paraissent raisonnables et agréables dans la conversation, c'est
qu'il n'y a quasi personne qui ne pense plutôt à ce qu'il veut
dire qu'à répondre précisément à ce qu'on lui dit, et que les plus
habiles et les plus complaisants se contentent de montrer
seulement une mine attentive, au même temps que l'on voit dans
leurs yeux et dans leur esprit un égarement pour ce qu'on leur
dit, et une précipitation pour retourner à ce qu'ils veulent dire;
au lieu de considérer que c'est un mauvais moyen de plaire aux
autres ou de les persuader, que de chercher si fort à se plaire à
soi-même, et que bien écouter et bien répondre est une des plus
grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation.
CXLII
Un homme d'esprit serait souvent bien embarrassé sans la compagnie
des sots.
CXLIII
On se vante souvent mal à propos de ne se point ennuyer, et
l'homme est si glorieux qu'il ne veut pas se trouver de mauvaise
compagnie.
CXLIV
On n'oublie jamais mieux les choses que quand on s'est lassé d'en
parler.
CXLV
Comme c'est le caractère des grands esprits de faire entendre avec
peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits en revanche
ont le don de beaucoup parler, et de ne dire rien.
CXLVI
C'est plutôt par l'estime de nos propres sentiments que nous
exagérons les bonnes qualités des autres, que par leur mérite; et
nous nous louons en effet, lorsqu'il semble que nous leur donnons
des louanges.
CXLVII
La modestie, qui semble refuser les louanges, n'est en effet qu'un
désir d'en avoir de plus délicates.
CXLVIII
On n'aime point à louer, et on ne loue jamais personne sans
intérêt. La louange est une flatterie habile, cachée, et délicate,
qui satisfait différemment celui qui la donne, et celui qui la
reçoit. L'un la prend comme une récompense de son mérite; l'autre
la donne pour faire remarquer son équité et son discernement.
CXLIX
Ier état--Nous choisissons souvent des louanges empoisonnées qui
font voir par contrecoup en ceux que nous louons des défauts que
nous n'osons découvrir autrement.
2e état--Même texte, augmenté de la phrase suivante: Nous
élevons la gloire des uns pour abaisser par là celle des autres,
et on louerait moins Monsieur le Prince et Monsieur de Turenne si
on ne les voulait point blâmer tous deux.
CL
On ne loue que pour être loué.
CLI
On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt.
CLII
Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le blâme qui leur
sert que la louange qui les trahit.
CLIII
Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui médisent.
CLIV
Le refus des louanges est un désir d'être loué deux fois.
CLV
La louange qu'on nous donne sert au moins à nous fixer dans la
pratique des vertus.
CLVI
L'approbation que l'on donne à l'esprit, à la beauté et à la
valeur, les augmente, les perfectionne, et leur fait faire de plus
grands effets qu'ils n'auraient été capables de faire d'eux-mêmes.
CLVII
L'amour-propre empêche bien que celui qui nous flatte ne soit
jamais celui qui nous flatte le plus.
CLVIII
Si nous ne nous flattions point nous-mêmes, la flatterie des
autres ne nous ferait jamais de mal.
CLIX
On ne fait point de distinction dans les espèces de colères, bien
qu'il y en ait une légère et quasi innocente, qui vient de
l'ardeur de la complexion, et une autre très criminelle, qui est à
proprement parler la fureur de l'orgueil.
CLX
La nature fait le mérite, et la fortune le met en oeuvre.
CLXI
Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passions et
plus de vertu que les âmes communes, mais celles seulement qui ont
de plus grands desseins.
CLXII
Ier état--Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le
coeur, il y a un mérite fade, et des personnes qui dégoûtent avec
des qualités bonnes et inestimables.
2e état--Idem, sauf le dernier mot: estimables.
CLXIII
Il y a des gens dont le mérite consiste à dire et à faire des
sottises utilement, et qui gâteraient tout s'ils changeaient de
conduite.
CLXIV
L'art de savoir bien mettre en oeuvre de médiocres qualités donne
souvent plus de réputation que le véritable mérite.
CLXV
Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie; ils les font
valoir ce qu'ils veulent, et l'on est forcé de les recevoir selon
leur cours, et non pas selon leur véritable prix.
CLXVI
Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités, il en faut avoir
l'économie.
