vertu de se transformer lui-même, il a encore celle de transformer
ses objets; ce qu'il fait d'une manière fort étonnante, car non
seulement il les déguise si bien qu'il y est lui-même abusé, mais
aussi, comme si ses actions étaient des miracles, il change l'état
et la nature des choses soudainement. En effet, lorsqu'une
personne nous est contraire, et qu'elle tourne sa haine et sa
persécution contre nous, c'est avec toute la sévérité de la
justice que notre amour-propre juge ses actions, il donne même une
étendue à ses défauts qui les rend énormes, et met ses bonnes
qualités dans un jour si désavantageux qu'elles deviennent plus
dégoûtantes que ses défauts. Cependant, dès que cette même
personne nous devient favorable ou que quelqu'un de nos intérêts
l'a réconciliée avec nous, notre seule satisfaction rend aussitôt
à son mérite le lustre que notre aversion venait d'effacer. Tous
ses avantages en reçoivent un fort grand des biais dont nous les
regardons; toutes ses mauvaises qualités disparaissent, et nous
appelons même toute notre indulgence pour la forcer à justifier la
guerre qu'elles nous ont faite (cf. la maxime suivante).
[108] Quoique toutes les passions montrent cette vérité, l'amour
la fait voir plus clairement que les autres, car nous voyons un
amoureux, agité de la rage où l'a mis un visible oubli ou
infidélité découverte, conjure[r] le ciel et les enfers contre sa
maîtresse et néanmoins, aussitôt qu'elle s'est présentée et que sa
vue a calmé la fureur de ses mouvements, son ravissement rend
cette beauté innocente, il n'accuse plus que lui-même, il condamne
ses condamnations et par cette vertu miraculeuse de l'amour-propre
il ôte la noirceur aux actions mauvaises de sa maîtresse et en
sépare le crime pour en charger ses soupçons (pour cette maxime et
la précédente: max. 88, I 101).
[109] La justice n'est qu'une vive appréhension qu'on nous ôte ce
qui nous appartient; de là vient cette considération et ce respect
pour tous les intérêts du prochain et cette scrupuleuse
application à ne lui faire aucun préjudice. Sans cette crainte qui
retient l'homme dans les bornes des biens que la naissance ou la
fortune lui a donnés, pressé par la violente passion de se
conserver, comme par une faim enragée, il ferait des courses
continuellement sur les autres (MS 14, I. 88).
[110] La justice, dans les bons juges qui sont modérés n'est que
l'amour de l'approbation; dans les ambitieux c'est l'amour de leur
élévation (MS 15, I 89).
[111] Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons
jamais de grands biens ni de grands maux qui ne produisent
infailliblement leurs pareils. L'imitation des biens vient de
l'émulation et celle des maux de l'excès de la malignité naturelle
qui, étant comme tenue en prison par la honte, est mise en liberté
par l'exemple (max. 230, I 244).
[112] Nul ne mérite d'être loué de bonté s'il n'a la force et la
hardiesse de pouvoir être méchant: toute autre bonté n'est en
effet qu'une privation de vice ou plutôt la timidité des vices et
leur endormissement (max. 237, I 251).
[113] Chacun pense être plus fin que les autres (MP 5).
[114] L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur
orgueil; il sert encore à le nourrir et à l'augmenter, et c'est
pour manquer de lumières que nous ignorons toutes nos misères et
tous nos défauts (MS 19, I 102).
[115] La constance en amour est une inconstance perpétuelle qui
fait que notre coeur s'attache successivement à toutes les
qualités de la personne que nous aimons, donnant tantôt la
préférence à l'une, tantôt à l'autre, de sorte que cette constance
n'est que notre inconstance arrêtée et renfermée dans un sujet
(max. 175. I 184).
[116] Nous ne regrettons pas la perte de nos amis selon leur
mérite, mais selon nos besoins et l'opinion que nous croyons leur
avoir donnée de ce que nous valons (MS 70, I 248).
[117] Il n'y a point d'amour pure et exempte du mélange de nos
autres passions, que celle qui est cachée au fond du coeur et que
nous ignorons nous-mêmes (max. 69, I 79).
[118] On hait souvent les vices, mais on méprise toujours le
manque de vertu (max. 186, I 195).
