Je ne saurais vous dire au vrai si les Réflexions morales sont de

M.***, quoiqu'elles soient écrites d'une manière qui semble

approcher de la sienne; mais en ces occasions-là je me défie

presque toujours de l'opinion publique, et c'est assez qu'elle lui

en ait fait un présent pour me donner une juste raison de n'en

rien croire. Voilà de bonne foi tout ce que je vous puis répondre

sur la première chose que vous me demandez. Et pour l'autre, si

vous n'aviez bien du pouvoir sur moi, vous n'en auriez guère plus

de contentement; car un homme prévenu, au point que je le suis,

d'estime pour cet ouvrage n'a pas toute la liberté qu'il faut pour

en bien juger. Néanmoins, puisque vous me l'ordonnez, je vous en

dirai mon avis, sans vouloir m'ériger autrement en faiseur de

dissertations, et sans y mêler en aucune façon l'intérêt de celui

que l'on croit avoir fait cet écrit. Il est aisé de voir d'abord

qu'il n'était pas destiné pour paraître au jour, mais seulement

pour la satisfaction d'une personne qui, à mon avis, n'aspire pas

à la gloire d'être auteur; et si par hasard c'était M.***, je puis

vous dire que sa réputation est établie dans le monde par tant de

meilleurs titres qu'il n'aurait pas moins de chagrin de savoir que

ces Réflexions sont devenues publiques qu'il en eut lorsque les

Mémoires qu'on lui attribue furent imprimés. Mais vous savez,

Monsieur, l'empressement qu'il y a dans le siècle pour publier

toutes les nouveautés, et s'il y a moyen de l'empêcher quand on le

voudrait, surtout celles qui courent sous des noms qui les rendent

recommandables. Il n'y a rien de plus vrai, Monsieur: les noms

font valoir les choses auprès de ceux qui n'en sauraient connaître

le véritable prix; celui des Réflexions est connu de peu de gens,

quoique plusieurs se soient mêlés d'en dire leur avis. Pour moi,

je ne me pique pas d'être assez délicat et assez habile pour en

bien juger; je dis habile et délicat, parce que je tiens qu'il

faut être pour cela l'un et l'autre; et quand je me pourrais

flatter de l'être, je m'imagine que j'y trouverais peu de choses à

changer. J'y rencontre partout de la force et de la pénétration,

des pensées élevées et hardies, le tour de l'expression noble, et

accompagné d'un certain air de qualité qui n'appartient pas à tous

ceux qui se mêlent d'écrire. Je demeure d'accord qu'on n'y

trouvera pas tout l'ordre ni tout l'art que l'on y pourrait

souhaiter, et qu'un savant qui aurait un plus grand loisir y

aurait pu mettre plus d'arrangement; mais un homme qui n'écrit que

pour soi, et pour délasser son esprit, qui écrit les choses à

mesure qu'elles lui viennent dans la pensée, n'affecte pas tant de

suivre les règles que celui qui écrit de profession, qui s'en fait

une affaire, et qui songe à s'en faire honneur. Ce désordre

néanmoins a ses grâces, et des grâces que l'art ne peut imiter. Je

ne sais pas si vous êtes de mon goût, mais quand les savants m'en

devraient vouloir du mal, je ne puis m'empêcher de dire que je

préférerai toute ma vie la manière d'écrire négligée d'un

courtisan qui a de l'esprit à la régularité gênée d'un docteur qui

n'a jamais rien vu que ses livres. Plus ce qu'il dit et ce qu'il

écrit paraît aisé, et dans un certain air d'un homme qui se

néglige, plus cette négligence, qui cache l'art sous une

expression simple et naturelle, lui donne d'agrément. C'est de

Tacite que je tiens ceci, je vous mets à la marge le passage

latin, que vous lirez si vous en avez envie; et j'en userai de

même de tous ceux dont je me souviendrai, n'étant pas assuré si

vous aimez cette langue qui n'entre guère dans le commerce du

grand monde, quoique je sache que vous l'entendez parfaitement.