CLXVII
On se mécompte toujours dans le jugement que l'on fait de nos
actions, quand elles sont plus grandes que nos desseins.
CLXVIII
Il faut une certaine proportion entre les actions et les desseins
si on en veut tirer tous les effets qu'elles peuvent produire.
CLXIX
La gloire des grands hommes se doit mesurer aux moyens qu'ils ont
eus pour l'acquérir.
CLXX
Il y a une infinité de conduites qui ont un ridicule apparent, et
qui sont, dans leurs raisons cachées, très sages et très solides.
CLXXI
Il est plus aisé de paraître digne des emplois qu'on n'a pas que
de ceux qu'on exerce.
CLXXII
Notre mérite nous attire l'estime des honnêtes gens, et notre
étoile celle du public.
CLXXIII
Le monde récompense plus souvent les apparences du mérite que le
mérite même.
CLXXIV
La férocité naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre.
CLXXV
L'espérance, toute trompeuse qu'elle est, sert au moins à nous
mener à la fin de la vie par un chemin agréable.
CLXXVI
On peut dire de toutes nos vertus ce qu'un poète italien a dit de
l'honnêteté des femmes, que ce n'est souvent autre chose qu'un art
de paraître honnête.
CLXXVII
Pendant que la paresse et la timidité ont seules le mérite de nous
tenir dans notre devoir, notre vertu en a souvent tout l'honneur.
CLXXVIII
Il n'y a personne qui sache si un procédé net, sincère et honnête,
est plutôt un effet de probité que d'habileté.
CLXXIX
Ce que le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un fantôme formé
par nos passions, à qui on donne un nom honnête, pour faire
impunément ce qu'on veut.
CLXXX
Toutes les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se
perdent dans la mer.
CLXXXI
Nous sommes préoccupés de telle sorte en notre faveur que ce que
nous prenons souvent pour des vertus n'est en effet qu'un nombre
de vices qui leur ressemblent, et que l'orgueil et l'amour-propre
nous ont déguisés.
CLXXXII
La curiosité n'est pas comme l'on croit un simple amour de la
nouveauté; il y en a une d'intérêt, qui fait que nous voulons
savoir les choses pour nous en prévaloir; il y en a une autre
d'orgueil, qui nous donne envie d'être au-dessus de ceux qui
ignorent les choses, et de n'être pas au-dessous de ceux qui les
savent.
CLXXXIII
Il vaut mieux employer son esprit à supporter les infortunes qui
arrivent qu'à pénétrer celles qui peuvent arriver.
CLXXXIV
La constance en amour est une inconstance perpétuelle, qui fait
que notre coeur s'attache successivement à toutes les qualités de
la personne que nous aimons, donnant tantôt la préférence à l'une,
tantôt à l'autre; de sorte que cette constance n'est qu'une
inconstance arrêtée et renfermée dans un même sujet.
CLXXXV
Il y a deux sortes de constance en amour: l'une vient de ce que
l'on trouve sans cesse dans la personne que l'on aime (comme dans
une source inépuisable) de nouveaux sujets d'aimer, et l'autre
vient de ce qu'on se fait un honneur de tenir sa parole.
CLXXXVI
La persévérance n'est digne ni de blâme ni de louange, parce
qu'elle n'est que la durée des goûts et des sentiments qu'on ne
s'ôte et qu'on ne se donne point.
CLXXXVII
Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles n'est pas tant
la lassitude que nous avons des vieilles ou le plaisir de changer,
que le dégoût que nous avons de n'être pas assez admirés de ceux
qui nous connaissent trop, et l'espérance que nous avons de l'être
davantage de ceux qui ne nous connaissent guère.
CLXXXVIII
Nous nous plaignons quelquefois légèrement de nos amis pour
justifier par avance notre légèreté.
CLXXXIX
Notre repentir n'est pas une douleur du mal que nous avons fait;
c'est une crainte de celui qui nous en peut arriver.
CXC
Il y a une inconstance qui vient de la légèreté de l'esprit, qui
change à tout moment d'opinion, ou de sa faiblesse, qui lui fait
recevoir toutes les opinions d'autrui; il y en a une autre qui est
plus excusable, qui vient de la fin du goût des choses.
CXCI
Les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons
entrent dans la composition des remèdes de la médecine. La
prudence les assemble et les tempère, et elle s'en sert utilement
contre les maux de la vie.
