Les grandes et éclatantes actions qui éblouissent les yeux sont

représentées par les politiques comme les effets des grands

intérêts, au lieu que ce sont d'ordinaire les effets de l'humeur

et des passions. Ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine, qu'on

rapporte à l'ambition qu'ils avaient de se rendre maîtres du

monde, était un effet de jalousie.

VIII

Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours.

Elles sont comme un art de la nature dont les règles sont

infaillibles; et l'homme le plus simple que la passion fait parler

persuade mieux que celui qui n'a que la seule éloquence.

IX

Les passions ont une injustice et un propre intérêt qui fait qu'il

est dangereux de les suivre, lors même qu'elles paraissent les

plus raisonnables.

X

Il y a dans le coeur humain une génération perpétuelle de

passions, en sorte que la ruine de l'une est toujours

l'établissement d'une autre.

XI

Les passions en engendrent souvent qui leur sont contraires.

L'avarice produit quelquefois la libéralité, et la libéralité

l'avarice; on est souvent ferme de faiblesse, et l'audace naît de

la timidité.

XII

Quelque industrie que l'on ait à cacher ses passions sous le voile

de la piété, et de l'honneur, il y en a toujours quelque endroit

qui se montre.

XIII

Toutes les passions ne sont autre chose que les divers degrés de

la chaleur, et de la froideur, du sang.

XIV

Les hommes ne sont pas seulement sujets à perdre également le

souvenir des bienfaits, et des injures, mais ils haïssent ceux qui

les ont obligés, et cessent de haïr ceux qui leur ont fait des

outrages. L'application à récompenser le bien, et à se venger du

mal, leur paraît une servitude à laquelle ils ont peine à se

soumettre.

XV

La clémence des princes est souvent une politique dont ils se

servent pour gagner l'affection des peuples.

XVI

La clémence, dont nous faisons une vertu, se pratique tantôt pour

la gloire, quelquefois par paresse, souvent par crainte, et

presque toujours par tous les trois ensemble.

XVII

La modération, dans la plupart des hommes, n'a garde de combattre

et de soumettre l'ambition, puisqu'elles ne se peuvent trouver

ensemble, la modération n'étant d'ordinaire qu'une paresse, une

langueur, et un manque de courage: de manière qu'on peut justement

dire à leur égard que la modération est une bassesse de l'âme,

comme l'ambition en est l'élévation.

XVIII

La modération dans la bonne fortune n'est que l'appréhension de la

honte qui suit l'emportement, ou la peur de perdre ce que l'on a.

XIX

La modération des personnes heureuses est le calme de leur humeur,

adoucie par la possession du bien.

XX

La modération est une crainte de l'envie, et du mépris, qui

suivent ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une vaine

ostentation de la force de notre esprit; et enfin, pour la bien

définir, la modération des hommes dans leurs plus hautes

élévations est une ambition de paraître plus grands que les choses

qui les élèvent.

XXI

La modération est comme la sobriété, on voudrait bien manger

davantage, mais on craint de se faire mal.

XXII

Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui.

XXIII

La constance des sages n'est qu'un art, avec lequel ils savent

enfermer leur agitation dans leur coeur.

XXIV

Ceux qu'on fait mourir affectent quelquefois des constances, de

froideurs, et des mépris de la mort, pour ne pas penser à elle, de

sorte qu'on peut dire que ces froideurs et ces mépris font à leur

esprit ce que le bandeau fait à leurs yeux.

XXV

La philosophie triomphe aisément de maux passés, et de ceux qui ne

sont pas prêts d'arriver. Mais les maux présents triomphent

d'elle.

XXVI

Peu de gens connaissent la mort. On ne la souffre pas

ordinairement par résolution, mais par stupidité et par coutume,

et la plupart des hommes meurent parce qu'on meurt.