N'est-il pas vrai, Monsieur, que cette justesse recherchée avec

trop d'étude a toujours un je ne sais quoi de contraint qui donne

du dégoût, et qu'on ne trouve jamais dans les ouvrages de ces gens

esclaves des règles ces beautés où l'art se déguise sous les

apparences du naturel, ce don d'écrire facilement et noblement,

enfin ce que le Tasse a dit du palais d'Armide:

_Stimi (si misto il culto è col negletto),_

_Sol naturali gli ornamenti e i siti._

_Di natura arte par, che per diletto_

_L'imitatrice sua scherzando imiti._

Voilà comme un poète français l'a pensé après lui.

L'artifice n'a point de part

Dans cette admirable structure;

La nature, en formant tous les traits au hasard,

Sait si bien imiter la justesse de l'art

Que l'oeil, trompé d'une douce imposture,

Croit que c'est l'art qui suit l'ordre de la nature.

Voilà ce que je pense de l'ouvrage en général; mais je vois bien

que ce n'est pas assez pour vous satisfaire, et que vous voulez

que je réponde plus précisément aux difficultés que vous me dites

que l'on vous a faites. Il me semble que la première est celle-ci:

que les Réflexions détruisent toutes les vertus. On peut dire à

cela que l'intention de celui qui les a écrites paraît fort

éloignée de les vouloir détruire; il prétend seulement faire voir

qu'il n'y en a presque point de pures dans le monde, et que dans

la plupart de nos actions il y a un mélange d'erreur et de vérité,

de perfection et d'imperfection, de vice et de vertu; il regarde

le coeur de l'homme corrompu, attaqué de l'orgueil et de l'amour-propre,

et environné de mauvais exemples comme le commandant d'une ville

assiégée à qui l'argent a manqué: il fait de la monnaie de

cuir, et de carton; cette monnaie a la figure de la bonne, on la

débite pour le même prix, mais ce n'est que la misère et le besoin

qui lui donnent cours parmi les assiégés. De même la plupart des

actions des hommes que le monde prend pour des vertus n'en ont

bien souvent que l'image et la ressemblance. Elles ne laissent pas

néanmoins d'avoir leur mérite et d'être dignes en quelque sorte de

notre estime, étant très difficile d'en avoir humainement de

meilleures. Mais quand il serait vrai qu'il croirait qu'il n'y en

aurait aucune de véritable dans l'homme, en le considérant dans un

état purement naturel, il ne serait pas le premier qui aurait eu

cette opinion. Si je ne craignais pas de m'ériger trop en docteur,

je vous citerais bien des auteurs, et même des Pères de l'Église,

et de grands saints, qui ont pensé que l'amour-propre et l'orgueil

étaient l'âme des plus belles actions des païens. Je vous ferais

voir que quelques-uns d'entre eux n'ont pas même pardonné à la

chasteté de Lucrèce, que tout le monde avait crue vertueuse

jusqu'à ce qu'ils eussent découvert la fausseté de cette vertu,

qui avait produit la liberté de Rome, et qui s'était attiré

l'admiration de tant de siècles. Pensez-vous, Monsieur, que

Sénèque, qui faisait aller son sage de pair avec les dieux, fût

véritablement sage lui-même, et qu'il fût bien persuadé de ce

qu'il voulait persuader aux autres? Son orgueil n'a pu l'empêcher

de dire quelquefois qu'on n'avait point vu dans le monde d'exemple

de l'idée qu'il proposait, qu'il était impossible de trouver une

vertu si achevée parmi les hommes, et que le plus parfait d'entre

eux était celui qui avait le moins de défauts. Il demeure d'accord

que l'on peut reprocher à Socrate d'avoir eu quelques amitiés

suspectes; à Platon et Aristote, d'avoir été avares; à Épicure,

prodigue et voluptueux; mais il s'écrie en même temps que nous

serions trop heureux d'être parvenus à savoir imiter leurs vices.

