dessins qui les produisent; les actions ne font jamais tous les
effets qu'elles doivent faire (max. 161, I 168).
[69] La passion fait souvent du plus habile homme un sot, et rend
quasi toujours les plus sots habiles (max. 6, I 6).
[70] Chaque homme n'est pas plus différent des autres hommes qu'il
l'est souvent de lui-même (max. 135, I 137).
[71] Tout le monde trouve à redire en autrui ce qu'on trouve à
redire en lui (MS 5, I 33).
[72] Un homme d'esprit serait bien souvent embarrassé sans la
compagnie des sots (max. 140, I 142).
[73] Les pensées et les sentiments ont chacun un ton de voix, une
action et un air qui leur sont propres (cf. la maxime suivante).
[74] C'est ce qui fait les bons et les mauvais comédiens, et c'est
ce qui fait aussi que les personnes plaisent ou déplaisent (pour
cette maxime et la précédente: max. 255, I 278).
[75] La confiance de plaire est souvent un moyen de plaire
infailliblement (MS 46, I 256).
[76] Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de
nous-mêmes, que de voir que nous avons été dans les états et dans
les sentiments que nous désapprouvons à cette heure (max. 51, I
58).
[77] Nous n'avons presque jamais assez de force pour suivre toute
notre raison (max. 42, I 46).
[78] Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles n'est pas
tant la lassitude que l'on a des vieilles, ni le plaisir de
changer, que le dégoût que nous avons de n'être pas assez admirés
de ceux qui nous connaissent trop, et l'espérance que nous avons
de l'être davantage de ceux qui ne nous connaissent guère (max.
178, I 187).
[79] Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passions
et plus de vertus que les âmes communes, mais celles seulement qui
ont de plus grandes vues (MS 31, I 161).
[80] On se vante souvent mal à propos de ne se point ennuyer, et
l'homme est si glorieux qu'il ne veut pas se trouver de mauvaise
compagnie (max. 141, I 143).
[81] La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du corps,
quelque éloignés que nous paraissions être des passions que nous
n'avons pas encore ressenties. Il faut croire toutefois que l'on
n'y est pas moins exposé qu'on l'est à tomber malade quand on se
porte bien (max. 188, I 197).
[82] Les passions ont une injustice, et un propre intérêt, qui
fait qu'elles offensent et blessent toujours, même lorsqu'elles
parlent raisonnablement et équitablement. La charité a seule le
privilège de dire quasi tout ce qu'il lui plaît et de ne blesser
jamais personne (max. 9, I 9).
[83] L'esprit est toujours la dupe du coeur (max. 102, I 112).
[84] Quelque industrie que l'on ait à cacher ses passions sous le
voile de la piété et de l'honneur, il y a toujours quelque endroit
qui se montre (max. 12, I 12).
[85] La philosophie triomphe aisément des maux passés et de ceux
qui ne sont pas prêts d'arriver, mais les maux présents triomphent
d'elle (max. 22, I 25).
[86] La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la
durée de notre vie (max. 5, I 5).
[87] Quoique toutes les passions se dussent cacher, elles ne
craignent pas néanmoins le jour; la seule envie est une passion
timide et honteuse qu'on ne peut jamais avouer (max. 27, I 30).
[88] L'amitié la plus sainte et la plus sincère n'est qu'un trafic
où nous croyons toujours gagner quelque chose (max. 83, I 94).
[89] Ce qui rend nos amitiés si légères et si changeantes, c'est
qu'il est aisé de connaître les qualités de l'esprit, et difficile
de connaître celles de l'âme (max. 80, I 93).
[90] Nous nous persuadons souvent mal à propos d'aimer les gens
plus puissants que nous: l'intérêt seul produit notre amitié, et
nous ne leur promettons pas selon ce que nous voulons leur donner,
mais selon ce que nous voulons qu'ils nous donnent (max. 85, I
98).
[91] L'amour est en l'âme de celui qui aime ce que l'âme est au
corps qui l'anime (MS 13, I 77).