CXCII
Il y a des crimes qui deviennent innocents et même glorieux par
leur éclat, leur nombre et leur excès. De là vient que les
voleries publiques sont des habiletés, et que prendre des
provinces injustement s'appelle faire des conquêtes.
CXCIII
Nous avouons nos défauts, afin qu'en donnant bonne opinion de la
justice de notre esprit, nous réparions le tort qu'ils nous ont
fait dans l'esprit des autres.
CXCIV
Il y a des héros en mal comme en bien.
CXCV
On peut haïr et mépriser les vices, sans haïr ni mépriser les
vicieux; mais on a toujours du mépris pour ceux qui manquent de
vertu.
CXCVI
Le nom de la vertu sert à l'intérêt aussi utilement que les vices.
CXCVII
La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du corps; et
quoique l'on paraisse éloigné des passions, on n'y est pas moins
exposé qu'à tomber malade quand on se porte bien.
CXCVIII
Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts.
CXCIX
La nature a prescrit à chaque homme dès sa naissance des bornes
pour les vertus et pour les vices.
CC
Nous n'avouons jamais nos défauts que par vanité.
CCI
On ne trouve point dans l'homme le bien ni le mal dans l'excès.
CCII
On pourrait dire que les vices nous attendent dans le cours de la
vie comme des hôtes chez lesquels il faut successivement loger; et
je doute que l'expérience nous les fît éviter s'il nous était
permis de faire deux fois le même chemin.
CCIII
Quand les vices nous quittent, nous voulons nous flatter que c'est
nous qui les quittons.
CCIV
Il y a des rechutes dans les maladies de l'âme comme dans celles
du corps. Ce que nous prenons pour notre guérison n'est le plus
souvent qu'un relâche ou un changement de mal.
CCV
Les défauts de l'âme sont comme les blessures du corps: quelque
soin qu'on prenne de les guérir, la cicatrice paraît toujours, et
elles sont à tout moment en danger de se rouvrir.
CCVI
Ce qui nous empêche souvent de nous abandonner à un seul vice est
que nous en avons plusieurs.
CCVII
Quand il n'y a que nous qui savons nos crimes, ils sont bientôt
oubliés.
CCVIII
Ceux qui sont incapables de commettre de grands crimes n'en
soupçonnent pas facilement les autres.
CCIX
Il y a des gens de qui l'on peut ne jamais croire de mal sans
l'avoir vu; mais il n'y en a point en qui il nous doive surprendre
en le voyant.
CCX
Le désir de paraître habile empêche souvent de le devenir.
CCXI
La vertu n'irait pas loin si la vanité ne lui tenait pas
compagnie.
CCXII
Celui qui croit pouvoir trouver en soi-même de quoi se passer de
tout le monde se trompe fort; mais celui qui croit qu'on ne peut
se passer de lui se trompe encore davantage.
CCXIII
La pompe des enterrements regarde plus la vanité des vivants que
l'honneur des morts.
CCXIV
Les faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent la corruption de
leur coeur aux autres et à eux-mêmes. Les vrais honnêtes gens sont
ceux qui la connaissent parfaitement et la confessent aux autres.
CCXV
Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien.
CCXVI
La sévérité des femmes est un ajustement et un fard qu'elles
ajoutent à leur beauté. C'est un attrait fin et délicat, et une
douceur déguisée.
CCXVII
L'honnêteté des femmes est l'amour de leur réputation et de leur
repos.
CCXVIII
C'est être véritablement honnête homme que de vouloir être
toujours exposé à la vue des honnêtes gens.
CCXIX
La folie nous suit dans tous les temps de la vie Si quelqu'un
paraît sage, c'est seulement parce que ses folies sont
proportionnées à son âge et à sa fortune.
CCXX
Il y a des gens niais qui se connaissent, et qui emploient
habilement leur niaiserie.
CCXXI
Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit.
CCXXII
En vieillissant on devient plus fou, et plus sage.
CCXXIII
Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles que tout le monde
chante un certain temps, quelque fades et dégoûtants qu'ils
soient.
CCXXIV
La plupart des gens ne voient dans les hommes que la vogue qu'ils
ont, ou bien le mérite de leur fortune.
