manifeste. Vous en direz ce que vous
jugerez à propos à Mme de Liancourt et à Mme du Plessis. Si vous
voulez aussi que M Bernard fasse voir ce que je vous mande à
M. de la Chapelle, qui demeure chez M. le Premier Président, vous
m'épargnerez la peine de le récrire pour lui envoyer. Je vous
donne le bonsoir et suis entièrement à vous. Je n'écrirai pas
Mme de Liancourt pour ne la tourmenter pas de cette affaire.
40. Lettre de La Rochefoucauld au Père René Rapin. 12 juillet
1664.
Ce n'est pas assez pour moi de tout ce que nous dîmes hier, il me
vient à tous moments des scrupules et on ne saurait jamais avoir
trop de délicatesse pour un ami du prix de Mr. de la Chapelle.
C'est pourquoi, mon Très Révérend Père, je vous supplie très
humblement de vous mettre précisément en ma place et de vouloir
être mon directeur pour tout ce que je dois à notre ami avec
autant d'exactitude que vous en avez pour les consciences. N'ayez,
s'il vous plaît, aucun égard à l'intérêt des maximes et ne songez
qu'à ne me laisser manquer à rien vers l'homme du monde à qui je
veux le moins manquer. Je vous demande pardon de la liberté que je
prends, mais Mr. de la Chapelle en est cause en toutes manières et
il m'a tellement assuré que j'ai quelque part en l'honneur de vos
bonnes grâces que j'espère que vous m'accorderez celle que je
viens de vous demander et de me croire à vous avec toute l'estime
et le respect imaginables.
La Rochefoucauld
À Paris, le 12 de juillet.
Je ne veux pas même écrire à M. de La Chapelle afin que ce soit
vous seul qui me répondiez de ses sentiments.
Encore une fois, mon Très Révérend Père, comptez, s'il vous plaît,
les maximes pour rien, et croyez que j'aime mille fois mieux
qu'elles ne parussent jamais que de faire la moindre peine à ceux
qui en ont pris la protection.
41. Lettre de La Rochefoucauld à Mme de Sablé. 1664.
Je vous envoie cette manière de préface pour les maximes; mais
comme je la dois rendre dans deux heures, je vous supplie très
humblement, Madame, de me la renvoyer par le même laquais qui vous
porte ce billet. Je vous demande aussi de me dire ce que vous en
trouvez.
Ce samedi.
42. Lettre de Mme de Sablé à La Rochefoucauld. 18 février 1665.
Je vous envoie ce que j'ai pu tirer de ma tête pour mettre dans le
Journal. J'y ai mis cet endroit qui vous est si sensible, afin que
cela vous fasse surmonter la mauvaise honte qui vous fit donner au
public la préface sans y rien retrancher, et je n'ai pas craint de
le mettre, parce que je suis assurée que vous ne le ferez pas
imprimer quand même le reste vous plairait. Je vous assure aussi
que je vous serai plus obligée si vous en usez comme d'une chose
qui serait à vous, en le corrigeant ou en le jetant au feu, que si
vous lui faisiez un honneur qu'il ne mérite pas. Nous autres
grands auteurs sommes trop riches pour craindre de perdre de nos
productions. Mandez-moi ce qu'il vous semble de ce _dictum_.
Le 18e février 1665.
«C'est un traité des mouvements du coeur de l'homme, qu'on peut
dire lui avoir été comme inconnus jusques à cette heure. Un
seigneur, aussi grand en esprit qu'en naissance, en est l'auteur;
mais ni sa grandeur ni son esprit n'ont pu empêcher qu'on n'en ait
fait des jugements bien différents.
Les uns croient que c'est outrager les hommes que d'en faire une
si terrible peinture, et que l'auteur n'en a pu prendre l'original
qu'en lui-même; ils disent qu'il est dangereux de mettre de telles
pensées au jour, et qu'ayant si bien montré qu'on ne fait jamais
de bonnes actions que par de mauvais principes, on ne se mettra
plus en peine de chercher la vertu, puisqu'il est impossible de
l'avoir, si ce n'est en idée.
Les autres au contraire trouvent ce traité fort utile parce qu'il
découvre les fausses idées que les hommes ont d'eux-mêmes, et leur
fait voir que sans la religion ils sont incapables de faire aucun
bien; qu'il est bon de se connaître tel qu'on est, quand même il
n'y aurait que cet avantage de n'être point trompé dans la
connaissance qu'on peut avoir de soi-même.