XXVII

Les grands hommes s'abattent et se démontent à la fin par la

longueur de leurs infortunes; cela fait bien voir qu'ils n'étaient

pas forts quand ils les supportaient, mais seulement qu'ils se

donnaient la gêne pour le paraître, et qu'ils soutenaient leurs

malheurs par la force de leur ambition, et non pas par celle de

leur âme, enfin, à une grande vanité près, les héros sont faits

comme les autres hommes.

XXVIII

Il faut de plus grandes vertus, et en plus grand nombre, pour

soutenir la bonne fortune que la mauvaise.

XXIX

Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.

XXX

Quoique toutes les passions se dussent cacher, elles ne craignent

pas néanmoins le jour; la seule envie est une passion timide et

honteuse d'elle-même, qui n'ose se laisser voir.

XXXI

La jalousie est raisonnable, et juste en quelque manière,

puisqu'elle ne cherche qu'à conserver un bien qui nous appartient,

ou que nous croyons nous appartenir; au lieu que l'envie est une

fureur qui nous fait toujours souhaiter la ruine du bien des

autres.

XXXII

Le mal que nous faisons ne nous attire point tant de persécution

et de haine que les bonnes qualités que nous avons.

XXXIII

Tout le monde trouve à redire en autrui ce qu'on trouve à redire

en lui.

XXXIV

Si nous n'avions point de défauts, nous ne serions pas si aises

d'en remarquer aux autres.

XXXV

La jalousie ne subsiste que dans les doutes, l'incertitude est sa

matière; c'est une passion qui cherche tous les jours de nouveaux

sujets d'inquiétude, et de nouveaux tourments; on cesse d'être

jaloux dès qu'on est éclairci de ce qui causait la jalousie.

XXXVI

L'orgueil se dédommage toujours, et il ne perd rien lors même

qu'il renonce à la vanité.

XXXVII

L'orgueil, comme lassé de ses artifices et de ses différentes

métamorphoses, après avoir joué tout seul tous les personnages de

la comédie humaine, se montre avec un visage naturel, et se

découvre par la fierté; de sorte qu'à proprement parler la fierté

est l'éclat et la déclaration de l'orgueil.

XXXVIII

Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de

celui des autres.

XXXIX

L'orgueil est égal dans tous les hommes, et il n'y a de différence

qu'aux moyens et à la manière de le mettre au jour.

XL

La nature, qui a si sagement pourvu à la vie de l'homme par la

disposition admirable des organes du corps, lui a sans doute donné

l'orgueil pour lui épargner la douleur de connaître ses

imperfections et ses misères.

XLI

L'orgueil a bien plus de part que la bonté aux remontrances que

nous faisons à ceux qui commettent des fautes; et nous les

reprenons bien moins pour les en corriger que pour les persuader

que nous en sommes exempts.

XLII

Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos

craintes.

XLIII

L'intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de

personnages, et même celui de désintéressé.

XLIV

L'intérêt, à qui on reproche d'aveugler les uns, est tout ce qui

fait la lumière des autres.

XLV

Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses deviennent

ordinairement incapables des grandes.

XLVI

Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre raison.

XLVII

L'homme est conduit, lorsqu'il croit se conduire, et pendant que

par son esprit il vise à un endroit, son coeur l'achemine

insensiblement à un autre.

XLVIII

Nous ne nous apercevons que des emportements, et des mouvements

extraordinaires de nos humeurs, et de notre tempérament, comme de

la violence de la colère, mais personne quasi ne s'aperçoit que

ces humeurs ont un cours ordinaire et réglé, qui meut et tourne

imperceptiblement notre volonté à des actions différentes, elles

roulent ensemble, s'il faut ainsi dire, et exercent successivement

un empire secret en nous-mêmes; de sorte qu'elles ont une part

considérable en toutes nos actions, sans que nous le puissions

reconnaître.

XLIX

La force et la faiblesse de l'esprit sont mal nommées: elles ne

sont en effet que la bonne ou la mauvaise disposition des organes

du corps.

L

Le caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la

fortune.

LI

La complexion qui fait le talent pour les petites choses est

contraire à celle qu'il faut pour le talent des grandes.