[119] La passion fait souvent du plus habile homme un sot et rend
quasi toujours les plus sots habiles (max. 6, I 6).
[120] Il y a des gens niais qui se connaissent niais et qui
emploient habilement leur niaiserie (max. 208, I 220).
[121] Tout le monde est plein de pelles qui se moquent des
fourgons (MS 5. I 33).
[122] On ne saurait compter toutes les espèces de vanité (MP 6).
[123] Pour savoir, il faut savoir le détail des choses, et comme
il est presque infini, de là vient que si peu de gens sont savants
et que nos connaissances sont superficielles et imparfaites, et
qu'on décrit les choses au lieu de les définir. En effet on ne les
connaît et on ne les fait connaître qu'en gros et par des marques
communes, de même que si quelqu'un disait que le corps humain est
droit et composé de différentes parties, sans dire le nombre, la
situation, les fonctions, les rapports et les différences de ces
parties (max. 106, I 116).
[124] Il est bien malaisé de distinguer la bonté répandue et
générale pour tout le monde de la grande habileté (MS 44, I 252).
[125] On incommode toujours les autres quand on est persuadé de ne
les pouvoir jamais incommoder (max. 242, I 264).
[126] Les grandes et éclatantes actions qui éblouissent les yeux
des hommes sont représentées par les politiques comme les effets
des grands intérêts, au lieu que ce sont d'ordinaire les effets de
l'humeur et des passions; ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine,
qu'on rapporte à l'ambition qu'ils avaient de se rendre maîtres du
monde, était un effet de la jalousie (max. 7, I 7).
[127] Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent
toujours; elles sont comme un art de la nature dont les règles
sont infaillibles et l'homme le plus simple, qui sent, persuade
mieux que celui qui n'a que la seule éloquence (max. 8, I 8).
[128] La vraie éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut et à
ne dire que ce qu'il faut (max. 250, I 273).
[129] Ceux qui se sentent du mérite se piquent toujours d'être
malheureux pour persuader aux autres et à eux-mêmes qu'ils sont de
véritables héros, puisque la mauvaise fortune ne s'opiniâtre
jamais à persécuter que les personnes qui ont des qualités
extraordinaires (max. 50, I 57).
[130] La coquetterie est le fond de l'humeur de toutes les femmes,
mais toutes n'en ont pas l'exercice parce que la coquetterie de
quelques-unes est arrêtée et enfermée par leur tempérament et par
leur raison (max. 241, I 263).
[131] Un homme d'esprit serait souvent embarrassé sans la
compagnie des sots (max. 140, I 142).
[132] Les pensées et les sentiments ont chacun un ton de voix, une
action et un air de visage qui leur sont propres; c'est ce qui
fait les bons et les mauvais comédiens, et c'est ce qui fait aussi
que les personnes plaisent ou déplaisent (max. 255, I 278).
[133] Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point et
qu'il trouve toutes achevées en lui-même, de sorte qu'il semble
qu'elles y soient cachées comme l'or et les diamants dans le sein
de la terre (max. 101, I 111).
[134] La confiance de plaire est souvent le moyen de plaire
infailliblement (MS 46, I 256).
[135] La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le
véritable dessein de trahir (max. 120, I 124).
[136] L'approbation que l'on donne à l'esprit, à la beauté et à la
valeur les augmente et les perfectionne et leur fait faire de plus
grands effets qu'ils n'auraient été capables de faire d'eux-mêmes
(max. 150, I 156).
[137] Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de
nous-mêmes, que de voir que nous avons été dans des états et dans
des sentiments que nous désapprouvons à cette heure (max. 51, I
58).
[138] Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre
raison (max. 42, I 46).
[139] Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles n'est pas
tant la lassitude que l'on a des vieilles, ni le plaisir de
changer, que le dégoût que nous avons de n'être pas assez admirés
de ceux qui nous connaissent trop et l'espérance de l'être
davantage de ceux qui ne nous connaissent guère (max. 178, I 187).
[140] Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de
passions et plus de vertu que les âmes communes, mais celles qui
ont seulement de plus grandes vues (MS 31, I 161).
[141] On n'est jamais si malheureux qu'on craint ni si heureux
qu'on espère (MS 9, I 59).