Ce philosophe aurait eu raison d'en dire autant des siens, car on

ne serait pas trop malheureux de pouvoir jouir comme il a fait de

toute sorte de biens, d'honneurs et de plaisirs, en affectant de

les mépriser; de se voir le maître de l'empire, et de l'empereur,

et l'amant de l'impératrice en même temps; d'avoir de superbes

palais, des jardins délicieux, et de prêcher, aussi à son aise

qu'il faisait, la modération, et la pauvreté, au milieu de

l'abondance, et des richesses. Pensez-vous, Monsieur, que ce

stoïcien qui contrefaisait si bien le maître de ses passions eut

d'autres vertus que celle de bien cacher ses vices, et qu'en se

faisant couper les veines il ne se repentit pas plus d'une fois

d'avoir laissé à son disciple le pouvoir de le faire mourir?

Regardez un peu de près ce faux brave: vous verrez qu'en faisant

de beaux raisonnements sur l'immortalité de l'âme, il cherche à

s'étourdir sur la crainte de la mort; il ramasse toutes ses forces

pour faire bonne mine; il se mord la langue de peur de dire que la

douleur est un mal; il prétend que la raison peut rendre l'homme

impassible, et au lieu d'abaisser son orgueil il le relève

au-dessus de la divinité. Il nous aurait bien plus obligés de nous

avouer franchement les faiblesses et la corruption du coeur

humain, que de prendre tant de peine à nous tromper. L'auteur des

Réflexions n'en fait pas de même: il expose au jour toutes les

misères de l'homme. Mais c'est de l'homme abandonné à sa conduite

qu'il parle, et non pas du chrétien. Il fait voir que, malgré tous

les efforts de sa raison, l'orgueil et l'amour-propre ne laissent

pas de se cacher dans les replis de son coeur, d'y vivre et d'y

conserver assez de forces pour répandre leur venin sans qu'il s'en

aperçoive dans la plupart de ses mouvements.

La seconde difficulté que l'on vous a faite, et qui a beaucoup de

rapport à la première, est que les Réflexions passent dans le

monde pour des subtilités d'un censeur qui prend en mauvaise part

les actions les plus indifférentes, plutôt que pour des vérités

solides. Vous me dites que quelques-uns de vos amis vont ont

assuré de bonne foi qu'ils savaient, par leur propre expérience,

que l'on fait quelquefois le bien sans avoir d'autre vue que celle

du bien, et souvent même sans en avoir aucune, ni pour le bien, ni

pour le mal, mais par une droiture naturelle du coeur, qui le

porte sans y penser vers ce qui est bon. Je voudrais qu'il me fût

permis de croire ces gens-là sur leur parole, et qu'il fût vrai

que la nature humaine n'eût que des mouvements raisonnables, et

que toutes nos actions fussent naturellement vertueuses; mais,

Monsieur, comment accorderons-nous le témoignage de vos amis avec

les sentiments des mêmes Pères de l'Église, qui ont assuré que

toutes nos vertus, sans le secours de la foi, n'étaient que des

imperfections; que notre volonté était née aveugle; que ses désirs

étaient aveugles, sa conduite encore plus aveugle, et qu'il ne

fallait pas s'étonner si, parmi tant d'aveuglement, l'homme était

dans un égarement continuel? Il en ont parlé encore plus

fortement, car ils ont dit qu'en cet état la prudence de l'homme

ne pénétrait dans l'avenir et n'ordonnait rien que par rapport à

l'orgueil; que sa tempérance ne modérait aucun excès que celui que

l'orgueil avait condamné; que sa constance ne se soutenait dans

les malheurs qu'autant qu'elle était soutenue par l'orgueil; et

enfin que toutes ses vertus, avec cet éclat extérieur de mérite

qui les faisait admirer, n'avaient pour but que cette admiration,

l'amour d'une vaine gloire, et l'intérêt de l'orgueil. On

trouverait un nombre presque infini d'autorités sur cette opinion;

mais si je m'engageais à vous les citer régulièrement, j'en aurais

un peu plus de peine, et vous n'en auriez pas plus de plaisir. Je

pense donc que le meilleur, pour vous et pour moi, sera de vous en

faire voir l'abrégé dans six vers d'un excellent poète de notre

temps:

Si le jour de la foi n'éclaire la raison,

Notre goût dépravé tourne tout en poison;

Toujours de notre orgueil la subtile imposture

Au bien qu'il semble aimer fait changer de nature;

Et dans le propre amour dont l'homme est revêtu,

Il se rend criminel même par sa vertu.