LII

L'attachement ou l'indifférence pour la vie sont des goûts de

l'amour-propre, dont on ne doit non plus disputer que de ceux de

la langue ou du choix des couleurs.

LIII

C'est une espèce de bonheur de connaître jusques à quel point on

doit être malheureux.

LIV

La félicité est dans le goût et non pas dans les choses; et c'est

par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas par avoir ce

que les autres trouvent aimable.

LV

Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile de le

chercher ailleurs.

LVI

On n'est jamais si heureux ni si malheureux que l'on pense.

LVII

Ceux qui se sentent du mérite se piquent toujours d'être

malheureux, pour persuader aux autres, et à eux-mêmes, qu'ils sont

au-dessus de leurs malheurs, et qu'ils sont dignes d'être en butte

à la fortune.

LVIII

Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de

nous-mêmes, que de voir que nous avons été contents dans l'état, et

dans les sentiments, que nous désapprouvons à cette heure.

LIX

On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux qu'on

avait espéré.

LX

On se console souvent d'être malheureux par un certain plaisir

qu'on trouve à le paraître.

LXI

Quelque différence qu'il y ait entre les fortunes, il y a pourtant

une certaine proportion de biens et de maux qui les rend égales.

LXII

Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas elle,

mais la fortune qui fait les héros.

LXIII

Le mépris des richesses dans les philosophes était un désir caché

de venger leur mérite de l'injustice de la fortune par le mépris

des mêmes biens dont elle les privait; c'était un secret qu'ils

avaient trouvé pour se dédommager de l'avilissement de la

pauvreté; c'était enfin un chemin détourné pour aller à la

considération qu'ils ne pouvaient avoir par les richesses.

LXIV

La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que l'amour de

la faveur. Le dépit de ne la pas posséder se console et s'adoucit

un peu par le mépris de ceux qui la possèdent; c'est enfin une

secrète envie de la détruire, qui fait que nous leur ôtons nos

propres hommages, ne pouvant pas leur ôter ce qui leur attire ceux

de tout le monde.

LXV

Pour s'établir dans le monde on fait tout ce que l'on peut pour y

paraître établi.

LXVI

Quoique la grandeur des ministres se flatte de celle de leurs

actions, elles sont bien plus souvent les effets du hasard ou de

quelque petit dessein.

LXVII

Il semble que nos actions aient des étoiles heureuses ou

malheureuses, aussi bien que nous, d'où dépend une grande partie

de la louange et du blâme qu'on leur donne.

LXVIII

Il n'y a point d'accidents si malheureux dont les habiles gens ne

tirent quelque avantage, ni de si heureux que les imprudents ne

puissent tourner à leur préjudice.

LXIX

La fortune ne laisse rien perdre pour les hommes heureux.

LXX

Il faudrait pouvoir répondre de sa fortune, pour pouvoir répondre

de ce que l'on fera.

LXXI

La sincérité est une naturelle ouverture de coeur. On la trouve en

fort peu de gens; et celle qui se pratique d'ordinaire n'est

qu'une fine dissimulation pour arriver à la confiance des autres.

LXXII

L'aversion du mensonge est une imperceptible ambition de rendre

nos témoignages considérables, et d'attirer à nos paroles un

respect de religion.

LXXIII

La vérité ne fait pas tant de bien dans le monde que les

apparences de la vérité font de mal.

LXXIV

Comment peut-on répondre de ce qu'on voudra à l'avenir, puisque

l'on ne sait pas précisément ce que l'on veut dans le temps

présent?

LXXV

On élève la prudence jusqu'au ciel, et il n'est sorte d'éloge

qu'on ne lui donne elle est la règle de nos actions et de notre

conduite, elle est la maîtresse de la fortune, elle fait le destin

des empires, sans elle on a tous les maux, avec elle on a tous les

biens, et comme disait autrefois un poète, quand nous avons la

prudence, il ne nous manque aucune divinité, pour dire que nous

trouvons dans la prudence tout le secours que nous demandons aux

dieux. Cependant la prudence la plus consommée ne saurait nous

assurer du plus petit effet du monde, parce que travaillant sur

une matière aussi changeante et aussi inconnue qu'est l'homme,

elle ne peut exécuter sûrement aucun de ses projets: d'où il faut

conclure que toutes les louanges dont nous flattons notre prudence

ne sont que des effets de notre amour-propre, qui s'applaudit en

toutes choses, et en toutes rencontres.