[142] On se vante souvent mal à propos de ne se point ennuyer et
l'homme est si glorieux qu'il ne veut pas se trouver de mauvaise
compagnie (max. 141, I 143).
[143] Ce qui nous empêche souvent de bien juger des sentences qui
prouvent la fausseté des vertus, c'est que nous croyons trop
aisément qu'elles sont véritables en nous (MP 7).
[144] La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du corps,
et quelque éloignés que nous paraissions être des passions que
nous n'avons point encore ressenties, il faut croire toutefois que
l'on n'y est pas moins exposé qu'on l'est à tomber malade quand on
se porte bien (max. 188, I 197).
[145] On blâme l'injustice, non pas par la haine qu'on a pour
elle, mais par le préjudice qu'on en reçoit (MS 16, I 90).
[146] Un habile homme doit savoir régler le rang de ses intérêts
et les conduire chacun dans son ordre; notre avidité le trouble
souvent en nous faisant courir à tant de choses à la fois; de là
vient que pour désirer trop les moins importantes, nous ne les
faisons pas assez servir à obtenir les plus considérables (max.
66, I 76).
[147] Le caprice de l'humeur est encore plus bizarre que celui de
la fortune (max. 45, I 50).
[148] La honte, la paresse, la timidité ont souvent toutes seules
le mérite de nous retenir dans notre devoir, pendant que notre
vertu en a tout l'honneur (max. 169, I 177).
[149] On n'a plus de raison quand on n'espère plus d'en trouver
aux autres (MS 20, I 103).
[150] Ceux qu'on exécute affectent quelquefois des constances, des
froideurs, et des mépris de la mort pour ne pas penser à elle et
pour s'étourdir, de sorte qu'on peut dire que ces froideurs et ces
mépris font à leur esprit ce que le mouchoir fait à leurs yeux
(max. 21, I 24).
[151] L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir
l'injustice (max. 78, I 91).
[152] Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix que
dans le choix des paroles (max. 249, I 272, 2e état).
[153] La plupart des hommes s'exposent assez à la guerre pour
sauver leur honneur, mais peu se veulent toujours exposer autant
qu'il est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils
s'exposent (max. 219, I 233).
[154] On ne loue que pour être loué (max. 146, I 150).
[155] Il n'y a que Dieu qui sache si un procédé net, sincère et
honnête est plutôt un effet de probité que d'habileté (max. 170, I
178).
[156] La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix de
chaque chose (max. 244, I 266).
[157] On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt
(MS 28, I 151).
[158] La vérité est le fondement et la justification de la beauté
(MS 49, I 260).
[159] Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions
pas de celui des autres (max. 34, I 38).
[160] Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous désirons
toutes choses comme si nous étions immortels (MP 8).
[161] Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le blâme qui
leur sert que la louange qui les trahit (max. 147, I 152).
[162] La subtilité est une fausse délicatesse et la délicatesse
une solide subtilité (max. 128, I 130).
[163] La vérité est le fondement et la raison de la perfection et
de la beauté, car il est certain qu'une chose, de quelque nature
qu'elle soit, est belle et parfaite si elle est tout ce qu'elle
doit être et si elle a tout ce qu'elle doit avoir. (MS 49, I 260).
[164] Les passions ont une injustice et un propre intérêt qui fait
qu'elles offensent et blessent toujours, même lorsqu'elles parlent
raisonnablement et équitablement; la charité a seule le privilège
de dire quasi tout ce qui lui plaît et de ne blesser jamais
personne (max. 9, I 9).
[165] Le monde, ne connaissant point le véritable mérite, n'a
garde de pouvoir le récompenser; aussi n'élève-t-il à ses
grandeurs et à ses dignités que des personnes qui ont de belles
qualités apparentes et il couronne généralement tout ce qui luit
quoique tout ce qui luit ne soit pas de l'or (max. 166, I 173).
[166] Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le coeur, il
y a un mérite fade et des personnes qui dégoûtent avec des
qualités bonnes et estimables (max. 155, I 162, 2e état).
[167] Nous ne sommes pas difficiles à consoler des disgrâces de
nos amis lorsqu'elles servent à nous faire faire quelque belle
action (max. 235, I 249).