S'il faut néanmoins demeurer d'accord que vos amis ont le don de

cette foi vive qui redresse toutes les mauvaises inclinations de

l'amour-propre, si Dieu leur fait des grâces extraordinaires, s'il

les sanctifie dès ce monde, je souscris de bon coeur à leur

canonisation, et je leur déclare que les Réflexions morales ne les

regardent point. Il n'y a pas d'apparence que celui qui les a

écrites en veuille à la vertu des saints; il ne s'adresse, comme

je vous ai dit, qu'à l'homme corrompu, il soutient qu'il fait

presque toujours du mal quand son amour-propre le flatte qu'il

fait le bien, et qu'il se trompe souvent lorsqu'il veut juger de

lui-même, parce que la nature ne se déclare pas en lui sincèrement

des motifs qui le font agir. Dans cet état malheureux où l'orgueil

est l'âme de tous ses mouvements, les saints mêmes sont les

premiers à lui déclarer la guerre, et le traitent plus mal sans

comparaison que ne fait l'auteur des Réflexions. S'il vous prend

quelque jour envie de voir les passages que j'ai trouvés dans

leurs écrits sur ce sujet, vous serez aussi persuadé que je le

suis de cette vérité; mais je vous supplie de vous contenter à

présent de ces vers, qui vous expliqueront une partie de ce qu'ils

ont pensé:

Le désir des honneurs, des biens, et des délices,

Produit seul ses vertus, comme il produit ses vices,

Et l'aveugle intérêt qui règne dans son coeur,

Va d'objet en objet, et d'erreur en erreur;

Le nombre de ses maux s'accroît par leur remède;

Au mal qui se guérit un autre mal succède;

Au gré de ce tyran dont l'empire est caché,

Un péché se détruit par un autre péché.

Montaigne, que j'ai quelque scrupule de vous citer après des Pères

de l'Église, dit assez heureusement sur ce même sujet que son âme

a deux visages différents, qu'elle a beau se replier sur elle-même,

elle n'aperçoit jamais que celui que l'amour-propre a déguisé,

pendant que l'autre se découvre par ceux qui n'ont point

de part à ce déguisement. Si j'osais enchérir sur une métaphore si

hardie, je dirais que l'homme corrompu est fait comme ces

médailles qui représentent la figure d'un saint et celle d'un

démon dans une seule face et par les mêmes traits. Il n'y a que la

diverse situation de ceux qui la regardent qui change l'objet;