CCXXV
Quelque incertitude et quelque variété qui paraisse dans le monde,
on y remarque néanmoins un certain enchaînement secret, et un
ordre réglé de tout temps par la Providence, qui fait que chaque
chose marche en son rang, et suit le cours de sa destinée.
CCXXVI
L'amour de la gloire et plus encore la crainte de la honte, le
dessein de faire fortune, le désir de rendre notre vie commode et
agréable, et l'envie d'abaisser les autres, font naître cette
valeur qui est si célèbre parmi les hommes.
CCXXVII
La valeur dans les simples soldats est un métier périlleux qu'ils
ont pris pour gagner leur vie.
CCXXVIII
Ier état (et le deuxième, pour chaque variante, entre
parenthèses). La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont
des (deux) extrémités où on en arrive rarement. L'espace qui est
entre le deux (entre-deux) est vaste, et contient toutes les
autres espèces de courage: il n'y a pas moins de différence entre
eux (elles) qu'il y en a entre les visages et les humeurs;
cependant ils (elles) conviennent en beaucoup de choses. Il y a
des hommes qui s'exposent volontiers au commencement d'une action,
et qui se relâchent et se rebutent aisément par sa durée. Il y en
a qui sont assez contents quand ils ont satisfait à l'honneur du
monde, et qui font fort peu de choses au-delà. On en voit qui ne
sont pas (pas toujours) également maîtres de leur peur. D'autres
se laissent quelquefois entraîner à des épouvantes générales.
D'autres vont à la charge pour n'oser demeurer dans leurs postes;
enfin il s'en trouve à qui l'habitude des moindres périls affermit
le courage et les prépare à s'exposer à de plus grands. (Ici, une
phrase ajoutée dans le 2e état: Il y en a encore qui sont braves à
coups d'épée, qui ne peuvent souffrir les coups de mousquets; et
d'autres y sont assurés, qui craignent de se battre à coups
d'épée.) Outre cela il y a un rapport général que l'on remarque
entre tous les courages de différentes espèces dont nous venons de
parler, qui est que la nuit, augmentant la crainte et cachant les
bonnes et les mauvaises actions, leur donne la liberté de se
ménager. Il y a encore un autre ménagement plus général qui, à
parler absolument, s'étend sur toutes sortes d'hommes: c'est qu'il
n'y en a point qui fassent tout ce qu'ils seraient capables de
faire dans une occasion (action) s'ils avaient une certitude d'en
revenir. De sorte (De sorte qu'il est visible) que la crainte de
la mort ôte quelque chose à leur valeur et diminue son effet.
CCXXIX
La pure valeur (s'il y en avait) serait de faire sans témoins ce
qu'on est capable de faire devant le monde.
CCXXX
L'intrépidité est une force extraordinaire de l'âme par laquelle
elle empêche les troubles, les désordres et les émotions que la
vue des grands périls a accoutumé d'élever en elle; par cette
force les héros se maintiennent en un état paisible, et conservent
l'usage libre de toutes leurs fonctions dans les accidents les
plus terribles et les plus surprenants.
CCXXXI
L'intrépidité doit soutenir le coeur dans les conjurations, au
lieu que la seule valeur lui fournit toute la fermeté qui lui est
nécessaire dans les périls de la guerre.
CCXXXII
Ceux qui voudraient définir la victoire par sa naissance seraient
tentés comme les poètes de l'appeler la fille du Ciel, puisqu'on
ne trouve point son origine sur la terre. En effet, elle est
produite par une infinité d'actions qui, au lieu de l'avoir pour
but, regardent seulement les intérêts particuliers de ceux qui les
font, puisque tous ceux qui composent une armée, allant à leur
propre gloire et à leur élévation, procurent un bien si grand et
si général.
CCXXXIII
La plupart des hommes s'exposent assez dans la guerre pour sauver
leur honneur. Mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il
est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils
s'exposent.
CCXXXIV
La vanité, la honte, et surtout le tempérament, font la valeur des
hommes.
CCXXXV
On ne veut point perdre la vie, et on veut acquérir de la gloire;
de là vient que les braves ont plus d'adresse et d'esprit pour
éviter la mort que les gens de chicane pour conserver leur bien.
CCXXXVI
On ne peut répondre de son courage quand on n'a jamais été dans le
péril.