[168] Quand il n'y a que nous qui sachions nos crimes, ils sont
bientôt oubliés (max. 196, I 207).
[169] L'intérêt donne toute sorte de vertus et de vices (max. 253,
I 276).
[170] Plusieurs personnes s'acquittent des devoirs de la
reconnaissance, quoiqu'il soit vrai de dire que personne n'en a
effectivement (max. 224, I 238).
[171] Pour s'établir dans le monde, on fait tout ce qu'on peut
pour y paraître établi (max. 56, I 65).
[172] Dans toutes les professions et dans tous les arts, chacun se
fait une mine et un extérieur qu'il met en la place de la chose
dont il veut avoir le mérite, de sorte que tout le monde n'est
composé que de mines, et c'est inutilement que nous travaillons à
y trouver les choses (max. 256, I 279).
[173] Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles que tout le
monde chante un certain temps quelque fades et dégoûtants qu'ils
soient (max. 211, I 223).
[174] Comme dans la nature il y a une éternelle génération et que
la mort d'une chose est toujours la production d'une autre, de
même il y a dans le coeur humain une génération perpétuelle de
passions, en sorte que la ruine de l'une est toujours
l'établissement d'une autre (max. 10, I 10).
[175] Je ne sais si cette maxime, que chacun produit son
semblable, est véritable dans la physique, mais je sais bien
qu'elle est fausse dans la morale et que les passions en
engendrent souvent qui leur sont contraires; ainsi l'avarice
produit quelquefois la libéralité, et la libéralité l'avarice, on
est souvent ferme de faiblesse, et l'audace naît de la timidité
(max. 11, I 11).
[176] Peu de gens sont cruels de cruauté, mais tous les hommes
sont cruels et inhumains d'amour-propre (MS 32, I 174).
[177] L'intérêt parle toute sorte de langues et joue toute sorte
de personnages, même celui de désintéressé (max. 39, I 43).
[178] L'esprit est toujours la dupe du coeur (max. 102, I 112).
[179] Quelque industrie que l'on ait à cacher ses passions sous le
voile de la piété et de l'honneur, il y en a toujours quelque coin
qui se montre (max. 12, I 12).
[180] La philosophie triomphe aisément des maux passés et de ceux
qui ne sont pas prêts d'arriver, mais les maux présents triomphent
d'elle (max. 22, I 25).
[181] Ce qui fait tout le mécompte que nous voyons dans la
reconnaissance des hommes, c'est que l'orgueil de celui qui donne,
et l'orgueil de celui qui reçoit, ne peuvent convenir du prix du
bienfait (max. 225, I 239).
[182] La vanité et la honte, et surtout le tempérament, fait la
valeur des hommes, et la chasteté des femmes, dont chacun mène
tant de bruit (max. 220, I 234).
[183] Il y a des gens dont le mérite consiste à dire et à faire
des sottises utilement, et qui gâteraient tout s'ils changeaient
de conduite (max. 156, I 163).
[184] On se console souvent d'être malheureux en effet par un
certain plaisir qu'on trouve à le paraître (MS 10, I 60).
[185] On admire tout ce qui éblouit, et l'art de savoir bien
mettre en oeuvre de médiocres qualités dérobe l'estime et donne
souvent plus de réputation que le véritable mérite (max. 162, I
164).
[186] Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie, ils
les font valoir ce qu'ils veulent et on est forcé de les recevoir
selon leur cours et non pas selon leur véritable prix (MS 67, I
165).
[187] La vertu est un fantôme formé par nos passions à qui on
donne un nom honnête pour faire impunément ce qu'on veut (MS 34, I
179).
[188] Peu de gens connaissent la mort; on la souffre, non par la
résolution, mais par la stupidité et par la coutume, et la plupart
des hommes meurent parce qu'on meurt (max. 23, I 26).
[189] L'imitation est toujours malheureuse et tout ce qui est
contrefait déplaît avec les mêmes choses qui charment lorsqu'elles
sont naturelles (MS 43, I 245).
