craint, parce qu'elle cause la fin de la vie ou la fin de l'amour;
c'est un cruel remède, mais il est plus doux que les doutes et les
soupçons (MP 18).
[241] Il est difficile de comprendre combien est grande la
ressemblance et la différence qu'il y a entre tous les hommes (MP
19).
[242] C'est être véritablement honnête homme que de vouloir bien
être examiné des honnêtes gens en tous temps et sur tous les
sujets qui se présentent (max. 206, I 218).
[243] Le désir de vivre ou de mourir sont des goûts de l'amour-propre
dont il ne faut non plus disputer que des goûts de la langue ou du
choix des couleurs (max. 46, I 52).
[244] Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des
hommes que de leur faire trop de bien (max. 238, I 253).
[245] Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui découvrent
le coeur de l'homme, c'est que l'on craint d'y être découvert (MP
20).
[246] De plusieurs actions diverses que la fortune arrange comme
il lui plaît il s'en fait plusieurs vertus (max. I, I 293).
[247] On est sage pour les autres, personne ne l'est assez pour
soi-même (max. 132, I 133).
[248] La confiance que l'on a en soi fait naître la plus grande
partie de celle que l'on a aux autres (MS 47, I 258).
[249] On peut toujours ce qu'on veut, pourvu qu'on le veuille bien
(max. 243, I 265 et 272, Ier état).
[250] La jeunesse est une ivresse continuelle; c'est la fièvre de
la santé, c'est la folie de la raison (max. 271, I 295).
[251] Toutes les passions ne sont autre chose que les divers
degrés de la chaleur et de la froideur du sang (MS 2, I 13).
[252] Comme c'est le caractère des grands esprits de faire
entendre avec peu de paroles beaucoup de choses, les petits
esprits en revanche ont l'art de parler beaucoup et de ne dire
rien (max. 142, I 145).
[253] De toutes les passions celle qui est la plus inconnue c'est
la paresse, elle est la plus violente et la plus maligne de
toutes, quoique sa violence soit insensible et que les dommages
qu'elle cause soient très cachés; si nous considérons
attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se rend en toutes
rencontres maîtresse de nos sentiments, de nos intérêts et de nos
plaisirs; c'est le petit poisson qui a la force d'arrêter les plus
grands navires, c'est une bonace plus dangereuse aux plus
importantes affaires que les écueils et les plus grandes tempêtes;
le repos de la paresse est un charme secret de l'âme qui suspend
soudainement ses plus ardentes poursuites et ses plus opiniâtres
résolutions, et enfin, pour donner la véritable idée de cette
passion, il faut dire que la paresse est une béatitude de l'âme
qui la console de toutes ses pertes et la fait renoncer à toutes
ses prétentions (MS 54, I 290).
[254] La magnanimité méprise tout pour avoir tout (max. 248, I
270).
[255] L'homme est si misérable que, tournant toutes ses conduites
à satisfaire ses passions, il gémit incessamment sous leur
tyrannie; il ne peut supporter ni leur violence ni celle qu'il
faut qu'il se fasse pour s'affranchir de leur joug; il trouve du
dégoût non seulement dans ses vices, mais encore dans leurs
remèdes, et ne peut s'accommoder ni des chagrins de ses maladies
ni du travail de sa guérison (MP 21).
[256] Dieu a permis, pour punir l'homme du péché originel, qu'il
se fît un dieu de son amour-propre pour en être tourmenté dans
toutes les actions de sa vie (MP 22).
[257] Si nous n'avions point de défauts, nous ne serions pas si
aises d'en remarquer aux autres (max. 31, I 34).
[258] Je ne sais si on peut dire de l'agrément séparé de la beauté
que c'est une symétrie dont on ne sait pas les règles et un
rapport secret des traits ensemble et des traits avec les couleurs
et l'air de la personne (max. 240, I 261).
[259] Il y a une infinité de conduites qui ont un ridicule
apparent et qui sont dans leurs raisons cachées très sages et très
solides (max. 163, I 170).
[260] En vieillissant on devient plus fou et plus sage (max. 210,
I 222).
[261] L'espérance et la crainte sont inséparables et il n'y a
point de crainte sans espérance ni d'espérance sans crainte (MP
23).