[92] Il n'y a point d'amour pur et exempt du mélange de nos autres
passions (max. 69, I 79).
[93] Il est malaisé de définir l'amour; tout ce qu'on peut dire
est que dans l'âme c'est une passion de régner, dans les esprits
c'est une sympathie, et dans les corps ce n'est qu'une envie
cachée et délicate de jouir de ce que l'on aime après beaucoup de
mystère (max. 68, I 78).
[94] On s'est trompé quand on a cru que l'amour et l'ambition
triomphaient toujours des autres passions; c'est la paresse, toute
languissante qu'elle est, qui en est le plus souvent la maîtresse:
elle usurpe insensiblement l'empire sur tous les desseins, et sur
toutes les actions de la vie; elle y détruit et y consomme toutes
les passions et toutes les vertus (max. 266, I 289).
[95] Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher
l'amour où il est, ni le feindre où n'est pas (max. 70, I 80).
[96] Comme on n'est jamais libre d'aimer ou de n'aimer pas, on ne
peut se plaindre avec justice de la cruauté d'une maîtresse, ni
elle de la légèreté de son amant (MS 62, I 81).
[97] Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il
ressemble plus à la haine qu'à l'amitié (max. 72, I 82).
[98] On peut trouver des femmes qui n'ont jamais fait de
galanteries, mais il est rare d'en trouver qui n'en ait jamais
fait qu'une (max. 73, I 83).
[99] Il y a deux sortes de constance en amour: l'une vient de ce
que l'on trouve sans cesse de nouveaux sujets d'aimer en la
personne que l'on aime, comme en une source inépuisable, et
l'autre vient de ce qu'on se fait honneur de tenir sa parole (max.
176, I 185).
[100] Toute constance en amour est une inconstance perpétuelle qui
fait que notre coeur s'attache successivement à toutes les
qualités de la personne que nous aimons, donnant tantôt la
préférence à l'une, tantôt à l'autre, de sorte que cette constance
n'est qu'une inconstance arrêtée et renfermée dans un sujet (max.
175, I 184).
[101] Il y a deux sortes d'inconstances, la première vient de la
légèreté de l'esprit, qui à tous moments change d'opinion, ou
plutôt de la pauvreté de l'esprit, qui reçoit toutes les opinions
des autres; la seconde, qui est plus excusable, vient de la fin du
goût des choses que l'on aimait (max. 181, I 190).
[102] Les grandes et éclatantes actions qui éblouissent les yeux
sont représentées par les politiques comme les effets des grands
intérêts, au lieu qu'ils sont d'ordinaire les effets de l'humeur
et des passions. Ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine, qu'on
rapporte à l'ambition qu'ils avaient de se rendre maîtres du
monde, était un effet de jalousie (max. 7, I 7).
[103] Les affaires et les actions des grands hommes ont (comme les
statues) leur point de perspective. Il y en a qu'il faut voir de
près, pour en discerner toutes les circonstances; et il y en a
d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est
éloigné (max. 104, I 114).
[104] La jalousie est raisonnable et juste en quelque manière,
puisqu'elle ne cherche qu'à conserver un bien qui nous appartient,
ou que nous croyons nous devoir appartenir; au lieu que l'envie
est une fureur qui nous fait toujours souhaiter la ruine du bien
des autres (max. 28, I 31).
[105] L'amour-propre est l'amour de soi-même, et de toutes choses
pour soi; il est plus habile que le plus habile homme du monde; il
rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les rendrait les tyrans
des autres si la fortune leur en donnait les moyens. Il ne repose
jamais hors de soi, et ne s'arrête dans les sujets étrangers que
comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est
propre. Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien de si caché
que ses desseins, rien de si habile que ses conduites: ses
souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations passent
celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la chimie.