LXXVI

Un habile homme doit savoir régler le rang de ses intérêts et les

conduire chacun dans son ordre. Notre avidité le trouble souvent

en nous faisant courir à tant de choses à la fois que, pour

désirer trop les moins importantes, nous ne les faisons pas assez

servir à obtenir les plus considérables.

LXXVII

L'amour est à l'âme de celui qui aime ce que l'âme est au corps

qu'elle anime.

LXXVIII

Il est malaisé de définir l'amour; tout ce qu'on peut dire est que

dans l'âme c'est une passion de régner, dans les esprits c'est une

sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une envie cachée et

délicate de jouir de ce que l'on aime après beaucoup de mystères.

LXXIX

Il n'y a point d'amour pur et exempt de mélange de nos autres

passions que celui qui est caché au fond du coeur, et que nous

ignorons nous-mêmes.

LXXX

Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l'amour

où il est, ni le feindre où il n'est pas.

LXXXI

Comme on n'est jamais en liberté d'aimer, ou de cesser d'aimer,

l'amant ne peut se plaindre avec justice de l'inconstance de sa

maîtresse, ni elle de la légèreté de son amant.

LXXXII

Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble

plus à la haine qu'à l'amitié.

LXXXIII

On peut trouver des femmes qui n'ont jamais fait de galanterie;

mais il est rare d'en trouver qui n'en aient jamais fait qu'une.

LXXXIV

Il n'y a que d'une sorte d'amour; mais il y en a mille différentes

copies.

LXXXV

L'amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un mouvement

continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de

craindre.

LXXXVI

Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits: tout le monde

en parle, mais peu de gens en ont vu.

LXXXVII

L'amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on lui

attribue, où il n'a non plus de part que le Doge en a à ce qui se

fait à Venise.

LXXXVIII

La justice n'est qu'une vive appréhension qu'on ne nous ôte ce qui

nous appartient; de là vient cette considération et ce respect

pour tous les intérêts du prochain, et cette scrupuleuse

application à ne lui faire aucun préjudice; cette crainte retient

l'homme dans les bornes des biens que la naissance, ou la fortune,

lui ont donnés, et sans cette crainte il ferait des courses

continuelles sur les autres.

LXXXIX

La justice, dans les juges qui sont modérés, n'est que l'amour de

leur élévation.

XC

On blâme l'injustice, non pas par l'aversion que l'on a pour elle,

mais pour le préjudice que l'on en reçoit.

XCI

L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir

l'injustice.

XCII

Le silence est le parti le plus sûr de celui qui se défie de soi-même.

XCIII

Ce qui rend nos inclinations si légères, et si changeantes, c'est

qu'il est aisé de connaître les qualités de l'esprit, et difficile

de connaître celles de l'âme.

XCIV

L'amitié la plus désintéressée n'est qu'un trafic où notre

amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner.

XCV

La réconciliation avec nos ennemis, qui se fait au nom de la

sincérité, de la douceur et de la tendresse, n'est qu'un désir de

rendre sa condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une

crainte de quelque mauvais événement.

XCVI

Quand nous sommes las d'aimer, nous sommes bien aises que l'on

devienne infidèle, pour nous dégager de notre fidélité.

XCVII

Le premier mouvement de joie que nous avons du bonheur de nos amis

ne vient ni de la bonté de notre naturel, ni de l'amitié que nous

avons pour eux; c'est un effet de l'amour-propre qui nous flatte

de l'espérance d'être heureux à notre tour ou de retirer quelque

utilité de leur bonne fortune.