[262] Il semble que plusieurs de nos actions aient des étoiles
heureuses ou malheureuses aussi bien que nous, d'où dépend une
grande partie de la louange ou du blâme qu'on leur donne (max. 58,
I 67).
[263] Il n'y a que d'une sorte d'amour, mais il y en a mille
différentes copies (max. 74, I 84).
[264] L'amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un
mouvement continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse
d'espérer ou de craindre (max. 75, I 85).
[265] Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits: tout le
monde en parle, mais peu de gens en ont vu (max. 76, I 86).
[266] L'amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on
lui attribue, où il n'a souvent guère plus de part que le doge en
a à ce qui se fait à Venise (max. 77, I 87).
[267] Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous
est presque toujours plus grand que celui que nous y avons
nous-mêmes (MP 24).
[268] La promptitude avec laquelle nous croyons le mal sans
l'avoir assez examiné est aussi bien un effet de paresse que
d'orgueil: on veut trouver des coupables, mais on ne veut pas se
donner la peine d'examiner les crimes (max. 267, I 291).
[269] Ce qui nous fait croire si facilement que les autres ont des
défauts, c'est la facilité que l'on a de croire ce qu'on souhaite
(MP 25).
[270] L'intérêt est l'âme de l'amour-propre, de sorte que comme le
corps, privé de son âme, est sans vue, sans ouïe, sans
connaissance, sans sentiment et sans mouvement, de même
l'amour-propre séparé, s'il le faut dire ainsi, de son intérêt, ne
voit, n'entend, ne sent et ne se remue plus; de là vient qu'un même
homme qui court la terre et les mers pour son intérêt devient
soudainement paralytique pour l'intérêt des autres; de là vient le
soudain assoupissement, et cette mort que nous causons à tous ceux
à qui nous contons nos affaires; de là vient leur prompte
résurrection lorsque dans notre narration nous y mêlons quelque
chose qui les regarde de sorte que nous voyons dans nos
conversations et dans nos traités que dans un même moment un homme
perd connaissance et revient à soi selon que son propre intérêt
s'approche de lui ou qu'il s'en retire (MP 26).
[271] Les défauts de l'âme sont comme les blessures du corps;
quelque soin qu'on prenne de les guérir, la cicatrice paraît
toujours et elles se peuvent toujours rouvrir (max. 194, I 205).
[272] Il est aussi ordinaire de voir changer les goûts qu'il est
rare de voir changer les inclinations (max. 252, I 275).
Sentences et maximes de morale
(Édition hollandaise de 1664)
[1] Les vices entrent dans la composition des vertus, comme les
poisons entrent dans la composition des remèdes de la médecine: la
prudence les assemble et les tempère, et elle s'en sert utilement
contre les maux de la vie (max. 182, I 191).
[2] La vertu des gens du monde est un fantôme formé par nos
passions, à qui on donne un nom honnête pour faire impunément ce
qu'on veut (MS 34, I 179).
[3] Toutes les vertus des hommes se perdent dans l'intérêt, comme
les fleuves se perdent dans la mer (max. 171, I 180).
[4] Les crimes deviennent innocents, même glorieux, par leur
nombre et par leurs qualités; de là vient que les voleries
publiques sont des habiletés, et que prendre des provinces
injustement s'appelle faire des conquêtes. Le crime a ses héros,
ainsi que la vertu (MS 68, I 192, et max. 185, I 194).
[5] La honte, la paresse, et la timidité ont souvent toutes seules
le mérite de nous retenir dans notre devoir, pendant que notre
vertu en a tout l'honneur (max. 169, I 177).
[6] Si on avait ôté à ce qu'on appelle force le désir de
conserver, et la crainte de perdre, il ne lui resterait pas
grand'chose (MP 32).
[7] La clémence est un mélange de gloire, de paresse et de
crainte, dont nous faisons une vertu; et chez les princes c'est
une politique dont ils se servent pour gagner l'affection des
peuples (max. 16 et 15, I 16 et 15).
[8] La constance des sages n'est qu'un art avec lequel ils savent
renfermer dans leur âme leur agitation (max. 20, I 23).