[190] Dieu a mis des talents différents dans l'homme comme il a
planté de différents arbres dans la nature, en sorte que chaque
talent de même que chaque arbre a ses propriétés et ses effets qui
lui sont tous particuliers; de là vient que le poirier le meilleur
du monde ne saurait porter les pommes les plus communes, et que le
talent le plus excellent ne saurait produire les mêmes effets des
talents les plus communs; de là vient encore qu'il est aussi
ridicule de vouloir faire des sentences sans en avoir la graine en
soi que de vouloir qu'un parterre produise des tulipes quoiqu'on
n'y ait point semé les oignons (MP 9).
[191] L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir
(max. 270, I 294).
[192] L'intérêt, à qui on reproche d'aveugler les uns, est ce qui
fait toute la lumière des autres (max. 40, I 44).
[193] Il y a des reproches qui louent et des louanges qui médisent
(max. 148, I 153).
[194] Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités, il en faut
avoir l'économie (max. 159, I 166).
[195] Une preuve convaincante que l'homme n'a pas été créé comme
il est, c'est que plus il devient raisonnable et plus il rougit en
soi-même de l'extravagance, de la bassesse et de la corruption de
ses sentiments et de ses inclinations (MP 10).
[196] On se mécompte toujours dans le jugement que l'on fait de
nos actions quand elles sont plus grandes que nos desseins (max.
160, I 167).
[197] Il faut une certaine proportion entre les actions et les
desseins qui les produisent, sans laquelle les actions ne font
jamais tous les effets qu'elles doivent faire (max. 161, I 168).
[198] Quoique la vanité des ministres se flatte de la grandeur de
leurs actions, elles sont bien souvent les effets du hasard ou de
quelque petit dessein (max. 57, I 66).
[199] La nature, qui se vante d'être toujours sensible, est dans
la moindre occasion étouffée par l'intérêt (max. 275, I 299).
[200] Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit (max. 209,
I 221).
[201] Les grands hommes s'abattent et se démontent à la fin par la
longueur de leurs infortunes; cela ne veut pas dire qu'ils fussent
forts quand ils les supportaient, mais seulement qu'ils se
donnaient la gêne pour le paraître, et qu'ils soutenaient leurs
malheurs par la force de leur ambition et non pas par celle de
leur âme; cela fait voir manifestement qu'à une grande vanité près
les héros sont faits comme les autres hommes (max. 24, I 27).
[202] La plupart des gens ne voient dans les hommes que la vogue
qu'ils ont et le mérite de leur fortune (max. 212, I 224).
[203] Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands
défauts (max. 190, I 198).
[204] Toutes les vertus des hommes se perdent dans l'intérêt,
comme les fleuves se perdent dans la mer (max. 171, I 180).
[205] Il y a des hommes que l'on estime, qui n'ont pour toutes
vertus que des vices qui sont propres à la société et au commerce
de la vie (max. 273, I 297).
[206] Il ne faut pas s'offenser que les autres nous cachent la
vérité puisque nous nous la cachons si souvent nous-mêmes (MP II).
[207] Rien ne prouve davantage combien la mort est redoutable que
la peine que les philosophes se donnent pour persuader qu'on la
doit mépriser (MP 12).
[208] Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si bien
persuadés qu'ils disent que la mort n'est pas un mal que le
tourment qu'ils se donnent pour éterniser leur réputation (MS 53,
I 285, Ier état).
[209] Il semble que c'est le diable qui a tout exprès placé la
paresse sur la frontière de plusieurs vertus (MP 13).
[210] La fin du bien est un mal, la fin du mal est un bien (MP
14).
[211] L'orgueil est égal dans tous les hommes et il n'y a de
différence qu'en la manière de le mettre au jour (max. 35, I 39).
[212] On blâme aisément les défauts des autres, mais on s'en sert
rarement à corriger les siens (MP 15).
[213] On n'oublie jamais si bien les choses que quand on s'est
lassé d'en parler (MS 26, I 144).
[214] Comment peut-on se répondre si hardiment de soi-même
puisqu'il faut auparavant se pouvoir répondre de sa fortune? (MS
II, I 70.)
[215] L'espérance, toute vaine et toute trompeuse qu'elle est
d'ordinaire, sert au moins à nous mener à la fin de la vie par un
beau chemin (max. 168, I 175).