On ne peut sonder la profondeur de ses projets, ni en percer les
ténèbres; là il est à couvert des yeux les plus pénétrants. Il y
fait mille insensibles tours et retours; là il est souvent
invisible à lui-même. Il y conçoit, il y nourrit, et il y élève
(sans le savoir) un grand nombre d'affections, et de haines. Il en
forme quelquefois de si monstrueuses que lorsqu'il les a mises au
jour, il les méconnaît, ou il ne peut se résoudre à les avouer. De
cette nuit qui les couvre, naissent les ridicules persuasions
qu'il a de lui-même; de là viennent ses erreurs, ses ignorances,
ses grossièretés, et ses niaiseries sur son sujet; de là vient
qu'il croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont
qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir quand il
se repose, et pense avoir perdu tous les goûts qu'il a rassasiés.
Mais cette obscurité épaisse qui le cache à lui-même n'empêche pas
qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui, en quoi il est
raisonnable à nos yeux qui découvrent tout et sont aveugles
seulement pour eux-mêmes. En effet, dans ses plus grands intérêts
et ses plus importantes affaires où la violence de ses souhaits
appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend, il
imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout: de sorte qu'on
est tenté de croire que chacune de ses passions a une magie qui
lui est propre. Rien n'est si intime et si fort que ses
attachements, qu'il essaie de rompre inutilement à la vue des
malheurs extrêmes qui le menacent. Cependant il fait quelquefois
en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu faire avec
tous ceux dont il est capable dans le cours de plusieurs années.
D'où l'on pourrait conclure assez vraisemblablement que c'est par
lui-même que ses désirs sont allumés, plutôt que par la beauté et
par le mérite de ses objets; que son goût est le prix qui les
relève et le fard qui les embellit; que c'est après lui-même qu'il
court, et qu'il suit son gré. Il est tous les contraires, il est
impérieux et obéissant, sincère et dissimulé, miséricordieux et
cruel, timide et audacieux, et il a de différentes inclinations
selon la diversité des tempéraments qui le tournent, et le
dévouent pour l'ordinaire à la gloire ou aux richesses ou aux
plaisirs. Il en change selon le changement de nos âges, de nos
fortunes, et de nos expériences; mais il lui est indifférent d'en
avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une parce qu'il se partage en
plusieurs et se ramasse en une quand il le faut et comme il lui
plaît; il est inconstant, et outre les changements qui lui
viennent des causes étrangères il y en a une infinité qui naissent
de lui et de son propre fonds. Il est inconstant d'inconstance, de
légèreté, d'amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût; il est
capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec la dernière
application et avec des travaux incroyables à obtenir des choses
qui ne lui sont point avantageuses, et qui même lui sont
nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est
bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les
plus frivoles. Il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et
conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans
tous les états de la vie et dans toutes les conditions. Il vit
partout, il vit de tout et il vit de rien, et il s'accommode des
choses et de leur privation. Il passe même par pitié dans le parti
des gens qui lui font la guerre. Il entre dans leurs desseins et,
ce qui est admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa
perte, il travaille même à sa ruine; enfin il ne se soucie que
d'être: pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi. Il ne
faut pas s'étonner s'il se joint à la plus sévère pitié et s'il
entre si hardiment en société avec elle pour se détruire, parce
que dans le même temps qu'il se ruine en un endroit, il se
rétablit en un autre; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il
le change seulement en satisfaction, et lors même qu'il est
vaincu, et qu'on croit en être défait, on le retrouve dans les
triomphes de sa défaite. Voilà la peinture de l'amour-propre, dont
toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation; la mer en
est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans la violence
de ses vagues continuelles une fidèle expression de la succession
turbulente de ses pensées et de ses éternels mouvements (MS I, I
I, et max. 4, I 4).