XCVIII

Nous nous persuadons souvent mal à propos d'aimer les gens plus

puissants que nous; l'intérêt seul produit notre amitié, et nous

ne nous donnons pas à eux pour le bien que nous leur voulons

faire, mais pour celui que nous en voulons recevoir.

XCIX

Dans l'adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours

quelque chose qui ne nous déplaît pas.

C

Comment prétendons-nous qu'un autre garde notre secret si nous

n'avons pas pu le garder nous-mêmes?

CI

Comme si ce n'était pas assez à l'amour-propre d'avoir la vertu de

se transformer lui-même, il a encore celle de transformer les

objets, ce qu'il fait d'une manière fort étonnante; car non

seulement il les déguise si bien qu'il y est lui-même trompé, mais

il change aussi l'état et la nature des choses. En effet,

lorsqu'une personne nous est contraire, et qu'elle tourne sa haine

et sa persécution contre nous, c'est avec toute la sévérité de la

justice que l'amour-propre juge de ses actions; il donne à ses

défauts une étendue qui les rend énormes, et il met ses bonnes

qualités dans un jour si désavantageux qu'elles deviennent plus

dégoûtantes que ses défauts. Cependant, dès que cette même

personne nous devient favorable ou que quelqu'un de nos intérêts

la réconcilie avec nous, notre seule satisfaction rend aussitôt à

son mérite le lustre que notre aversion venait de lui ôter; les

mauvaises qualités s'effacent et les bonnes parassent avec plus

d'avantage qu'auparavant; nous rappelons même toute notre

indulgence pour la forcer à justifier la guerre qu'elle nous a

faite. Quoique toutes les passions montrent cette vérité, l'amour

la fait voir plus clairement que les autres; car nous voyons un

amoureux, agité de la rage où l'a mis l'oubli ou l'infidélité de

ce qu'il aime, méditer pour sa vengeance tout ce que cette passion

inspire de plus violent; néanmoins, aussitôt que sa vue a calmé la

fureur de ses mouvements, son ravissement rend cette beauté

innocente, il n'accuse plus que lui-même, il condamne ses

condamnations, et par cette vertu miraculeuse de l'amour-propre il

ôte la noirceur aux mauvaises actions de sa maîtresse et en sépare

le crime pour s'en charger lui-même.

CII

L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur

orgueil: il sert à le nourrir et à l'augmenter, et nous ôte la

connaissance des remèdes qui pourraient soulager nos misères et

nous guérir de nos défauts.

CIII

On n'a plus de raison, quand on n'espère plus d'en trouver aux

autres.

CIV

On a autant de sujet de se plaindre de ceux qui nous apprennent à

nous connaître nous-mêmes, qu'en eut ce fou d'Athènes de se

plaindre du médecin qui l'avait guéri de l'opinion d'être riche.

CV

Les philosophes, et Sénèque surtout, n'ont point ôté les crimes

par leurs préceptes: ils n'ont fait que les employer au bâtiment

de l'orgueil.

CVI

Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler

de n'être plus en état de donner de mauvais exemples.

CVII

Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumière de

l'esprit; son étendue est la mesure de sa lumière; sa profondeur

est celle qui pénètre le fond des choses; son discernement les

compare et les distingue; sa justesse ne voit que ce qu'il faut

voir; sa droiture les prend toujours par le bon biais; sa

délicatesse aperçoit celles qui paraissent imperceptibles, et le

jugement décide ce que les choses sont. Si on l'examine bien, on

trouvera que toutes ces qualités ne sont autre chose que la

grandeur de l'esprit, lequel, voyant tout, rencontre dans la

plénitude de ses lumières tous les avantages dont nous venons de

parler.

CVIII

Chacun dit du bien de son coeur, et personne n'en ose dire de son

esprit.

CIX

La politesse de l'esprit est un tour par lequel il pense toujours

des choses honnêtes et délicates.

CX

La galanterie de l'esprit est un tour de l'esprit par lequel il

entre dans les choses les plus flatteuses, c'est-à-dire celles qui

sont le plus capables de plaire aux autres.

