La véritable éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut et à ne

dire que ce qu'il faut.

CCLXXIV

Il y a une éloquence dans les yeux et dans l'air de la personne

qui ne persuade pas moins que celle de la parole.

CCLXXV

Il est aussi ordinaire de voir changer les goûts qu'il est rare de

voir changer les inclinations.

CCLXXVI

L'intérêt donne toutes sortes de vertus et de vices.

CCLXXVII

L'humilité n'est souvent qu'une feinte soumission que nous

employons pour soumettre effectivement tout le monde; c'est un

mouvement de l'orgueil, par lequel il s'abaisse devant les hommes

pour s'élever sur eux; c'est un déguisement, et son premier

stratagème; mais quoique ces changements soient presque infinis,

et qu'il soit admirable sous toutes sortes de figures, il faut

avouer néanmoins qu'il n'est jamais si rare ni si extraordinaire

que lorsqu'il se cache sous la forme et sous l'habit de

l'humilité; car alors on le voir les yeux baissés, dans une

contenance modeste et reposée; toutes ses paroles sont douces et

respectueuses, pleines d'estime pour les autres et de dédain pour

lui-même; si on l'en veut croire, il est indigne de tous les

honneurs, il n'est capable d'aucun emploi, il ne reçoit les

charges où on l'élève que comme un effet de la bonté des hommes,

et de la faveur aveugle de la fortune. C'est l'orgueil qui joue

tous ces personnages que l'on prend pour l'humilité.

CCLXXVIII

Tous les sentiments ont chacun un ton de voix, un geste et des

mines qui leur sont propres; ce rapport bon, ou mauvais, fait les

bons, ou les mauvais, comédiens, et c'est ce qui fait aussi que

les personnes plaisent ou déplaisent.

CCLXXIX

Dans toutes les professions, et dans tous les arts, chacun se fait

une mine et un extérieur qu'il met en la place de la chose dont il

veut avoir le mérite, de sorte que tout le monde n'est composé que

de mines, et c'est inutilement que nous travaillons à y trouver

rien de réel.

CCLXXX

La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les défauts

de l'esprit.

CCLXXXI

Il y a des personnes à qui les défauts siéent bien, et d'autres

qui sont disgraciées avec leurs bonnes qualités.

CCLXXXII

Le luxe et la trop grande politesse dans les États sont le présage

assuré de leur décadence parce que, tous les particuliers

s'attachant à leurs intérêts propres, ils se détournent du bien

public.

CCLXXXIII

La civilité est une envie d'en recevoir; c'est aussi un désir

d'être estimé poli.

CCLXXXIV

Ier état--L'éducation que l'on donne aux princes est un second

amour-propre qu'on leur inspire.

2e état--L'éducation que l'on donne d'ordinaire aux jeunes gens

est un second orgueil qu'on leur inspire.

CCLXXXV

Ier état--Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si

persuadés qu'ils disent que la mort n'est pas un mal, que le

tourment qu'ils se donnent pour établir l'immortalité de leur nom

par la perte de la vie.

2e état--Il n'y a point de passion où l'amour de soi-même règne

si puissamment que dans l'amour; et on est toujours plus disposé

de sacrifier tout le repos de ce qu'on aime que de perdre la

moindre partie du sien.

CCLXXXVI

Il n'y a point de libéralité; ce n'est que la vanité de donner,

que nous aimons mieux que ce que nous donnons.

CCLXXXVII

La pitié est un sentiment de nos propres maux dans un sujet

étranger, c'est une prévoyance habile des malheurs où nous pouvons

tomber, qui nous fait donner du secours aux autres pour les

engager à nous le rendre dans de semblables occasions, de sorte

que les services que nous rendons à ceux qui en ont besoin sont à

proprement parler des biens anticipés que nous nous faisons à

nous-mêmes.

CCLXXXVIII

La petitesse de l'esprit fait souvent l'opiniâtreté; et nous ne

croyons pas aisément ce qui est au delà de ce que nous voyons.

CCLXXXIX

On s'est trompé quand on a cru qu'il n'y avait que les violentes

passions, comme l'ambition et l'amour, qui pussent triompher des

autres. La paresse, toute languissante qu'elle est, ne laisse pas

d'en être souvent la maîtresse; elle usurpe sur tous les desseins

et sur toutes les actions de la vie; elle y détruit et y consomme

insensiblement toutes les passions et toutes les vertus.