[9] La gravité est un mystère du corps, inventé pour cacher les
défauts de l'esprit (max. 257. I 280).
[10] La sévérité des femmes est un ajustement, et un fard qu'elles
ajoutent à leur beauté. C'est enfin un attrait fin et délicat, et
une douceur déguisée (max. 204, I 216).
[11] La réconciliation avec nos ennemis, qui se fait au nom de la
sincérité, de la douceur, et de la tendresse, n'est qu'un désir de
rendre sa condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une
crainte de quelque mauvais événement (max. 82, I 95).
[12] Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi des
marchands elle soutient le commerce, et nous ne payons pas par la
justice de payer, mais pour trouver plus facilement des gens qui
nous prêtent (max. 223, I 237).
[13] Les hommes ne sont pas seulement sujets à perdre également le
souvenir des bienfaits et des injures, mais ils haïssent ceux qui
les ont obligés. L'orgueil et l'intérêt produit partout
l'ingratitude. L'application à récompenser le bien, et à se venger
du mal, leur paraît une servitude, à laquelle ils ont peine de
s'assujettir (max. 14, I 14).
[14] On élève la prudence jusques au ciel, et il n'est sorte
d'éloges qu'on ne lui donne. Elle est la règle de nos actions, et
de nos conduites; elle est la maîtresse de la fortune; elle fait
le déclin des empires; sans elle on a tous les maux; avec elle on
a tous les biens; et comme disait autrefois un poète, quand nous
avons la prudence il ne nous manque aucune divinité, pour dire que
nous trouvons dans la prudence tout le secours que nous demandons
aux dieux. Cependant la prudence la plus consommée ne saurait nous
assurer du plus petit effet du monde, parce que travaillant sur
une matière aussi changeante, et aussi commune, qu'est l'homme,
elle ne peut exécuter sûrement aucun de ses projets. Dieu seul,
qui tient tous les coeurs des hommes entre ses mains, et qui peut
quand il lui plaira en accorder les mouvements, fait aussi réussir
les choses qui en dépendent. D'où il faut conclure que toutes les
louanges dont notre ignorance, et notre vanité, flatte notre
prudence, sont autant d'injures que nous faisons à sa providence
(max. 65, I 75).
[15] On n'est jamais si ridicule par les qualités que l'on a que
par celles que l'on affecte d'avoir (max. 134, I 136).
[16] Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon
nos craintes (max. 38, I 42).
[17] On est au désespoir d'être trompé par ses ennemis, et trahi
par ses amis; et on est souvent satisfait de l'être par soi-même
(max. 114, I 119).
[18] Il est aussi aisé de se tromper soi-même sans s'en apercevoir
qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en
aperçoivent (max. 115, I 120).
[19] Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes
s'assembler, l'un pour demander conseil, et l'autre pour le
donner. L'un paraît avec une indifférence respectueuse, et dit
qu'il vient recevoir des conduites, et soumettre ses sentiments;
et son désir, le plus souvent, est de faire passer le siens, et de
rendre celui qu'il fait maître de son avis garant de l'affaire
qu'il lui propose. Quant à celui qui est conseiller, il paye
d'abord la sincérité de son ami d'un zèle ardent et désintéressé
qu'il lui montre, et cherche en même temps dans ses propres
intérêts des règles de conseiller: de sorte que son conseil lui
devient plus propre qu'à celui qui le reçoit (max. 116, I 118).
[20] La faiblesse de l'esprit est mal nommée: c'est en effet la
faiblesse du tempérament, qui n'est autre chose qu'une impuissance
d'agir, et un manque de principe de vie (max. 44, I 49).
[21] Rien n'est impossible: il y a des voies qui conduisent à
toutes choses; et si nous avions assez de volonté, nous aurions
toujours assez de moyens (max. 243, I 265 et 272, Ier état).
[22] La pitié est un sentiment de nos propres maux dans un sujet
étranger; c'est une prévoyance habile des malheurs où nous pouvons
tomber, qui nous fait donner des secours aux autres pour les
engager à nous les rendre dans de semblables occasions: de sorte
que les services que nous rendons à ceux qui sont accueillis de
quelque infortune, sont à proprement parler des biens anticipés
que nous nous faisons (max. 264, I 287).