[106] Comme si ce n'était pas assez à l'amour-propre d'avoir la
vertu de se transformer lui-même, il a encore celle de transformer
les objets, ce qu'il fait d'une manière fort étonnante. Car non
seulement il les déguise si bien qu'il y est lui-même abusé, mais
aussi, comme si ses actions étaient des miracles, il change l'état
et la nature des choses soudainement en effet. Lorsqu'une personne
nous est contraire, et qu'elle tourne sa haine et sa persécution
contre nous; c'est notre amour-propre qui juge ses actions. Il
donne même une étendue à ses défauts, qui les rend énormes, et met
ses bonnes qualités dans un jour si désavantageux qu'elles
deviennent plus dégoûtantes que ses défauts. Cependant, dès que
cette même personne nous devient favorable ou que quelqu'un de nos
intérêts la réconcilie avec nous, notre seule satisfaction rend
aussitôt à son mérite le lustre que notre aversion venait de lui
ôter. Tous ses avantages en reçoivent un fort grand du biais dont
nous les regardons; toutes ses mauvaises qualités disparaissent,
et nous appelons même toute notre intelligence pour la forcer de
justifier la guerre qu'elles nous ont fait (cf. la maxime
suivante).
[107] Quoique toutes les passions montrent cette vérité, l'amour
le fait voir plus clairement que les autres; car nous voyons un
amoureux, agité de la rage où l'a mis un visible oubli, ou pour
une infidélité découverte, conjurer le ciel et les enfers, et
néanmoins, aussitôt que sa maîtresse s'est présentée et que sa vue
a calmé la fureur de ses mouvements, son ravissement rend cette
beauté innocente. Il n'accuse plus que lui-même, il condamne ses
condamnations, et par cette vertu miraculeuse de l'amour-propre il
ôte la noirceur aux actions mauvaises de sa maîtresse, et en
sépare le crime pour en changer [sic] ses soupçons (pour cette
maxime et la précédente: max. 88, I 101).
[108] La familiarité est un relâchement presque de toutes les
règles de la vie civile que le libertinage a introduit dans la
société pour nous faire parvenir à celle qu'on appelle commode
(début de MP 33).
[109] C'est un effet de l'amour-propre qui, voulant tout
accommoder à notre faiblesse, nous soustrait à l'honnête sujétion
que nous imposent les bonnes moeurs et, pour chercher trop les
moyens de nous les rendre commodes, le fait dégénérer en vices
[sic] (MP 33, suite).
[110] Les femmes, ayant naturellement plus de mollesse que les
hommes, tombent plutôt dans ce relâchement, et y perdent
davantage: l'autorité du sexe ne se maintient pas, le respect
qu'on lui doit diminue, et l'on peut dire que l'honnête y perd la
plus grande partie de ses droits. Peu de gens sont cruels de
cruauté, mais l'on peut dire que la plupart de hommes sont cruels
et inhumains d'amour-propre (MP 33, fin, et MS 32, I 174).
[111] L'amour de la gloire, et plus encore la crainte de la honte,
le dessein de faire fortune, le désir de rendre notre vie commode
et agréable, et l'envie d'abaisser les autres, font naître cette
valeur qui est célèbre parmi les hommes (max. 213, I 226)
[112] La vanité et la honte, et surtout le tempérament, fait la
valeur des hommes, et la chasteté des femmes, dont on fait tant de
bruit (max. 220, I 234).
[113] La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont des
extrémités où l'on arrive rarement; l'espace qui est entre deux
est vaste, et contient toutes les autres espèces de courages: il
n'y a pas moins de différence entre eux qu'il y en a entre les
visages et les humeurs. Cependant ils conviennent en beaucoup de
choses. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au
commencement d'une action, et qui se relâchent et se rebutent
aisément par sa durée. Il y en a qui sont assez constants quand
ils ont satisfait à l'honneur du monde et qui font fort peu de
chose au-delà. On en voit qui ne sont pas toujours également
maîtres de leur peur; d'autres se laissent quelquefois emporter à
des épouvantes générales; d'autres vont à la charge pour n'oser
demeurer dans leurs postes. Enfin il s'en trouve à qui l'habitude
des moindres périls affermit le courage et les prépare à s'exposer
à de plus grands. Outre cela il y a un rapport général que l'on
remarque entre tous les courages des différentes espèces dont nous
venons de parler, qui est que la nuit, augmentant la crainte et
cachant les bonnes et les mauvaises actions, leur donne la liberté
de se ménager. Il y a encore un autre ménagement plus général, qui
à parler absolument s'étend sur toutes sortes d'hommes c'est qu'il
n'y en a point qui fassent tout ce qu'ils seraient capables de
faire dans une action s'ils avaient une certitude d'en revenir, de
sorte qu'il est véritable que la crainte de la mort ôte quelque
chose à leur valeur et diminue son effet (max. 215, I 228).