CCXXXVII
Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi de marchands:
elle soutient le commerce; et nous ne payons pas pour la justice
qu'il y a de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des
gens qui nous prêtent.
CCXXXVIII
Tous ceux qui s'acquittent des devoirs de la reconnaissance ne
peuvent pas pour cela se flatter d'être reconnaissants.
CCXXXIX
Ce qui fait tout le mécompte dans la reconnaissance qu'on attend
des grâces qu'on a faites, c'est que l'orgueil de celui qui donne,
et l'orgueil de celui qui reçoit, ne peuvent convenir du prix du
bienfait.
CCXL
Le trop grand empressement qu'on a de s'acquitter d'une obligation
est une espèce d'ingratitude.
CCXLI
On donne plus souvent des bornes à sa reconnaissance qu'à ses
désirs et à ses espérances.
CCXLII
L'orgueil ne veut pas devoir, et l'amour-propre ne veut pas payer.
CCXLIII
Le bien qu'on nous a fait veut que nous respections le mal que
l'on nous a fait après.
CCXLIV
Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons jamais
de grands biens ni de grands maux qui ne produisent
infailliblement leurs pareils. Nous imitons les bonnes actions par
l'émulation, et les mauvaises par la malignité de notre nature qui
étant retenue en prison par la honte est mise en liberté par
l'exemple.
CCXLV
L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est
contrefait déplaît avec les mêmes choses qui charment lorsqu'elles
sont naturelles.
CCXLVI
Quelque prétexte que nous donnions à nos afflictions, ce n'est que
l'intérêt et la vanité qui les causent.
CCXLVII
Il y a une espèce d'hypocrisie dans les afflictions, car sous
prétexte de pleurer la perte d'une personne qui nous est chère
nous nous pleurons nous-mêmes; nous pleurons la diminution de
notre bien, de notre plaisir, de notre considération, en la
personne que nous pleurons. De cette manière les morts ont
l'honneur des larmes qui ne coulent que pour ceux qui les versent.
J'ai dit que c'était une espèce d'hypocrisie, parce que, par elle,
l'homme se trompe seulement soi-même. Il y en a une autre qui
n'est pas si innocente, et qui impose à tout le monde: c'est
l'affliction de certaines personnes qui aspirent à la gloire d'une
belle et immortelle douleur, car le temps, qui consume tout,
l'ayant consumée, elles ne laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs,
leurs plaintes, et leurs soupirs; elles prennent un personnage
lugubre, et travaillent à persuader par toutes leurs actions
qu'elles égaleront la durée de tous leurs déplaisirs à leur propre
vie. Cette triste et fatigante vanité se trouve d'ordinaire dans
les femmes ambitieuses, parce que, leur sexe leur fermant tous les
chemins qui mènent à la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et
s'efforcent à se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable
douleur. Il y a encore une autre espèce de larmes qui n'ont que de
petites sources, qui coulent facilement et qui s'écoulent
aussitôt: on pleure pour avoir la réputation d'être tendre, on
pleure pour être plaint, ou pour être pleuré, et on pleure
quelquefois de honte de ne pleurer pas.
CCXLVIII
Nous ne regrettons pas la perte de nos amis selon leur mérite,
mais selon nos besoins et selon l'opinion que nous croyons leur
avoir donnée de ce que nous valons.
CCXLIX
Nous ne sommes pas difficiles à consoler des disgrâces de nos amis
lorsqu'elles servent à signaler la tendresse que nous avons pour
eux.
CCL
Qui considérera superficiellement tous les effets de la bonté qui
nous fait sortir hors de nous-mêmes, et qui nous immole
continuellement à l'avantage de tout le monde, sera tenté de
croire que lorsqu'elle agit, l'amour-propre s'oublie et
s'abandonne lui-même, ou se laisse dépouiller et appauvrir sans
s'en apercevoir, de sorte qu'il semble que l'amour-propre soit la
dupe de la bonté. Cependant c'est le plus utile de tous les moyens
dont l'amour-propre se sert pour arriver à ses fins; c'est un
chemin dérobé, par où il revient à lui-même, plus riche et plus
abondant; c'est un désintéressement qu'il met à un furieuse usure;
c'est enfin un ressort délicat avec lequel il réunit, il dispose
et tourne tous les hommes en sa faveur.