[23] Celui-là n'est pas raisonnable qui trouve la raison, mais
celui qui la connaît, qui la goûte, et qui la discerne (max. 105,
I 115).
[24] Nous avouons nos défauts pour réparer le préjudice qu'ils
nous font dans l'esprit des autres par l'impression que nous leur
donnons de la justice du nôtre (max. 184, I 193).
[25] L'humilité est une feinte soumission, que nous employons pour
soumettre effectivement tout le monde. C'est un mouvement de
l'orgueil par lequel il s'abaisse devant les hommes pour s'élever
sur eux. C'est son plus grand déguisement, et son premier
stratagème; et comme il est sans doute que le Protée des fables
n'a jamais été, il est certain aussi que l'orgueil en est un
véritable dans la nature, car il prend toutes les formes comme il
lui plaît. Mais quoiqu'il soit merveilleux et agréable à voir dans
toutes ses figures et dans toutes ses industries, il faut pourtant
avouer qu'il n'est jamais si rare, ni si extraordinaire, que
lorsqu'on le voit les yeux baissés, sa contenance modeste et
reposée, ses paroles douces et respectueuses, pleines de l'estime
des autres et de dédain pour lui-même: il est indigne de tous les
honneurs, il est incapable d'aucun emploi, et ne reçoit les
charges où l'on l'élève que comme un effet de la bonté des hommes,
et de la faveur aveugle de la fortune (max. 254, I 277).
[26] La modération dans la bonne fortune n'est que la crainte de
la honte qui suit l'emportement ou la peur de perdre ce que l'on
a. C'est le calme de notre humeur adoucie par la satisfaction de
l'esprit; c'est aussi la crainte du blâme et du mépris qui suivent
ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une vaine ostentation
de la force de notre esprit; et enfin, pour la définir intimement,
la modération des hommes dans leurs plus hautes élévations, c'est
une ambition de paraître plus grands que les choses qui les
élèvent (MS 3 et max. 17-18, I 18-19-20).
[27] Qui ne rirait de cette vertu et de l'opinion qu'on a conçue
d'elle? Elle n'a garde, ainsi qu'on le croit, de combattre et de
soumettre l'ambition, puisque jamais elles ne se peuvent trouver
ensemble, la modération n'étant véritablement qu'une paresse, une
langueur, et un manque de courage: de manière qu'on peut justement
dire que la modération est la bassesse de l'âme, comme l'ambition
en est l'élévation (max. 293, I 17).
[28] La chasteté des femmes est l'amour de leur réputation et de
leur repos (max. 205, I 217).
[29] Il n'y a point de libéralité, et ce n'est que la vanité de
donner que nous aimons mieux que ce que nous donnons (max. 263, I
286).
[30] La sobriété est l'amour de la santé, ou l'impuissance de
manger beaucoup (MS 24, I 135).
[31] La fidélité est une invention rare de l'amour-propre par
laquelle l'homme, s'érigeant en dépositaire des choses précieuses,
se rend lui-même infiniment précieux. De tous les trafics de
l'amour-propre, c'est celui où il fait moins d'avance et de plus
grands profits. C'est un raffinement de sa politique, car il
engage les hommes par leur liberté et par leur vie (qu'ils sont
forcés de confier en quelques occasions) à élever l'homme fidèle
au-dessus de tout le monde (max. 247, I 269).
[32] L'éducation qu'on donne aux princes est un second amour-propre
qu'on leur inspire (max. 261, I 284, Ier état).
[33] Notre repentir ne vient point de nos actions, mais du dommage
qu'elles nous causent (max. 180, I 189).
[34] Il est bien malaisé de distinguer la bonté répandue et
générale pour tout le monde de la grande habileté (MS 44, I 252).