CXI

Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point, et qu'il

trouve toutes achevées en lui-même; il semble qu'elles y soient

cachés, comme l'or et les diamants dans le sein de la terre.

CXII

L'esprit est toujours la dupe du coeur.

CXIII

Bien des gens connaissent leur esprit, qui ne connaissent pas leur

coeur.

CXIV

Toutes les grandes choses ont leur point de perspective, comme les

statues; il y en a qu'il faut voir de près pour en bien juger, et

il y en a d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en

est éloigné.

CXV

Celui-là n'est pas raisonnable à qui le hasard fait trouver la

raison, mais celui qui la connaît, qui la discerne, et qui la

goûte.

CXVI

Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le détail; et comme

il est presque infini, nos connaissances sont toujours

superficielles et imparfaites.

CXVII

Il n'y a point de plaisir qu'on fasse plus volontiers à un ami que

celui de lui donner conseil.

CXVIII

Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes assemblés,

l'un pour demander conseil, et l'autre pour le donner: l'un paraît

avec une déférence respectueuse, et dit qu'il vient recevoir des

instructions pour sa conduite; et son dessein, le plus souvent,

est de faire approuver ses sentiments, et de rendre celui qu'il

vient consulter garant de l'affaire qu'il lui propose. Celui qui

conseille paye d'abord la confiance de son ami des marques d'un

zèle ardent et désintéressé, et il cherche en même temps, dans ses

propres intérêts, des règles de conseiller; de sorte que son

conseil lui est bien plus propre qu'à celui qui le reçoit.

CXIX

On est au désespoir d'être trompé par ses ennemis, et trahi par

ses amis; et on est souvent satisfait de l'être par soi-même.

CXX

Il est aussi aisé de se tromper soi-même sans s'en apercevoir

qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en

aperçoivent.

CXXI

La plus déliée de toutes les finesses est de savoir bien faire

semblant de tomber dans les pièges que l'on nous tend; on n'est

jamais si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres.

CXXII

L'intention de ne jamais tromper nous expose à être souvent

trompés.

CXXIII

La coutume que nous avons de nous déguiser aux autres, pour

acquérir leur estime, fait qu'enfin nous nous déguisons à nous-mêmes.

CXXIV

L'on fait plus souvent des trahisons par faiblesse que par un

dessein formé de trahir.

CXXV

On fait souvent du bien pour pouvoir faire du mal impunément.

CXXVI

Les plus habiles affectent toute leur vie d'éviter les finesses

pour s'en servir en quelque grande occasion et pour quelque grand

intérêt.

CXXVII

L'usage ordinaire de la finesse est l'effet d'un petit esprit, et

il arrive quasi toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir

en un endroit se découvre en un autre.

CXXVIII

Si on était toujours assez habile, on ne ferait jamais de finesses

ni de trahisons.

CXXIX

On est fort sujet à être trompé quand on croit être plus fin que

les autres.

CXXX

La subtilité est une fausse délicatesse, et la délicatesse est une

solide subtilité.

CXXXI

C'est quelquefois assez d'être grossier pour n'être pas trompé par

un habile homme.

CXXXII

Les plus sages le sont dans les choses indifférentes, mais ils ne

le sont presque jamais dans leurs plus sérieuses affaires.

CXXXIII

Il est plus aisé d'être sage pour les autres que de l'être assez

pour soi-même.

CXXXIV

La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse.

CXXXV

La sobriété est l'amour de la santé, ou l'impuissance de manger

beaucoup.

CXXXVI

On n'est jamais si ridicule par les qualités que l'on a que par

celles que l'on affecte d'avoir.

CXXXVII

Chaque homme se trouve quelquefois aussi différent de lui-même

qu'il l'est des autres.

CXXXVIII

Chaque talent dans les hommes, de même que chaque arbre, a ses

propriétés et ses effets qui lui sont tous particuliers.

CXXXIX

Quand la vanité ne fait point parler, on n'a pas envie de dire

grand'chose.

CXL

On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler.

CXLI

Réflexions ou sentences et maximes morales · 第 10 / 24 段