CCXC

De toutes les passions celle qui est la plus inconnue à

nous-mêmes, c'est la paresse; elle est la plus ardente et la plus

maligne de toutes, quoique sa violence soit insensible, et que les

dommages qu'elle cause soient très cachés; si nous considérons

attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se rend en toutes

rencontres maîtresse de nos sentiments, de nos intérêts et de nos

plaisirs; c'est la rémore qui a la force d'arrêter les plus grands

vaisseaux, c'est une bonace plus dangereuse aux plus importantes

affaires que les écueils, et que les plus grandes tempêtes, le

repos de la paresse est un charme secret de l'âme qui suspend

soudainement les plus ardentes poursuites et les plus opiniâtres

résolutions; pour donner enfin la véritable idée de cette passion,

il faut dire que la paresse est comme une béatitude de l'âme, qui

la console de toutes ses pertes, et qui lui tient lieu de tous les

biens.

CCXCI

La promptitude avec laquelle nous croyons le mal sans l'avoir

assez examiné est un effet de la paresse et de l'orgueil. On veut

trouver des coupables, et on ne veut pas se donner la peine

d'examiner les crimes.

CCXCII

Nous récusons tous les jours des juges pour les plus petits

intérêts; et nous faisons dépendre notre gloire et notre

réputation, qui sont les plus grands biens du monde, du jugement

des hommes, qui nous sont tous contraires, ou par leur jalousie,

ou par leur malignité, ou par leur préoccupation, ou par leur

sottise; et c'est pour obtenir d'eux un arrêt en notre faveur que

nous exposons notre repos et notre vie en cent manières, et que

nous la condamnons à une infinité de soucis, de peines et de

travaux.

CCXCIII

De plusieurs actions différentes que la Fortune arrange comme il

lui plaît, il s'en fait plusieurs vertus.

CCXIV

L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir.

CCXCV

La jeunesse est une ivresse continuelle; c'est la fièvre de la

santé, c'est la folie de la raison.

CCXCVI

On aime bien à deviner les autres; mais l'on n'aime pas être

deviné.

CCXCVII

Il y a des gens qu'on approuve dans le monde, qui n'ont pour tout

mérite que les vices qui servent au commerce de la vie.

CCXCVIII

C'est une ennuyeuse maladie que de conserver sa santé par un trop

grand régime.

CCXCIX

Le bon naturel, qui se vante d'être toujours sensible, est dans la

moindre occasion étouffé par l'intérêt.

CCC

Ier état--Il est moins impossible de prendre de l'amour quand on

n'en a pas, que de s'en défaire quand on en a.

2e état--Il est plus facile de prendre de l'amour quand on n'en

a pas, que de s'en défaire quand on en a.

CCCI

Ier état--La plupart des femmes se rendent plutôt par faiblesse

que par passion; de là vient que pour l'ordinaire les femmes

entreprenantes réussissent mieux que les autres, quoiqu'elles ne

soient pas plus aimables.

2e état--La plupart des femmes se rendent plutôt par faiblesse

que par passion; de là vient que pour l'ordinaire les hommes

entreprenants réussissent mieux que les autres, quoiqu'ils ne

soient pas plus aimables.

CCCII

N'aimer guère en amour est un moyen assuré pour être aimé.

CCCII [bis]

L'absence diminue les médiocres passions, et augmente les grandes,

comme le vent éteint les bougies et allume le feu.

CCCIII

La sincérité que se demandent les amants et les maîtresses, pour

savoir l'un et l'autre quand ils cesseront de s'aimer, est biens

moins pour vouloir être avertis quand on ne les aimera plus que

pour être mieux assurés qu'on les aime, lorsqu'on ne dit point le

contraire.

CCCIV

Les femmes croient souvent aimer quoiqu'elles n'aiment pas.

L'occupation d'une intrigue, l'émotion d'esprit que donne la

galanterie, la pente naturelle au plaisir d'être aimées, et la

peine de refuser, leur persuadent qu'elles ont de la passion

lorsqu'elles n'ont tout au plus que de la coquetterie.

CCCV

La plus juste comparaison qu'on puisse faire de l'amour, c'est

celle de la fièvre; nous n'avons non plus de pouvoir sur l'un que

sur l'autre, soit pour sa violence ou pour sa durée.