l'un voit le saint, et l'autre voit le démon. Ces comparaisons

nous font assez comprendre que, quand l'amour-propre a séduit le

coeur, l'orgueil aveugle tellement la raison, et répand tant

d'obscurité dans toutes ses connaissances, qu'elle ne peut juger

du moindre de nos mouvements, ni former d'elle-même aucun discours

assuré pour notre conduite. Les hommes, dit Horace, sont sur la

terre comme une troupe de voyageurs, que la nuit a surpris en

passant dans une forêt: ils marchent sur la foi d'un guide qui les

égare aussitôt, ou par malice, ou par ignorance, chacun d'eux se

met en peine de retrouver le chemin; ils prennent tous diverses

routes, et chacun croit suivre la bonne; plus il le croit, et plus

il s'en écarte. Mais quoique leurs égarements soient différents,

ils n'ont pourtant qu'une même cause: c'est le guide qui les a

trompés, et l'obscurité de la nuit qui les empêche de se

redresser. Peut-on mieux dépeindre l'aveuglement et les

inquiétudes de l'homme abandonné à sa propre conduite, qui

n'écoute que les conseils de son orgueil, qui croit aller

naturellement droit au bien, et qui s'imagine toujours que le

dernier qu'il recherche est le meilleur? N'est-il pas vrai que,

dans le temps qu'il se flatte de faire des actions vertueuses,

c'est alors que l'égarement de son coeur est plus dangereux? Il y

a un si grand nombre de roues qui composent le mouvement de cette

horloge, et le principe en est si caché, qu'encore que nous

voyions ce que marque la montre, nous ne savons pas quel est le

ressort qui conduit l'aiguille sur toutes les heures du cadran.

La troisième difficulté que j'ai à résoudre est que beaucoup de

personnes trouvent de l'obscurité dans le sens et dans

l'expression de ces réflexions. L'obscurité, comme vous savez,

Monsieur, ne vient pas toujours de la faute de celui qui écrit.

Les Réflexions, ou si vous voulez les Maximes et les Sentences,

comme le monde a nommé celles-ci, doivent être écrites dans un

style serré, qui ne permet pas de donner aux choses toute la

clarté qui serait à désirer. Ce sont les premiers traits du

tableau: les yeux habiles y remarquent bien toute la finesse de

l'art et la beauté de la pensée du peintre; mais cette beauté

n'est pas faite pour tout le monde, et quoique ces traits ne

soient point remplis de couleurs, ils n'en sont pas moins des

coups de maître. Il faut donc se donner le loisir de pénétrer le

sens et la force des paroles, il faut que l'esprit parcoure toute

l'étendue de leur signification avant que de se reposer pour en

former le jugement.

La quatrième difficulté est, ce me semble, que les Maximes sont

presque partout trop générales. On vous a dit qu'il est injuste

d'étendre sur tout le genre humain des défauts qui ne se trouvent

qu'en quelques hommes. Je sais, outre ce que vous me mandez des

différents sentiments que vous en avez entendus, ce que l'on

oppose d'ordinaire à ceux qui découvrent et qui condamnent les

vices: on appelle leur censure le portrait du peintre; on dit

qu'ils sont comme les malades de la jaunisse, qu'ils voient tout

jaune parce qu'ils le sont eux-mêmes. Mais s'il était vrai que,

pour censurer la corruption du coeur en général, il fallût la

ressentir en particulier plus qu'un autre, il faudrait aussi

demeurer d'accord que ces philosophes, dont Diogène de Laërce nous

rapporte les sentences, étaient les hommes les plus corrompus de

leur siècle, il faudrait faire le procès à la mémoire de Caton, et

croire que c'était le plus méchant homme de la république, parce

qu'il censurait les vices de Rome. Si cela est, Monsieur, je ne

pense pas que l'auteur des Réflexions, quel qu'il puisse être,

trouve rien à redire au chagrin de ceux qui le condamneront,

quand, à la religion près, on ne le croira pas plus homme de bien,

ni plus sage que Caton. Je dirai encore, pour ce qui regarde les

termes que l'on trouve trop généraux, qu'il est difficile de les

restreindre dans les sentences sans leur ôter tout le sel et toute

la force; il me semble, outre cela, que l'usage nous fait voir que

sous des expressions générales l'esprit ne laisse pas de

sous-entendre de lui-même des restrictions. Par exemple, quand on

dit: Tout Paris fut au-devant du Roi, toute la cour est dans la joie,

ces façons de parler ne signifient néanmoins que la plus grande

partie. Si vous croyez que ces raisons ne suffisent pas pour

fermer la bouche aux critiques, ajoutons-y que quand on se

scandalise si aisément des termes d'une censure générale, c'est à

cause qu'elle nous pique trop vivement dans l'endroit le plus

sensible du coeur.