[216] La magnanimité est assez définie par son nom; on pourrait
dire toutefois que c'est le bon sens de l'orgueil et la voie la
plus noble qu'elle ait pour recevoir des louanges (max. 285, I
313).
[217] La clémence c'est un mélange de gloire, de paresse et de
crainte dont nous faisons une vertu (max. 16, I 16).
[218] On n'est pas moins exposé aux rechutes des maladies de l'âme
que de celles du corps; nous croyons être guéris bien que le plus
souvent ce ne soit qu'un relâche ou un changement de mal; quand
les vices nous quittent, nous voulons croire que c'est nous qui
les quittons; on pourrait presque dire qu'ils nous attendent sur
le cours ordinaire de la vie comme des hôtelleries où il faut
successivement loger, et je doute que l'expérience même nous en
peut [sic] garantir s'il nous était permis de faire deux fois le
même chemin (max. 193, 192 et 191, I 204, 203 et 202).
[219] Si l'on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il
ressemble plus à la haine qu'à l'amitié (max. 72, I 82).
[220] On n'est jamais si ridicule par les qualités que l'on a que
par celles qu'on affecte d'avoir (max. 134, I 136).
[221] La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la
durée de notre vie (max. 5, I 5).
[222] Il y a beaucoup de femmes qui n'ont jamais eu de
galanteries, mais je ne sais s'il y en a qui n'en aient jamais eu
qu'une (max. 73, I 83).
[223] L'amour est à l'âme de celui qui aime ce que l'âme est au
corps qu'elle anime (MS 13, I 77).
[224] Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher
l'amour où il est, ni le feindre où il n'est pas (max. 70, I 80).
[225] Comme on n'est jamais libre d'aimer ou de cesser d'aimer, on
ne peut se plaindre avec justice de la cruauté de sa maîtresse, ni
elle de la légèreté de son amant (MS 62, I 81).
[226] La durée de l'amour et ce qu'on appelle ordinairement
constance sont deux choses bien différentes: la première vient de
ce que l'on trouve sans cesse dans la personne que l'on aime,
comme dans une source inépuisable, de nouveaux sujets d'aimer, et
l'autre vient de qu'on se fait un honneur de tenir sa parole (max.
176, I 185).
[227] Les vices entrent dans la composition des vertus comme les
poisons entrent dans la composition des plus grands remèdes de la
médecine, la prudence les assemble, elle les tempère et elle s'en
sert utilement contre les maux de la vie (max. 182, I 191).
[228] Les biens et les maux qui nous arrivent ne nous touchent pas
selon leur grandeur, mais selon notre sensibilité (MP 16).
[229] La curiosité n'est pas, comme l'on croit, un simple amour de
la nouveauté: il y en a d'intérêt, qui fait que nous voulons
savoir les choses pour nous en prévaloir; et il y en a une autre
d'orgueil, qui nous donne envie d'être au-dessus de tous ceux qui
ignorent les choses, et de n'être pas au-dessous de ceux qui les
savent (max. 173, I 182).
[230] On est souvent reconnaissant par principe d'ingratitude
(max. 226, I 240).
[231] On fait souvent du bien pour pouvoir faire du mal impunément
(max. 121, I 125).
[232] Le refus des louanges est un désir d'être loué deux fois
(max. 149, I 154).
[233] On peut connaître son esprit, mais qui peut connaître son
coeur? (max. 103, I 113).
[234] Le vrai ne fait pas tant de bien dans le monde que le
vraisemblable y fait de mal (max. 64, I 73).
[235] La petitesse de l'esprit fait l'opiniâtreté (cf. la maxime
suivante).
[236] On ne croit pas aisément ce qui est au-delà de ce que nous
voyons (pour cette maxime et la précédente: max. 265, I 288).
[237] Ceux qui prisent trop leur noblesse ne prisent d'ordinaire
pas assez ce qui en est l'origine (MP 17).
[238] Le désir de paraître habile empêche souvent de le devenir,
parce qu'on songe plus à paraître aux autres qu'à être
effectivement ce qu'il faut être (max. 199, I 210).
[239] La jalousie ne subsiste que dans les doutes et ne vit que
dans de nouvelles inquiétudes; l'incertitude est sa matière (max.
32, I 35).