CCCVI

Ce qui fait que l'on est souvent mécontent de ceux qui négocient,

est qu'ils abandonnent quasi toujours l'intérêt de leurs amis pour

l'intérêt du fond de la négociation, qui devient le leur par la

gloire d'avoir réussi à ce qu'ils avaient entrepris.

CCCVII

Le plus souvent, quand nous exagérons la tendresse que nos amis

ont pour nous, c'est moins par reconnaissance que par un désir

habile de faire juger de notre mérite.

CCCVIII

L'approbation que l'on donne à ceux qui entrent dans le monde est

bien souvent une envie secrète que l'on a contre ceux qui y sont

établis.

CCCIX

La plus grande habileté des moins habiles est de se savoir

soumettre à la bonne conduite d'autrui.

CCCX

Il y a des faussetés déguisées qui représentent si bien la vérité

que ce serait mal juger que de ne s'y pas laisser tromper.

CCCXI

Il n'y a quelquefois pas moins d'habileté à savoir profiter d'un

bon conseil qu'on nous donne, qu'à se bien conseiller soi-même.

CCCXII

Il y a de méchants hommes qui seraient moins dangereux s'ils

n'avaient aucune bonté.

CCCXIII

La magnanimité est assez définie par son nom; on pourrait dire

toutefois que c'est le bon sens de l'orgueil, et la voie la plus

noble pour recevoir des louanges.

CCCXIV

Il est impossible d'aimer une seconde fois ce qu'on a

véritablement cessé d'aimer.

CCCXV

Ce n'est pas la fertilité de l'esprit qui fait trouver plusieurs

expédients sur une même affaire; c'est plutôt le défaut de lumière

qui nous fait arrêter à tout ce qui se présente à l'imagination,

et qui nous empêche de discerner d'abord ce qui nous est propre.

CCCXVI

Il est des affaires et des maladies que les remèdes aigrissent, et

on peut dire que la grande habileté consiste à savoir connaître

les temps où il est dangereux d'en faire.

Après avoir parlé de la fausseté des vertus, il est raisonnable de

dire quelque chose de la fausseté du mépris de la mort. J'entends

parler de ce mépris de la mort que les païens se vantent de tirer

de leurs propres forces, sans l'espérance d'une meilleure vie. Il

y a différence entre souffrir la mort constamment, et la mépriser.

Le premier sentiment est assez ordinaire; mais je crois que

l'autre n'est jamais sincère. On a écrit néanmoins tout ce qui

peut le plus persuader que la mort n'est point un mal; et les plus

faibles hommes aussi bien que les héros ont donné mille célèbres

exemples pour établir cette opinion. Cependant je doute que

personne de bon sens en ait jamais été véritablement persuadé, et

toute la peine qu'on se donne pour en venir à bout fait assez

paraître que cette entreprise n'est pas aisée. On a mille sujets

de mépriser la vie, mais on n'en peut avoir de mépriser la mort;