Néanmoins il est certain que nous connaissons, vous et moi, bien

des gens qui ne se scandalisent pas de celle des Réflexions,

j'entends de ceux qui ont l'hypocrisie en aversion, et qui avouent

de bonne foi ce qu'ils sentent en eux-mêmes et ce qu'ils

remarquent dans les autres. Mais peu de gens sont capables d'y

penser, ou s'en veulent donner la peine, et si par hasard ils y

pensent, ce n'est jamais sans se flatter. Souvenez-vous, s'il vous

plaît, de la manière dont notre ami Guarini traite ces gens-là:

_Huomo sono, e mi preggio d'esser humano:_

_E teco, che sei huomo._

_E ch'altro esser non puoi,_

_Come huomo parlo di cosa humana._

_E se di cotal nome forse ti sdegni,_

_Guarda, garzon superbo,_

_Che, nel dishumanarti,_

_Non divenghi una fiera, anzi ch'un dio._

Voilà, Monsieur, comme il faut parler de l'orgueil de la nature

humaine; et au lieu de se fâcher contre le miroir qui nous fait

voir nos défauts, au lieu de savoir mauvais gré à ceux qui nous

les découvrent, ne vaudrait-il pas mieux nous servir des lumières

qu'ils nous donnent pour connaître l'amour-propre et l'orgueil, et

pour nous garantir des surprises continuelles qu'ils font à notre

raison? Peut-on jamais donner assez d'aversion pour ces deux

vices, qui furent les causes funestes de la révolte de notre

premier père, ni trop décrier ces sources malheureuses de toutes

nos misères?

Que les autres prennent donc comme ils voudront les Réflexions

morales. Pour moi je les considère comme peinture ingénieuse de

toutes les singeries du faux sage; il me semble que, dans chaque

trait, l'amour de la vérité lui ôte le masque, et le montre tel

qu'il est. Je les regarde comme des leçons d'un maître qui entend

parfaitement l'art de connaître les hommes, qui démêle

admirablement bien tous les rôles qu'ils jouent dans le monde, et

qui non seulement nous fait prendre garde aux différents

caractères des personnages du théâtre, mais encore qui nous fait

voir, en levant un coin du rideau, que cet amant et ce roi de la

comédie sont les mêmes acteurs qui font le docteur et le bouffon

dans la farce. Je vous avoue que je n'ai rien lu de notre temps

qui m'ait donné plus de mépris pour l'homme, et plus de honte à ma

propre vanité. Je pense toujours trouver à l'ouverture du livre

quelque ressemblance aux mouvements secrets de mon coeur; je me

tâte moi-même pour examiner s'il dit vrai, et je trouve qu'il le

dit presque toujours, et de moi et des autres, plus qu'on ne

voudrait. D'abord j'en ai quelque dépit, je rougis quelquefois de

voir qu'il ait deviné, mais je sens bien, à force de le lire, que

si je n'apprends à devenir plus sage, j'apprends au moins à

connaître que je ne le suis pas; j'apprends enfin, par l'opinion

qu'il me donne de moi-même, à ne me répandre pas sottement dans

l'admiration de toutes ces vertus dont l'éclat nous saute aux

yeux. Les hypocrites passent mal leur temps à la lecture d'un

livre comme celui-là. Défiez-vous donc, Monsieur, de ceux qui vous

en diront du mal, et soyez assuré qu'ils n'en disent que parce

qu'ils sont au désespoir de voir révéler des mystères qu'ils

voudraient pouvoir cacher toute leur vie aux autres et à eux-mêmes.

En ne voulant vous faire qu'une lettre, je me suis engagé

insensiblement à vous écrire un grand discours; appelez-le comme

vous voudrez, ou discours ou lettre, il ne m'importe, pourvu que

vous en soyez content, et que vous me fassiez l'honneur de me

croire,

MONSIEUR,

Votre, etc.