[114] La pure valeur, s'il y en avait, serait de faire sans
témoins ce qu'on est capable de faire devant le monde (max. 216, I
229).
[115] L'intrépidité est une force extraordinaire de l'âme par
laquelle elle empêche les troubles, les désordres et les émotions
que la vue des grands périls a accoutumé d'élever en elle. Par
cette force les héros se maintiennent dans un état paisible et
conservent l'usage libre de toutes leurs fonctions dans les
accidents les plus terribles et les plus surprenants. Cette
intrépidité doit soutenir le coeur dans les conjurations, au lieu
que la seule valeur lui fournit toute la fermeté qui lui est
nécessaire dans les périls de la guerre (max. 217 et MS 40, I 230
et 231).
[116] On ne veut point perdre la vie, et on veut acquérir de la
gloire de là vient que les braves ont plus d'adresse et d'esprit
pour éviter la mort que les gens de chicane pour conserver leurs
biens (max. 221, I 235).
[117] La valeur dans les simples soldats est un métier périlleux
qu'ils ont pris pour gagner leur vie (max. 214, I 227)
[118] La plupart des hommes s'exposent assez à la guerre pour
sauver leur honneur; mais peu se veulent toujours exposer autant
qu'il est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils
s'exposent (max. 219, I 233).
[119] Les grands et les ambitieux sont plus misérables que les
médiocres: il faut moins pour contenter ceux-ci que ceux-là (MP
I).
[120] La générosité est un désir de briller par des actions
extraordinaires; c'est un habile et industrieux emploi du
désintéressement, de la fermeté, de l'amitié et de la magnanimité
pour aller promptement à une grande réputation (max. 246, I 268).
[121] Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas
elle, mais la fortune, qui fait les héros (max. 53, I 62).
[122] La félicité est dans le goût, et non pas dans les choses, et
c'est pour avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas pour
avoir ce que les autre trouvent aimable (max. 48, I 54).
[123] On pourrait dire qu'il n'y a point d'heureux ni de
malheureux accidents, parce que les habiles gens savent profiter
des mauvais et que les imprudents tournent bien souvent les plus
avantageux à leur préjudice (max. 59, I 68).
[124] La nature fait le mérite, et la fortune le met en oeuvre
(max. 153, I 160).
[125] Les biens et les maux sont plus grands dans notre
imagination qu'ils ne le sont en effet; et on n'est jamais si
heureux, ni si malheureux, que l'on pense (max. 49, I 56).
[126] Quelque différence qu'il y ait entre les fortunes, il y a
pourtant une certaine proportion de biens et de maux qui les rend
égales (max. 52, I 61).
[127] Ceux qui se sentent du mérite se piquent toujours d'être
malheureux, pour persuader aux autres et à eux-mêmes qu'il sont de
véritables héros, puisque la mauvaise fortune ne s'opiniâtre
jamais à persécuter que les personnes qui ont des qualités
extraordinaires: de là vient qu'on se console souvent d'être
malheureux par un certain plaisir qu'on trouve à le paraître (MS
10, I 60).
[128] On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux
qu'on espère (MS 9, I 59).
[129] La plupart des gens ne voient dans les hommes que la vogue
qu'ils ont, et le mérite de leur fortune (max. 212, I 224).
[130] Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands
défauts (max. 190, I 198).
[131] Quoique la prudence des ministres se flatte de la grandeur
de leurs actions, elles sont bien souvent l'effet du hasard ou de
quelque petit dessein (max. 57, I 66).