ceux mêmes qui se la donnent volontairement ne la comptent pas

pour si peu de chose, et ils la rejettent et s'en étonnent comme

les autres, lorsqu'elle vient à eux par une autre voie que celle

qu'ils ont choisie. L'inégalité que l'on remarque dans le courage

d'un nombre infini de vaillants hommes vient de ce que la mort se

découvre à leur imagination et y paraît plus présente en un temps

qu'en un autre. Et ainsi il arrive qu'après avoir méprisé ce

qu'ils ne connaissaient pas, ils craignent enfin ce qu'ils

connaissent. Il faut éviter de la voir avec toutes ses

circonstances, si on ne veut pas croire qu'elle soit le plus grand

de tous les maux. Les plus habiles et les plus braves sont ceux

qui prennent de plus honnêtes prétextes pour s'empêcher de la

considérer. Mais tout homme qui la sait voir telle qu'elle est,

trouve que la cessation d'être comprend tout ce qu'il y a

d'épouvantable. La nécessité inévitable de mourir fait toute la

constance des philosophes: ils croient qu'il faut aller de bonne

grâce où l'on ne se peut empêcher d'aller; et, ne pouvant

éterniser leur vie, il n'y a rien qu'ils ne fassent pour éterniser

leur gloire, et pour sauver ainsi du naufrage ce qui en peut être

garanti. Contentons-nous pour faire bonne mine de ne nous pas dire

à nous-mêmes tout ce que nous en pensons, et espérons plus de

notre tempérament que des faibles raisonnements à l'abri desquels

nous croyons pouvoir approcher de la mort avec indifférence. La

gloire de mourir avec fermeté, la satisfaction d'être regretté de

ses amis et de laisser une belle réputation, l'espérance de ne

plus souffrir de douleurs, et d'être à couvert des autres misères

de la vie et des caprices de la fortune, sont des remèdes qu'on ne

doit pas rejeter. Mais on ne doit pas croire aussi qu'ils soient

infaillibles. Ils font pour nous assurer ce qu'une simple haie

fait souvent à la guerre, pour couvrir ceux qui doivent approcher

d'un lieu d'où l'on tire. Quand on en est éloigné, on croit

qu'elle peut être d'un grand secours; mais quand on en est proche,

on voit que tout la peut percer. Nous nous flattons de croire que

la mort nous paraisse de près ce que nous en avons jugé de loin,

et que nos sentiments, qui ne sont que faiblesse, que variété et

que confusion, soient d'une trempe assez forte pour ne point

souffrir d'altération par la plus rude de toutes les épreuves.

C'est mal connaître les effets de l'amour-propre, que de croire

qu'il puisse nous aider à compter pour rien ce qui le doit

nécessairement détruire, et la raison, dans laquelle on croit

trouver tant de ressources, n'est que trop faible en cette

rencontre pour nous persuader ce que nous voulons. C'est elle qui

nous trahit le plus souvent et, au lieu de nous inspirer le mépris

de la mort, elle sert à nous découvrir ce qu'elle a d'affreux et

de terrible. Tout ce qu'elle peut faire pour nous est de nous

conseiller d'en détourner les yeux de les arrêter sur d'autres

objets. Caton et Brutus en choisissent d'illustres et d'éclatants;

un laquais se contenta dernièrement de danser les tricotets sur

l'échafaud où il devait être roué. Ainsi, bien que les motifs

soient différents, ils produisent souvent les mêmes effets. De

sorte qu'il est vrai de dire que, quelque disproportion qu'il y

ait entre les grands hommes et les gens du commun, les uns et les

autres ont mille fois reçu la mort d'un même visage; mais ç'a

toujours été avec cette différence que c'est l'amour de la gloire

qui ôte aux grands hommes la vue de la mort dans le mépris qu'ils

font paraître quelquefois pour elle, et dans les gens du commun ce

n'est qu'un effet de leur peu de lumière qui, les empêchant de

connaître toute la grandeur de leur mal, leur laisse la liberté de

songer à autre chose.

Manuscrit de Liancourt

[1] L'enfance nous suit dans tous les temps de la vie; si

quelqu'un paraît sage, c'est seulement parce que ses folies sont

proportionnées à son âge et à sa fortune (max. 207, I 219).

[2] L'orgueil a bien plus de part que la charité aux remontrances

que nous faisons à ceux qui commettent des fautes, et nous les en

reprenons bien moins pour les en corriger que pour persuader que

nous en sommes exempts (max. 37, I 41).

[3] Nous sommes préoccupés de telle sorte en notre faveur que ce

que nous prenons le plus souvent pour des vertus ne sont en effet

que des vices qui leur ressemblent et que l'orgueil et l'amour-propre

nous ont déguisés (épigraphe de 1678, I 181).

[4] Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos

craintes (max. 38. I 42).

[5] Nous avons tous assez de force pour supporter les maux

d'autrui (max. 19, I 22).

[6] Ce qui rend nos amitiés si légères et si changeantes, c'est

qu'il est aisé de connaître les qualités de l'esprit, et difficile

de connaître celles de l'âme (max. 80, I 93).

[7] Nous nous persuadons souvent d'aimer les gens plus puissants

que nous; l'intérêt seul produit notre amitié, et nous ne leur

promettons pas selon ce que nous leur voulons donner, mais selon

ce que nous voulons qu'ils nous donnent (max 85, I 98).

[8] Les Français ne sont pas seulement sujets, comme la plupart

des hommes, à perdre également le souvenir des bienfaits et des

injures, mais ils haïssent ceux qui les ont obligés; l'orgueil et

l'intérêt produit partout l'ingratitude; l'application à

récompenser le bien et à se venger du mal leur paraît une

servitude à laquelle ils ont peine de s'assujettir (max. 14, I

14).