CCLI
Nul ne mérite d'être loué de bonté s'il n'a la force, et la
hardiesse, d'être méchant toute autre bonté n'est le plus souvent
qu'une paresse ou une impuissance de la mauvaise volonté.
CCLII
Il est bien malaisé de distinguer la bonté générale, et répandue
sur tout le monde, de la grande habileté.
CCLIII
Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des hommes
que de leur faire trop de bien.
CCLIV
Pour pouvoir être toujours bon, il faut que les autres croient
qu'ils ne peuvent jamais nous être impunément méchants.
CCLV
Rien ne nous plaît tant que la confiance des grands, et des
personnes considérables par leurs emplois, par leurs esprits, ou
par leur mérite; elle nous fait sentir un plaisir exquis et élève
merveilleusement notre orgueil parce que nous le regardons comme
un effet de notre fidélité; cependant, nous serions remplis de
confusion si nous considérions l'imperfection et la bassesse de sa
naissance, car elle vient de la vanité, de l'envie de parler, et
de l'impuissance de retenir le secret: de sorte qu'on peut dire
que la confiance est comme un relâchement de l'âme causé par le
nombre et par le poids des choses dont elle est pleine.
CCLVI
La confiance de plaire est souvent un moyen de déplaire
infailliblement.
CCLVII
Nous ne croyons pas aisément ce qui est au-delà de ce que nous
voyons.
CCLVIII
La confiance que l'on a en soi fait naître la plus grande partie
de celle que l'on a aux autres.
CCLIX
Ier état--La sobriété est l'amour de la santé, ou l'impuissance
de manger beaucoup.
2e état--Il y a une révolution générale qui change le goût des
esprits, aussi bien que les fortunes du monde.
CCLX
La vérité est le fondement et la raison de la perfection, et de la
beauté; une chose, de quelque nature qu'elle soit, ne saurait être
belle, et parfaite, si elle n'est véritablement tout ce qu'elle
doit être, et si elle n'a tout ce qu'elle doit avoir.
CCLXI
On peut dire de l'agrément séparé de la beauté que c'est une
symétrie dont on ne sait point les règles, et un rapport secret
des traits ensemble, et des traits avec les couleurs et avec l'air
de la personne.
CCLXII
Il y a de belles choses qui ont plus d'éclat quand elles demeurent
imparfaites que quand elles sont trop achevées.
CCLXIII
Ier état--La coquetterie est le fonds de l'humeur de toutes les
femmes; mais toutes ne coquettent pas, parce que la coquetterie de
quelques-unes est retenue par leur tempérament et par leur raison.
2e état--La coquetterie est le fonds et l'humeur de toutes les
femmes; mais toutes ne la mettent pas en pratique, parce que la
coquetterie de quelques-unes est retenue par leur tempérament et
par leur raison.
CCLXIV
On incommode toujours les autres quand on croit ne les pouvoir
jamais incommoder.
CCLXV
Il y a peu de choses impossibles d'elles-mêmes; et l'application
pour les faire réussir nous manque bien plus que les moyens.
CCLXVI
La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix de chaque
chose.
CCLXVII
Le plus grand art d'un habile homme est celui de savoir cacher son
habileté.
CCLXVIII
La générosité est un industrieux emploi du désintéressement pour
aller plus tôt à un plus grand intérêt.
CCLXIX
La fidélité est une invention rare de l'amour-propre, par laquelle
l'homme, s'érigeant en dépositaire des choses précieuses, se rend
lui-même infiniment précieux; de tous les trafics de l'amour-propre,
c'est celui où il fait le moins d'avances et de plus grands
profits; c'est un raffinement de sa politique, avec lequel
il engage les hommes par leurs biens, par leur honneur, par leur
liberté, et par leur vie, qu'ils sont forcés de confier en
quelques occasions, à élever l'homme fidèle au-dessus de tout le
monde.
CCLXX
La magnanimité méprise tout pour avoir tout.
CCLXXI
La magnanimité est un noble effort de l'orgueil par lequel il rend
l'homme maître de lui-même pour le rendre maître de toutes choses.
CCLXXII
Ier état--Il y a peu de choses impossibles d'elles-mêmes, et
l'on trouve plus de voies que l'on ne pense pour y arriver. Et si
nous avions assez d'application et de volonté, nous aurions
toujours assez de moyens.
2e état--Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix
que dans le choix des paroles.
CCLXXIII