[132] La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que
l'amour de la fortune et de la faveur; c'est aussi la rage de
n'avoir point de faveur, qui se console et s'adoucit un peu par le
mépris des favoris. C'est enfin une secrète envie de les détruire,
qui fait que nous leur ôtons nos propres hommages, ne pouvant pas
leur ôter les qualités qui leur attirent ceux de tout le monde
(max. 55, I 64).
[133] Les grands hommes s'abattent et se démontent enfin par la
longueur de leurs infortunes; cela ne veut pas dire qu'ils fussent
forts quand ils les supportaient, mais seulement qu'ils se
donnaient la géhenne pour le paraître, et qu'ils soutenaient leurs
malheurs par la force de leur ambition et non pas par celle de
leur âme. Cela fait voir manifestement qu'à une grande vanité près
les héros sont faits comme les autres hommes (max. 24, I 27).
[134] Ceux qui voudraient définir la victoire par sa naissance
seraient tentés, comme les poètes, de l'appeler la fille du ciel,
puisqu'on ne trouve point son origine sur la terre. En effet elle
est produite par une infinité d'actions qui, au lieu de l'avoir
pour but, regarde seulement les intérêts particuliers de ceux qui
les font, puisque tous ceux qui composent une armée, allant à leur
propre gloire, et à leur élévation, procurent un bien si grand et
si général (MS 41, I 232).
[135] On ne fait point de distinction dans les espèces de colères,
bien qu'il y en ait une légère et quasi innocente, qui vient de
l'ardeur de la complexion, et une autre très criminelle, qui est,
proprement parler, la fureur de l'orgueil et de l'amour-propre (MS
30, I 159).
[136] Nous nous apercevons des emportements et des mouvements
extraordinaires de nos humeurs et de notre tempérament, comme de
la violence de la colère; mais personne quasi ne s'aperçoit que
ces humeurs ont un cours ordinaire et réglé, qui meut et tourne
doucement notre volonté à des actions différentes. Elles roulent
ensemble (s'il faut ainsi dire) et exercent successivement leur
empire, de sorte qu'elles ont une part considérable à toutes nos
actions, dont nous croyons être les seuls auteurs, et le caprice
de l'humeur est encore plus bizarre que celui de la fortune (max.
297 et 45, I 48 et 50).
[137] L'orgueil a bien plus de part que la charité aux
remontrances que nous faisons à ceux qui commettent des fautes, et
nous les reprenons bien moins pour les en corriger que pour les
persuader que nous en sommes exempts; et si nous n'avions point
d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de celui des autres (max.
37 et 34, I 41 et 38).
[138] Nous sommes préoccupés de telle sorte en notre faveur que ce
que nous prisons souvent pour des vertus n'est en effet qu'un
nombre de vices qui leur ressemblent, et que l'orgueil et
l'amour-propre nous ont déguisés (épigraphe de 1678. I 181).
[139] L'orgueil se dédommage toujours, et il ne perd rien lors
même qu'il renonce à la vanité (max. 33. I 36).
[140] L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur
orgueil. Il sert à le nourrir et à l'augmenter, et c'est bien pour
manquer de lumière que nous ignorons toutes nos misères et tous
nos défauts (MS 19. I 102).
[141] Rien ne nous plaît tant que la confiance des grands et des
personnes considérables par leurs emplois, par leur esprit ou par
leur mérite. Elle nous fait sentir un plaisir exquis et élève
merveilleusement notre orgueil, parce que nous la regardons comme
un effet de notre fidélité. Cependant nous serions remplis de
confusion si nous considérions l'imperfection et la bassesse de sa
naissance; car elle vient de la vanité, de l'envie de parler et de
l'impuissance de retenir les secrets. De sorte qu'on peut dire que
la confiance est un relâchement de l'âme, causé par le nombre et
par le poids des choses dont elle est pleine (max. 239. I 255).
[142] Les philosophes, et Sénèque surtout, n'ont point ôté les
crimes par leurs préceptes, ils n'ont fait que les employer aux
bâtiments de l'orgueil (MS 21, I 105).