[9] Les faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent la corruption

de leur coeur aux autres et à eux-mêmes; les vrais honnêtes gens

sont ceux qui la connaissent parfaitement et la confessent aux

autres (max. 202, I 214).

[10] On est au désespoir d'être trompé par ses ennemis et trahi

par ses amis, et on est toujours satisfait de l'être par soi-même

(max. 114, I 119).

[11] Les plus sages le sont dans les choses indifférentes, mais

ils ne le sont presque jamais dans leurs plus sérieuses affaires

(MS 22, I 132).

[12] L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du

monde (max. 4, I 4).

[13] Il est aussi aisé de se tromper soi-même sans s'en apercevoir

qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en

aperçoivent (max. 115, I 120).

[14] Rien n'est impossible de soi; il y a des voies qui conduisent

à toutes choses, et si nous avions assez de volonté, nous aurions

toujours assez de moyens (max. 243, I 265 et 272 1er état).

[15] L'intérêt fait jouer toute sorte de personnages, et même

celui de désintéressé (max. 39, I 43).

[16] La constance des sages n'est qu'un art avec lequel ils savent

enfermer dans leur coeur leur agitation (max. 20, I 23).

[17] Quelque prétexte que nous donnions à nos afflictions, ce

n'est que l'intérêt et la vanité qui les causent (max. 232, I

246).

[18] C'est plutôt par l'estime de nos sentiments que nous

exagérons les bonnes qualités des autres que par leur mérite, et

nous nous louons en effet lorsqu'il semble que nous leur donnons

des louanges (max. 143, I 146).

[19] L'homme est conduit lorsqu'il croit se conduire, et pendant

que par son esprit il vise à un endroit, son coeur l'achemine

insensiblement à un autre (max. 43, I 47).

[20] La modestie, qui semble refuser les louanges, n'est en effet

qu'un désir d'en avoir de plus délicates (MS 27, I 147).

[21] L'orgueil se dédommage toujours, et il ne perd rien lors même

qu'il renonce à la vanité (max. 33, I 36).

[22] L'amitié la plus sainte et la plus sacrée n'est qu'un trafic

où nous croyons toujours gagner quelque chose (max. 83, I 94).

[23] La félicité est dans le goût, et non pas dans les choses, et

c'est par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas par

avoir ce que les autres trouvent aimable (max. 48, I 54).

[24] Quand on ne trouve point son repos en soi-même, il est

inutile de le chercher ailleurs (MS 61, I 55).

[25] On ne fait point de distinction dans la colère, bien qu'il y

en ait une légère et quasi innocente, qui vient de l'ardeur de la

complexion, et une autre très criminelle, qui est à proprement

parler la fureur de l'orgueil et de l'amour-propre (MS 30, I 159).

[26] Quoique toutes les passions se dussent cacher, elles ne

craignent pas néanmoins le jour; la seule envie est une passion

timide et honteuse qu'on ne peut jamais avouer (max. 27, I 30).

[27] La jalousie est raisonnable en quelque manière puisqu'elle ne

cherche qu'à conserver un bien qui nous appartient, ou que nous

croyons nous devoir appartenir, au lieu que l'envie est une fureur

qui nous fait toujours souhaiter la ruine du bien des autres (max.

28, I 31).

[28] Quelque différence qu'il y ait entre les fortunes, il y a

pourtant une certaine proportion de biens et de maux qui les rend

égales (max. 52, I 61).

[29] On n'aime point à louer, et on ne loue jamais personne sans

intérêt; la louange est une flatterie habile, cachée et délicate

qui satisfait différemment celui qui la donne et celui qui la

reçoit. L'un la prend comme la récompense de son mérite, l'autre

la donne pour faire remarquer son équité et son discernement Nous

choisissons souvent des louanges empoisonnées qui découvrent par

contre-coup des défauts en nos amis, que nous n'osons divulguer.

Nous élevons même la gloire des uns pour abaisser par là celle des

autres, et on louerait moins Monsieur le Prince et Monsieur de

Turenne si on ne voulait pas les blâmer tous les deux (max. 144,

145 et 198, I 148 et 149, 2e état).