Réflexions morales

I

L'amour-propre est l'amour de soi-même, et de toutes choses pour

soi; il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les rendrait les

tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens; il ne

se repose jamais hors de soi et ne s'arrête dans les sujets

étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce

qui lui est propre. Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien

de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites;

ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations

passent celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la

chimie. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les ténèbres de

ses abîmes. Là il est à couvert des yeux les plus pénétrants, il y

fait mille insensibles tours et retours. Là il est souvent

invisible à lui-même, il y conçoit, il y nourrit, et il y élève,

sans le savoir, un grand nombre d'affections et de haines; il en

forme de si monstrueuses que, lorsqu'il les a mises au jour, il

les méconnaît ou il ne peut se résoudre à les avouer. De cette

nuit qui le couvre naissent les ridicules persuasions qu'il a de

lui-même, de là viennent ses erreurs, ses ignorances, ses

grossièretés et ses niaiseries sur son sujet; de là vient qu'il

croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont

qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir dès

qu'il se repose et qu'il pense avoir perdu tous les goûts qu'il a

rassasiés. Mais cette obscurité épaisse, qui le cache à lui-même,

n'empêche pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui,

en quoi il est semblable à nos yeux, qui découvrent tout, et sont

aveugles seulement pour eux-mêmes. En effet dans ses plus grands

intérêts, et dans ses plus importantes affaires, où la violence de

ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il

entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout; de

sorte qu'on est tenté de croire que chacune de ses passions a une

espèce de magie qui lui est propre. Rien n'est si intime et si

fort que ses attachements, qu'il essaye de rompe inutilement à la

vue des malheurs extrêmes qui le menacent. Cependant il fait

quelquefois en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu

faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de

plusieurs années; d'où l'on pourrait conclure assez

vraisemblablement que c'est par lui-même que ses désirs sont

allumés, plutôt que par la beauté et par le mérite de ses objets;

que son goût est le prix qui les relève et le fard qui les

embellit; que c'est après lui-même qu'il court, et qu'il suit son

gré, lorsqu'il suit les choses qui sont à son gré. Il est tous les

contraires, il est impérieux et obéissant, sincère et dissimulé,

miséricordieux et cruel, timide et audacieux. Il a de différentes

inclinations selon la diversité des tempéraments qui le tournent

et le dévouent tantôt à la gloire, tantôt aux richesses, et tantôt

aux plaisirs; il en change selon le changement de nos âges, de nos

fortunes et de nos expériences; mais il lui est indifférent d'en

avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une, parce qu'il se partage en

plusieurs et se ramasse en une quand il le faut, et comme il lui

plaît. Il est inconstant, et outre les changements qui viennent

des causes étrangères, il y en a une infinité qui naissent de lui

et de son propre fonds; il est inconstant d'inconstance, de

légèreté, d'amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût; il est

capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec le dernier

empressement, et avec des travaux incroyables, à obtenir des

choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui même lui sont

nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est

bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les

plus frivoles; il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et

conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans

tous les états de la vie, et dans toutes les conditions; il vit

partout, et il vit de tout, il vit de rien; il s'accommode des

choses, et de leur privation; il passe même dans le parti des gens

qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins; et ce qui

est admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa perte,

il travaille même à sa ruine. Enfin il ne se soucie que d'être, et

pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi. Il ne faut donc

pas s'étonner s'il se joint quelquefois à la plus rude austérité,

et s'il entre si hardiment en société avec elle pour se détruire,

parce que, dans le même temps qu'il se ruine en un endroit, il se

rétablit en un autre; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il

ne fait que le suspendre, ou le changer, et lors même qu'il est

vaincu et qu'on croit en être défait, on le retrouve qui triomphe

dans sa propre défaite. Voilà la peinture de l'amour-propre, dont

toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation; la mer en

est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans le flux et

le reflux de ses vagues continuelles une fidèle expression de la

succession turbulente de ses pensées, et de ses éternels

mouvements.

II

L'amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs.

III

Quelque découverte que l'on ait faite dans le pays de l'amour-propre,

il reste bien encore des terres inconnues.

IV

L'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du monde.

V

La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la durée

de notre vie.

VI

La passion fait souvent du plus habile homme un fol, et rend quasi

toujours les plus sots habiles.

VII

Réflexions ou sentences et maximes morales · 第 9 / 24 段