[35] Qui considérera superficiellement tous les effets de la bonté
qui nous fait sortir de nous-mêmes, et qui nous immole
continuellement à l'avantage de tout le monde, sera tenté de
croire que lorsqu'elle agit, l'amour-propre s'oublie et
s'abandonne lui-même, et même qu'il se laisse dépouiller et
appauvrir sans s'en apercevoir: en sorte qu'il semble que l'amour-propre
soit la dupe de la bonté. Cependant la bonté est en effet le plus
propre de tous les moyens dont l'amour-propre se sert pour
arriver à ses fins. C'est un chemin dérobé par où il revient à
lui-même plus riche et plus abondant. C'est un désintéressement
qu'il met à une furieuse usure. C'est enfin un ressort délicat
avec lequel il réunit et dispose et tourne tous les hommes en sa
faveur (max. 236, I 250).
[36] Nul ne mérite d'être loué de bonté, s'il n'a la force et la
hardiesse de pouvoir être méchant; toute autre bonté n'est en
effet qu'une privation de vices, et leur endormissement (max. 237,
I 251).
[37] L'amour de la justice dans les bons juges qui sont modérés
n'est que l'amour de leur élévation; dans la plupart des hommes ce
n'est que la crainte de souffrir l'injustice, et qu'une vive
appréhension qu'on ne nous ôte ce qui nous appartient. De là vient
cette considération et ce respect pour tous les intérêts du
prochain, et cette scrupuleuse application à ne lui faire aucun
préjudice. Sans cette crainte qui retient l'homme dans les bornes
des biens que sa naissance ou la fortune lui a donnés, pressé par
la violente passion de se conserver, il ferait des courses
continuellement sur les autres (MS 15, I 89; max. 78, I 91; MS 14,
I 88).
[38] La véritable justice ne voit que ce qu'il faut voir, la
droiture prend tout le bon droit des choses, la délicatesse
aperçoit les choses imperceptibles, et le jugement prononce ce que
les choses sont. Si on l'examine bien, on trouvera que toutes ses
qualités ne sont autre chose que la grandeur de l'esprit, lequel
voit en toutes rencontres, dans la plénitude de ses lumières, tous
les avantages dont nous venons de parler (cf. la maxime suivante).
[39] Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumière
de l'esprit. On peut dire la même chose de son étendue, et de sa
profondeur, de son discernement, de sa justice, de sa droiture et
de sa délicatesse: l'étendue de l'esprit est la mesure de la
lumière, la profondeur est celle qui découvre le fond des choses,
le discernement compare et distingue les choses (pour cette maxime
et la précédente: max. 97, I 107).
[40] La persévérance n'est digne de blâme ni de louange, parce
qu'elle n'est que la durée des goûts et des sentiments, qu'on ne
s'ôte ni qu'on ne se donne (max. 177, I 186).
[41] La vérité qui fait les gens véritables est une imperceptible
ambition qu'ils ont de rendre leur témoignage considérable et
d'attirer à leurs paroles un respect de religion (max. 63, I 72).
[42] La vérité est le fondement et la justification de la raison,
de la perfection et de la beauté, car il est certain qu'une chose,
de quelque nature qu'elle soit, est belle et parfaite si elle est
tout ce qu'elle doit être et si elle a tout ce qu'elle doit avoir
(MS 49, I 260).
[43] La vraie éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut, et ne
dire que ce qu'il faut (max. 250, I 273).
[44] Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix que
dans le choix des paroles (max. 249, I 272, 2e état).
[45] Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours;
elles sont comme un art dans la nature, dont les règles sont
infaillibles. Par elles l'homme le plus simple persuade mieux que
ne fait le plus habile avec toutes les fleurs de l'éloquence (max.
8, I 8).
[46] Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons
jamais de grands biens, ni de grands maux, qui ne produisent
infailliblement leurs pareils. L'imitation d'agir honnêtement
vient de l'émulation, et l'imitation des maux vient de l'excès de
la malignité naturelle qui, étant comme tenue en prison par la
bonté, est mise en liberté par l'exemple (max. 230, I 244).
[47] L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est
contrefait déplaît avec les même choses qui charment lorsqu'elles
sont naturelles (MS 43, I 245).
[48] Ceux qu'on exécute affectent quelquefois des constances, des
froideurs, et des mépris de la mort, pour ne pas penser à elle et
pour s'étourdir: de sorte qu'on peut dire que ces froideurs, et
ces mépris, font à leur esprit ce que le mouchoir fait à leurs
yeux (max. 21, I 24).