[30] Il est malaisé de définir l'amour, et tout ce qu'on en peut

dire c'est que dans l'âme c'est une passion de régner, dans les

esprits c'est une sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une

envie cachée et délicate de jouir de ce que l'on aime après

beaucoup de mystères (max. 68, I 78).

[31] Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas

elle, mais la fortune, qui fait les héros (max. 53, I 62).

[32] Il n'y a point de libéralité et ce n'est que la vanité de

donner que nous aimons mieux que ce que nous donnons (max. 263, I

286).

[33] L'amour de la gloire et plus encore la crainte de la honte,

le dessein de faire fortune, le désir de rendre notre vie commode

et agréable et l'envie d'abaisser les autres font cette valeur qui

est si célèbre parmi les hommes (max. 213. I 226).

[34] On pourrait dire qu'il n'y a point d'heureux ni de malheureux

accidents parce que les habiles gens savent profiter des mauvais,

et que les imprudents tournent bien souvent les plus avantageux à

leur préjudice (max. 59. I 68).

[35] On ne veut point perdre la vie, et on veut acquérir de la

gloire; de là vient que, quelque chicane qu'on remarque dans la

justice, elle n'est point égale à la chicane des braves (max. 221,

I 235).

[36] La valeur dans les simples soldats est un métier périlleux

qu'ils ont pris pour gagner leur vie (max. 214, I 227).

[37] Les crimes deviennent innocents et même glorieux par leur

nombre et par leur excès; de là vient que les voleries publiques

sont des habiletés, et que les massacres des provinces entières

sont des conquêtes (MS 68, I 192).

[38] Comme la plus heureuse personne du monde est celle à qui peu

de choses suffit, les grands et les ambitieux sont en ce point les

plus misérables qu'il leur faut l'assemblage d'une infinité de

biens pour les rendre heureux (MP I).

[39] Le vrai honnête homme c'est celui qui ne se pique de rien

(max. 203, I 215).

[40] La générosité c'est un désir de briller par des actions

extraordinaires, c'est un habile et industrieux emploi du

désintéressement, de la fermeté en amitié, et de la magnanimité,

pour aller promptement à une grande réputation (max. 246, I 268).

[41] Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumière

de l'esprit, on peut dire la même chose de son étendue, de sa

profondeur, de son discernement, de sa justesse, de sa droiture,

et de sa délicatesse.

L'étendue de l'esprit est la mesure de sa lumière.

La profondeur est celle qui découvre le fond des choses

Le discernement les compare et les distingue.

La justesse ne voit que ce qu'il faut voir.

La droiture prend toujours le bon biais des choses.

La délicatesse aperçoit les imperceptibles.

Et le jugement prononce ce qu'elles sont.

Si on l'examine bien, on trouvera que toutes ces qualités ne sont

autres chose que la grandeur de l'esprit, lequel, voyant tout,

rencontre dans la plénitude de ses lumières tous les avantages

dont nous venons de parler (max. 97, I 107).

[42] Quand la vanité ne fait point parler, on n'a pas envie de

dire grand'chose (max. 137, I 139).

[43] La sincérité c'est une naturelle ouverture de coeur; on la

trouve en fort peu de gens et celle qui se pratique d'ordinaire

n'est qu'une fine dissimulation pour arriver à la confiance des

autres (max. 62, I 71).

[44] La finesse n'est qu'une pauvre habileté (MP 2).

[45] Dieu seul fait les gens de bien et on peut dire de toutes nos

vertus ce qu'un poète a dit de l'honnêteté des femmes. _L'essere

honesta non é se non un arte de parer honesta_ (MS 33, I 176).

[46] Nous récusons tous les jours des juges pour les plus petits

intérêts, et nous commettons notre gloire et notre réputation, qui

est la plus importante affaire de notre vie, aux hommes qui nous

sont tous contraires, ou par leur jalousie, ou par leur malignité,

ou par leur préoccupation, ou par leur sottise, ou par leur

injustice, et c'est pour obtenir d'eux un arrêt en notre faveur

que nous exposons notre vie et que nous la condamnons à une

infinité de soucis, de peines et de travaux (max. 268, I 292).

[47] Rien n'est si dangereux que l'usage des finesses que tant de

gens d'esprit emploient communément; les plus habiles affectent de

les éviter toute leur vie pour s'en servir en quelque grande

occasion et pour quelque grand intérêt (max. 124, I 126).

Réflexions ou sentences et maximes morales · 第 12 / 24 段