[49] Peu de gens connaissent la mort; on la souffre non par
résolution, mais par stupidité et par coutume, et la plupart des
hommes meurent parce qu'on meurt (max. 23, I 26).
[50] Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous les
désirons toutes comme si nous étions immortels (MP 8).
[51] La subtilité est une fausse délicatesse, et la délicatesse
est une subtilité solide (max. 128, I 130).
[52] Le monde, ne connaissant point le véritable mérite, n'a garde
de pouvoir le récompenser; aussi n'élève-t-il à ses grandeurs et à
ses dignités que des personnes qui ont de _belles qualités
apparentes, et il couronne généralement tout ce qui luit, quoique
tout ce qui luit ne soit pas de l'or (max. 166, I 173).
[53] Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le coeur, il y
a un mérite fade, et des personnes qui dégoûtent avec des qualités
bonnes et estimables (max. 155, I 162, 2e état).
[54] On admire tout ce qui éblouit, et l'art de savoir bien mettre
en oeuvre de médiocres qualités dérobe l'estime, et donne souvent
plus de réputation que de [sic] véritable mérite (max. 162, I
164).
[55] Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie: ils les
font valoir ce qu'ils veulent, et on est forcé de les recevoir
selon leurs cours, et non pas selon leurs véritables prix (MS 67,
I 165).
[56] Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités, il en faut
avoir l'économie (max. 159, I 166).
[57] Il y a des gens dont le mérite consiste à dire et à faire des
sottises utilement, et qui gâteraient tout s'ils changeaient de
conduite (max. 156, I 163).
[58] Il y en a même à qui leurs défauts siéent bien, et d'autres
qui sont disgraciés de leurs bonnes qualités (max. 251, I 281).
[59] Il y a des gens niais qui se connaissent fort sots, et qui
emploient habilement leurs sottises (max. 208, I 220).
[60] Dieu a mis des talents différents dans l'homme, comme il a
planté de différents arbres dans la nature, en sorte que chaque
talent, de même que chaque arbre, a ses propriétés et ses effets
qui lui sont tous particuliers. De là vient que le poirier le
meilleur du monde ne saurait porter des pommes les plus communes,
et que le talent le plus excellent ne saurait produire les mêmes
effets des talents les plus communs. De là vient encore qu'il est
aussi ridicule de vouloir faire des semences sans avoir la graine
en soi, que de vouloir qu'un parterre produise des tulipes quand
on n'y a pas planté les oignons (MP 9).
[61] Pour s'établir dans le monde on fait tout ce qu'on peut pour
y paraître établi; dans toutes les professions et dans tous les
arts chacun se fait une mine et un extérieur, qu'il met en la
place de la chose dont il veut avoir le mérite. De sorte que tout
le monde n'est composé que de mines, et c'est inutilement que nous
travaillons à y trouver les choses (max. 56 et 256, I 65 et 279).
[62] Il y a des gens qui ressemblent à ces vaudevilles que tout le
monde chante un certain temps, quelque fades et dégoûtants qu'il
soient (max. 211, I 223).
[63] L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir
(max. 270, I 294).
[64] Comme dans la nature il y a une éternelle génération, et que
la mort d'une chose est toujours la production d'une autre, de
même il y a toujours dans le coeur humain une génération
perpétuelle de passions: en sorte que la ruine de l'une est
toujours le rétablissement de l'autre (max. 10, I 10).
[65] Je ne sais si cette maxime, que chacun produit son semblable,
est véritable dans la physique; mais je sais bien qu'elle est
fausse dans la morale, et que les passions en engendrent souvent
qui leur sont contraires. Ainsi l'avarice produit quelquefois la
libéralité, on est souvent ferme de faiblesse, et l'audace naît de
la timidité (max. II, I II).
[66] Une preuve convaincante que l'homme n'a pas été créé comme il
est, c'est que plus il devient raisonnable, plus il rougit en
soi-même de l'extravagance, de la bassesse et de la corruption de ses
sentiments et de ses inclinations (MP 10).
[67] On se mécompte toujours dans le jugement que l'on fait de nos
actions quand elles sont plus grandes que nos desseins (max. 160,
I 167).